Diego BROSSET Charles (1898-1944)

Compagnon de la Libération

Brosset, le chef charismatique

Il faudrait un volume pour dire ce qu’était le général Brosset, une encyclopédie pour dire ce qu’il savait, une bibliothèque pour contenir ce qu’il disait.

Cette formule du général Saint Hillier donne une idée de la richesse d’un homme exceptionnel, d’un homme complet, plus exactement d’un homme accompli, qui semble avoir parfaitement assumé le plus possible d’humanité , comme le recommandait Gide, l’un des auteurs de sa jeunesse : Nous saurons aimer, écrivait-il à 29 ans, d’une même ardeur les joies de l’esprit et celles du corps, l’action et la méditation, (…) ne pas plus sacrifier les femmes aux philosophes que les mathématiciens à la bonne chère, comprendre Einstein mais aussi un chef berbère, Stendhal, Freud et un Toucouleur, pénétrer Mozart ou Bach et conduire sa troupe au combat, mener du même cœur son cheval, un flirt, sa voiture, son savoir et son esprit critique, s’apprendre à courir, à nager, comprendre l’Angleterre, l’URSS, la Chine, la chasse à la baleine, la théorie des quanta, en bref saisir la vie, posséder Dieu, ne pas craindre certes de mourir, mais moins encore, mais moins surtout, de vivre !

Le volume dont parlait le général Saint Hillier existe : il a paru en 1999 aux Editions Economica, il s’intitule Général Diego Brosset et a pour auteur Mme Geneviève Salkin, à qui l’on doit plusieurs biographies, ainsi que l’édition des Souvenirs du général de Bazelaire, son grand-père. Il va sans dire que je m’en suis beaucoup servi et que j’y renvoie ceux d’entre vous qui aimeraient aller plus loin dans la connaissance de l’homme qui demeure, aux yeux de l’Histoire, le chef charismatique de la Première DFL. Je signale en outre que les carnets inédits de Diego Brosset paraîtront prochainement dans la collection Bouquins aux éditions Robert Laffont, dans le cadre d’un volume préparé par Guillaume Piketty, comprenant également les carnets de Pierre Brossolette, de René Pleven, de Charles d’Aragon et de quelques autres grands résistants .

Né à Buenos-Aires le 3 octobre 1898 (huit jours exactement avant Kœnig), le petit Diego découvre la France deux ans plus tard. Comme ses frères, il sera vite mis en pension chez les jésuites, ce qu’il supporte assez mal, physiquement et moralement. Dès 1914, il n’a qu’une idée : partir, s’engager comme son frère aîné, mais il n’a que seize ans ! Il lui faut attendre d’avoir dix-huit ans pour contracter un engagement pour la durée de la guerre dans les chasseurs à pied. Il reçoit son baptême du feu au fort de la Malmaison en octobre 1917 et y récolte sa première citation pour sa très belle attitude au combat. Promu caporal en février 1918, il ne cesse dès lors de se distinguer d’abord dans la Somme, puis sur les plateaux du Soissonnais, où il sera nommé sergent et à nouveau cité à l’ordre du bataillon. L’armistice le surprend à l’école d’aspirants d’Issoudun. C’est, note-t-il dans les carnets qu’il a commencé à tenir, la fin d’une époque intense où quelques-uns, beaucoup même, étaient plus brutes que jamais, mais où d’autres, au contraire, se dépassaient, s’exaltaient ; (…) la fin d’une époque héroïque, qu’on ne regrette pas, qu’on ne peut pas regretter, mais qui n’en reste pas moins, dans le souvenir de ceux qui l’ont vraiment vécue, une époque noble.

Aspirant en avril 1919, il participe au défilé de la Victoire le 14 juillet suivant, dans les rangs de son régiment de chasseurs ; deux mois plus tard, il décide de signer à nouveau un engagement dans l’armée pour deux ans et de préparer l’école d’infanterie de Saint-Maixent, permettant aux sous-officiers d’accéder au statut d’officier. Il se donne à fond à la fois à l’étude et au sport : il sera champion de France militaire du 800 mètres et du 1 500 mètres. En outre, escrimeur de bon niveau, il séjournera également à l’école de gymnastique et d’escrime de Joinville. Sous-lieutenant, il est d’abord nommé au Soudan en 1922. Deux années durant, il y mène une vie de méhariste, à la fois très active et très axée sur la vie spirituelle. Elle lui inspirera de superbes pages de ses carnets, comme celle-ci, qui atteste que ce garçon d’à peine vingt-quatre ans est animé de très hautes préoccupations :

Le désert est un cloître, mais un cloître immense, silencieux, quoique clair et ouvert au plein ciel, comme ceux des chartreux les plus sévères. (…) Comme nos studieux aînés, je décompose mon temps entre l’étude et la méditation. Mes modèles sont Psichari et Foucauld, mais l’inspiration qui fournissait à leur réflexion une pâture n’est pas la mienne. Ma méditation, souvent religieuse en son essence, ne l’est pas dans son but et ne le sera pas en ses résultats. Jamais je ne sens ma raison se diriger vers une croyance ; bien au contraire, le doute s’affirme en moi seule certitude.

Il ne se limite pas à la seule méditation, nourrie de la lecture de Bergson et de Maritain, il lance ses hommes et leurs chameaux dans de longues courses, partage la vie des habitants du désert, s’initie à leur culture et, de temps à autre, fait le coup de feu contre les partisans. Deux ans plus tard, il se retrouve dans le Sud algérien, à la tête d’un peloton de méharistes, puis, en 1925, séjourne une première fois en Mauritanie : troisième pays, mais c’est le même désert, qui lui inspire une Etude critique des méthodes méharistes éprouvées par l’expérience. C’est, nous dit sa biographe, un méhariste heureux, très bien noté par ses supérieurs, encore qu’on le trouve un peu jeune pour commander un peloton à fort effectif. De cette époque date cet étonnant portrait dû à l’un de ses camarades, le lieutenant Magré :

Brosset a 28 ans. A cet âge, il est permis de nourrir de grands espoirs, aussi ne nous étonnerions-nous pas qu’il fût ambitieux, s’il ne professait en même temps un scepticisme pur et un agnosticisme intégral. (…) Dire que Brosset est ambitieux ne suffit pas pour saisir ce caractère vaste et complexe ; il faudrait y ajouter son sens de la diplomatie et de l’affabilité. Quand Brosset est serviable, il l’est sans détours. Ses jugements sur autrui, encore qu’ironiques, ne sont jamais méchants. Il a pénétré tous les secrets de la psychanalyse et, disciple heureux de Marcel Proust, il est particulièrement habile à découvrir et isoler les “multiples petits bonshommes”, comme dit ce dernier, qui composent le moi. Mais ne croyez pas que Brosset soit uniquement un homme de pensée ou d’action vaine ; ce serait oublier que le lieutenant Brosset est un soldat. Admirablement doué physiquement, capable de tous les efforts, il possède toutes les vertus guerrières.

Magré insiste sur sa grande intelligence et sur l’étendue de sa culture : Brosset, assure-t-il, est le prototype de la culture vaste et variée, il travaille dix heures par jour, six heures la nuit. Il étudie l’arabe, l’espagnol ; il fait revivre la langue azer [une vieille langue du Sahara occidental qui sera étudiée plus tard par Vincent Monteil et par Théodore Monod] mal en point. Il s’intéresse à l’astronomie et aux procédés topographiques (…). La littérature euopéenne moderne, les questions sahariennes, islamiques, de la race jaune, n’ont plus que de rares secrets pour lui. On tremblerait si le lieutenant Brosset n’était doué d’une puissance de travail qui ne connaît pas ses limites, ce qui, par ce côté, l’apparente aux grands hommes.

Cet ensemble de qualités, auxquelles il ajoute la ténacité, autorise le lieutenant Magré à prédire à son camarade les plus hauts sommets des honneurs républicains . Brosset n’a pas trente ans, mais son charisme naturel opère à plein : on l’aime, on l’admire, on l’envie ; on est séduit, et souvent fasciné. Un autre camarade, le lieutenant René Génin – qu’il retrouvera dans la France Libre – lui dédie une ballade, où Diego apparaît seul, assis au haut bout, car il n’a pas d’égaux.

En 1927, il achève un roman, qu’il intitule Il sera beaucoup pardonné, où il a mis beaucoup de ses rêves et de ses actions, et un court récit, Emmaüs, qu’il envoie à François Mauriac. L’appui du grand écrivain ne convainc pas Grasset de publier ces premiers essais mais cette déconvenue ne décourage pas Brosset de continuer à écrire. L’année suivante, il regagne la métropole pour un séjour de deux ans, d’abord à Coulommiers, puis en Espagne où il est envoyé pour effectuer un stage linguistique. Durant cette période, il se lie avec le sous-lieutenant de zouaves Jean Bruller – qui ne s’appelle pas encore Vercors – immédiatement séduit par son énergie, par sa volonté, par sa vivacité. En 1929, il regagne la Mauritanie pour un nouveau séjour de deux ans. Il y écrit un nouveau roman, aussi discrètement autobiographique que le précédent : Un Homme sans l’Occident, tout en assurant le commandement d’un groupe nomade opérationnel.

Promu capitaine à 32 ans, nommé à la section Etudes au ministère de la Guerre, il épouse en 1931 Jacqueline Mangin, fille du général. La vie de bureau lui laisse le temps de fréquenter l’Ecole des Langues orientales, dont il obtient le diplôme, et d’écrire de nombreux articles pour Le Bulletin du Comité de l’Afrique française et pour L’Illustration ; malheureusement les éditions Plon refusent de publier Un Homme sans l’Occident, dont la lecture est jugée fatigante en raison de l’abus de mots et expressions en langue berbère. Nommé au Maroc en 1933, il y reste jusqu’en 1937. En 1935, le roman paraît enfin, sous la signature de Charles Diego, aux éditions du Moghreb, moyennant un léger changement de titre : Sahara, un homme sans l’Occident obtient ce qu’on nomme un succès d’estime (il sera réédité à la Libération, avec une présentation de l’auteur par Vercors). Brosset prépare le concours de l’Ecole supérieure de Guerre : il y est reçu en 1937 seizième sur 81. Il est heureux d’y entrer, mais il sera vite déçu par l’insuffisance intellectuelle des professeurs et le caractère trop étroitement militaire de l’enseignement : Le milieu de l’Ecole de Guerre est un milieu sans âme , écrira-t-il. Il ne s’y épanouit pas, mais cela ne l’empêche pas d’être breveté d’Etat-major juste avant la déclaration de guerre. Il a 41 ans.

Promu chef de bataillon, il est d’abord affecté au ministère des Colonies, puis à la Mission militaire française en Colombie, en mai 1940. Il n’y restera que sept mois : dès le 27 juin, il rallie en effet le général de Gaulle et lui offre ses services d’ officier breveté parlant l’anglais et beaucoup mieux l’arabe . De Gaulle accepte immédiatement et lui propose de faire partie de son état-major. Il mettra six mois à rejoindre Londres. Il voit de Gaulle pour la première fois le 14 janvier 1941. Nommé lieutenant-colonel, affecté au 2e Bureau, il mène, selon le mot de Geneviève Salkin, la vie bien remplie et heureuse d’un gaulliste à Londres, en attendant d’accompagner le Général en Afrique en mars. A Fort-Lamy, il fait la connaissance de Larminat et Leclerc : Cela change des chefs habituels de la vieille armée française, note-t-il dans ses carnets. Il suit de Gaulle au Soudan, en Ethiopie, au Caire, d’où il se rend à Aden pour y relancer les contacts avec la Côte française des Somalis. La mer Rouge et l’Arabie enchantent ce grand lecteur d’Henry de Monfreid.

Le 7 juin 1941, il est de retour au Caire, où de Gaulle et Legentilhomme préparent l’entrée des troupes françaises au Levant. Il accompagne le Général à Jérusalem quatre jours plus tard. Le mois suivant, il est nommé à l’état-major de Catroux, commandant en chef des FFL au Moyen-Orient, puis commandant des troupes de l’Euphrate et enfin commandant de l’Est syrien. Il n’y est pas heureux, car il lui tarde de participer aux combats en première ligne. Le 23 novembre 1942, il écrit à Catroux pour lui rappeler son cursus depuis juin 1940 et ajoute : Beaucoup de responsabilités, beaucoup de travail, peu d’occasions de mettre à l’épreuve ma vigueur et ces qualités qui, chez les militaires, sont presque uniquement prisées, puisque ce sont les seules que l’on récompense. Jugeant que son commandement actuel est assez flatteur mais ne correspond pas à ses aptitudes, il demande à servir au feu, même sans grade . La réponse ne se fait guère attendre : un mois plus tard jour pour jour, il est nommé commandant de la 2e Brigade de la 1e DFL et, en même temps, général de brigade. Entre temps, il prépare une conférence sur Baudelaire et Rimbaud, qu’il doit prononcer à Alep en janvier 1943.

Bien sûr, il est heureux et fier, mais son unité est bien mal en point : elle n’a été engagée que de manière épisodique dans les combats de Libye et elle a été pillée au profit de la 1e Brigade, celle qui s’est couverte de gloire à Bir Hakeim. Alors, écrit Geneviève Salkin, il piaffe d’autant plus qu’on se bat en Tripolitaine, que Leclerc progresse dans le Fezzan pour rejoindre les Anglais et que même des unités de l’armée d’Afrique, bien mal armées, sont engagées depuis fin novembre en Tunisie auprès des Britanniques . Sa hantise est que tout soit terminé avant même que la 2e Brigade soit prête à entrer en ligne. Au camp de Gambut, il l’entraîne, il la motive. En avril enfin, elle reçoit l’ordre de gagner le front tunisien et parcourt en quinze jours 2 400 kilomètres. Il était temps ! Quelques jours avant la capitulation allemande, Brosset et ses hommes s’illustrent lors des durs combats de Takrouna.

Dans les semaines qui suivent, il observe avec inquiétude les difficultés de l’amalgame entre l’armée d’Afrique, commandée par Giraud – qu’il a connu au Maroc et qu’il respecte – et les Forces françaises libres. Le 1e juin 1943, il accompagne Larminat à Alger et revoit de Gaulle, aux prises avec les prétentions de Giraud : La balance finira par pencher vers de Gaulle, note-t-il, car il a toute la France résistante derrière lui. Et il est rassuré en apprenant que le projet de Kœnig, commandant la 1e Brigade, de faire de la DFL une unité opérationnelle est accepté. Après une mission à Alexandrie, où l’expédie Kœnig, qui commande la Division en l’absence de Larminat, il a la surprise d’être nommé, le 5 août 1943, commandant de la 1e DFL : Je ne me cache ni la difficulté de la tâche qui m’incombe, écrit-il à de Gaulle le lendemain, ni la légèreté qu’il pourrait y avoir à l’assumer allègrement porté par la vanité d’en avoir été jugé digne. Il laisse le commandement de la 2e Brigade à son adjoint, le colonel Pierre Garbay et, secondé par le commandant Saint-Hillier et le lieutenant Prunet-Foch, il entreprend sans tarder de réorganiser une division – devenue officiellement Première division motorisée d’infanterie , ou 1e DMI - où il fait figure de nouveau auprès d’hommes qui ont un beau palmarès à leur actif et qui ne sont pas disposés à se laisser prendre en main sans renâcler – d’autant plus que leur éloignement provisoire à Zouara, en Libye, a été ressenti comme une frustration.

Témoin direct, le général Saint-Hillier racontera :

Il se constitue un état-major, réarme la division et l’entraîne au combat dans les exercices en vraie grandeur qui durent une semaine. Il impose une discipline rigoureuse. Il mène sa vie comme sa voiture, à cent à l’heure. Il dort peu ; à 4 heures, il est debout, sortant de son camion PC sans faire de bruit pour ne pas réveiller son aide de camp. Un peu plus tard, il fera sa culture physique, galopera à cheval. Il parle, ordonne, écrit, enseigne. Il accorde tout juste vingt minutes de tranquillité à son état-major pour faire une sieste, qu’il pratique n’importe où – à l’occasion allongé en slip sur la pierre tombale d’un cimetière malodorant bouleversé par les obus. Pour son anniversaire [il a 45 ans], il saute à pieds joints sur une table devant son état-major rassemblé pour cette démonstration.

Parfois, le camp tunisien de Nabeul est le théâtre de manifestations bien singulières, comme cette garden party où se côtoient le général Catroux, le général Mast, résident général en Tunisie, et tous les chefs militaires alliés présents dans la Régence : Brosset n’a jamais été aussi heureux ni aussi à son aise, écrit sa biographe. Le 8 novembre 1943, probablement influencé par Larminat, qui redoute le retour des politiciens d’avant-guerre jugés responsables de la défaite, il écrit à de Gaulle pour lui demander leur exclusion de l’Assemblée consultative et lui laisse entendre que l’armée de la France combattante est en droit de se voir reconnaître une compétence politique. Il ne sera pas entendu. Mais, pour l’heure, un souci plus immédiat l’accapare : il faut que la DFL soit engagée en Italie, où le général Juin est chargé d’emmener l’armée française reconstituée pour le premier assaut contre l’Axe en Europe. Sur ce point, de Gaulle est catégorique : lors d’une conférence interalliée réunie le 27 décembre, il exige - et obtient - que la DMI soit engagée en Italie. Le 1e janvier 1944, Brosset confie à ses carnets :

Que fut pour moi l’année qui s’achève ? Année immobile en somme ; année passée dans les camps avec huit jours de combats ; pour cadre pendant six mois le désert, puis le spectacle de la vie politique par intermède, comme une séance de cinéma hebdomadaire. Des honneurs et des déboires allègrement supportés les uns et les autres, et qui, les uns et les autres, ne m’ont pas amoindri. Aucune vanité des honneurs, aucune aigreur des déboires. (…) Impatience de partir, mais mon impatience devait se taire pour me permettre de tromper celle des autres ; rôle de chef. De quoi sera fait demain ? De lourdes responsabilités peut-être et j’allais dire – je dis – j’espère. Paré pour y faire front ? Peut-être.

Tout l’homme est dans ces lignes écrites à la hâte : tranquillement sûr de lui, mais foncièrement inquiet. Le 11 avril 1944 enfin, la plus grosse partie de la Division s’embarque pour Naples ; Brosset rejoint dix jours plus tard et prépare sans tarder l’insertion de la DFL dans le dispositif allié. A la mi-mai, les Français participent très efficacement à l’enfoncement de la ligne Gustav. Brosset est rassuré : De cette expérience nouvelle, écrit-il à sa femme, je tire la conclusion que je suis capable de mener le combat d’une division ; j’en doutais, mais la preuve est faite. Aucune difficulté pour moi à manier infanterie, artillerie, génie et même tanks, fussent-ils américains ou français. C’est très étrange que cette découverte progressive des possibilités qu’on représente.

Mon propos n’est évidemment pas de retracer l’histoire de la 1e DFL-DMI en Italie. Je me contenterai seulement de donner un aperçu de l’action et de l’état d’esprit de son chef, qui confine littéralement à l’exaltation. Dans une autre lettre à sa femme, il se décrit ainsi : Je grimpe sur les chars en marche, j’engueule Pierre et Paul, je dis merde aux obus et ça avance. Je ne serai jamais un vrai général, mais ma division est une vraie division. Il a raison : il ne sera jamais un vrai général, c’est-à-dire un général ordinaire. Il sera, il est, beaucoup mieux que cela : un vrai chef, un chef charismatique, toujours en tête de ses troupes, bousculant à la fois ses hommes et ses ennemis, tel que le décrit Saint Hillier : On le voit partout, en première ligne, toujours avec les unités de tête qu’il lance dans la bagarre, toujours en liaison par radio avec son chef d’état-major, modifiant les emplacements et les ordres en fonction du terrain, redressant les situations. Il sait communiquer son enthousiasme à ses troupes, qui connaissent ses réparties tantôt brutales, tantôt pleines de fantaisie…

Séduisant, déroutant, fascinant, entraînant, Brosset donne toute sa mesure lors de la prise de Rome, puis de la poursuite en Toscane : C’est, écrit le général Juin, un chef jeune, ardent et intrépide, qui s’est donné de toutes ses forces et de toute son intelligence à sa bataille et qui l’a toujours bien conduite, à l’avant, comme il sied. Le 29 juin, il dîne au palais Farnèse avec de Gaulle, qui, le lendemain, vient passer en revue la Division à Naples. Le climat est si bon que Brosset en profite pour faire part au Général de ses inquiétudes sur l’avenir de la DFL : à Alger, il est en effet question de rappeler les coloniaux, de supprimer la demi-brigade de Légion, bref de casser l’unité emblématique de la France Combattante. Ce n’est qu’une fausse alerte : au début d’août, la Division au complet embarque pour la Provence. Comme à son habitude, Brosset participe directement à tous les combats du débarquement, mêlé à ses hommes, écrira l’un de ses adjoints, le capitaine Magendie, d’aussi près que je voudrais le voir faire à beaucoup de commandants de bataillon.

Le 23 août, il entre dans les premiers à Toulon, toujours occupée ; en revanche, quelques jours tard, c’est dans Lyon déjà libérée qu’il fait son entrée, avec un panache qui lui vaut une popularité immédiate. Ainsi il monte le perron de l’Hôtel de Ville avec sa jeep, puis se promène dans les rues où l’on continue à tirailler et engueule les tireurs : Apostropher des gens qui tirent des coups de fusil, me foutre d’eux et mettre les rieurs de mon côté m’amuse, écrit-il ; dommage que je n’ai plus ma voix de jadis. Le commissaire de la République Yves Farge sera époustouflé de le voir debout sur son command-car, le képi sur la nuque, la poitrine au vent, criant : Bandes de cons, est-ce que ça va finir ? et comme par miracle les armes se taisaient : Je revois, écrit Farge, cette silhouette de héros au torse bombé, les deux poings sur les hanches, cet homme superbe dans sa prestance et dans son cri ; cette autorité de soldat qui, d’un mot cru, retourne la situation, puisque aussitôt la colère se mue en acclamations.

Nommé commandant d’armes de Lyon et général de division, il ne tarde pas à reprendre la poursuite vers Dijon, avant de relever la 45e Division d’infanterie américaine dans le Jura. Le 3 octobre, pour son quarante-sixième anniversaire, il prend Ronchamp. Maurice Druon, chargé d’un reportage sur la DFL par Le Parisien libéré, ébloui par sa vitalité, cite ce mot de lui : Les hommes forts ne tombent jamais quand il faut passer. C’est au même Druon qu’il tiendra, le 23 octobre, ces propos qui apparaissent comme une sorte de déclaration d’amour à sa Division : La 1e DFL ? Elle est comme ma fille, une fille susceptible, bien douée, capricieuse, difficile et, quand elle veut, charmante. (…) Elle a des excuses à ne pas être comme tout le monde. Elle s’est formée en courant le monde… C’est une grande unité qui a de la chance. Elle est un peu flirt et les succès l’ont grisée ; elle flirte avec la mort, un peu trop. Il ne cesse de s’inquiéter de son avenir, de son éventuel démantèlement ; de Gaulle, qui vient l’inspecter le 22 octobre près de Remiremont, le rassure.

Moins d’un mois plus tard, à l’aube du 20 novembre 1944, il s’élance en jeep vers le front de Belfort, avec son chauffeur et son deuxième officier d’ordonnance, le célèbre acteur Jean-Pierre Aumont. Il est radieux : Tout marche bien, nous serons ce soir à Giromagny, s’écrie-t-il. A ses soldats, il adresse ce message : Dans les jours qui suivent, je compte sur vous, les plus vieilles et les plus jeunes troupes de la nouvelle armée française, pour atteindre Giromagny et le Rhin au Nord de Mulhouse. Il visite les unités, harcèle les hommes, court, saute, bondit sous une pluie torrentielle. Sa jeep verse dans le fossé, il en demande une autre, prend le volant, et fonce vers Champagney : Jamais je ne l’avais vu aussi fougueux, aussi impatient, se souviendra Jean-Pierre Aumont, qui l’entend s’écrier à plusieurs reprises : La vie est magnifique ! Il dit aussi : C’est merveilleux ! C’est à peine si le chauffeur a le temps de le mettre en garde : Méfiez-vous, mon général, la jeep déporte à gauche quand on freine… Un coup de frein brutal pour éviter des sapeurs qui travaillent sur un pont surplombant le Rahin. L’officier d’ordonnance et le chauffeur son éjectés ; le général, cramponné à son volant, bascule dans la rivière. On ne retrouvera son corps que deux jours plus tard.

Immédiatement, de Gaulle fait part à sa veuve de son chagrin d’avoir perdu un ami et ajoute : Jamais (…) je n’ai eu du général Brosset autre chose que des preuves éclatantes d’ardeur, de noblesse de cœur, de désintéressement, de dévouement à son devoir et à tous ceux qui dépendaient de lui. Tout bas, pour moi-même maintenant, je le remercie de m’avoir si souvent réconforté sur une route difficile par l’exemple qu’il donnait. Aux hommes de la DFL-DMI, il fait également part, dans un télégramme, de son grand chagrin : Il était, rappelle-t-il, de la noble et chère phalange qui s’était, dès les premiers jours, groupée autour de moi pour accomplir notre mission au service de la France et dans laquelle la mort a si terriblement frappé. Le jour même de sa mort, de Gaulle fait de Brosset un Compagnon de la Libération.

Désigné pour prendre le commandement de la Division, le général Garbay adressera à toutes les unités l’ordre général suivant : Notre général est mort. Il est mort en pleines opérations au soir d’un magnifique succès. A nous qui le pleurons, il lègue l’impérieux devoir de maintenir intacte dans sa cohésion et son esprit la superbe unité qu’il avait su forger.

Ce devoir incombe, tout naturellement et en premier lieu, à son successeur.

Extrait de la conférence de François Broche sur les généraux de la DFl

Texte prononcé par le général de LARMINAT lors des obsèques du général Diego BROSSET :

" Le général Brosset est mort. Les eaux tumultueuses d’un torrent des Vosges pnt roulé ce corps athlétique qui tant de fois avait défié joyeusement les risques de la guerre et du sport.

Comme en d’autre temps les héros mouraient à cheval, il est mort au volant de sa jeep qu’il menait si durement au combat au mépris des mines, des obus et des balles pour conduire au plus près la bataille de sa Division. La conduire sur ce rythme héroïque lui appartenait, où se combinaient dans une plénitude magnifique les puissances de l’action, les forces de la pensée, les impulsions du coeur - trois termes inspérables chez Brosset.

Sa Division, il l’aimait comme une amante et aussi comme une fille. Il l’avait faite avec un soin minutieux, attentif aux moindres détails, la voulant irréprochable.

Et il la menait au feu avec hardiesse et prudence, s’exposant sans ménagements pour économiser le sang de ses hommes, pour tirer de leur valeur tout le parti possible au prix des moindres pertes.

Sa Division, la 1ere Division française libre, c’est une très belle unité, c’est aussi une société d’amis unis entre eux par la décision délibérément prise aux plus mauvais jours, de ne pas accepter la victoire allemande, de continuer la lutte.

Et de cette amitié bâtie sur une estime réciproque, des aventures communes et aussi sur la mémoire de tant de compagnons morts à la tâche Brosset était le guide incontesté. Chef impérieux et humain, il était l’ami de tous à la Division, et tous étaient ses amis.

En juin dernier en Italie, Brosset à Acquapendente, saluant la dépouille d’un ami, de l’un des plus purs parmi les Français libres, le colonel Laurent-Champrosay, vous prononciez ces simples mots :

"Mon colonel, nous étions attelés à la même tâche. Vous êtes tombé aujourd’hui, nous continuons. Peut-être demain, ce sera notre tour de vous rejoindre."

Aujourd’hui Brosset vous les rejoignez, ces vieux camarades qui sont la gloire de la France libre, les plus purs parmi les enfants de la patrie, les Amilakvari, les Laurent-Champrosay, Amyot d’Inville, tant d’autres qui ont uni à la valeur militaire un courage intransigeant, une absolue rectitude intellectuelle et morale.

Vous n’étiez pas des habiles, vous étiez des forts. C’est d’exemples comme les vôtres que la France s’inspirera pour devenir grande et forte.

Adieu, Brosset, vous aviez tout donné de vous-même pour la libération et le relèvement de votre pays. Vous êtes tombé avant d’avoir pu accomplir tout ce que vous proposiez, qui était grand et noble à votre mesure. D’autres le feront, inspirés par votre souvenir et votre exemple.

La France sera ce que vous vouliez qu’elle soit."

Livret Mémoire du général BROSSET

Réalisé pour le 69e anniversaire de la mort du Général Brosset, ce livret retrace le parcours du chef charismatique de la 1e D.F.L, disparu accidentellement en novembre 1944 à Champagney durant la campagne des Vosges.

Florence Roumeguère, Blandine Bongrand Saint Hillier et Alain Jacquot Boileau, 2013

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