AUMONT Jean Pierre

29/11/1910 - 27/09/1999

Grade : S/L

Unité : TRANS/QG

 

Français Libre

 

À propos

Lieu de naissance : Paris

Profession : Liberal

Ralliement : USA (mai-42)

Date de décès : 27/09/1999

 

Écrits

ON SE SOUVIENT : JEAN-PIERRE AUMONT (QG 50) PAR JOSEPH GRIMA

Des manifestations en hommage au comédien Jean-Pierre Aumont, ancien de la 1e DFL, se sont déroulées les 16 et 17 février dernier à Saint-Tropez en présence de Madame Marisa Pavan-Aumont, son épouse, des autorités civiles, religieuses et de nombreux artistes venus de Paris.

  • Au cinéma Renaissance, place des Lices :
    Plusieurs séquences de films retracent la carrière artistique du comédien, pièces de théâtre, etc.
  • Salle Jean Despas, place des Lices
    Grande exposition : 
    • photos, revues, tableaux et vie artistique de Jean-Pierre Aumont ;
    • photos, documents, décorations, diplômes, livres sur la 1e DFL (récit de la mort du Général Brosset, écrit par J.-P. Aumont).

Étant connu dans le Golfe de Saint-Tropez comme ancien de la 1e DFL, le service culturel de cette ville a demandé à notre ancien Joseph Grima de bien vouloir retracer son passé militaire :

C’est à Cavalaire où il terminait ses vacances que Jean-Pierre Aumont reçoit sa feuille de mobilisation en 1939. Et c’est une coïncidence, c’est à Pardigon entre Cavalaire et La Croix-Valmer que Jean-Pierre Aumont débarque le matin du 15 août 1944, quelques heures avant ses camarades de la 1e DFL.

Donc mobilisé en 1939, affecté à la 3e Division Cuirassée, il est muté au ministère de l’Information tout d’abord, puis rejoint sa division à Reims.

En mai 1940, les choses se précipitent, les Allemands prennent leur élan. Le 13 mai, il reçoit un télégramme lui demandant d’accourir au chevet de sa mère. Il échappe alors à l’attaque fulgurante des Allemands et à la débâcle qui s’ensuivit.

Il réussit à rejoindre ses camarades à Toulouse (800 m plus au sud) (beaucoup d’entre eux avaient été tués ou fait prisonniers).

C’était la débandade, l’exode. Jean-Pierre Aumont, que le décès de sa mère le 13 mai, avait écarté de cet enfer et lui avait certainement évité d’être prisonnier ou sans doute même lui avait sauvé la vie.

Il se dirigea alors vers Cannes ou beaucoup de gens de théâtre étaient descendus. Leur avenir se situant de l’autre côté de l’Atlantique, vers la libre Amérique.

Par l’intermédiaire du Consul du Honduras, il obtint un visa pour les USA. À Hollywood, il signa un contrat de sept ans, jouera plusieurs films et de nombreuses pièces de théâtre.

Un soir, Jean-Pierre Aumont, invité à une réception (chez Cole Porter) où s’était retrouvé le tout Hollywood, sentit monter en lui une bouffée de révolte, un sentiment de malaise insupportable en pensant à la France, à sa France maltraitée, humiliée, occupée, à ses amis qui souffraient et qui allaient de plus en plus subir la cruauté du régime nazi.

Le soir même, au milieu de cette fête, il rentre chez lui et télégraphie au Capitaine de Manzairly, Free French Forces à New York : Ai décidé de m’engager dans les Forces Françaises Libres . Le lende-main, à New York, il s’engage dans les FFL. On lui demande alors d’attendre une affectation. Une semaine plus tard, on lui annonce que son départ pour Alger est retardé. Il doit retourner à la MGM. Mais j’en arrive, explique-t-il, je veux me battre ! "

On lui explique que la Métro veut faire un film sur les prisonniers de guerre français qui s’évadent pour rejoindre le Général de Gaulle. Il s’appellera The Cross of Lorraine . La direction des FFL avait demandé à Jean-Pierre Aumont que l’exactitude historique soit toujours respectée.

Fin 1943, le film terminé, on confie à Jean-Pierre Aumont une copie pour qu’il la fasse visionner par le Général de Gaulle.

Il quitta finalement les USA à bord d’un Liberty ship, il franchit la passerelle et se coucha dans son hamac (30 seulement dans une cale, lui dit-on, est un privilège réservé aux offi ciers).

Alger, Bizerte et l’Italie. L’offensive sur le Garigliano, le 11 mai, Cassino, Rome. Très dure campagne pour la 1e DFL. Jean-Pierre Aumont était l’aide de camp du Général Brosset, commandant en chef de la 1e DFL. Fin de la campagne d’Italie.

Je vous envoie en liaison avec la 3e DUS, ils débarqueront en avant-garde, nous suivront douze heures plus tard. J’ai pensé que ça vous ferais plaisir d’être aux premières loges. Prenez ma voiture et filez sur Naples. Je vous y rejoindrai demain et vous présenterai au Général O’Daniel.

Il embarqua le 8 août sur un LST. Le 15 août, 6 heures du matin. Ils aperçoivent la côte de France. 6h30, l’aumônier dit la messe.

7 heures, le jour pointe. Le Cap Lardier est visible. Jean-Pierre Aumont et ses camarades prennent pied sur la barge qui danse sur les vagues. La porte de la péniche s’abaisse brusquement, il faut poursuivre jusqu’à la rive avec de l’eau jusqu’aux épaules. Chenal déminé et balisé qui le conduit dans l’axe de la magnifique allée des Palmiers (quatre rangs) de l’hôtel de Pardigon.

Le Lieutenant Aumont s’affaire alors pour repérer les routes qui pourront permettre la pro gression de ses camarades, les soldats de la 1e DFL, qui vont débarquer ce soir. En fin de matinée, vers 11 heures, il se rend au PC du Général O’Daniel qui se trouvait dans une ferme à l’entrée de La Croix-Valmer.

Ce sera ensuite la libération de Hyères, Toulon et Marseille où en Jeep avec son frère François (cameraman à l’État-major de la Division), Jean-Pierre Aumont sera blessé puis opéré. Il rejoindra la Division à Lyon.

Sa conduite sans faille tout au long de la campagne d’Italie, du Débarquement en Provence et sa blessure à Marseille lui vaudront d’être élevé au grade de Lieutenant, de recevoir la Légion d’Honneur et d’être nommé Aide de Camp du Général Brosset.

Tout cela lui est annoncé le 13 octobre. Ce même Général Diego Brosset qui avait suscité l’admiration du jeune Jacques Chirac (PC du Général Brosset au Rayol Canadel, Jacques Chirac étant réfugié chez Monsieur Golla, ancien maire).

PORTRAIT DU GÉNÉRAL BROSSET, PAR JEAN-PIERRE AUMONT

Au cours de l’automne 1944, nous partions chaque matin dans le froid glacial des Vosges, le général en short comme toujours et conduisant lui-même la Jeep découverte. Je montais à côté de lui et Pico, le chauffeur, à l’arrière. Nous foncions et tout aussitôt dans le petit matin, nous commencions à chanter n’importe quoi. Des airs d’opéra et des marches militaires : Sambre et Meuse, Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine . Mais il y avait un air que le général aimait par-dessus tout. C’était un air tzigane que Germaine Sablon nous avait appris un air triste, obsédant, fiévreux, dont le refrain était :

Tu ne verras jamais personne au monde
Qui sache vivre comme moi

Ah ! c’est ainsi que je le reverrai toujours dans mon coeur, jeune, joyeux, sur une route des Vosges, fendant l’air vif du matin et s’en frappant d’aise la poitrine et chantant d’une voix enrouée pour avoir trop crié, mais si chaude, si heureuse :

Tu ne verras jamais personne au monde
Qui sache vivre comme moi

Pour aller plus vite d’une brigade à l’autre et ne pas faire le détour de Servance ou de Coravillers, nous traversions le no man’s land... ce n’était pas de tout repos. Les sapins pouvaient cacher des Snipers, la neige aussi bien que les bois facilitaient une embuscade. Sur la Jeep et sur le képi du général flamboyaient trois étoiles et nous chantions à tue-tête ! Pico sortait la mitraillette et se tenait debout appuyé sur le pneu de secours, prêt à tirer, et mois, je chargeais mon revolver.

► Faites attention, me disait le général, çà part tout seul. J’ai toujours peur de ces machins-là. Je n’aimerais pas mourir comme ça.

La mort, il en parlait souvent et sans terreur aucune.

► Ils ne m’auront pas, ils sont trop bêtes pour ça ! Et puis j’ai la baraka .

Je touchais du bois et nous recommençions à chanter.

Il avait été atteint d’un éclat d’obus et blessé légèrement à la poitrine six semaines auparavant, mais il ne voulait pas le reconnaître. Quand il avait vu, à l’hôpital Spears, qu’on l’inscrivait sur un registre, il avait fait une scène indignée et menaçait d’arracher son pansement si on n’effaçait pas son nom immédiatement ; vis-à-vis de lui-même, il ne voulait pas admettre qu’il ne fût pas invulnérable.

Parfois, la Jeep s’embourbait dans la neige. Alors, Brosset descendait s’arc-boutait et par la force de ses muscles, nous faisait démarrer.

Gee ! what a guy ! s’était écrié admirativement un soldat américain en le voyant, un matin, jambes nues dans la neige, désembourber la Jeep d’un coup d’épaules. Le compliment avait ravi le général.

Il n’était jamais fatigué. Il n’avait jamais froid. D’une force, d’une santé exceptionnelles ; dans le domaine de l’esprit aussi il était comblé de tous les dons. Il le savait et il en était heureux, profondément. Il était heureux de tout. Heureux d’avoir quatre beaux enfants, heureux de ses muscles et de ses réflexes, heureux de commander la 1e D.F.L., heureux de savoir que ses hommes l’aimaient. Au soir d’une victoire, il écrivait fièrement à sa femme : Je ne serai jamais un vrai général, mais ma division est une vraie division.

Il adorait la vie, il adorait tout de la vie. Il prenait autant de joie à pratiquer un sport qu’à arranger savamment des chrysanthèmes dans sa roulotte, à commander au feu, qu’à relire à haute voix les sonnets de Shakespeare. D’une mémoire extraordinaire, il connaissait les plus beaux vers de la langue française et aussi des poèmes anglais, espagnols et arabes. Il avait les qualités d’un poète en même temps que le caractère d’un chef.

Le général Brosset est mort le 20 novembre. Le 18, nous prîmes la Buick dont il était si fier et qu’il ne sortait que dans les grandes occasions. Nous allions au corps d’armée recevoir les dernières instructions pour l’attaque du lendemain. Attaque générale de plusieurs armées alliées. Leclerc avait déjà pris Baccarat, Béthouard avait attaqué au Sud sur Montbeliard et nous devions entrer dans la danse peu après.

À 2 kilomètres avant d’arriver à l’Isle sur le Doubs, à un tournant que le général prenait comme toujours sans se soucier de ce qui pouvait arriver de l’autre côté, comptant sur l’extraordinaire sûreté de ses réflexes pour éviter tout accident, nous entrâmes pile, à 70 à l’heure, dans un camion américain. La Buick était en miettes. Nous nous en tirions avec des égratignures mais le général était accablé.

Ah ! nous aurions dû comprendre que c’était un signe du destin ! Combien de fois avions-nous dit Il serait à souhaiter qu’il eût un accident une fois, pour lui apprendre à aller moins vite. Mais, est-ce qu’on peut apprendre à la foudre d’aller moins vite, à la flamme à ne pas brûler ?

Extrait de la Revue de la France Libre, n°187, octobre 1970