"Hommage à l’amitié : 3 souvenirs forts de Bir Hakeim", par Pierre Simonet

3 souvenirs d’Albert Chavanac en hommage à l’amitié, par Pierre Simonet

La bière du roi Albert

Bir Hakeim. observatoire avancé, 8 juin 1942.

L’observatoire avancé est situé en dehors du champs de mines qui entoure la position. Une petite ceinture de mines nous sépare du reste du désert et des troupes d’assaut allemandes prêtes à l’attaque.

Les deux abris à ciel ouvert que nous avons creusés sont larges. Dans l’un se trouve le camion radio servi par GREGOIRE et CANAL , -ire est occupé par Chavanac notre capitaine, le camarade ROLLE et moi-même, téléphoniste. Un canon de 75 antichar préposé à notre défense est à cent pas sur la droite.

Accompagnant le lever de soleil, une brume épaisse s’installe et couvre tout. Le bruit de chars allemands manœuvrant en approche fait vibrer nos tympans en résonance.

Bientôt la brume se déchire. Avec nos binoculaires, nous observons le spectacle et com muniquons au PC les premières données par téléphone. La liaison ne dure pas deux minutes. Nous voyons certes, mais nous sommes vus. Un obus antichar allemand tiré rasant percute le parapet et déchiquette les fils téléphoniques qui en panent. Puis un deuxième obus arrive sur le camion radio, détruisant les installations. CANAL crie " Mon Capitaine, je suis blessé .

Impossible pour lui et GREGOIRE de courir sur les dix mètres qui nous séparent sans se faire des cendre. Je regarde à la binoculaire et n’ai pas le temps de mettre au point qu’un obus encoche le parapet à 10 cm de l’objectif.

Ces obus à grande vélocité sont agaçants au possible car on entend l’impact avant le claque ment du coup de départ ; on dirait une bouteille de Champagne que l’on débouche, mais Dieu que ça pète sec, aucune résonance harmonieuse,

juste le bruit, un centième de seconde, pas d’harmoniques. En tant que mélomane, je suis offusqué. Je préfère les noirs bémols des bombes qui chutent en quart de tons de cithare indienne. Mais je déteste autant les croches acé rées des éclats qui déchirent.

Notre 75 antichar commence à tirer, mais il est immédiatement repéré. Un projectile le touche de plein fouet, disloquant le canon et tuant quatre desservants sur cinq.

Peu après, un court répit nous vient du ciel. Je vois un Hurricane descendre lentement en léger piqué comme à l’exercice, tirer quatre coups de canon bien ajustés et virer, mission accomplie : le char qui nous agressait, touché à mort, s’enflamme.

GREGOIRE et CANAL en profitent pour nous rejoindre. CANAL a le bras salement perforé. Nous retendons au mieux.

Commence alors la longue attente, cloués dans notre trou sous le soleil brûlant, coupés de communications. Le silence s’installe dans la tranchée.

À la tombée de la nuit, le bruit des combats se calme. Albert, le roi Albert, notre bon capitaine, estime qu’il est possible de regagner le camp retranché.

Il sort alors la bouteille de bière qu’il avait gardée toute la journée. Nous n’avions pas bu depuis le matin, sauf CANAL qui eut droit à la seule gourde disponible.

Cette bière, je ne l’ai jamais oubliée. Nous en avons bu chacun une gorgée et puis nous sommes sortis sans ennuis, retrouvant les camarades qui nous croyaient morts. Cette bière, c’est la générosité, l’amitié et la gentillesse de CHAVANAC. Elle est restée gravée dans ma mémoire.

L’accolade

Trois jours apr ès, le 11 juin 1942 , nuit sans lune, la brigade sort de vive force de Bir Hakeim. Les fusées éclairantes lancées par l’assiégeant donnent au sol une couleur orange.

Un de nos camions qui a passé brûle à 1 km de là dans la direction que nous devons emprunter. Je suis à l’arrière d’un pick-up assis sur la banquette. Les blessés sont couchés et protégés parles rebords de la benne.

Le pick-up avance très lentement vers la sortie, suivant le mouvement pour ne pas sauter sur une de nos mines. Le moment est intense : comment passer ? Le désert est tout plat, tout bête, pareil partout. L’horizon, c’est la frange noire derrière la pâle clarté des fusées. Il y a encore plusieurs kilomètres à faire avant d’arriver à l’hôtel. Le pick-up s’arrête près d’une silhouette rougie par la lueur ambiante des fusées éclairantes.

C’est CHAVANAC. Il est là, impassible tel un agent de la circulation.

—  Que fait-on ? demande QUIROT le capitaine assis à l’avant ;

—  Tu vois le camion qui flambe ? répond CHAVANAC, Tu fonces droit dessus, le laisse un peu sur ta gauche et après c’est tout droit. Fonce mon vieux, il n’y aura pas de flic pour te coller une contredanse .

QUIROT a suivi les directives. Ça a cahoté pas mal, notamment quand notre véhicule a roulé sur une tranchée occupée par un adversaire. Par bonheur, les balles traçantes sont toutes passées à côté ou ont touché des parties non vitales du pick-up, personne n’a été blessé et nous sommes bien arrivés sur la colonne anglaise qui nous attendait pour nous amener en des lieux plus sûrs.

Je fais le compte. Je suis sorti sans rien, seule ment un bidon d’eau et un petit paquet conte nant les lettres de ma fiancée, une capote sur les épaules car il faut froid la nuit dans le désert. Je grelotte, le thé que m’offrent les Anglais me réchauffe à peine.

Je cherche CHAVANAC ; il n’est pas là.

Dès l’aurore, le camion où j’ai pris place s’ébranle dans une aube qui s’échauffe peu à peu. Bercé par l’allure débonnaire du Bedford qui roule à trente à l’heure, accueillant avec soulagement le bruit des vitesses qui grincent, je me laisse aller à une douce rêverie. Le convoi s’arrête, nous en descendons. Et qui est là sur le bord de la piste ? Albert, le Capitaine, mon bon CHAVANAC.

L’appel des morts

Deux jours après, les survivants du régiment regroupés se retrouvent dans un autre coin du désert qui me semble souriant car tout est calme. L’ennemi est hors de portée, son aviation a d’autres chats à fouetter que de s’acharner sur nous. Nous décompressons. Cela fait six mois que nous sommes sur la brèche, mêlés au désert, toujours sur le qui vive, menacés ou menaçants. Nous pansons nos plaies en essayant d’oublier l’enfer que nous avons vécu, aspirant au repos. Quand pourrons-nous, assis dans un café de l’avenue Soliman Pacha du Caire, savourer une bonne bière, ou sur la plage d’Alexandrie, nous ébrouer avec la jeunesse dorée du coin ? Vivre comme un être normal enfin.

Mais nos morts et disparus sont toujours près de nous.

L’armée, vieille de ses traditions, sait com ment exorciser la peine : elle fait l’appel, l’appel de tous. Un camarade répond pour ceux qui ne sont plus.

" Bailly" appelle l’adjudant

—  Mort au champ d’honneur

Malongu"

—  Mort au champ d’honneur

Lefranc

—  Mort au champ d’honneur

"Russo "

—  Présent

"Silva"

—  Disparu

Simonet

—  Présent

Saint Martin

—  Disparu.

Je m’entends lancer ces invocations, ému, étonné d’être toujours là.

Pourquoi CHAVANAC m’a-t-il désigné pour évoquer nos morts et disparus ? Cinquante ans après, je me le demande encore.

Sans doute étais-je le plus jeune alors.

Mon camarade SILVA , de quelques mois mon cadet, venait juste de nous quitter.

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