Oberbruck, une tragédie sur le pont, par Jean-Marie Ehrer

Oberbruck 1944, une tragédie sur le pont

par Jean-Marie Ehrer, secrétaire de la Société d’histoire de la vallée de Masevaux

Extrait des Dernières nouvelles d’Alsace n°264.

Le dimanche 13 novembre à 11 heures, à l’occasion de l’inauguration du monument aux morts pour la commémoration de l’Armistice de la Première guerre mondiale, la commune d’Oberbruck a rendu également hommage à André Novello et François Masson, deux Français Libres, morts pour la libération d’Oberbruck, le 27 novembre 1944. Une plaque rappelant leur sacrifice a été officiellement dévoilée par deux de leurs compagnons d’armes.

Nous sommes le 27 novembre 1944.

La libération de la vallée de la Doller a commencé depuis deux jours et les chars français de la 1e DFL progressent vers Masevaux en descendant du Ballon d’Alsace. Les voici en vue d’Oberbruck où les Allemands viennent de faire sauter le pont sur le ruisseau du Rimbach, devenu infranchissable par les blindés. Ordre est donné au Génie de rétablir le passage. La tâche est confiée à la 1e section du 1e bataillon (qui vient de perdre le lieutenant MAQUAIRE , blessé au cours de la reconnaissance du pont).

La suite des opérations est brièvement relatée dans le journal de marche du bataillon : lin sec-tion, construction d’un pont à Oberbruck. S/lt Novello tué à Oberbruck à 12h35. Sgt/chef Masson tué. Onze sapeurs blessés. Section relevée par la 2e section. Repos à Giromagny. [...] L’aspirant Leclerc est muté à la 3e section. Prend le commandement de la section [...] .

Drôle de pressentiment

Revenons sur cette funeste journée du 27 novembre grâce à des témoignages...

Joseph GRIMA , qui habite aujourd’hui dans le Var, était de la partie : Il fallait faire vite un passage à gué. C’est le lieutenant MAQUAIRE qui a été chargé d’exécuter ce travail. Tout d’abord, reconnaître le terrain, s’assurer qu’il n’y a pas de mines aux abords du pont détruit et, à l’aide de blocs de pierre, de planches, de tout ce que l’on trouvait, boucher, colmater, arranger un passage afin de permettre aux fusiliers marins de traverser avec leurs engins. Il régnait un silence étrange dans ce petit village du Haut-Rhin. Les portes et les fenêtres des maisons étaient fermées. Pas un seul habitant. Où étaient-ils ?

Les fusiliers marins avec leurs half-track et chars légers attendaient, abrités entre les maisons que le Génie termine le boulot. Sur les collines proches, des tirs d’armes automatiques et de mortier venaient de temps en temps rompre le silence. Parfois aussi, la voix grésillante d’une radio de Jeep ou de char pas très loin.

Un drôle de pressentiment. Nous avions l’impression d’être observés. "Allez, allez les gars, il faut faire vite ! "

Et nous voilà une vingtaine de sapeurs, en plein milieu du pont démoli, il n’y a pas trop d’eau, on peut travailler et en plus, le bulldozer du caporal-chef LUCIANI nous aidera en faisant une petite pente douce sur la rive.

Initiales sur les cercueils

Tout à coup, un obus tombe devant nous pas bien loin. Un deuxième obus, cette fois-ci sur notre gauche. Pas d’affolement. Puis un troisième, lui sur notre droite, pas trop loin non plus. Inquiétude, les camarades s’interrogent. Faut-il se mettre à l’abri ? Un officier des fusiliers marins : "Allez le Génie, on doit passer"... Il est environ 12 heures. Et tout à coup, un éclair, un coup de tonnerre, un nuage de poudre et de poussière. Des cris, des lamentations, des appels. Un obus vient de tomber au milieu de nous tous. Le bull de LUCIANI est en flammes. Je sens une brulure vive à ma cuisse gauche et un engourdissement, quelque chose de chaud coule le long de ma jambe. Mon visage est en sang. Je suis évacué dans une maison proche avec d’autres blessés.

On amène ensuite sur des civières le lieutenant NOVELLO et le sergent-chef MASSON, tous deux criblés d’éclats, noircis par la poudre, méconnaissables. Je pense que l’obus a dû tomber à leurs pieds. Pendant que les camarades rescapés me réconfortent en m’offrant gnôle et cigarettes, je vois avec beaucoup de tristesse et de douleur nos chers camarades allongés près de moi, expirer. On ne peut hélas plus rien pour eux. La 1e section est pratiquement anéantie. Le lendemain, le lieutenant et son adjoint seront mis en bière dans des cercueils hâtivement fabriqués.

Sur chacun d’eux, je tracerai avec un gros crayon de charpentier l’initiale de celui qui y repose .

Un Alsacien dans la section

Les faits ci-dessus sont aussi rapportés par Joseph LAMEY qui habite Hattstatt. Alsacien réfractaire à l’incorporation dans l’armée allemande, Joseph Lamey avait quitté Osenbach en mars 1941, en compagnie d’un ami. Engagé dans l’armée d’armistice, puis démobilisé, il exerçait le métier de facteur dans la banlieue lyonnaise lors de l’arrivée des troupes de la 1e DFL dans cette région.

Le 1e septembre 1944, il s’engagea dans cette division avant d’être affecté à la 3e Compagnie du 1e bataillon du Génie.

Le 26 novembre, il a passé la nuit à Oberbruck. Le lendemain, il a fait partie du groupe de sapeurs à qui NOVELLO avait confié le soin d’établir une passerelle sur le Rimbach. à la hauteur de l’actuelle entrepose CET. De loin, il a assisté au drame qui a causé la mort du sous-lieutenant NOVELLO et du sergent-chef MASSON.

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