BORIS Jean-Mathieu, Alphonse

24/01/1921 - 02/01/2017

Grade : lieutenant

Unité : 1er RA - BM 2

 

Français Libre

 

À propos

Lieu de naissance : Paris

Profession : étudiant

Ralliement : Londres (juillet 1940)

Date de décès : 02/01/2017

Lieu de décès : Paris

 

Écrits

Itinéraire d’un combattant des FFL

Jean-Mathieu BORIS : Un Français libre 1940-1945, Espoir n°159, hiver 2009-2010

Au mois de juin 1940, quand le sort de la France semble avoir définitivement basculé, certains conservent la certitude, même s’ils n’ont pas entendu l’Appel à la BBC, qu’il faut continuer le combat.

Jean-Mathieu Boris, incorporé le 2 juillet 1940 dans les French Volunteers for General de Gaulle’s Army défilera le 14 juillet 1945 sur les Champs-Elysées à la tête du Premier Commando de France.

L’ENGAGEMENT

Le 1e septembre 1939,  l’Allemagne envahissait la Pologne, et deux jours plus tard, le Royaume-Uni et la France lui déclaraient la guerre. Ce jour-là, à l’annonce de la déclaration de guerre, mon père, un ancien combattant de 14-18, s’est mis à pleurer ; je me souviens encore de cette scène qui nous a bouleversée, nous ses trois enfants, car elle tranchait avec le flegme habituel, tout britannique, que nous lui connaissions. je suis responsable de ce qui nous arrive, de ce qui va vous arriver, à la fin de la guerre, j’aurais du m’occuper de politique pour empêcher que tout cela recommence.

Il est difficile d’imaginer aujourd’hui l’ambiance dans laquelle on se trouvait alors : il régnait un mélange de crainte et de soupçon ; on voyait des espions partout, la cinquième colonne comme dans la guerre d’Espagne qui venait de voir la victoire de Franco avec l’aide de l’Allemagne et de l’Italie, les parachutistes déguisés en bonnes sœurs, etc.

Une anecdote plutôt amusante, parce qu’elle s’est bien terminée, illustre cet état d’esprit : le garde-champêtre de Gambais où nous demeurions, avait été chargé de coller les affiches appelant à la mobilisation générale ; un paragraphe de ces affiches recommandait la plus grande vigilance envers ceux qui s’intéressaient de trop près à des objectifs touchant à la défense nationale.

Je photographiais donc le garde-champêtre dans ses fonctions quand un paysan du coin tint ce discours imparable :  la mobilisation concerne la défense nationale, ce jeune homme photographie l’affiche qui l’annonce, il est donc suspect ; appelons les gendarmes et en les attendant arrêtons-le  . Heureusement, mon frère a prévenu notre père qui, mobilisé, aérait son uniforme de capitaine de chasseurs à pied ; il s’est porté à mon secours et nous avons eu droit au garde à vous du garde-champêtre devant mon capitaine de père, qui l’a d’ailleurs félicité de sa vigilance avant de me prendre sous sa garde !

Peur et soupçon donc, quand même confiance : n’avions-nous pas la meilleure armée du monde retranchée derrière la ligne Maginot inexpugnable. La guerre , la vraie, celle de 14 bien entendu, n’était finie que depuis 21 ans, ses massacres inutiles étaient présents dans les mémoires de ceux qui l’avaient vécue et dans l’inconscient de leurs enfants ; d’ailleurs on en remobilisait les survivants.

Mais le premier grand changement est vite arrivé. J’avais alors 18 ans et au lieu de retourner au lycée Janson de Sailly pour y préparer le concours de Polytechnique, j’ai du rejoindre une taupe à Rennes car, dans un souci de préserver les futures élites , d’un bombardement éventuel de Paris, toutes les classes préparatoires avaient été envoyées en province ; Rennes car c’était le centre de mobilisation de mon père.

Certes nous étions en guerre, en Pologne, la Wehrmacht anéantissait l’armée polonaise avec l’aide des Soviétiques, mais c’était vraiment très loin, et on parlait sur tout de la drôle de guerre faite à nos frontières d’escarmouches et de combats de patrouilles, rien de bien grave en somme, et les quelques convalescents qu’on voyait passer sur leurs béquilles, arborant une croix de guerre toute neuve, ne suffisaient pas à tempérer notre insouciance.

Dans ce contexte, les examens ou les concours que nous préparions, s’ils réclamaient toujours autant d’efforts, perdaient de leur valeur quasi sacramentelle. Nous étions démobilisés, sentant que l’avenir avait dorénavant d’autres portes, mais n’en connaissant pas les clés.

Pourtant nous aurions du être plus attentifs, après tout la Pologne avait été vaincue en quelques jours, ses troupes et ses villes accablées sous des bombardements aériens auxquels il semble que nous n’étions pas préparés. Ainsi, Père, rapatrié à Rennes en janvier pour cause de pneumonie nous racontait qu’alors que le général Corap avait fait des manœuvres simulant des attaques combinées de chars et de chasseurs, le général Gamelin, commandant de toutes les forces, lui avait dit : Alors on s’amuse, mon général .

Le 10 mai 1940 , nous passions l’épreuve de français du concours de l’X quand, brutalement, sans que rien ne le laisse prévoir, les troupes allemandes sont entrées en Belgique. Et très vite la situation a empiré, les troupes françaises et anglaises étaient bousculées et les habitants des zones menacées commençaient à refluer par la route et par trains entiers. Et nous passions le plus clair de notre temps à les aider. Les Allemands avançaient toujours, et Père, qui était revenu à l’Etat-major de Rennes nous fit partir le 13 juin pour rejoindre ses sœurs réfugiées à Salies-de-Béarn. En convoi de deux voitures, la 402 conduite par Maman et la 202 par moi, nous nous sommes mêlés aux innombrables réfugiés. Quand nous sommes arrivés près de Saint-Jean-d’Angély, une attaque de Stukas, ces bombardiers en piqué, sur un dépôt d’essence, nous a jeté dans les fossés.

Plus tard, ce même soir, nous étant arrêtés dans les Landes, alors que continuait sans cesse le flot des réfugiés auxquels se mêlaient quelques restes d’une armée en déroute, je ne trouvais pas mon sommeil. Que faire ? La réponse est venue assez vite ; l’éducation lorraine reçue de ma grand-mère qui avait quitté Metz en 1871 pour ne pas devenir allemande, a joué à plein : je devais aller me battre ; la guerre allait certainement continuer et il fallait donc que je rejoigne l’armée d’Afrique.

J’ai accompagné ma mère et mes deux frères à Salies-de-Béarn où se trouvaient déjà les sœurs de mon père et je dois maintenant parler du Tableau de l’Oncle Mathieu , le frère aîné de mon père, un tableau qui, d’aussi longtemps que je me souviennes, était accroché au dessus de mon lit : dans un cadre doré comme on les faisait au début du XIXe siècle, et, sous le verre, des photos de cet oncle mythique qu’on me donnait en exemple : bébé, garçonnet, élève en bicorne de l’Ecole Polytechnique, et puis enfin, deux portraits en uniforme de lieutenant de génie, cette tenue qu’il portait quand il fut tué le 27 septembre 1914, près de Reims, d’un éclat d’obus au cœur . Enfin, encadré par une croix de guerre et la croix de chevalier de la Légion d’honneur, le texte de sa citation à titre posthume.

Bien entendu, en partant de Rennes, j’avais emporté le tableau et, quand je l’ai confié à ma tante Sarah, elle en a défait l’arrière, en a sorti la citation qu’elle a soigneusement pliée en quatre et, devant mes sœurs très dignes et ma mère au bord des larmes, m’a dit – et plus de 60 ans plus tard, je l’entends encore prononcer ces mots : Prends cette citation, qu’elle t’inspire dans tes actions ; quant à la Légion d’honneur, nous sommes sûres que tu sauras la mériter et nous espérons que toi, tu pourras la porter .

Cinq ans plus tard, quand je suis revenu à Paris après de nombreuses campagnes, je portais toujours la citation soigneusement pliée dans un étui de cellophane, qui l’avait préservée des sables, de la poussière et de l’eau. Comme ma tante Sarah l’avait prédit, j’arborais une Légion d’honneur ; de son côté, à travers toutes les vicissitudes de l’Occupation, elle avait conservé le Tableau ; elle m’a demandé la citation, l’a dépliée avec soin en l’aplatissant bien de sa main, et puis elle l’a remis à sa place avant de me rendre le Tableau qui est maintenant, soixante ans plus tard, toujours au mur, près de moi, comme avant, mais la citation porte à jamais ses plis.

J’ai repris la route et suis arrivé le 23 juin dans la caserne de Bordeaux où l’Ecole Polytechnique avait été évacuée ; assis dans la cours au milieu de dizaines de cylindres de métal gris contenant les copies, le colonel Fontana qui commandait l’Ecole m’a assuré que les oraux auraient bien lieu prochainement ; il a même ajouté de toutes façons, c’était une connerie d’évacuer l’Ecole, les Allemands n’auraient jamais osé y toucher car cela aurait fait un trop grand scandale dans le monde civilisé (sic). Malgré ces assurances, les Allemands avançant toujours, je décidais de continuer à chercher le moyen d’aller en Afrique.

Je suis alors reparti vers le sud. A Bayonne, au lycée, des taupins étaient réunis, discutant d’une émission depuis Londres, d’un général de Gaulle qui avait été pendant dix jours ministre de la guerre de Paul Reynaud. Je ne l’avais pas entendu car, à l’époque, les voitures n’avaient pas de radio. Pour les uns, les plus nombreux je crains, il fallait rester et passer le concours. Pas la peine d’avoir bossé toute l’année et de rater l’occasion d’intégrer ; il sera toujours temps de voir ensuite. D’autres ne voulaient pas partir sans l’accord de leurs parents. J’ai appris néanmoins que trois taupins ayant décidé de rejoindre de Gaulle à Londres étaient partis chercher un embarquement à Saint-Jean-de-Luz.

Tout au long de la route s’entassaient les équipements des régiments polonais dont les débris tentaient de quitter la France. A Langon, des soldats français se rassemblaient pour déposer les armes et attendre les Allemands comme le prévoyaient les accords d’armistice. La pluie battante avait écarté les piétons de la route.

A Saint-Jean-de-Luz, le ciel était bas mais il ne pleuvait plus ; la place qui borde les quais était encombrée de bagages, fourniments et uniformes de la division de l’armée polonaise qui combattait en France.

En fait,à ce moment, j’étais d’autant plus décidé à rejoindre le Maroc pour pouvoir aller combattre que la France allait bientôt être complètement envahie. J’ai donc revêtu une tenue de soldat polonais pour franchir le barrage de soldats qui interdisait aux Français de partir.

Entre-temps, car j’avais encore mon calot de taupin sur la tête, un garçon s’est approché de moi : Qu’est-ce que tu fous ? Devine !  et c’est ainsi que j’ai fait la connaissance de Roger NORDMANN   un taupin de Poitiers. Il a fait comme moi et nous sommes partis, braves soldats polonais, vers les barques de pêche amarrées le long du quai.

J’ai failli ne pas y arriver. Le barrage était commandé par le capitaine qui dirigeait à Rennes la préparation militaire supérieure à laquelle nous étions astreints. Il m’a dévisagé : Tu n’as pas l’air très polonais ! . J’ai fait celui qui ne comprenait pas, je suis passé, j’ai franchi d’un pas l’espace qui séparait le quai d’une barque rouge aux extrémités relevées. En faisant ce pas, ce petit pas que je revois encore comme si c’était hier, je savais avec certitude qu’il allait transformer ma vie. Mais la barque, surchargée d’hommes debout, enfoncée dans l’eau jusqu’au bord, n’allait manifestement pas nous amener au Maroc. Heureusement, se tenait en rade un cargo britannique, le Baron Nairn, sur lequel embarquaient des soldats polonais, et, finalement, l’Angleterre continuant la guerre, de Gaulle y appelant au combat, pourquoi ne pas y aller.

Nous avons donc accosté le Baron Nairn qui a appareillé le 25 juin vers 15 heures.

Je suis d’autant plus certain de cette date qu’étant né un 25, c’était en quelque sorte un anniversaire. La traversée s’est passée sans encombre, nous étions escortés par un destroyer canadien et nous sommes passés très au large des côtes pour éviter l’aviation allemande.

Quand nous sommes arrivés à Plymouth, le 29 juin,  alors que nous sortions des bombardements et de l’exode, nous avons trouvé un pays qui semblait en paix ; de nombreux estivants se prélassaient sur la plage et, dans le port, des midships, avec casquette et vareuse mais en short blanc, passaient, raquette sous le bras.

Embarqué avec Roger dans un train qui longe d’abord la côte, nous arrivons vers 4 heures du matin en gare de Waterloo d’où on nous transfère à l’Empress Hall, grande salle, ex patinoire avec gradins où sont dressés des lits de camp couleur rouge. Sur la piste, des tables numérotées ; nous avons le numéro 16 et on nous matricule.

Nous sommes restés deux jours à l’Empress Hall, interrogés par des officiers britanniques qui voulaient être sûrs que nous n’étions pas des espions. Puis nous avons eu la visite de Courcel, aide de camp du général de Gaulle ; nous lui avons aussitôt confirmé notre intention de nous engager dans la Légion des Volontaires français, le nom Force françaises libres n’ayant pas encore été trouvé.

Nous partons enfin, le 2 juillet, en colonne par cinq, précédés d’une pancarte French Volunteers for General de Gaulle’s Army . En tête, on chante la Marseillaise, les marins bretons de la queue répondent avec les gars de la marine. Nous arrivons enfin à l’Olympia, un lieu d’expositions, un grand bâtiment avec des balcons à tous les étages où nous nous installons sur des paillasses peu confortables.

Deux jours plus tard, perchés sur les balcons, quand nous avons vu arriver d’autres garçons, nous n’étions plus seuls et une immense et merveilleuse Marseillaise a spontanément jailli de partout. Quel moment extraordinaire que je n’oublierai jamais. Un après-midi, je suis sorti dans Londres avec Roger ; à la sortie du bâtiment, des gens stationnaient devant l’Olympia et applaudissaient chaque fois qu’un de nous sortait ; certains voulaient que nous leur signions des autographes. Finalement, le 11 juillet, nous quittons tous l’Olympia dans des cars qui nous conduisent près d’Aldershot, à Delville Camp.

LA FORMATION

Delville Camp, situé près d’Aldershot, la ville de l’armée britannique, est en réalité double, car il jouxte son jumeau, Morval Camp ; en fait, autour d’un parade ground de belle taille, s’alignent des baraques en bois toutes pareilles extérieurement. La plupart servent de dortoirs où s’alignent 24 personnes, d’autres de douches ou de réfectoires, mais le plus étonnant sont les WC : 12 sièges faisant face à 12 autres sans aucune cloison, plus question de pudeur !

Le 14 juillet, alors que nous sommes encore sans uniformes et donc habillés de façon plutôt hétéroclite, nous allons défiler à Londres. A la gare, cigarettes et chocolat, acclamations de la foule dont quelques Français. Voyant mon calot, un homme demande :  Y a-t-il avec vous des taupins de Dax  ? (son fils y était). Nous défilons donc sous les applaudissements des passants, des femmes viennent nous embrasser et, chose exceptionnelle, le drapeau français flotte sur Westminster Abbey.

Nous arrivons ensuite dans une salle de réunions, l’Albert Hall, où se trouvent déjà d’autres gens, et nous écoutons, plutôt distraitement, quelques discours. Monte enfin à la tribune Monsieur Guéritte, le président de l’Association de soutien au général de Gaulle, pour prononcer un discours qui se termine par ces mots :  Commandez, Général, nous vous suivrons  et il s’écroule dans son fauteuil roulant. Ensuite, un personnage maigre a lu une déclaration d’appui à de Gaulle et a demandé qu’elle soit voté selon le système assis et débout. Entre nous, nous avons décidé de rester assis car, à l’époque, les militaires ne votaient pas ; mais voilà, l’orchestre ayant alors joué la Marseillaise, tout le monde s’est levé et on a annoncé que le texte avait été approuvé à l’unanimité ! Ce jour-là, j’ai commencé à comprendre ce qu’était la politique.

Le 15 juillet, on nous habille enfin, battle-dress anglais avec, sur l’épaule gauche, France .

Au bout d’un mois, nous sommes tous rassemblés sur le Parade Ground pour assister à une transmission de commandement ; tout le monde est au garde-à-vous et le colonel Magrin-Verneret, commandant la 13e Demi Brigade de Légion Étrangère de retour de l’expédition de Narvik, s’avance et annonce que c’est désormais le colonel Monclar qui va en prendre le commandement. Puis faisant face vers sa gauche où il n’y a personne, il salue et déclare :  Mon colonel, je vous transmets le commandement de la 13e Demi-Brigade de la Légion  É trangère  . Il fait alors trois pas en avant, demi-tour droite, salue et dit :  Mon colonel, je vous remercie et prend donc désormais ce commandement  .

Les semaines qui suivent sont consacrées à notre formation de canonniers. Par ailleurs, un tri est fait parmi les jeunes engagés ; ceux qui sont nés avant 1921 feront partie d’une section de marche destinée à partir en premier vers l’Afrique. Roger en fait partie et moi pas.

Nous discutons sans cesse de ce qui nous attend. Je prétends que l’armée de De Gaulle (sans compter la Légion étrangère d’environ 2 000 hommes) est purement politique et ne jouera aucun rôle militaire (batailles j’entends), participera aux victoires (il faut pour le moral quelques tués et blessés) mais ne sera jamais engagée dans des batailles indécises. Divisée en quelques contingents, elle baladera le pavillon français et la croix de Lorraine dans les marches victorieuses. En raison de son faible nombre, elle ne doit pas risquer la capture. Ce rôle cessera le jour où Albion aura rallié une colonie car alors, nous intégrerons la masse qui, elle, aura par cette masse, une valeur militaire.

Nous représentons la France libre combattant avec l’Angleterre. Il faut que nous durions en tant que Français libres jusqu’à la victoire pour défiler sur les Champs-Elysées. Cette fin me paraît utopique, lointaine au moins. Churchill parle des campagnes 1941-1942 ; il est plus optimiste qu’en juillet.

Le 23 août, on nous annonce la visite du roi Georges VI. Crapahutage. Puis le 25, avant que le roi n’arrive, le général de Gaulle demande au lieutenant-colonel Magrin-Verneret, dont la moitié des légionnaires ont choisi la France libre et qui va présenter les troupes :

— Où sont les cadets ?

—  Quels cadets, mon général ?

—  En Angleterre, les cadets sont, comme autrefois chez nous, les élèves-officiers. Je veux présenter les nôtres à Sa Majesté.

—  Mais nous n’en avons pas.

—  Eh bien sachez que la moitié de nos jeunes engagés sont des étudiants, notamment des candidats aux grandes écoles militaires. Beaucoup ont achevé leur PMS et devraient être dans des pelotons d’élèves-officiers.

Un témoin de l’algarade court à Delville prévenir ses camarades : Rassemblez les taupins ! . Un autre crie :  Rassemblez les cyrards !  ou encore Les étudiants à Morval !  . Et tant bien que mal, de Gaulle peut présenter au roi ceux qu’il appelle des cadets.

Le roi en uniforme de field-marshal nous passe donc en revue le 26 accompagné du général de Gaulle. Les élèves des classes de préparation aux grandes écoles sont rassemblés en tête. De Gaulle dit au Roi :

Votre Majesté, ces jeunes gens sont venus me rejoindre pour être mes officiers  et dès qu’ils se sont éloignés pour passer en revue la troupe, nous courons reprendre nos places dans les rangs de l’artillerie ou des chasseurs ; nous sommes si peu nombreux qu’il faut bien que nous soyons passés en revue deux fois ! Puis défilé sur le Parade Ground ; nous marchons au poil, au son de Tiens, voilà du boudin.

THE KING VISITS THE FRENCH ARMY

LE ROI GEORGES VI PASSE LES TROUPES FRANCAISES EN REVUE - Film British Pathe

Le 8 septembre,  j’ai une permission pour aller à Londres et je me trouve en plein bombardement ; à 4 heures du matin, le 9, les bombes tombent à la cadence d’une par seconde. L’horizon visible sous 180 du sud au nord est illuminé par les incendies et ça flambe aussi dans les autres quadrants. Sans arrêt, les Boches bourdonnent au-dessus de ce quartier de Hyde Park. Quelques projecteurs bien vains, même plus de DCA. De gros incendies dans les Surrey docks ayant commencés le 7 à 18 heures ont triplé dans la nuit ; quelques autres s’y sont ajoutés. Les maisons directement en face jaillissent en noir mat du fond rosé sur lequel monte des nuées qu’on devine plus sombres. Les traits un peu plus clairs des searchlights se croisent et se décroisent ; au-dessus, quelques étoiles brillent. Des bombes sifflantes tombent non loin, leur bruit pince un instant le cœur.

5h35, all clear. Un bruit de sirène très agréable (du point de vue du soulagement) comme celui du vent dans des fils télégraphiques sur une octave très haute ou comme en plus pur, le trolley du funiculaire de Villars – l’alerte a duré 10 heures, hier 8 heures.

Depuis le départ de la section de marche, Morval est complètement vide et Delville plus qu’à moitié. L’armée britannique, qui a besoin de ces camps, s’est mis d’accord avec de Gaulle pour attribuer à la France libre un camp qui lui soit propre, à Camberley où se trouve par ailleurs Sandhurst, le Saint-Cyr anglais. Mais comme le camp n’est pas encore construit le 3 octobre, les quelques dizaines que nous sommes sont logés à Camberley même dans des maisons réquisitionnées. Je suis donc installé à Raynham Park Road, dans une villa où nous sommes quatre par pièce couchés sur des paillasses.

Réveil théorique à 6 heures, pratique 7 heures quand les deux hommes du réfectoire apportent le petit déjeuner au lit. L’instruction commence à 8h30 sans beaucoup d’intensité. L’après-midi, on se repose dans le bois.Trois fois par semaine gym et alors repos matinal.

Parlons un peu de l’armée de Gaulle, de la French Legion, des Forces françaises libres enfin. C’est le gros bordel ; il y a pour toute l’armée de terre depuis le départ de la section de marche (2 000 hommes) environ 1 000 types, des chasseurs pour la plupart. Dans l’artillerie, nous sommes 120, 2 pelotons d’élèves sous-offs soit 40 types dont 18 taupins et 3 canons ! Nous avons fini l’instruction, il n’y a rien à faire. Les sous-offs et un aspirant veulent partir pour la Marine car le lieutenant de Courlon est difficile. Grand malaise général aggravé par le fiasco de Dakar. Churchill a annoncé aux Communes que l’arrivée à Dakar de trois destroyers et de trois croiseurs dépendant de Pétain avait changé du tout au tout l’opération prévue par de Gaulle : celui-ci, comptant sur une proportion importante de sympathisants, débarquait et était acclamé. Au lieu de cela, le gouverneur général Boisson a fait tirer sur Bécourt-Foch venu en parlementaire. Après un duel d’artillerie, retrait de de Gaulle et des Anglais. La faute en revient aux autorités navales de Gibraltar et aux patrouilles en Méditerranée qui n’ont su prévenir à temps de l’arrivée de la force navale de Vichy et n’ont donc pu l’intercepter. D’après France (???), beaucoup de sympathisants de De Gaulle en France et 90% de la population est anglophile.

Le 15 octobre, nous sommes envoyés sur la côte du Devon car les Allemands ont commencé des bombardements encore plus violents et on craint qu’ils annoncent une tentative de débarquement. Nous assistons aux combats aériens que mène la RAF contre les bombardiers et la chasse allemande ; des avions en flammes, des parachutes qui s’ouvrent sans qu’on sache la plupart du temps si ce sont des amis ou des ennemis. Retour au bout de 10 jours.

Mais le temps passe sans que nous soyons utilisés comme nous le souhaiterions et plusieurs d’entre nous (1/3 des effectifs) font des demandes de mutations vers l’école navale ou l’aviation. ; leur nombre émeut profondément, mais peut-être un peu tard, le commandant d’où un rapport du commandant de Conchard aux officiers et sous-officiers : Note de service du 16/10/40 : Moral : De nombreuses demandes de mutation passent tous les jours sous mes yeux ; elles prouvent que le moral est défectueux, que le personnel n’a pas l’esprit de corps et qu’il a l’impression d’être mieux utilisé ailleurs. Les officiers s’efforceront, par des conversations judicieuses, de faire comprendre à chacun son devoir véritable. Tous les gradés doivent se tenir près de la troupe, ne pas la laisser oisive, la commander effectivement .

Le 1e novembre  , nous avons emménagé dans notre nouveau camp, Old Dean Camp, près de Camberley sur un plateau battu par les vents. Les baraques sont des Quonset huts , des demi-cylindres de tôle ondulée de cinq mètres de diamètre et de 15 mètres de long éclairées aux lampes à pétrole et chauffées par un unique poêle. De chaque côté 8 kits avec une planche au-dessus de la tête de lit comme seul rangement.

Les pluies torrentielles ont tout transformé en bourbier où s’enlisent tour à tour camions et P107. Les tranchées pleines d’eau deviennent des chausse-trappes et à partir de 18 heures la promenade, même avec une lampe blackoutée est très dangereuse. Les journées se passent à creuser des tranchées de drainage – les mains deviennent calleuses – on se lave dans les tranchées. Les feuillées inondées obligent à fréquenter les WC des pâtisseries, hôtels, etc. de Camberley.

Le général de Gaulle est venu partager avec nous le dîner  du 31 décembre  ; il nous a confirmé qu’à partir d’aujourd’hui nous serions intégrés à un peloton d’élèves aspirants pour fournir les cadres des FFL.

Une anecdote : tout près du camp, les bâtiments d’une école yougoslave où nous sommes admis quand nous voulons travailler au calme ; un autre taupin et moi y donnons des leçons de math à Philippe de Gaulle qui prépare l’examen d’entrée à l’école navale des FNFL ; nous avons beaucoup de mal à lui faire comprendre ce qu’est une dérivée.

Finalement après quatre mois de cours, je suis nommé aspirant le 1e mai 1941 et, peu de temps après envoyé à Catterick, dans le Yorkshire, à la School of Signals pour y apprendre le métier d’officier de transmissions.

Le 15 septembre, ayant reçu mon diplôme, je rentre à Camberley.

EN ROUTE VERS DAMAS

Le 1e octobre 1941, nous sommes quelques FFL à embarquer à Liverpool sur le Chantilly, un paquebot des Messageries maritimes réquisitionné par les Anglais. Comme la Méditerranée est contrôlée par les Allemands et les Italiens, il faut aller faire le tour de l’Afrique pour aller au Moyen-Orient. Le convoi, une vingtaine de bâtiments escortés par trois destroyers, navigue d’abord vers l’ouest, pour s’éloigner des bases aériennes allemandes, avant de se diriger au sud-est vers l’Afrique.

Le 19 octobre, j’ai bien cru mourir ; nous étions au large des îles du Cap Vert quand un des bateaux du convoi a été torpillé et a pris feu. Immédiatement sirènes des destroyers d’escorte, grand branle-bas de combat,tous les bateaux commencent à zigzaguer alors qu’explosent les mines anti sous-marins. Nous sommes tous sur le pont avec des brassières de sauvetage. Puis un autre bateau est torpillé, un cargo également, et puis, plus rien, le sous-marin a-t-il été coulé ? Au bout d’une heure, le convoi reprend son comportement habituel pendant qu’un des bâtiments d’escorte reste en arrière pour sauver ceux qui peuvent l’être. Pour nous, plus de peur que de mal, mais mourir à vingt ans ! Et c’est peut- être ce qui m’attend.

Le 25 octobre, escale à Freetown en Sierra Leone, le 4 novembre à Lagos, le 10 novembre à Pointe Noire où nous rejoignent des camarades partis avec la section de marche et enfin, le 26 à Capetown . Nous apprenons alors que le Chantilly ne peut continuer et qu’il nous faut prendre le train – deux jours de voyage – pour prendre un autre bateau à Durban. Parti de là sur l’Elisabeth 2, un bâtiment belge, nous faisons route vers le nord quand, vers 22 heures, le 7 décembre, un grand coup de sirène, tous les feux s’éteignent et le commandant nous annonce que les Japonais ayant attaqué Pearl Harbour, il est désormais interdit de montrer toute lumière et notamment de fumer sur le pont. Le bateau commence d’ailleurs à zigzaguer bien qu’il y ait fort peu de chances, heureusement, de rencontrer un sous-marin japonais.

Bien entendu, les conversations vont grand train mais le consensus est que cette attaque est plutôt une bonne chose car elle oblige les Etats-Unis à nous rejoindre enfin dans la guerre.

Notre navigation s’est déroulée sans encombre et nous sommes arrivés à Suez dans la journée du 19 décembre.

Le surlendemain, un bus nous amène un peu au nord d’Ismaïlia, sur le canal, prendre le train jusqu’à Haïfa et, de là, un nouveau bus jusqu’à Beyrouth où, arrivés les 21 au soir, nous repartons le 27 pour rejoindre à Damas le 1e régiment d’artillerie.

BIR HACHEIM

Le 30 décembre 1941, les unités constituant la 1e brigade légère française libre, commandée par le général Koenig, quittent leurs cantonnements au Liban et en Syrie pour faire mouvement vers l’Egypte. Nous affrontons le désert du Néguev où le génie australien a tracé une route rectiligne à travers les dunes en posant, sur des kilomètres, un grillage sur lequel ils ont coulé du bitume et comme le passage des convois l’use rapidement, une voie parallèle semblable est en cours de construction.

Le soir du 31 décembre 1941 , le régiment célèbre la saint Sylvestre en plein désert, sous un merveilleux ciel étoilé, en buvant du champagne un peu tiède et en pensant – beaucoup – à tous ceux que nous aimons et qui sont si loin ce soir. Le 1e janvier, au-dessus de la dernière dune, apparaît la cheminée d’un cargo ; c’est le canal de Suez que le convoi traverse sur un pont de bateaux à la hauteur d’Ismaïlia. Nous remontons alors vers le nord-ouest pour aller camper dans le désert, au bord de la mer, à l’ouest du delta du Nil.

C’est l’occasion de faire connaissance avec les autres unités et leurs cadres, la 13e Demi-Brigade de Légion Étrangère, le bataillon d’infanterie de marine du Pacifique, les fusiliers marins qui servent les pièces de DCA, la 22e compagnie nord-africaine et une unité du génie. Tous les Français de la brigade sont bien entendu volontaires et les relations entre gradés sont bien différentes, paraît-il, de celle de l’armée régulière. Si, dans le service, la discipline se plie complètement aux liens hiérarchiques, dans la vie courante les relations ne tiennent plus compte des grades et, à quelques exceptions près, nous entretenons entre nous une véritable camaraderie.

Bref, on pourrait se croire en vacances, mais la guerre s’impose soudain à l’occasion d’une baignade. Accompagné de deux Malgaches du régiment qui nagent comme de petits chiens, je pars vers le large dans une mer calme et encore chaude ; soudain, à peine à 100 mètres de la plage, je heurte un obstacle. Grand coup de peut, suivi d’un mouvement d’horreur. Nous ramenons le cadavre qui flottait sous la surface ; il est informe mais le vernis rouge de ses ongles montre qu’il s’agit d’une femme. C’était probablement une des infirmières d’un navire hôpital dont on nous dit qu’il a été récemment torpillé.

Puis, vers le 20 janvier, la brigade, enfin en ordre de bataille, part vers la frontière de Lybie où, sur une falaise à Halfaya Pass, résiste encore un détachement allemand qu’il faut réduire pour libérer le passage sur la route côtière.

Après quelques escarmouches, les Allemands décident de se rendre et, le 25 janvier, nous campons en Lybie, en terre ennemie.

Alors que sous la pression de l’Afrika Korps de Rommel, les forces britanniques qui avaient atteint Benghazi commencent à se replier, la brigade se porte davantage vers l’ouest et occupe des positions à El Mechili où sur un terrain plat et caillouteux, le reg, se dressent des pitons de tuf.

Nous restons là, en position défensive pendant que défilent sans arrêt pendant trois jours les unités britanniques qui se replient ;une journée encore s’écoule sans qu’apparaisse l’ennemi quand vient l’ordre de lever le camp et de se replier immédiatement.

L’ordre est d’aller à Bir Hacheim relever une unité britannique. Bir Hacheim, un simple point sur nos cartes presque entièrement blanches,constitue alors l’extrême sud du dispositif britannique appuyé au nord sur Aïn el-Gazala à 30 kilomètres à l’ouest de Tobrouk. En fait, il n’y a pas vraiment de lignes au sens des guerres européennes, mais plutôt un immense champ de mines qui s’étend sur 80 kilomètres depuis la mer et à l’est duquel peuvent se déployer les unités en fonction des besoins.

Dans ce désert déjà inhospitalier apparaissent tout de même, en cette saison, de maigres buissons rabougris sur lesquels on trouve des escargots et aussi parfois quelques par terres imprévus de fleurs multicolores et odorantes. Du Bir qui a donné son nom à l’endroit, il ne reste qu’un puits asséché, autour duquel montent la garde les ruines d’un ancien poste italien tout juste grand comme une petite maison de chez nous. Le terrain, légèrement exhaussé par rapport à l’immensité environnante, est à peine mouvementé. Sur le sol aucune herbe ne retient le sable que le moindre souffle fait tourbillonner en hautes colonnes ocre. La couche de sable est mince et le sous-sol extrêmement dur ; les abris doivent être forés à la mine.

Des marais de mines sont disposés autour de la position pour lui constituer une ceinture protectrice. A Bir Hacheim, les Français libres sont à une place d’honneur car, arrêté par le champ de mines qui s’étend jusqu’à la mer, l’ennemi doit contourner Bir Hakeim pour pouvoir attaquer le gros des forces alliées.

Le régiment d’artillerie est divisé en deux groupes comprenant chacun deux batteries de 6 canons, les 75 récupérés en Syrie. Je suis l’officier de transmission du 2e groupe commandé par le capitaine BRICOGNE

Pendant que s’organise la position, sous un vent de sable presque constant, nos patrouilles vont harceler l’ennemi jusque dans ses positions et sur ses arrières à 150 kilomètres à l’ouest de Bir Hacheim. Ces patrouilles appelées jocks columns du nom de leur instigateur, le lieutenant-colonel Jock Cambell, comprennent une section d’infanterie, souvent de la 13e Demi-Brigade de Légion Étrangère, avec leurs 75 antichars, une section de deux 75 d’artillerie, un peloton de spahis avec automitrailleuses, des éléments de génie et un Bofors de DCA.

Pour correspondre par radio entre les unités et la base en évitant que l’ennemi prenne connaissance de nos propos, et profitant des nombreux Africains de la brigade, les conversations se font en bambara avec, malgré tout, l’insertion de mots tels que 75 , AM ,etc.. Après El Alamein,nous avons trouvé dans le camion allemand qui servait de poste d’écoute toute une série de notes engueulant les malheureux radios, pourtant tous deux anciens garçons de café à Paris, pour leur incapacité à renseigner le commandement.

Le 24 mai,  nous sommes en position camouflée à Rotunda Segnali, à environ 80 kilomètres à l’ouest de Bir Hacheim quand nous subissons une attaque en piqué de l’aviation italienne. Un de mes brigadiers reçoit une balle dans le pied ; pas de chirurgien et voilà un infirmier en train d’amputer ce malheureux garçon en suivant les conseils donnés par radio. Procédure : d’abord la morphine, une bonne dose de whisky, 4 gars pour le tenir, une scie à métaux et les moyens de suture de la trousse de premiers secours. Il a survécu.

Le 25 mai , attaque de chars allemands avec un de mes 75. Je vise le tube et je touche le Mark IV de tête qui nous arrose de sa mitrailleuse, la tourelle saute ; nous raccrochons la pièce sans même mettre le tube sur son berceau et nous partons en vitesse rejoindre Bir Hacheim – l’ordre de repli s’appelait  valse lente  ".

Le 27 mai à 9 heures , ayant contourné la position par le sud, 70 chars M13 de la division italienne Ariete progressent le long du champ de mines de l’est, ouvrent le feu et foncent vers nos défenses. Les 75 antichars de la Légion et nos propres pièces entrent en action. Dix-huit engins ennemis sautent sur des mines ou sont immobilisés par nos tirs. Des colonnes de fumée noire montent dans le ciel, et la poussière s’étend en nappe sur la zone de bataille. Devant la Légion, 30 chars surgissent à nouveau. Notre tir est ouvert à 400 mètres sur les uns, à quelques mètres sur les autres ; 6 autres chars sont immobilisés à l’intérieur de la position. Puis le tumulte de la bataille s’éteint.A 11h30, la division Ariete se retire ayant perdu 32 chars.

Alors que, chargé des transmissions, je suis au PC du 2e groupe, un trou dans le sable surmonté de la bâche d’un camion sur ses arceaux métalliques, on m’amène l’officier qui commandait l’attaque italienne ; c’est le lieutenant-colonel Pasquale Prestisimone,commandant du 132e régiment de chars ; il a été fait prisonnier après être sorti indemne de trois chars détruits sous lui. Je remarque immédiatement qu’il porte les barrettes de la Légion d’honneur et de la croix de guerre 14-18.  Je suis un officier de l’armée royale, j’ai combattu avec la France en 1917, ma femme est française et quand j’ai su de j’allais combattre des Français, j’ai eu le cœur brisé mais je ne pouvais pas me dérober et je n’ai pas cherché à éviter la mort  .

Le colonel restera avec nous quelques jours avant d’être évacué vers l’Egypte à l’occasion de la rupture temporaire de l’encerclement. Pendant ce temps, nous aurons eu, enfin, au PC du groupe un quatrième pour le bridge.

Les journées des 28 et 29 mai ne sont marquées que par des opérations de détail ; la brigade effectue quelques sorties heureuses, détruisant de nouveaux chars et automitrailleuses.

Les 30 et 31 mai , l’ennemi amorce son repli. Devant nos positions, les nombreux chars, automitrailleuses et véhicules carbonisés affirment la valeur de notre résistance victorieuse. Nous avons fait des prisonniers, nos pertes sont légères.

Dès le 31 mai, le commandement allié décide de poursuivre l’ennemi. Nous devons être relevés à Bir Hacheim par des troupes britanniques. Le 1e juin à l’aube, le bataillon du Pacifique s’engage dans la poursuite vers l’ouest. Ce jour est aussi marqué par la visite du général de Larminat qui félicite les troupes.Bir Hacheim, pendant cette journée, ser t de cible à des bombardiers allemands, des Dorniers et des Stukas. De son côté, le bataillon du Pacifique atteint Rotunda Segnali, mettant en fuite un détachement léger de l’ennemi.

La brigade attend sa relève et commence à se porter en avant, quand dans la nuit, sur vient un contrordre :  Demeurer à Bir Hacheim et résister sur place  . Rommel a repris l’offensive.

Le siège est vite rétabli ;  entre le 2 et le 10 juin , nous atteignons le sommet de la bataille et nous commençons à devoir rationner l’eau et les munitions. En plus des tirs d’artillerie – nombreux bombardements de l’aviation allemande, des Dorniers en altitude mais sur tout les Stukas qui piquent vers nous pour lâcher leurs bombes avec une grande précision. Le sable jaillit de tous côtés mais heureusement, grâce à lui, les per tes et les dégâts sont minimes par rapport au tonnage déversé. Le 2 juin, vers 9h30, une colonne ennemie de plus de 1 000 véhicules est signalée au nord-est ; chacun à son poste attend l’attaque qui semble imminente… Une automobile portant un drapeau blanc se présente à la porte est.Deux officiers italiens en descendent. Ils sont conduits au général Koenig, auquel ils tiennent un discours en italien dont on ne saisit que quelques mots :  Rommel… circundati… exterminati… capitulare…  . D’un ton courtois mais ferme, le général Koenig répond qu’il n’est pas question pour la brigade de se rendre sans combattre : Vous êtes de grands soldats , répond un des officiers italiens.

Une heure plus tard, les premiers obus de 105 tombent dans Bir Hacheim. Notre artillerie riposte, incendiant quelques véhicules à notre portée.Au début de l’après-midi, Bir Hacheim s’enveloppe dans le vent de sable. Vers 8 heures, deux officiers britanniques, envoyés par les Allemands qui les ont faits prisonniers, se présentent à la chicane est. Ils sont porteurs d’un message de Rommel. Ce message , rédigé en allemand, est signé de la propre main du général :

Aux troupes de Bir Hacheim Toute nouvelle résistance n’amènerait qu’à verser le sang inutilement. Vous auriez le même sort que les deux brigades qui se trouvaient à Got-Ualeb et qui ont été exterminées avant-hier. Nous cesseront le combat dès que vous hisserez le drapeau blanc et viendrez vers nous en armes .

La réponse de KOENIG ne se fait pas attendre. Nos batteries ouvrent immédiatement un feu nourri sur tous les véhicules ennemis qui viennent à portée.

En même temps, Koenig fait remettre à tous les commandants d’unités un ordre général dont ils doivent communiquer la teneur à leurs hommes.

  1. Nous devons nous attendre désormais à une attaque sérieuse par tous les moyens combinés (aviation, chars, artillerie, infanterie). Elle sera puissante.
  2. Je renouvelle mes ordres et ma certitude que chacun fera son devoir sans faiblir, à sa place, coupé ou non des autres.
  3. Notre mission est de tenir coûte que coûte jusqu’à ce que notre victoire soit définitive.
  4. Bien expliquer cela à tous, gradés et hommes.
  5. Et bonne chance à tous. Quartier général, le 3 juin, à 9h30. Signé Koenig .

Les tirs s’arrêtent pendant la nuit et le premier obus du matin semble déchirer le silence comme un couteau dans de la soie. Ensuite, la bataille s’amplifie avec un accroissement des tirs d’artillerie et des bombardements aériens.Alors intervient la chasse britannique.Vers 5 heures du soir, en une minute, 7 stukas sont abattus. La journée du 4 juin marque l’aggravation de la bataille aérienne. On distingue mal ennemis et amis, des avions éclatent au ciel, s’écrasent à la verticale ou dans un sillage de fumée noire s’enfuient vers l’horizon. Profitant de la nuit, un convoi britannique traverse les lignes et apporte des munitions.

Le 5 juin, à 4 heures du matin, un plénipotentiaire de Rommel se présente en vain à l’est. Peu après en plus des 88, ce sont les canons lourds ennemis de 150 et de 210 qui entrent en action. Leurs obus font le bruit d’un train à grande vitesse avant d’éclater alors qu’avec les 88 l’explosion précède le sifflement.

Plus tard, malgré la canonnade, je fais la sieste sous la bâche qui sert de PC au 2e groupe, la tête sur une veste roulée placée sous une chaise en toile. Un bruit assourdissant : j’ouvre les yeux, un morceau de ferraille fume au-dessus de moi. Un obus a explosé sur un des arceaux qui tient la bâche, mais l’éclat qui se dirigeait vers ma tête a été intercepté par l’appareil de photo posé sur la chaise et s’est arrête en le coupant. J’ai eu de la chance mais les photos sont foutues.

Le 6 juin, sous un ciel gris et par un temps frais, Rommel appuyé sur une intense préparation d’artillerie, attaque sur le front du bataillon du Pacifique ; il est tenu en échec mais son étreinte s’est resserrée.

Ce même jour, je vois le médecin-lieutenant du groupe, DUVAL qui revient de la 4ème batterie en sautant de trou en trou sous les obus qui tombent. Dans sa main,un petit paquet enveloppé d’un mouchoir. Je comprends que Jean-Pierre ROSENWALD est mort. Un obus a éclaté à ses pieds, il s’est vidé de son sang. Je vais le voir : il est blanc mais son visage est intact, il n’a pas souffert. J’ai eu envie de lui crier :  Jean-Pierre, lève-toi, le jeu est fini !  mais ce n’est plus un jeu. C’était un ami d’enfance, le premier qui meurt ainsi, et la guerre brusquement impose un nouveau visage.

Le soir, la bataille apaisée, nous enterrons Jean-Pierre, enveloppé dans une couverture. Après avoir réuni 9 autres Israélites, le lieutenant Daniel DREYFOUS-DUCAS récite la prière des morts, le Kaddish , et alors qu’il la commence une canonnade au loin l’accompagne et un lourd nuage recouvre lentement Bir Hacheim. Götterdämmerung !

Quant à moi, en dehors du chagrin que me cause la mort de Jean-Pierre, je suis persuadé que je le rejoindrai demain. J’ai reçu l’ordre d’installer une pièce de la 3e batterie au nord-est de la position.A cet endroit, le rocher affleure et il n’y a donc pas moyen de creuser des abris (le contrordre est arrivé plus tard).

Le 7 juin, relativement calme, marque le complet investissement de Bir Hacheim : des batteries ennemies sont visibles à tous les points de l’horizon.

Avec la journée du 8 juin , l’attaque ennemie débouche face au BM 2. Les pionniers allemands ouvrent un passage dans les champs de mines. La bataille dure tout le jour, appuyée par des passages répétés de dizaines de bombardiers Junkers. Ce jour-là, les tirs débutent vers 7 heures.Au milieu de l’après-midi, je suis de permanence au PC du groupe. Le téléphone sonne, la 3e batterie demande le médecin, l’aspirant THEODORE vient d’être blessé  .

DUVAL n’est pas là et je me précipite à la position de batterie à 100 mètres du PC ; Gérard a eu la jambe coupée par un obus fusant de 88. Avec l’aide de Ravix et sous les obus qui continuent à tomber, je lui assure un garrot en attendant son évacuation vers l’ambulance chirurgicale. Je reçois alors l’ordre de le remplacer comme lieutenant de tir de la 3e batterie.

Ayant pris mon commandement, je me promène sur la position de batterie, coiffé de mon casque français. Les Allemands-Italiens sont à portée de fusil. On m’appelle de l’abri enterré situé légèrement en arrière Message du commandant ; Je m’approche et me penche vers le radio qui sort la tête en me tendant un papier. Son casque heurte le bord de l’abri. Il se relève, ma tête est à quelques centimètres de la sienne ; il s’effondre, une balle en plein front.

Le 9 juin, l’artillerie et l’aviation restent actives. Koenig donne ses ordres :  Que chacun bande ses énergies ! L’essentiel est de détruire l’ennemi chaque fois qu’il se présente à portée de tir  .

Nous sommes au quatorzième jour de la bataille. Même réduite à un litre par homme et par jour, sous un soleil brûlant, les réserves d’eau seront épuisées dans 48 heures. D’aucuns boivent l’eau des radiateurs des véhicules détruits et on ne mange pratiquement plus. L’ambulance chirurgicale a reçu une bombe : la plupart des blessés sont tués.

Un des Stukas fonce vers la position de batterie. Il descend si bas avant de lâcher sa bombe et remonter que je vois les lunettes du pilote. Et puis, la déflagration fait s’écrouler les murs du trou où je suis terré, une des caisses de munition remplie de sable censée me protéger me heurte violemment et je reste évanoui et enseveli quelques moments avant d’être extrait par mes canonniers.

Le 10 juin, un fort brouillard gêne l’action ennemie. En réponse à une demande du commandement allié d’évacuer Bir Hacheim, dont la résistance n’est plus essentielle, Koenig décide que l’opération aura lieu dans la nuit du 10 au 11 juin. En fin de journée, l’ordre arrive d’effectuer une sortie de vive force à la nuit tombée. Il est grand temps, des six 75 de la 3e batterie, seuls deux sont en état de tirer et il ne reste que 8 obus ; quatre des six chefs de pièces sont morts. Pratiquement plus d’eau depuis deux jours et les journées sont dures sous le soleil, les tirs d’artillerie et les bombardements aériens. Aujourd’hui, miracle, la chasse anglaise est arrivée à temps et a descendu 5 à 6 Stukas. De l’un d’eux, un parachute s’est échappé avec une masse noire au bout des suspentes. De toute la position, des tirs la visent mais ce n’était pas le pilote, seulement son siège.

Il faut prévenir le capitaine, isolé vers l’avant à son poste d’observation.La radio ne doit pas être utilisée pour garder le secret de l’opération et la ligne de téléphone est depuis longtemps hachée par la mitraille. J’envoie donc un des canonniers porteur d’un pli ; il n’a pas fait 50 mètres qu’il s’effondre.Un second subit le même sort et je donne l’ordre au maréchal des logis G. d’essayer de passer en rampant le plus possible. Il se met à genoux et m’implore de ne pas l’envoyer. Je dois mettre ma main sur mon revolver pour lui dire qu’il n’a pas le choix. Il part donc, arrive à bon port et revient indemne (Il mourra plus tard, fait prisonnier. Le bateau qui l’emmenait en Italie sera torpillé). Quant à moi, j’aurai pendant des années des cauchemars de cet épisode.

Et nous voici au soir de la sortie ; on sort silencieusement dans la nuit… Tout va bien d’abord. Mais peut-on avoir l’espoir de traverser l’encerclement ennemi sans être signalé ? Une fusée monte… Rien de grave ! Puis une petite rafale de mitrailleuse. Rien de grave encore ! Mais soudain, vingt rafales la suivent,cent fusées montent au ciel et mille balles traçantes déchirent la nuit dont on ne peut s’empêcher de les trouver jolies.

Le capitaine BRICOGNE décide d’aller neutraliser une mitrailleuse qui fait beaucoup de dégâts ; il part avec une musette de grenades ; on ne devait plus le revoir. Pendant la sor tie, je suis à plat ventre sur l’arrière de l’automitrailleuse sans tourelle qui servait d’observatoire pendant les Jock columns .

Le capitaine GUFFLET, commandant de la 3e batterie, est debout dans l’AM devant ma tête, il y a un type accroché sur mon dos et un légionnaire à ma droite, également à plat ventre. Nous fonçons à travers des tirs de mitrailleuses. Et puis d’un coup, je reste seul : le capitaine a reçu une balle dans le cœur et mes deux voisins sont tombés, une rafale les a fauchés tous les trois et je suis indemne. Un peu plus tard, j’attrape et hisse à côté de moi un homme qui court, le visage en sang, méconnaissable. Je lui dis :  T’es blessé mon vieux ?  avant de reconnaître que c’est le colonel MASSON, l’adjoint de Koenig, dont la voiture brûle un peu en arrière.

Pendant ce temps, l’ambulance qui emmène Gérard prend feu. Il réussit à s’en sortir et ne trouve rien de mieux à dire que  Excusez-moi d’être sorti le premier  . Le jour se lève à peine quand nous atteignons le point de ralliement. Des Anglais voient arriver une AM avec des garçons barbus, aux vêtements déchirés et souvent ensanglantés, qui n’ont qu’un mot à la bouche : water  et qui engloutissent toutes les réserves d’eau de la patrouille.

Mais avec le soleil qui frappe à nouveau, l’odeur du cadavre devient insupportable et je fais arrêter l’AM. Après l’avoir enveloppé dans une couverture, nous enter- rons le capitaine assez profondément pour lui éviter les animaux et je prends le plus de repères possibles pour pouvoir retrouver sa tombe. Le soir, nous atteignons les échelons arrière du régiment à Bir-Bu-Maafes. J’avale une soupe et je m’effondre pour un sommeil qui durera plus de 20 heures, ballotté dans la voiture qui nous éloigne des combats.

Le régiment a perdu 66 officiers et hommes et 16 canons sur 24. Trois jours plus tard, le commandant ordonne une prise d’armes et remet la croix de guerre à quelques-uns d’entre nous après nous avoir dit :  Je vous remets cette décoration parce que vous avez obéi à mes ordres. Si vous ne l’aviez pas fait,je vous aurai fait fusiller  .

Fermez le ban !

Ma première croix de guerre, ma première citation : J  eune aspirant chargé des transmissions, a par la suite remplacé un camarade blessé à la position de batterie remplissant courageusement ses fonctions sous de violents bombardements. Au cours de la sortie de vive force de Bir Hacheim s’est distingué en recueillant des blessés  .

EL ALAMEIN

Après Bir Hacheim, un ictère aggravé m’envoie me faire soigner à Alexandrie où la colonie française nous reçoit avec chaleur, puis en convalescence à Beyrouth.

Enfin, je retourne en Egypte et au QG de LARMINAT dans la banlieue du Caire d’où, le 23 octobre 1942, je suis chargé de conduire un convoi vers la division.

Comme à Bir Hacheim, la 1e Division Française Libre occupe encore une fois une position à l’extrême sud de la ligne alliée, mais cette fois-ci elle ne peut plus être contournée car elle s’appuie sur la dépression de Qattara , une cuvette désertique à plus de 100 mètres au dessous du niveau de la mer dont le sol couvert d’une très fine poussière empêche le passage de tout véhicule.

Finalement, au bout de trois heures de route, je suis arrivé vers 21 heures, sur la position de batterie pour être accueilli par ces mots :  On attendait plus que vous pour commencer  .

En effet, à 21h40 précises, depuis le bord de la mer jusqu’au sud, sur 80 kilomètres, tout le front s’est allumé, des centaines de pièces ont commencé à envoyer des tonnes d’explosifs sur les positions ennemies. C’était le début de la bataille d’ El Alamein .

A 0h40, trois heures exactement plus tard,  Halte au feu  . Dans le silence rendu encore plus profond par l’arrêt de tous les tirs, j’entends très loin, très faiblement, le son des cornemuses ; c’est la Garde écossaise qui charge au son de Scotland the Brave.

Sorti de Bir Hacheim avec quatre canons sur les 24 – dont deux de ma batterie – le régiment est désormais équipé de matériel anglais ; les 4 batteries disposent chacune de 4 25 pounders (88 mm) et une nouvelle batterie, la 5e, à laquelle je suis affecté, a 4 canons de 5,5 pouces (140 mm).

Les jours qui suivent sont calmes, du moins pour les artilleurs car, contrairement à ce qui s’est passé à Bir Hacheim, nous ne subissons aucun bombardement aérien, la suprématie aérienne des alliés étant totale. En revanche, l’attaque de la Légion vers les hauteurs de l’Himeimat se passe mal et le colonel Amilakvari est tué.

Enfin, le 8 novembre, nous apprenons en même temps la retraite de l’ennemi et le débarquement américain au Maroc et en Algérie ; je crois qu’à ce moment-là nous nous sommes tous dit que c’était le commencement de la fin.

Envoyé vers l’avant avec une douzaine d’hommes pour voir s’il y avait du matériel à récupérer, nous nous préparons, le soir venu, à bivouaquer quand nous voyons trois camions venir vers nous du côté de l’ennemi. Tous à plat ventre et je fais envoyer une rafale de FM en l’air, les camions s’arrêtent. Un bras sort agitant un linge blanc. Je me relève et fais signe d’approcher : un capitaine italien descend et se présente et dit en français car je me suis également présenté :  Les Allemands, nos soi-disant alliés nous ont abandonné sans essence et sans ravitaillement, je viens me rendre à vous  . Je lui demande de faire descendre tout le monde, de faire déposer les armes et nous les invitons à partager notre nourriture. Inutile de décrire le succès que j’ai eu le lendemain pour avoir fait prisonnier une compagnie de la division Pavia !

Les jours passent sans autre chose que le service de campagne c’est-à-dire des exercices permettant, en occupant le personnel, de maintenir le bon état du matériel et le moral de la troupe.

Et puis, la division est envoyée sur la côte, dans le voisinage de Derna pour protéger d’incursions éventuelles de commandos allemands un terrain d’aviation où viennent se ravitailler les avions américains avant d’aller bombarder l’Italie.

Ayant enterré le capitaine GUFFLET je suis chargé de retrouver son corps et je pars donc vers le sud avec 3 pickups.Arrivés dans les environs de l’endroit où je crois avoir inhumé le corps, nous ouvrons toutes les tombes éparses que nous rencontrons et le spectacle n’est pas très beau ; souvent les corps sont à moitié dévorés par les hyènes qui le soir viennent roder autour de nous quand nous faisons halte en mettant nos trois véhicule en carré, le quatrième côté étant occupé par un feu destiné à éloigner ces bêtes.

Enfin, un soir,au bout de trois jours, nous découvrons le corps demeuré intact dans cet environnement sec. Impossible de prévenir le commandant car, une fois de plus, la radio est en panne et nous ramenons le corps enveloppé dans une couverture. Et puis, courant avril, la division fait mouvement vers la Tunisie.

CAMPAGNE DE TUNISIE

Brusquement extirpée des calanques des environs de Derna où elle avait pris ses quartiers d’hiver, la DFL fonce vers l’ouest.

Du 17 avril au 2 mai,  elle taille la route à une allure record : 2 600 kilomètres, avalant la poussière et son émotion en rentrant en terre française. Seules, d’ailleurs, les 1e et 2e brigades sont du voyage. Quant au bataillon d’infanterie de marine, il a poursuivi l’Afrika Korps avec les British depuis El-Alamein et baroude chez Leclerc. Le général Lelong vient de remplacer le général Koenig à la 1e brigade.

Le 5 mai, après deux jours de repos, les reconnaissances ont lieu pour relever la 5e division écossaise sur les positions du djebel Garcia et de Takrouna, à l’ouest d’Enfidaville : la légion face au Garcia, les coloniaux à Takrouna. Les combats en Tunisie touchent à leur fin mais l’ennemi résiste avec l’acharnement de la déception et de la colère dans le réduit du djebel Zaghouan. Devant nous, nous retrouvons nos vieux adversaires italiens des divisions Ariete et Trieste, et allemands de la 90e division légère avec qui, bien souvent, nous nous sommes mesurés au Western Desert.

Le point fort immédiat de la résistance est l’éperon chaotique des Djebillat qui, terminant le massif du Zaghouan au sud-est par le roc de Takrouna, près d’Enfidaville, s’enfonce comme une épine dans la position amie. Les Ecossais s’y sont épuisés, réussissant pourtant à occuper le village de Takrouna, haut bâti sur le roc ; il est tout juste accessible par le nord, en falaises à pic d’une cinquantaine de mètres sur les autres faces.

Les Alliés ont pris Tunis le 7 mai mais l’ennemi ne veut pas lâcher le cap Bon et le protège par le réduit du Zaghouan. Le 11 mai enfin, la 2e brigade avec les BM 4 et BM 5 (lieutenant-colonel Bourgeois) attaquera donc les crêtes successives des Djebillat. Un appui puissant de notre artillerie (notre 1e RA et les Britanniques) précédera chaque attaque partielle. L’observatoire d’artillerie est dans les rochers croulants de Takrouna.

Quant à moi,devenu observateur en Piper Cub,j’apprends également à piloter bien que ce soit, paraît-il, interdit aux officiers d’artillerie car, comme dit le sergent aviateur,  si je suis blessé, il vaut mieux que vous puissiez atterrir  . On a d’ailleurs eu une petite émotion : un avion allemand nous ayant pris pour cible, nous sommes descendus au ras du sol pour nous poser en catastrophe mais indemnes en bordure d’une plantation d’oliviers.

Le 11 dans l’après-midi, les chleus se rendent ; se déroulant à perte de vue, nous voyons une immense colonne de troupe et de véhicules avancer lentement ; en tête, une rutilante voiture noire et nickel. C’est le général de corps d’armée Orlando. L’Italien est bien sanglé dans un uniforme noir, sa casquette est dorée, son col blanc, ses bottes vernies ; nous sommes tous en short, le col ouvert, mais nous sommes vainqueurs.

Le 20 mai à Tunis  , les Free French de Leclerc et de LARMINAT étaient peu nombreux ; il y avait tellement d’autres participants. Mais la population tunisienne ne s’y trompa pas en acclamant frénétiquement les combattants à la croix de Lorraine.

Dans un grand geste de générosité, le commandant a invité les officiers d’artillerie allemands de la 90e division – celle qui nous avait attaqués à Bir Hacheim – , à prendre un pot dans la tente qui nous sert de mess. La conversation s’engage très facilement, et même très cordialement, et nous nous discutons en comparant nos matériels comme le feraient des ingénieurs de deux constructeurs automobiles concurrents.

A l’occasion d’une réunion d’affaire en Allemagne, j’ai rencontré soixante ans plus tard un de ces officiers qui se souvenait parfaitement de cette réunion et, comme je lui demandais quel était celui d’entre eux qui semblait bouder dans son coin, il m’a répondu  Oh, c’était le nazi du régiment  .

Mais le général Giraud voit d’un mauvais œil ses soldats déser ter pour rejoindre les unités des Forces françaises libres et, le 8 juin, la DFL est jugée indésirable sur le territoire français et reçoit l’ordre de quitter la Tunisie pour retourner dans le désert de Tripolitaine à Zouara Sabratha.

Nous voici donc de retour en Libye, ce 9 juin, et nous installons nos campements près de l’ancienne cité romaine de Sabratha où subsistent de superbes ruines. Pas grand-chose à faire mais de belles baignades dans cette Méditerranée si chaude et d’interminables parties de bridge.

Un nouveau régiment d’artillerie vient d’être constitué, commandé par le lieutenant-colonel (de réserve) Tricon qui à choisi Dunois (le compagnon de Jeanne d’Arc) comme nom Free French . Les officiers ont tous été faits prisonniers à Madagascar par les Anglais.

Je suis donc affecté à ce régiment où je suis, en dehors du colonel, le seul Free French d’où l’anecdote suivante :

le 22 juin, toute la brigade est rassemblée pour rendre les honneurs à de GAULLE. Celui-ci s’arrête devant moi :  Aspirant Boris.

— Bonjour Boris , montrant ma croix de guerre Où avez-vous gagné cela ?

— A Bir Hacheim, mon général

— C’est bien, et depuis quand êtes-vous aspirant ?

— Le 1e mai 1941, mon général.

Se tournant vers Koenig :

— Il faut le nommer sous-lieutenant tout de suite, c’est inadmissible.

Et me serrant la main :

— Nous nous reverrons.

J’ai du payer à boire à tout le régiment.

Quelques jours plus tard, nous sommes quelques copains, dont Léo Wormser, un de mes amis d’enfance, car la colonne Leclerc nous a rejoint depuis le Tchad et le Fezzan, attablés à l’Albergo del Mehari à Tripoli ) une table voisine, des comédiens anglais venus distraire les troupes et, parmi eux, Laurence Olivier et, surtout, Vivian Leigh que j’ai tant admirée dans Gone with the Wind. Je dis aux copains que j’aimerais bien la tenir dans mes bras. Comme ils me disent Chiche et que, avouons-le – j’ai déjà pas mal bu, je me lève, m’arrête devant le général Montgomery :

Aspirant Boris, Free French Forces ;

—  Sir,may I have your permission to ask Miss Leigh to dance with me ?

 Why don’t you ask her

 Miss Leigh would you give me the great honour and the great pleasure of a dance ? - Well, certainly” .

Et nous voila sur la piste sous les regards médusés et envieux de mes copains ; nous bavardons gentiment et le roi n’est pas mon cousin. Je la raccompagne et, French gentleman jusqu’au bout, je lui baise la main.

Mais les choses se gâtent et je suis hospitalisé à l’Ambulance chirurgicale légère avec une dysenterie qui semble résister aux piqures d’émétine dont on me parsème les fesses. Je suis sous une tente, allongé sur une civière trouée et je me vide dans un trou fréquenté par un essaim de mouches malgré les pelletés de sables versées périodiquement. Le 12 août, on m’annonce qu’il n’y a plus d’émétine et que de toute façon cela ne servait plus à rien, chaque injection ressortant immédiatement par les trous des piqures précédentes.Inutile de dire que j’ai le moral au plus bas, mais ô miracle, je cesse de me vider ! En 12 jours, j’ai perdu 24 kilos, je n’en pèse plus que 48 et les copains qui viennent me voir me conseillent de ne pas sortir de la tente tant qu’il y aura du vent.

Je ne vais pas courir le risque d’être emporté car c’est sur une civière que je suis transporté à l’avion. A Alexandrie, je suis derechef transporté sur une autre civière au centre de convalescence des FFL et, au bout de trois semaines, je me sens de mieux en mieux et le toubib me conseille d’aller parfaire le travail en altitude au Liban.

En effet, confortablement installé dans un hôtel de Dhour El Choueir, à quelques kilomètres de Beyrouth et à 1 200 mètres d’altitude, je peux enfin reprendre les kilos perdus.

LA FRANCE
Le Haut du Tôt

Après cette convalescence, je suis envoyé à l’antenne d’Alger du BCRA, les services spéciaux de la France libre, sous les ordres du commandant Pélabon. Un des chefs de pièce survivants de la 3ème batterie, le maréchal des logis Simon GORLIN et moi sommes confiés aux Américains de l’OSS pour recevoir l’entraînement – parachutage, radio, explosifs – pour être envoyés en France. Comme au bout de quelques semaines ce départ est toujours repoussé, je décide de m’engager dans une unité nouvellement créée par Henri d’Astier de La Vigerie, le Premier commando de France où je reçois le commandement d’un peloton de 30 hommes.

Après le débarquement en Provence,  nous sommes cantonnés près de Besançon.

Dans l’après-midi du 1e novembre 1944, nous faisons mouvement vers Saint-Amé.

Le 2 novembre, les officiers sont réunis dans une salle de classe pour recevoir les ordres pour l’attaque du lendemain. Le colonel GAMBIEZ commandant la brigade, le groupe de commandos et le bataillon de choc, décrit au tableau la manœuvre :

  • Départ à 04h00 demain matin ; vous vous mettez en position devant le village, à mi-chemin de la forêt ;
  • à 08h00, déclenchement des tirs d’artillerie ;
  • à 08h30, les chars débouchent et vous vous portez derrière pour attaquer les positions ennemies en lisière du bois. Pas de question ? Bonne chance à tous .

Le lendemain,à 4 heures du matin,le peloton était prêt avec, à sa tête, le sous-lieutenant FANFARD et mes deux aspirants Guy de MIRIBEL et Jean-Paul BLUM . Tout de suite commençât la lente montée vers le village du Haut du Tôt ; le long de la route, dans un virage, des artilleurs mettaient leurs pièces en batterie. Le jour commençait à peine quand j’ai installé mon peloton dans les fougères, à contre-pente, mais face aux positions ennemies.

Et puis le temps s’écoule sans que rien ne se passe et le jour commence à se lever. On allait envoyer ces garçons à l’assaut des for tifications ! C’était une entreprise stupide destinée  à montrer votre mordant  comme avait dit le colonel qui briguait ses étoiles. On allait faire une attaque d’infanterie avec un appui de chars. A l’heure dite, les batteries commencent à pilonner les positions allemandes à l’orée de la forêt, le brouillard empêchait de voir quoi que ce soit et les chars n’arrivent toujours pas.

Enfin, les tirs d’ar tillerie s’arrêtent après avoir duré  juste assez pour réveiller l’ennemi mais pas assez pour le neutraliser  . Contrairement au programme, les chars n’arrivent pas, attente, et puis l’ordre vient d’attaquer quand même, et c’est à ce moment que le brouillard se lève.  Allons-y les gars  , et je me redresse alors pour les entraîner.

Prudemment, nous glissons de l’autre côté de la crête, sous la violence des tirs de mitrailleuse et au milieu des obus de mortier venant d’en face. Le peloton reste couché dans les fougères. Je suis joue à joue avec Fanfard en train d’examiner à la jumelle les lignes ennemies à l’orée de la forêt. Une balle frappe au cou Fanfard qui s’écroule, carotide coupée et je dois rouler sur moi-même pour m’éloigner.

Des hurlements à vous glacer le sang viennent du petit bois à gauche ; on saura plus tard qu’un obus de mortier a éclaté dans les branches et que ses éclats ont tranché les deux jambes du lieutenant LAMOTTE D’ARGY  ; malgré des garrots, il continuera à perdre son sang et finira par mourir au bout de deux heures.Tout son peloton, d’ailleurs,va subir de lourdes pertes, incapable de se dégager de cette position. Je décide alors de faire glisser mon peloton en rampant vers la droite en profitant d’un léger repli de terrain qui les masque des ennemis ; un nouvel obus de mortier éclate derrière moi touchant GIRARDET , mon agent de liaison, à la tête, mais, guidé par mes deux aspirants, le mouvement s’accomplit sans autre dégâts.Ayant mis les deux fusils-mitrailleurs en batterie avec ordre de me couvrir de leurs tirs, je rampe avec deux chasseurs vers l’orée de la forêt et finit par neutraliser un mortier et une mitrailleuse par des jets de grenades. Profitant de cette accalmie, le peloton se dresse et, prenant d’assaut à revers le reste des tranchées, provoque la fuite des Allemands qui ne restent pas sur le terrain.

L’affaire est terminée mais a coûté cher : le peloton Lamotte d’Argy a perdu en tués et blessés plus de la moitié de ses hommes, les deux autres ont aussi subi des pertes sérieuses et je suis le seul à s’en tirer avec deux tués et deux blessés. Le combat terminé, les ambulanciers et les infirmières viennent ramasser les corps, désormais raidis par le froid dans la position qu’ils avaient en mourant et c’est un étrange spectacle de voir ces deux jeunes femmes se saisir de cadavres et les entasser les uns sur les autres dans leur ambulance.

Quelques jours plus tard, une nouvelle croix de guerre et la citation que je préfère entre toutes : Chef de peloton type du vrai baroudeur, plein d’allant et de bravoure. Le 3 novembre 1944, à l’attaque du bois de Lyris, a su galvaniser son peloton par une attitude énergique et résolue. Pris sous des tirs violents de mitrailleuses et de mortiers s’est dépensé sans compter en donnant à tous l’exemple du devoir .

Essert

A cette époque, à la mi-novembre, la guerre continuait lentement de finir, le pays était libéré à l’exception des dépar tements de l’est, mais un hiver de combats s’annonçait. Nous venions, en trois jours et aussi en trois nuits, de faire 50 kilomètres à pied tout en combattant, en dormant couchés par terre. C’était en novembre, dans les Vosges, aux portes de l’Alsace. ; il faisait froid et humide, nous étions fatigués, parfois à bout de nerfs. Et pour tant, cette avance s’était jusque-là, faite pratiquement sans combattre. Les Allemands laissaient des arrière-gardes pour garder le contact mais elles décrochaient aux premiers coups de feu ; souvent, profitant de la nuit, ces unités reculaient de plusieurs kilomètres.

Le commando avait été reformé après les pertes subies quinze jours plus tôt lors du combat du haut du Tôt, et mon peloton comprenait également désormais des survivants du 4ème peloton ; le sous-lieutenant Le Gall remplaçait Fanfard.

Le 17 novembre, la nuit avait commencé par une progression pleine de précautions ; il s’agissait de s’infiltrer, en profitant de l’obscurité, dans le village d’Essert pour s’en emparer et chasser les Allemands qui le tenaient. Prendre ce village, c’était enlever le dernier obstacle sur la route de Belfort. Les deux pelotons,dont le mien, avaient réussi vers minuit à s’installer sans attirer l’attention dans le cimetière en contrebas de l’église. Couchés parmi les tombes, nous attendions que commence une opération de diversion : Jean-Paul BLUM qui, depuis son enfance, connaissait tous les sentiers de cette région, s’était placé au nord du village, sur les pentes de la colline que surmonte le fort du Salbert, accompagné de trois hommes.Au signal, il devait déclencher des tirs aussi fournis que s’il s’agissait d’une attaque majeure, avant de se retirer dans la nuit. Alertée, l’essentiel de la garnison allemande se porterait dans cette direction et nous devions en profiter pour occuper le village.

A 22 heures ce soir-là, les choses, pour une fois, se passent comme prévu et nous profitons d’une sur veillance réduite pour nous établir à l’ouest de la grande rue puis de l’autre côté de la rue. Je décide de passer par les toits afin d’atteindre la maison qui domine le pont sur le canal d’où reviendront les Allemands quand Jean-Paul aura décroché. Arrivé là, suivi de LE GALL et des hommes de sa section, je défonce une lucarne et je me laisse glisser dans un grenier que les incendies éclairent par une fenêtre latérale.

Soudain, une porte s’ouvre ; un officier allemand apparaît qui pointe sur moi son Luger ; rien, l’arme est enrayée, mais déjà le canon d’une mitraillette tenue par un autre apparaît sur mon épaule ; une rafale ; je ne suis pas mort, c’est LE GALL qui a tiré depuis le toit et les deux hommes s’effondrent.

La suite ? Nous accueillons les Allemands par un feu nourri et nous faisons une dizaine de prisonniers aussitôt enfermés dans une cave car la situation n’est pas encore claire et nous ne savons pas si la voie est libre vers l’arrière. Il est alors 1 heure du matin et un grand calme s’instaure ; je place des sentinelles et envoie le reste des hommes se reposer ; je vais moi-même dormir un peu et me fait réveiller dès que le jour se lève.

Les Allemands tiennent toujours la partie nord du village, de l’autre côté du canal et nous avons ordre de ne rien faire car c’est de ce côté que les chars doivent arriver et forcer la position. Mais on me signale qu’un tireur d’élite allemand, caché dans une maison, nous fait de gros dégâts ; un ami de toujours, Prévost, lieutenant comme moi et comme moi survivant des combats d’Afrique, vient d’être mor tellement blessé.

Je décide d’essayer de mettre un terme à ce danger ; agenouillé, je pose mes jumelles à l’extrémité sud du muret de briques qui borde le pont pour essayer de voir d’où proviennent les tirs ; à gauche une bétonnière abandonnée. Un coup de feu suivi du bruit de la balle tournant dans le bol de la bétonnière ; je me couche et m’éloigne en rampant.Après la fin des combats, je suis retourné vois ce qui s’était passé : la balle du tireur qui m’était destinée était quelques millimètres trop bas ; elle a donc heurté le dessus du muret mais ayant touché la jointure de deux briques, elle a été déviée vers la bétonnière au lieu de ricocher tout droit, vers mon front !

Heureusement, on entend le grondement des chars qui arrivent et les Allemands décrochent du nord. C’est alors que, venant cette fois du sud-est, nous sommes attaqués par des panzers grenadiers ; bien plus qu’à moitié morts de sommeil et de fatigue, les hommes du commando les repoussent par un combat de corps à corps bref mais violent ; d’une rafale, je descends un feldwebel qui se préparait à lancer une grenade. Son explosion met fin au combat et comme les chars arrivent enfin, nous passons à la contre-attaque mais l’ennemi se replie très vite.

Nous enterrons nos morts ; parmi eux, outre PREVOST , il y a Georges SCHMIDLIN DE FRANCK, l’auteur de la musique de la Marche du Premier Commando de France dont Yves de KERMOAL un autre chasseur de mon peloton, a écrit les paroles.

Et nous devons revenir à la principale mission : nous entrons dans Belfort sans autre réaction que des tirs sporadiques d’artillerie.

Masevaux

Après la liquidation d’un état-major de la Gestapo à Saint-Nicolas, notre prochain objectif est Masevaux, une dizaine de kilomètres derrière les lignes ennemies ; en effet, une division motorisée allemande se trouve en difficulté au nord, autour de Rougemont et sa seule voie de repli passe par un pont sur la Doler, à Masevaux. Il semble que cette bourgade soit occupée par une petite garnison et l’ordre est donné d’occuper des maisons sur la rive est, en face du pont, pour arrêter la retraite des Allemands. A la question de savoir comment trois pelotons de 30 hommes doivent arrêter une division de 5 000 hommes, il est simplement répondu :  Tenez bon et ne vous inquiétez pas, les renforts arriveront  .

Dans l’heure qui suit, des patrouilles sont donc envoyées dans la nuit pour tâter le terrain. L’une d’elles passe par le faubourg de Stoeken. Devant une maison en lisière, une voiture allemande. Entrant l’arme au poing, les commandos découvrent deux Waffen SS qu’ils réveillent sans douceur et interrogent avec l’aide d’une Alsacien qui les guide. Devant leur refus de répondre aux questions sur la situation des troupes dans la ville, le sergent commandant la patrouille abat d’un coup de poignard au cœur l’un des deux SS (comme à l’instruction, a-t-il dit plus tard, verticalement, de haut en bas, entre l’omoplate et la clavicule). L’autre parle avant d’être à son tour abattu. On ne peut pas prendre de prisonniers et de toute façon, des SS…

La progression, guidée par deux Alsaciens, s’effectue d’abord sans encombre, mais les Allemands réagissent et le sous-lieutenant RIQUET est tué en passant la rivière. Le peloton installé dans une maison à l’est de la Doller, je pars me rendre compte de la situation dans ce village encore occupé par les Allemands. Pleine lune, je marche du côté ombre de la rue. Une sentinelle allemande me voit néanmoins, m’interpelle. Je tire, le rate ; il tire et une de ses balles vient se ficher dans mes équipements tandis que je commence à courir. Poursuivi maintenant par tout un groupe d’Allemands tirant heureusement un peu au hasard, je dévale la rue en essayant d’ouvrir les portes des maisons ; enfin, une porte n’est pas verrouillée et j’entre, monte l’escalier dans la pénombre et laisse derrière moi une grenade dégoupillée dont l’explosion freine un instant mes poursuivants. J’arrive dans les combles, une chaise sur une table me permet de soulever le vasistas ; je laisse en cadeau ma dernière grenade tout en me hissant sur le toit où je glisse et m’accroche in fine sur je ne sais quoi ; je saute, en plein clair de lune sur le toit plus bas d’à côté et enfin à terre dans les jardins et je me dépêche de regagner mon peloton où je manque de me faire tuer, tellement essoufflé que je n’arrive plus à me faire connaître.

Un peu plus tard, un groupe d’Allemands s’apprête à passer la Doller sous nos fenêtres. Je fais ouvrir le feu. Ils s’arrêtent et un officier, agitant un linge blanc, s’avance en vitupérant. Notre guide alsacien traduit :  Ils pensent que nous sommes des Allemands et que nous les prenons pour des Français  . L’officier tente d’ouvrir la porte et réclame la clef ; une grenade met fin à l’épisode ; le groupe se replie en nous arrosant sans effet notable.

Un quart d’heure se passe et puis, soudain, apparaît un blindé ; une lueur dans la nuit et un projectile de panzerfaust frappe la maison. Au rez-de-chaussée, un de mes chasseurs est très grièvement blessé. Plusieurs autres explosions, et bientôt la maison, maintenant complètement encerclée, commence à brûler. Il apparaît très vite que nous ne pouvons plus rester.Avec l’accord du lieutenant DU BELLAY , qui a accompagné mon peloton, je donne donc l’ordre d’évacuer avec comme point de rassemblement une ferme située plus haut à environ 500 mètres vers l’est dans la direction de Thann.

Du Bellay et moi sortons les premiers et pendant que nous arrosons de chaque côté à la mitraillette les quelques Allemands qui ne nous attendaient pas vraiment dans cette direction, le peloton file vers le haut. Au moment où nous partons à notre tour, du Bellay s’effondre et je continue seul.

Les Allemands ne nous poursuivent pas et tout le peloton, moins du Bellay et TAILLANDIER (blessé, il a été fait prisonnier et soigné par les Allemands), se retrouve auprès de la ferme. Je mets les hommes au repos dans une grange et, avec l’aspirant de Miribel, je vais dans la ferme. Nous sommes très bien reçus et prenons quelque nourriture quand on frappe à la porte et qu’une voix allemande se fait entendre. MIRIBE L et moi passons dans la pièce voisine et, le doigt sur les détentes de nos mitraillettes, nous attendons, pendant qu’une conversation en allemand s’engage à côté.

Quelques minutes plus tard, la conversation cesse et nos hôtes viennent nous dire que ces soldats venaient prévenir qu’une compagnie allait s’installer dans la grange. Avant que le jour ne commence à se lever, nous nous dépêchons de faire sortir le peloton et, quand nous atteignons l’orée de la forêt voisine, nous pouvons voir les Allemands investirent la ferme.

Ne sachant pas quelle est la situation dans Masevaux, je décide de rester derrière les lignes allemandes. Nous allons y faire plusieurs actions ; ainsi nous attaquons une batterie située sur le col entre Masevaux et Thann ; nous tuons les artilleurs qui n’ont pas eu le temps de s’enfuir et, faute de grenades au magnésium, nous devons nous contenter de faire basculer les deux pièces après en avoir enlevé les roues. Nous mettons également le feu à un dépôt d’essence et nous attaquons quelques voitures. Nous évitons des patrouilles allemandes, nous couchons dans la forêt à même le sol et c’est au bout de deux jours que nous retournons vers Masevaux qui est complètement libéré.

Je reçois une palme à ma croix de guerre avec la citation suivante :  Jeune officier ayant servi avant son arrivée au Groupe dans les Forces françaises libres, engagé le 1e juillet 1940 et s’étant particulièrement distingué à Bir Hacheim. S’est confirmé comme combattant et chef hors de pair au cours des combats du 19 au 28 novembre. En particulier le 20 novembre à Essert a, par une initiative personnelle, aidé efficacement à dégager le Groupe encerclé et durement contre-attaqué par des troupes d’élites allemandes. Au cours d’un farouche corps à corps le 25 à Masevaux a été au premier rang d’un combat de nuit qui a mené à la possession de cette importante tête de pont sur la Doller. Encerclé dans la maison qu’il défendait, celle-ci détruite par les bazookas ennemis, a réussi à dégager son peloton à la grenade et là le ramener après 48 heures d’action sur les arrières de l’ennemi .

Début janvier 1945 enfin, le général Jean de Lattre de Tassigny me remet, sur le front des troupes, la croix de chevalier de la Légion d’honneur.

J’ai eu ce jour-là le sentiment d’avoir accompli ce que je m’étais juré de faire en juin 1940. Je crois aussi avoir été digne de mon oncle tué en septembre 1914 et de mon père fait aussi chevalier de la Légion d’honneur lors de la guerre de 14-18.

Mais si la guerre n’est pas finie, si l’ennemi occupe encore une partie du pays et si on nous annonce de nouveaux combats, dès fin janvier, pour prendre Colmar et libérer complètement l’Alsace, pour moi elle est finie car je suis maintenant affecté à l’état-major du groupe ; cela devait me mettre à l’abri des dangers, ce qui, je l’avoue, me convient car j’éprouvais depuis quelques temps le sentiment, irrationnel, je le concède, que ma chance se rétrécissait à chaque usage comme une peau de chagrin… et que je l’avais dernièrement vraiment beaucoup sollicitée.

Après la libération de l’Alsace qui nous causa quelques pertes, le franchissement du Rhin et la traversée de l’Allemagne et de l’Autriche jusqu’à l’Arlberg s’effectuèrent sans trop de casse comparés aux combats précédents et, enfin, j’ai eu l’immense orgueil de défiler le 14 juillet sur les Champs-Elysées à la tête du Premier Commando de France.

C’est donc ici que je termine ces récits en espérant qu’ils ont su transmettre une partie de ce que mes camarades et moi avons vécu pendant ces années où nos peines ont été enfin récompensées par le bonheur d’avoir pu contribuer à libérer la France.

En savoir plus

  • INTERVIEW de Jean Mathieu BORIS en 2009, par Alain Magon de la Villehuchet pour l’Association Bir Hacheim

Prix de la Résistance 2012 - Sortie en Livre de Poche Avril 2013