BROSSET (Gal) Diego

??/??/???? / (1898-1944)

Grade : general

Unité : QG 50

 

Français Libre

Voir ses décorations

  • Commandeur de la Légion d’Honneur
  • Compagnon de la Libération
  • Croix du Combattant Volontaire
  • Croix de Guerre 1939-1945 avec 4 citations
  • Croix de Guerre 1914-1918 avec 4 citations
  • Médaille Coloniale avec agrafe "Maroc"
  • Médaille Coloniale avec agrafe "Sahara"
  • Croix de Guerre de TOE avec 5 citations
  • Médaille Coloniale avec agrafe "AOF"
  • Legion of Merit (US)
  • Chevalier de l’Etoile Noire (Bénin)
  • Officier du Ouissam Alaouite (Maroc)
 

À propos

Profession : militaire

Ralliement : sudamerique (juil.-40)

Lien compagnons

Mort pour la France

Lieu de décès : Franche comté

 

Écrits

BROSSET, LE CHEF CHARISMATIQUE

Il faudrait un volume pour dire ce qu’était le général Brosset, une encyclopédie pour dire ce qu’il savait, une bibliothèque pour contenir ce qu’il disait.

Cette formule du général Saint Hillier donne une idée de la richesse d’un homme exceptionnel, d’un homme complet, plus exactement d’un homme accompli, qui semble avoir parfaitement assumé le plus possible d’humanité , comme le recommandait Gide, l’un des auteurs de sa jeunesse : Nous saurons aimer, écrivait-il à 29 ans, d’une même ardeur les joies de l’esprit et celles du corps, l’action et la méditation, (…) ne pas plus sacrifier les femmes aux philosophes que les mathématiciens à la bonne chère, comprendre Einstein mais aussi un chef berbère, Stendhal, Freud et un Toucouleur, pénétrer Mozart ou Bach et conduire sa troupe au combat, mener du même cœur son cheval, un flirt, sa voiture, son savoir et son esprit critique, s’apprendre à courir, à nager, comprendre l’Angleterre, l’URSS, la Chine, la chasse à la baleine, la théorie des quanta, en bref saisir la vie, posséder Dieu, ne pas craindre certes de mourir, mais moins encore, mais moins surtout, de vivre !

Le volume dont parlait le général Saint Hillier existe : il a paru en 1999 aux Editions Economica, il s’intitule Général Diego Brosset et a pour auteur Mme Geneviève Salkin, à qui l’on doit plusieurs biographies, ainsi que l’édition des Souvenirs du général de Bazelaire, son grand-père. Il va sans dire que je m’en suis beaucoup servi et que j’y renvoie ceux d’entre vous qui aimeraient aller plus loin dans la connaissance de l’homme qui demeure, aux yeux de l’Histoire, le chef charismatique de la Première DFL. Je signale en outre que les carnets inédits de Diego Brosset paraîtront prochainement dans la collection Bouquins aux éditions Robert Laffont, dans le cadre d’un volume préparé par Guillaume Piketty, comprenant également les carnets de Pierre Brossolette, de René Pleven, de Charles d’Aragon et de quelques autres grands résistants .

Né à Buenos-Aires le 3 octobre 1898 (huit jours exactement avant Kœnig), le petit Diego découvre la France deux ans plus tard. Comme ses frères, il sera vite mis en pension chez les jésuites, ce qu’il supporte assez mal, physiquement et moralement. Dès 1914, il n’a qu’une idée : partir, s’engager comme son frère aîné, mais il n’a que seize ans ! Il lui faut attendre d’avoir dix-huit ans pour contracter un engagement pour la durée de la guerre dans les chasseurs à pied. Il reçoit son baptême du feu au fort de la Malmaison en octobre 1917 et y récolte sa première citation pour sa très belle attitude au combat. Promu caporal en février 1918, il ne cesse dès lors de se distinguer d’abord dans la Somme, puis sur les plateaux du Soissonnais, où il sera nommé sergent et à nouveau cité à l’ordre du bataillon. L’armistice le surprend à l’école d’aspirants d’Issoudun. C’est, note-t-il dans les carnets qu’il a commencé à tenir, la fin d’une époque intense où quelques-uns, beaucoup même, étaient plus brutes que jamais, mais où d’autres, au contraire, se dépassaient, s’exaltaient ; (…) la fin d’une époque héroïque, qu’on ne regrette pas, qu’on ne peut pas regretter, mais qui n’en reste pas moins, dans le souvenir de ceux qui l’ont vraiment vécue, une époque noble.

Aspirant en avril 1919, il participe au défilé de la Victoire le 14 juillet suivant, dans les rangs de son régiment de chasseurs ; deux mois plus tard, il décide de signer à nouveau un engagement dans l’armée pour deux ans et de préparer l’école d’infanterie de Saint-Maixent, permettant aux sous-officiers d’accéder au statut d’officier. Il se donne à fond à la fois à l’étude et au sport : il sera champion de France militaire du 800 mètres et du 1 500 mètres. En outre, escrimeur de bon niveau, il séjournera également à l’école de gymnastique et d’escrime de Joinville. Sous-lieutenant, il est d’abord nommé au Soudan en 1922. Deux années durant, il y mène une vie de méhariste, à la fois très active et très axée sur la vie spirituelle. Elle lui inspirera de superbes pages de ses carnets, comme celle-ci, qui atteste que ce garçon d’à peine vingt-quatre ans est animé de très hautes préoccupations :

Le désert est un cloître, mais un cloître immense, silencieux, quoique clair et ouvert au plein ciel, comme ceux des chartreux les plus sévères. (…) Comme nos studieux aînés, je décompose mon temps entre l’étude et la méditation. Mes modèles sont Psichari et Foucauld, mais l’inspiration qui fournissait à leur réflexion une pâture n’est pas la mienne. Ma méditation, souvent religieuse en son essence, ne l’est pas dans son but et ne le sera pas en ses résultats. Jamais je ne sens ma raison se diriger vers une croyance ; bien au contraire, le doute s’affirme en moi seule certitude.

Il ne se limite pas à la seule méditation, nourrie de la lecture de Bergson et de Maritain, il lance ses hommes et leurs chameaux dans de longues courses, partage la vie des habitants du désert, s’initie à leur culture et, de temps à autre, fait le coup de feu contre les partisans. Deux ans plus tard, il se retrouve dans le Sud algérien, à la tête d’un peloton de méharistes, puis, en 1925, séjourne une première fois en Mauritanie : troisième pays, mais c’est le même désert, qui lui inspire une Etude critique des méthodes méharistes éprouvées par l’expérience. C’est, nous dit sa biographe, un méhariste heureux, très bien noté par ses supérieurs, encore qu’on le trouve un peu jeune pour commander un peloton à fort effectif. De cette époque date cet étonnant portrait dû à l’un de ses camarades, le lieutenant Magré :

Brosset a 28 ans. A cet âge, il est permis de nourrir de grands espoirs, aussi ne nous étonnerions-nous pas qu’il fût ambitieux, s’il ne professait en même temps un scepticisme pur et un agnosticisme intégral. (…) Dire que Brosset est ambitieux ne suffit pas pour saisir ce caractère vaste et complexe ; il faudrait y ajouter son sens de la diplomatie et de l’affabilité. Quand Brosset est serviable, il l’est sans détours. Ses jugements sur autrui, encore qu’ironiques, ne sont jamais méchants. Il a pénétré tous les secrets de la psychanalyse et, disciple heureux de Marcel Proust, il est particulièrement habile à découvrir et isoler les “multiples petits bonshommes”, comme dit ce dernier, qui composent le moi. Mais ne croyez pas que Brosset soit uniquement un homme de pensée ou d’action vaine ; ce serait oublier que le lieutenant Brosset est un soldat. Admirablement doué physiquement, capable de tous les efforts, il possède toutes les vertus guerrières.

Magré insiste sur sa grande intelligence et sur l’étendue de sa culture : Brosset, assure-t-il, est le prototype de la culture vaste et variée, il travaille dix heures par jour, six heures la nuit. Il étudie l’arabe, l’espagnol ; il fait revivre la langue azer [une vieille langue du Sahara occidental qui sera étudiée plus tard par Vincent Monteil et par Théodore Monod] mal en point. Il s’intéresse à l’astronomie et aux procédés topographiques (…). La littérature euopéenne moderne, les questions sahariennes, islamiques, de la race jaune, n’ont plus que de rares secrets pour lui. On tremblerait si le lieutenant Brosset n’était doué d’une puissance de travail qui ne connaît pas ses limites, ce qui, par ce côté, l’apparente aux grands hommes.

Cet ensemble de qualités, auxquelles il ajoute la ténacité, autorise le lieutenant Magré à prédire à son camarade les plus hauts sommets des honneurs républicains . Brosset n’a pas trente ans, mais son charisme naturel opère à plein : on l’aime, on l’admire, on l’envie ; on est séduit, et souvent fasciné. Un autre camarade, le lieutenant René Génin – qu’il retrouvera dans la France Libre – lui dédie une ballade, où Diego apparaît seul, assis au haut bout, car il n’a pas d’égaux.

En 1927, il achève un roman, qu’il intitule Il sera beaucoup pardonné, où il a mis beaucoup de ses rêves et de ses actions, et un court récit, Emmaüs, qu’il envoie à François Mauriac. L’appui du grand écrivain ne convainc pas Grasset de publier ces premiers essais mais cette déconvenue ne décourage pas Brosset de continuer à écrire. L’année suivante, il regagne la métropole pour un séjour de deux ans, d’abord à Coulommiers, puis en Espagne où il est envoyé pour effectuer un stage linguistique. Durant cette période, il se lie avec le sous-lieutenant de zouaves Jean Bruller – qui ne s’appelle pas encore Vercors – immédiatement séduit par son énergie, par sa volonté, par sa vivacité. En 1929, il regagne la Mauritanie pour un nouveau séjour de deux ans. Il y écrit un nouveau roman, aussi discrètement autobiographique que le précédent : Un Homme sans l’Occident, tout en assurant le commandement d’un groupe nomade opérationnel.

Promu capitaine à 32 ans, nommé à la section Etudes au ministère de la Guerre, il épouse en 1931 Jacqueline Mangin, fille du général. La vie de bureau lui laisse le temps de fréquenter l’Ecole des Langues orientales, dont il obtient le diplôme, et d’écrire de nombreux articles pour Le Bulletin du Comité de l’Afrique française et pour L’Illustration ; malheureusement les éditions Plon refusent de publier Un Homme sans l’Occident, dont la lecture est jugée fatigante en raison de l’abus de mots et expressions en langue berbère. Nommé au Maroc en 1933, il y reste jusqu’en 1937. En 1935, le roman paraît enfin, sous la signature de Charles Diego, aux éditions du Moghreb, moyennant un léger changement de titre : Sahara, un homme sans l’Occident obtient ce qu’on nomme un succès d’estime (il sera réédité à la Libération, avec une présentation de l’auteur par Vercors). Brosset prépare le concours de l’Ecole supérieure de Guerre : il y est reçu en 1937 seizième sur 81. Il est heureux d’y entrer, mais il sera vite déçu par l’insuffisance intellectuelle des professeurs et le caractère trop étroitement militaire de l’enseignement : Le milieu de l’Ecole de Guerre est un milieu sans âme , écrira-t-il. Il ne s’y épanouit pas, mais cela ne l’empêche pas d’être breveté d’Etat-major juste avant la déclaration de guerre. Il a 41 ans.

Promu chef de bataillon, il est d’abord affecté au ministère des Colonies, puis à la Mission militaire française en Colombie, en mai 1940. Il n’y restera que sept mois : dès le 27 juin, il rallie en effet le général de Gaulle et lui offre ses services d’ officier breveté parlant l’anglais et beaucoup mieux l’arabe . De Gaulle accepte immédiatement et lui propose de faire partie de son état-major. Il mettra six mois à rejoindre Londres. Il voit de Gaulle pour la première fois le 14 janvier 1941. Nommé lieutenant-colonel, affecté au 2e Bureau, il mène, selon le mot de Geneviève Salkin, la vie bien remplie et heureuse d’un gaulliste à Londres, en attendant d’accompagner le Général en Afrique en mars. A Fort-Lamy, il fait la connaissance de Larminat et Leclerc : Cela change des chefs habituels de la vieille armée française, note-t-il dans ses carnets. Il suit de Gaulle au Soudan, en Ethiopie, au Caire, d’où il se rend à Aden pour y relancer les contacts avec la Côte française des Somalis. La mer Rouge et l’Arabie enchantent ce grand lecteur d’Henry de Monfreid.

Le 7 juin 1941, il est de retour au Caire, où de Gaulle et Legentilhomme préparent l’entrée des troupes françaises au Levant. Il accompagne le Général à Jérusalem quatre jours plus tard. Le mois suivant, il est nommé à l’état-major de Catroux, commandant en chef des FFL au Moyen-Orient, puis commandant des troupes de l’Euphrate et enfin commandant de l’Est syrien. Il n’y est pas heureux, car il lui tarde de participer aux combats en première ligne. Le 23 novembre 1942, il écrit à Catroux pour lui rappeler son cursus depuis juin 1940 et ajoute : Beaucoup de responsabilités, beaucoup de travail, peu d’occasions de mettre à l’épreuve ma vigueur et ces qualités qui, chez les militaires, sont presque uniquement prisées, puisque ce sont les seules que l’on récompense. Jugeant que son commandement actuel est assez flatteur mais ne correspond pas à ses aptitudes, il demande à servir au feu, même sans grade . La réponse ne se fait guère attendre : un mois plus tard jour pour jour, il est nommé commandant de la 2e Brigade de la 1e DFL et, en même temps, général de brigade. Entre temps, il prépare une conférence sur Baudelaire et Rimbaud, qu’il doit prononcer à Alep en janvier 1943.

Bien sûr, il est heureux et fier, mais son unité est bien mal en point : elle n’a été engagée que de manière épisodique dans les combats de Libye et elle a été pillée au profit de la 1e Brigade, celle qui s’est couverte de gloire à Bir Hakeim. Alors, écrit Geneviève Salkin, il piaffe d’autant plus qu’on se bat en Tripolitaine, que Leclerc progresse dans le Fezzan pour rejoindre les Anglais et que même des unités de l’armée d’Afrique, bien mal armées, sont engagées depuis fin novembre en Tunisie auprès des Britanniques . Sa hantise est que tout soit terminé avant même que la 2e Brigade soit prête à entrer en ligne. Au camp de Gambut, il l’entraîne, il la motive. En avril enfin, elle reçoit l’ordre de gagner le front tunisien et parcourt en quinze jours 2 400 kilomètres. Il était temps ! Quelques jours avant la capitulation allemande, Brosset et ses hommes s’illustrent lors des durs combats de Takrouna.

Dans les semaines qui suivent, il observe avec inquiétude les difficultés de l’amalgame entre l’armée d’Afrique, commandée par Giraud – qu’il a connu au Maroc et qu’il respecte – et les Forces françaises libres. Le 1e juin 1943, il accompagne Larminat à Alger et revoit de Gaulle, aux prises avec les prétentions de Giraud : La balance finira par pencher vers de Gaulle, note-t-il, car il a toute la France résistante derrière lui. Et il est rassuré en apprenant que le projet de Kœnig, commandant la 1e Brigade, de faire de la DFL une unité opérationnelle est accepté. Après une mission à Alexandrie, où l’expédie Kœnig, qui commande la Division en l’absence de Larminat, il a la surprise d’être nommé, le 5 août 1943, commandant de la 1e DFL : Je ne me cache ni la difficulté de la tâche qui m’incombe, écrit-il à de Gaulle le lendemain, ni la légèreté qu’il pourrait y avoir à l’assumer allègrement porté par la vanité d’en avoir été jugé digne. Il laisse le commandement de la 2e Brigade à son adjoint, le colonel Pierre Garbay et, secondé par le commandant Saint-Hillier et le lieutenant Prunet-Foch, il entreprend sans tarder de réorganiser une division – devenue officiellement Première division motorisée d’infanterie , ou 1e DMI - où il fait figure de nouveau auprès d’hommes qui ont un beau palmarès à leur actif et qui ne sont pas disposés à se laisser prendre en main sans renâcler – d’autant plus que leur éloignement provisoire à Zouara, en Libye, a été ressenti comme une frustration.

Témoin direct, le général Saint-Hillier racontera :

Il se constitue un état-major, réarme la division et l’entraîne au combat dans les exercices en vraie grandeur qui durent une semaine. Il impose une discipline rigoureuse. Il mène sa vie comme sa voiture, à cent à l’heure. Il dort peu ; à 4 heures, il est debout, sortant de son camion PC sans faire de bruit pour ne pas réveiller son aide de camp. Un peu plus tard, il fera sa culture physique, galopera à cheval. Il parle, ordonne, écrit, enseigne. Il accorde tout juste vingt minutes de tranquillité à son état-major pour faire une sieste, qu’il pratique n’importe où – à l’occasion allongé en slip sur la pierre tombale d’un cimetière malodorant bouleversé par les obus. Pour son anniversaire [il a 45 ans], il saute à pieds joints sur une table devant son état-major rassemblé pour cette démonstration.

Parfois, le camp tunisien de Nabeul est le théâtre de manifestations bien singulières, comme cette garden party où se côtoient le général Catroux, le général Mast, résident général en Tunisie, et tous les chefs militaires alliés présents dans la Régence : Brosset n’a jamais été aussi heureux ni aussi à son aise, écrit sa biographe. Le 8 novembre 1943, probablement influencé par Larminat, qui redoute le retour des politiciens d’avant-guerre jugés responsables de la défaite, il écrit à de Gaulle pour lui demander leur exclusion de l’Assemblée consultative et lui laisse entendre que l’armée de la France combattante est en droit de se voir reconnaître une compétence politique. Il ne sera pas entendu. Mais, pour l’heure, un souci plus immédiat l’accapare : il faut que la DFL soit engagée en Italie, où le général Juin est chargé d’emmener l’armée française reconstituée pour le premier assaut contre l’Axe en Europe. Sur ce point, de Gaulle est catégorique : lors d’une conférence interalliée réunie le 27 décembre, il exige - et obtient - que la DMI soit engagée en Italie. Le 1e janvier 1944, Brosset confie à ses carnets :

Que fut pour moi l’année qui s’achève ? Année immobile en somme ; année passée dans les camps avec huit jours de combats ; pour cadre pendant six mois le désert, puis le spectacle de la vie politique par intermède, comme une séance de cinéma hebdomadaire. Des honneurs et des déboires allègrement supportés les uns et les autres, et qui, les uns et les autres, ne m’ont pas amoindri. Aucune vanité des honneurs, aucune aigreur des déboires. (…) Impatience de partir, mais mon impatience devait se taire pour me permettre de tromper celle des autres ; rôle de chef. De quoi sera fait demain ? De lourdes responsabilités peut-être et j’allais dire – je dis – j’espère. Paré pour y faire front ? Peut-être.

Tout l’homme est dans ces lignes écrites à la hâte : tranquillement sûr de lui, mais foncièrement inquiet. Le 11 avril 1944 enfin, la plus grosse partie de la Division s’embarque pour Naples ; Brosset rejoint dix jours plus tard et prépare sans tarder l’insertion de la DFL dans le dispositif allié. A la mi-mai, les Français participent très efficacement à l’enfoncement de la ligne Gustav. Brosset est rassuré : De cette expérience nouvelle, écrit-il à sa femme, je tire la conclusion que je suis capable de mener le combat d’une division ; j’en doutais, mais la preuve est faite. Aucune difficulté pour moi à manier infanterie, artillerie, génie et même tanks, fussent-ils américains ou français. C’est très étrange que cette découverte progressive des possibilités qu’on représente.

Mon propos n’est évidemment pas de retracer l’histoire de la 1e DFL-DMI en Italie. Je me contenterai seulement de donner un aperçu de l’action et de l’état d’esprit de son chef, qui confine littéralement à l’exaltation. Dans une autre lettre à sa femme, il se décrit ainsi : Je grimpe sur les chars en marche, j’engueule Pierre et Paul, je dis merde aux obus et ça avance. Je ne serai jamais un vrai général, mais ma division est une vraie division. Il a raison : il ne sera jamais un vrai général, c’est-à-dire un général ordinaire. Il sera, il est, beaucoup mieux que cela : un vrai chef, un chef charismatique, toujours en tête de ses troupes, bousculant à la fois ses hommes et ses ennemis, tel que le décrit Saint Hillier : On le voit partout, en première ligne, toujours avec les unités de tête qu’il lance dans la bagarre, toujours en liaison par radio avec son chef d’état-major, modifiant les emplacements et les ordres en fonction du terrain, redressant les situations. Il sait communiquer son enthousiasme à ses troupes, qui connaissent ses réparties tantôt brutales, tantôt pleines de fantaisie…

Séduisant, déroutant, fascinant, entraînant, Brosset donne toute sa mesure lors de la prise de Rome, puis de la poursuite en Toscane : C’est, écrit le général Juin, un chef jeune, ardent et intrépide, qui s’est donné de toutes ses forces et de toute son intelligence à sa bataille et qui l’a toujours bien conduite, à l’avant, comme il sied. Le 29 juin, il dîne au palais Farnèse avec de Gaulle, qui, le lendemain, vient passer en revue la Division à Naples. Le climat est si bon que Brosset en profite pour faire part au Général de ses inquiétudes sur l’avenir de la DFL : à Alger, il est en effet question de rappeler les coloniaux, de supprimer la demi-brigade de Légion, bref de casser l’unité emblématique de la France Combattante. Ce n’est qu’une fausse alerte : au début d’août, la Division au complet embarque pour la Provence. Comme à son habitude, Brosset participe directement à tous les combats du débarquement, mêlé à ses hommes, écrira l’un de ses adjoints, le capitaine Magendie, d’aussi près que je voudrais le voir faire à beaucoup de commandants de bataillon.

Le 23 août, il entre dans les premiers à Toulon, toujours occupée ; en revanche, quelques jours tard, c’est dans Lyon déjà libérée qu’il fait son entrée, avec un panache qui lui vaut une popularité immédiate. Ainsi il monte le perron de l’Hôtel de Ville avec sa jeep, puis se promène dans les rues où l’on continue à tirailler et engueule les tireurs : Apostropher des gens qui tirent des coups de fusil, me foutre d’eux et mettre les rieurs de mon côté m’amuse, écrit-il ; dommage que je n’ai plus ma voix de jadis. Le commissaire de la République Yves Farge sera époustouflé de le voir debout sur son command-car, le képi sur la nuque, la poitrine au vent, criant : Bandes de cons, est-ce que ça va finir ? et comme par miracle les armes se taisaient : Je revois, écrit Farge, cette silhouette de héros au torse bombé, les deux poings sur les hanches, cet homme superbe dans sa prestance et dans son cri ; cette autorité de soldat qui, d’un mot cru, retourne la situation, puisque aussitôt la colère se mue en acclamations.

Nommé commandant d’armes de Lyon et général de division, il ne tarde pas à reprendre la poursuite vers Dijon, avant de relever la 45e Division d’infanterie américaine dans le Jura. Le 3 octobre, pour son quarante-sixième anniversaire, il prend Ronchamp. Maurice Druon, chargé d’un reportage sur la DFL par Le Parisien libéré, ébloui par sa vitalité, cite ce mot de lui : Les hommes forts ne tombent jamais quand il faut passer. C’est au même Druon qu’il tiendra, le 23 octobre, ces propos qui apparaissent comme une sorte de déclaration d’amour à sa Division : La 1e DFL ? Elle est comme ma fille, une fille susceptible, bien douée, capricieuse, difficile et, quand elle veut, charmante. (…) Elle a des excuses à ne pas être comme tout le monde. Elle s’est formée en courant le monde… C’est une grande unité qui a de la chance. Elle est un peu flirt et les succès l’ont grisée ; elle flirte avec la mort, un peu trop. Il ne cesse de s’inquiéter de son avenir, de son éventuel démantèlement ; de Gaulle, qui vient l’inspecter le 22 octobre près de Remiremont, le rassure.

Moins d’un mois plus tard, à l’aube du 20 novembre 1944, il s’élance en jeep vers le front de Belfort, avec son chauffeur et son deuxième officier d’ordonnance, le célèbre acteur Jean-Pierre Aumont. Il est radieux : Tout marche bien, nous serons ce soir à Giromagny, s’écrie-t-il. A ses soldats, il adresse ce message : Dans les jours qui suivent, je compte sur vous, les plus vieilles et les plus jeunes troupes de la nouvelle armée française, pour atteindre Giromagny et le Rhin au Nord de Mulhouse. Il visite les unités, harcèle les hommes, court, saute, bondit sous une pluie torrentielle. Sa jeep verse dans le fossé, il en demande une autre, prend le volant, et fonce vers Champagney : Jamais je ne l’avais vu aussi fougueux, aussi impatient, se souviendra Jean-Pierre Aumont, qui l’entend s’écrier à plusieurs reprises : La vie est magnifique ! Il dit aussi : C’est merveilleux ! C’est à peine si le chauffeur a le temps de le mettre en garde : Méfiez-vous, mon général, la jeep déporte à gauche quand on freine… Un coup de frein brutal pour éviter des sapeurs qui travaillent sur un pont surplombant le Rahin. L’officier d’ordonnance et le chauffeur son éjectés ; le général, cramponné à son volant, bascule dans la rivière. On ne retrouvera son corps que deux jours plus tard.

Immédiatement, de Gaulle fait part à sa veuve de son chagrin d’avoir perdu un ami et ajoute : Jamais (…) je n’ai eu du général Brosset autre chose que des preuves éclatantes d’ardeur, de noblesse de cœur, de désintéressement, de dévouement à son devoir et à tous ceux qui dépendaient de lui. Tout bas, pour moi-même maintenant, je le remercie de m’avoir si souvent réconforté sur une route difficile par l’exemple qu’il donnait. Aux hommes de la DFL-DMI, il fait également part, dans un télégramme, de son grand chagrin : Il était, rappelle-t-il, de la noble et chère phalange qui s’était, dès les premiers jours, groupée autour de moi pour accomplir notre mission au service de la France et dans laquelle la mort a si terriblement frappé. Le jour même de sa mort, de Gaulle fait de Brosset un Compagnon de la Libération.

Désigné pour prendre le commandement de la Division, le général Garbay adressera à toutes les unités l’ordre général suivant : Notre général est mort. Il est mort en pleines opérations au soir d’un magnifique succès. A nous qui le pleurons, il lègue l’impérieux devoir de maintenir intacte dans sa cohésion et son esprit la superbe unité qu’il avait su forger.

Ce devoir incombe, tout naturellement et en premier lieu, à son successeur.

Extrait de la conférence de François Broche sur les généraux de la DFl

LA MORT DU GENERAL BROSSET

Elie Rossetti du 11e Cuirassiers Vercors, unité intégrée à la 1e DFL, raconte la mort du général dans son livre Mes campagnes des Vosges et d’Alsace .

Le 19 novembre, depuis cinq heures du matin, les moteurs des chars ronronnaient. Il fallait les faire chauffer car le temps était redevenu exécrable avec le dégel et la pluie. Tout le pays n’était plus qu’eau, neige et boue. Les arbres dégoulinaient, les rivières débordaient, le paysage blanc et noir sous les nuages était lugubre. Le moral de la division était quand même au beau fixe […] A six heures, tout le monde était prêt, c’était le départ de l’offensive, la magnifique poussée en avant s’ébranlait […] Dans l’aube froide et brumeuse, nous prîmes la direction de Champagney. Il faisait un temps pourri et les chars avaient à se battre avec le terrain où ils s’enfonçaient jusqu’au ventre. Des mines anti-personnelle sautaient, faisant morts et blessés chez les biffins que nous plaignions de voir patauger ainsi, chargés de leur armement et de leurs munitions et surtout par leurs habits gonflés d’eau.

A midi, nous étions dans Champagney que les Allemands avaient abandonné. Sur la place de l’église, je discutais avec le chauffeur d’une ambulance stationnée à côté de nous. Tout d’un coup, une jeep s’arrêta, je reconnus Jean Pierre Aumont pour l’avoir quelquefois vu au cinéma. Celui qui était à son côté gauche sauta à terre, et, tout étonné de le voir en short je l’entendis crier :

—  Qui est le chauffeur de l’ambulance ?

Mon voisin se mettant au garde à vous répondit :

—  C’est moi mon général !

Avant de s’entendre dire :

—  Ta place n’est pas ici, fonce !

Il reçut une magistrale engueulée. Je venais de faire connaissance avec le général Brosset . Ce que je venais de voir confirmait la réputation qu’il avait. C’était un dur de dur, un fonceur, un vrai courant d’air avec sa jeep qui passait partout […]

Le lendemain, direction Auxelles-Bas. Les chars qui, sur la route se trouvaient sous les tirs des puissants 88 ennemis, prenaient la direction des bois. […] Dans un virage très prononcé, le Rahin gonflé par toutes les eaux qui descendaient des collines environnantes, venait se jeter contre le mur de pierres qui le sépare de la route. Vers le milieu du tournant, cette route qui va à Plancher-Bas passe sur un petit pont sous lequel passe un ruisseau qui vient se jeter dans la rivière. Sur ce pont il y avait un trou avec une mine que les Allemands n’avaient pas eu le temps de faire exploser. Notre char passait doucement entre le trou et le fossé, guidé par le pouce d’un chasseur.

A peine avions-nous fait quelques mètres qu’une jeep arriva à une vitesse folle. Le général Brosset […] conduisait ce véhicule avec à côté de lui son chauffeur Picot et sur le siège arrière Jean Pierre Aumont […]. Des bras se sont levés et un retentissant Attention ! est sorti de toutes les poitrines. Mais l’accident était inévitable.

La roue avant droite de la jeep est tombée dans le trou. Cette dernière a dérapé sur la chaussée glissante heurtant le parapet, elle a culbuté dans la rivière.

Formant une chaîne humaine, les fusiliers sont arrivés à dégager les deux passagers avant que le véhicule ne disparaisse dans l’eau boueuse. Sous le choc, le général fur projeté par-dessus le pare-brise et sa tête vint heurter fortement les pierres du mur avant de tomber dans le courant qui l’emporta inanimé. On ne retrouvera son corps que deux jours plus tard à Champagney.

Certains ont dit ou pensé que le général Brosset s’était noyé. Je pense qu’il était assommé ou peut être bien tué sous le choc avant de disparaître dans les remous du Rahin.

Texte transmis par Alain Jacquot-Boileau en octobre 2012

TEXTE PRONONCÉ PAR LE GÉNÉRAL DE LARMINAT LORS DES OBSÈQUES DU GÉNÉRAL DIEGO BROSSET :

" Le général Brosset est mort. Les eaux tumultueuses d’un torrent des Vosges pnt roulé ce corps athlétique qui tant de fois avait défié joyeusement les risques de la guerre et du sport.

Comme en d’autre temps les héros mouraient à cheval, il est mort au volant de sa jeep qu’il menait si durement au combat au mépris des mines, des obus et des balles pour conduire au plus près la bataille de sa Division. La conduire sur ce rythme héroïque lui appartenait, où se combinaient dans une plénitude magnifique les puissances de l’action, les forces de la pensée, les impulsions du coeur - trois termes inspérables chez Brosset.

Sa Division, il l’aimait comme une amante et aussi comme une fille. Il l’avait faite avec un soin minutieux, attentif aux moindres détails, la voulant irréprochable.

Et il la menait au feu avec hardiesse et prudence, s’exposant sans ménagements pour économiser le sang de ses hommes, pour tirer de leur valeur tout le parti possible au prix des moindres pertes.

Sa Division, la 1ere Division française libre, c’est une très belle unité, c’est aussi une société d’amis unis entre eux par la décision délibérément prise aux plus mauvais jours, de ne pas accepter la victoire allemande, de continuer la lutte.

Et de cette amitié bâtie sur une estime réciproque, des aventures communes et aussi sur la mémoire de tant de compagnons morts à la tâche Brosset était le guide incontesté. Chef impérieux et humain, il était l’ami de tous à la Division, et tous étaient ses amis.

En juin dernier en Italie, Brosset à Acquapendente, saluant la dépouille d’un ami, de l’un des plus purs parmi les Français libres, le colonel Laurent-Champrosay, vous prononciez ces simples mots :

"Mon colonel, nous étions attelés à la même tâche. Vous êtes tombé aujourd’hui, nous continuons. Peut-être demain, ce sera notre tour de vous rejoindre."

Aujourd’hui Brosset vous les rejoignez, ces vieux camarades qui sont la gloire de la France libre, les plus purs parmi les enfants de la patrie, les Amilakvari, les Laurent-Champrosay, Amyot d’Inville, tant d’autres qui ont uni à la valeur militaire un courage intransigeant, une absolue rectitude intellectuelle et morale.

Vous n’étiez pas des habiles, vous étiez des forts. C’est d’exemples comme les vôtres que la France s’inspirera pour devenir grande et forte.

Adieu, Brosset, vous aviez tout donné de vous-même pour la libération et le relèvement de votre pays. Vous êtes tombé avant d’avoir pu accomplir tout ce que vous proposiez, qui était grand et noble à votre mesure. D’autres le feront, inspirés par votre souvenir et votre exemple.

La France sera ce que vous vouliez qu’elle soit."

LIVRET MÉMOIRE DU GÉNÉRAL BROSSET

Réalisé pour le 69e anniversaire de la mort du Général Brosset, ce livret retrace le parcours du chef charismatique de la 1e D.F.L, disparu accidentellement en novembre 1944 à Champagney durant la campagne des Vosges.

Florence Roumeguère, Blandine Bongrand Saint Hillier et Alain Jacquot Boileau, 2013

LIEN

Diego Brosset poète et conquérant

par Jacques Chaban-Delmas

Général Diego Brosset... Le prénom peut surprendre. Si les parents ont choisi d’appeler ainsi le fils qui leur est né, le 3 octobre 1898, à Buenos Aires, n’est-ce pas pour qu’il soit marqué par ce séjour en Amérique du Sud et qu’il le leur rappelle ? Ce souvenir permanent, sous forme d’un prénom qui claque comme une oriflamme, convient bien au futur libérateur de Lyon. Il ajoute à son style, à sa légende. S’il surprend, tant mieux, car Diego Brosset appartient à cette catégorie de généraux non classiques, pour ne pas dire en marge, comme les guerres de la Révolution et de l’Empire en ont produit quelques-uns en France, et qui, depuis, ressuscitent de temps à autre à travers notre histoire militaire.

Convaincu, comme tous les soldats de métier, que la discipline fait la force des armées, il ne se prive pas pour autant de penser par lui-même, et il lui arrive, parfois, de penser tout haut, ce qui n’est pas le moyen le plus sûr d’obtenir un avancement rapide.

Certains trouvent que ces tempéraments originaux ont tort de choisir la carrière des armes. Ce n’est pas toujours l’avis des intéressés. Brosset, pour sa part, affirmera que loin d’être ce moule aveugle, cette niveleuse automatique des caractères que l’on croit, l’armée est, au contraire, une des institutions dans lesquelles de fortes personnalités ont plus de chances qu’ailleurs de s’épanouir.

Son non-conformisme, il l’affirme très tôt, dès l’enfance et l’adolescence, en manifestant une indifférence tranquille pour les succès scolaires. Le collège l’ennuie. La perspective des grandes écoles le rebute. Crise passagère ? On a vu des garçons de cette espèce redresser la barre juste avant le baccalauréat, rattraper en un temps record le temps perdu et rejoindre le peloton de tête. Ce n’est pas le cas de Diego. D’une exceptionnelle robustesse, tout en muscles, taillé pour les championnats de course à pied et de natation, il trouve, pour échapper au carcan des études, la moins discutable des justifications : un engagement dans l’armée française, en guerre depuis le mois d’août 1914.

Nous sommes en 1915. Le volontaire a dix-sept ans et un besoin farouche de se dépenser, corps et âme, sans mesure, pour un but qui en vaille la peine. Quoi de surprenant s’il demande à être versé dans les chasseurs alpins ? Dès les premiers combats auxquels il participe, ses chefs reconnaissent en lui le soldat-né, comme il s’en révèle en ces années de durs affrontements dans toutes les classes d’âge et tous les milieux socioprofessionnels.

Diego ne tarde pas à recevoir une citation. Il en recevra d’autres. L’élève inégal qu’il a été pourrait faire le rétablissement que nous évoquions — ses supérieurs ne manqueraient pas de l’approuver — en sollicitant l’honneur d’accéder à une école d’officiers. Il s’en garde bien, préférant rester au plus près des hommes de troupes, de ses hommes puisque la ficelle de sergent ornera bientôt sa manche.

A l’armistice, il se retrouve adjudant, quatre fois cité, il n’a que vingt ans. Il a compris cependant, à travers son expérience de trois années d’une guerre particulièrement cruelle, que son avenir est sous l’uniforme, au service de son pays. L’ancien mauvais élève se résigne enfin à retourner à l’école. Celle qu’il choisit, si elle n’est pas la plus prestigieuse car ouverte surtout à ceux qui, selon l’expression consacrée, injustement dédaigneuse, sortent du rang, n’en est pas moins une pépinière d’officiers de valeur, dont quelques généraux illustres : Saint-Maixent.

Il n’avait pas voulu de l’épaulette en temps de guerre, voilà qu’il va la porter en temps de paix. Mais où ? L’occupation en Allemagne ne semble pas le tenter davantage qu’un séjour plus ou moins long dans une ville française de garnison. Il a grand besoin d’espace, d’aventure, et parmi toutes les possibilités qu’offre à cet égard ce qu’on appelle alors l’Empire, il choisit le Sahara.

Entre cet athlète blond, aux yeux noirs, épris d’exploits sportifs, de jeux, de bals, d’échanges avec ses amis, de sorties, bref, qui est tout le contraire d’un taciturne, et l’immensité silencieuse des territoires sahariens où ne comptent ni le temps ni les distances, se révélera un accord profond. La solitude rigoureuse, éprouvante que l’on peint comme étant le lot des officiers partis pour le désert, ne lui pèse pas. Elle l’exalte, le grandit. Il subit l’appel, la fascination des sables sans fin qu’ont subie Psi-chari, Charles de Foucauld, certains personnages de Saint-Exupéry, de Kessel, de Peyré, de Pierre Benoît et de Montherlant. Le Sahara est alors synonyme de pureté et de dépouillement. Les postes y sont peu nombreux. Les plus belles oasis ne sont pas encore ouvertes aux touristes. Ni les puits de pétrole, ni la cohue motorisée du Paris-Dakar ne font de taches dans un paysage aux limites de l’irréel.

Mais Brosset n’est pas de ces hommes qui vont au désert pour oublier leur passé, s’abîmer dans la contemplation ou rechercher des traces de l’Atlantide. Cet espace mystique abrite aussi des populations, si clairsemées soient-elles. Ce sont ces hommes et ces femmes mal connus, qui passent pour être d’un accès difficile, que le jeune officier veut rencontrer, comprendre, protéger. Dans les années 1920 et 1930, faire régner l’ordre et la paix dans ces régions est encore une tâche inachevée et dangereuse. Il y a des dissidents à réduire, et ce sont des combattants avec qui il faut compter, des tribus qu’il faut soutenir contre les rezzous de pillards, fort nombreux, des vendettas en chaîne auxquelles des militaires nécessairement doublés de diplomates doivent s’efforcer de mettre fin, cela sans préjudice du rôle d’administrateur qu’ils doivent également jouer. La multiplicité des aspects que comporte sa mission n’est pas pour altérer l’enthousiasme de Diego Brosset. Le précepte de Gide : Assumer le plus possible d’humanité , lui paraît convenir à ce qu’il ressent, à ce qu’il souhaite, à ce qu’il veut faire. L’observateur et le chercheur de vérités vont de concert en lui avec le pacificateur qui ne ménage pas sa peine pour apporter dans son secteur justice et sécurité. Ce qui le séduit chez les nomades qu’il protège ou qu’il poursuit, selon les circonstances, c’est qu’ils ne ressemblent en rien aux gens des villes, non seulement d’Europe mais d’Afrique, où certaines formes de civilisation occidentale ont pénétré. Ils ne constituent pas, non plus, une société primitive dont la pensée en serait à un stade prélogique, loin de là ; ils représentent, en quelque sorte, une humanité à l’état pur, qui a sécrété sa morale, son échelle de valeurs, sa civilisation en un mot, à partir de sa propre expérience très élémentaire, et sans apports extérieurs, l’Islam lui-même étant, au départ, une religion du désert.

Au cœur de ce Sahara si frugal, où chaque campement est à la merci du vent et des sables, il découvre un grand sens de l’honneur, une profonde sagesse. Il aime ces populations, étudie leurs dialectes, leurs mœurs, leurs coutumes, non en simple chercheur à vocation purement scientifique, soucieux de prendre du recul par rapport à l’objet de son étude, mais avec une curiosité toujours empreinte d’une sincère et vive sympathie, et parfois même d’admiration. Épris de beauté, recherchant dans toute réalité qu’il aborde son expression la plus haute (on dirait élitiste si le mot n’avait pas pris un sens restrictif), il découvre chez certains de ces nomades la valeur à son sens la plus esthétique et réconfortante : la noblesse. Du désert, il tire une grande leçon dont il restera marqué. D’un point de vue sentimental, d’abord, parce qu’il aime son spectacle grandiose, sa houle, son rythme, ses habitants. Pour ces derniers, il est le chef infidèle, bienveillant et compréhensif, dur quand la justice l’exige, à qui il ne faut pas mentir, mais qui de son côté ne ment jamais, et dont la vigueur et l’endurance tiennent du prodige, car aucun homme du pays ne peut le battre à la course à pied lorsqu’il lance un défi.

L’officier, comme il est d’usage, fera plusieurs séjours en France. Il entrera même à l’École de guerre, étudiera l’arabe à l’Institut des langues orientales ; il n’oubliera jamais le Sahara et choisira d’y retourner aussi souvent que possible, une fois par le Sud marocain, empruntant un parcours jamais utilisé auparavant.

Avec un esprit aussi ouvert et curieux, une sensibilité aussi prompte à vibrer, Brosset devait, tout naturellement être tenté par l’écriture.

Il ira jusqu’au bout d’un roman, en partie autobiographique comme la plupart des premiers romans, dans lequel il analyse les états d’âme d’un lieutenant qui a subi, lui aussi, la fascination du désert. Cet officier est attiré par l’Islam, car il croit que cette religion donne au croyant le moyen de faire le vide dans sa conscience et d’être tout entier dans la sensation du moment. Autour du héros, des personnages cultivés, élégants, courageux, portés à l’introspection, cherchent à travers des aventures dangereuses à donner un sens à leur vie.

L’auteur débutant communique son manuscrit à un ami, dont il apprécie la compétence littéraire et la grande sincérité, qu’il a connu au camp de Châlons-sur-Marne, en 1929, où ce dernier accomplissait, comme sous-lieutenant de zouaves, une période militaire. Cet amateur de littérature, alors inconnu, devait devenir célèbre à la Libération sous le nom de Vercors, grâce à une admirable fiction inspirée par l’occupation : Le Silence de la mer. Le futur Vercors apprécie l’atmosphère du roman de Brosset, la force de certains passages, mais conseille à l’écrivain débutant des modifications. Nullement contrarié, l’auteur reconnaît le bien-fondé des remarques de son ami mais renonce à écrire une seconde version. On ne peut que le regretter car les dons d’expression de Diego Brosset sont incontestables. Sans doute a-t-il manqué de confiance en son imagination. Il écrira encore mais ce sera à propos des coutumes des populations sahariennes. Il décrira aussi certains épisodes marquants de la vie des nomades dans de courts récits rassemblés sous le titre de Un homme sans l’Occident, et publiés en 1946, après sa mort. Mêlant l’observation la plus aiguë à la rêverie de l’homme des sables, il recrée des personnages dont on raconte encore les exploits, le soir, sous la tente, redonne vie à des contes, des légendes, des poésies qui ne sont plus exprimés que par la tradition orale. C’est un livre qui célèbre la noblesse des chasseurs et des guerriers qu’il a approchés et que le monde moderne n’a pas encore corrompus. Sa sympathie profonde pour les héros de ses aventures transparaît dans son portrait du guide Sid Ahmed : J’ai rencontré Sid Ahmed, c’est un vieux Nemeday courbé sur de serviles tâches ; elles l’empêchent de se souvenir. Il conduit dans l’Ouarane les chevaux galeux d’un chasseur, ou fatigue des peaux vertes dont il fait d’assez bonnes entraves ; on l’estime sans le lui dire et on l’utilise avec excès. Il m’a parfois servi de guide et nous avons causé auprès du feu ; il retrouve une confuse splendeur en parlant du passé ; à l’étape il récite d’une voix cassée les poésies d’un temps légendaire. Il a dû oublier les siennes.

Si vous désirez le voir et que vous soyez personne de qualité, on vous le convoquera en Adrar.

Un homme sans l’Occident, qui surprit bien des spécialistes du Sahara par la connaissance profonde qu’il illustre de tribus peu étudiées par les chercheurs, est précédé par un texte de Vercors consacré à ses rencontres et à son échange de correspondance avec l’auteur, Portrait d’une amitié. Indispensables pour comprendre la personnalité originale de Brosset, amateur de paradoxes, ces pages évoquent avec une force émouvante les liens d’authentique fraternité qui peuvent s’établir entre deux adultes séparés sur beaucoup de points mais qu’animé un même goût pour la qualité humaine.

Bien que marié et père de famille (il a épousé une fille du général Mangin qui lui a donné quatre enfants dont la vigueur est pour lui une source supplémentaire de joie), Diego Brosset restera pour ceux qui l’approchent, un seigneur du désert. En Europe, sa légende le précède et le suit. Il n’a pas besoin de tenir des discours ou de rédiger des notes pour être écouté et suivi. Il lui suffit d’un geste, d’un regard, comme les chefs des guerriers des sables, ses compagnons d’élection.

La situation internationale après l’arrivée de Hitler au pouvoir le préoccupe, ainsi que l’état dans lequel se trouve l’armée française. A l’École de guerre, son indépendance d’esprit se donne libre cours. Ce n’est pourtant pas l’endroit. L’obstination de la majorité des responsables militaires à tout miser sur la défensive alors que l’armée allemande se procure les moyens d’une liberté de mouvement sans limites, lui inspire à l’égard de certains chefs des mots très durs. Un polémiste professionnel ne refuserait pas de prendre à son compte les formules cinglantes de l’officier saharien. Il ne fustige pas simplement l’immobilisme, le manque d’audace ou d’imagination, il met en doute la foi en la victoire de ces chefs. Troupeau de mollusques sclérosés et défaitistes, écrit-il... Défaitistes ! L’adjectif est lâché. L’ancien volontaire de 1915 pressent-il, comme quelques autres esprits lucides, le désastre de juin 1940 ? Mais il ne veut pas s’abandonner au pessimisme et récuse dans un jugement sévère la fatalité d’un nouveau conflit : La guerre, nous ne l’aurons pas, écrit-il en 1938. Les militaires ne veulent pas la guerre. On préfère aujourd’hui cent mille injustices à une seule mort.

A l’École de guerre, malgré ses qualités évidentes, son franc-parler (c’est un euphémisme) ne contribue pas à l’orienter vers les affectations les plus recherchées.

En septembre 1939, il est en Lorraine où il dirige le Deuxième Bureau du corps d’armée colonial. Ce poste d’observation n’est pas fait pour le rendre enfin optimiste sur l’issue d’un grand affrontement, s’il s’en produit un.

Le destin ne veut pas cependant qu’il soit mêlé, même honorablement, aux combats qui aboutiront à l’armistice. On pense à lui en haut lieu pour un autre type d’activité. La France doit fournir à la Colombie des instructeurs militaires. Il convient donc, compte tenu des circonstances, que l’état-major détache dans ce pays où la propagande ennemie pousse ses pions, quelques officiers particulièrement compétents et brillants. Il y va du prestige de l’armée française en Amérique latine. L’enjeu est d’importance. Il semble que Brosset, homme de contacts, qui parle couramment l’espagnol — il a, de plus, perfectionné son anglais au cours des dernières années —, ait le profil requis. L’affecter à cette mission, c’est aussi une façon élégante d’éloigner d’une zone très sensible un homme dont l’esprit critique n’est pas apprécié par tous. Il comprend d’ailleurs très vite qu’il n’est pas question qu’il fasse la fine bouche.

Le voilà donc parti pour Bogota, en avril 1940, avec sa famille. Il aura à peine le temps de s’installer et de prendre en main ses élèves colombiens qu’éclaté la nouvelle de l’avance ennemie. Il assiste de loin, dans l’angoisse, à la campagne de France. L’annonce de l’armistice, si elle ne constitue pas pour cet esprit clairvoyant, sans illusion, une surprise totale, n’en inflige pas moins au patriote, au vainqueur de 1918, une cruelle blessure, en même temps qu’elle est pour l’officier chargé dans un pays neutre d’une mission de prestige, une très rude épreuve.

Mais, venant en contrepoint de l’armistice, il entend l’appel du 18 juin. C’est un message qu’il est préparé à recevoir. Il y répond, de Bogota même, immédiatement. Et il le fait savoir autour de lui. Son chef de mission le remet à la disposition du gouvernement, c’est-à-dire de l’autorité de Vichy. Au lieu de rejoindre la capitale du nouveau régime, Brosset prend le chemin de l’Angleterre, non sans avoir adressé à l’ex-généralissime Weygand une lettre rédigée en termes fort sévères qui sera retenue contre lui, lorsque viendra l’heure de son procès. Comme d’autres militaires et hauts fonctionnaires ayant choisi la dissidence, il sera condamné à mort et à la confiscation de ses biens. Pour que tout soit bien clair, il adresse également une lettre circulaire expliquant ses raisons, aux membres de sa famille, en France, et à tous ses amis.

En décembre 1940, Brosset est à Londres. Le général de Gaulle n’a aucune peine à le reconnaître pour un des siens. En janvier 1941, il en fait son chef d’état-major. C’est une grande marque de confiance et un hommage à ses capacités. Pour un esprit aussi curieux que le sien, c’est un poste idéal pour voir, du sommet, l’action militaire de la France libre. Il n’empêche que, malgré ces raisons d’être satisfait, Brosset souhaiterait se trouver ailleurs. Plus près de ceux qui se battent. Comme en 1914-1918, ou comme dans les combats contre les dissidents des territoires sahariens. Ce penseur casqué a besoin du bruit des balles. Il accompagne le général de Gaulle en Erythrée où des unités françaises (dont certaines feront un jour partie de sa propre division), malgré la faiblesse de leurs effectifs, ont remporté à Keren et à Massaoua en particulier, des victoires décisives, prélude à la libération totale de l’Ethiopie marquée par le retour, le 5 mai 1941, de l’empereur Hailé Sélassié, après la foudroyante offensive britannique appuyée par les maquisards éthiopiens. Il suit, peu de temps après, le chef de la France libre au Levant où de fâcheux événements se préparent. Il participera d’ailleurs à la campagne de Syrie, sous les ordres du général Catroux, et à la négociation des accords d’armistice de Saint-Jean-d’Acre. Après les hostilités, il sera affecté au commandement de l’Est syrien, zone dominée par le désert. Il redécouvre les vastes étendues de sable qui lui sont familières, et en saharien rompu aux négociations subtiles avec les nomades, il réussit, en un minimum de temps, à ramener le calme dans une zone où des signes sérieux d’agitation se manifestaient.

Si positif que soit le rôle qu’il joue sur l’Euphrate, on a déjà besoin de lui pour des entreprises plus vastes, plus urgentes. Promu général, le colonel Brosset reçoit du général de Larminat la 2e brigade coloniale. C’est une unité que l’on peut dire à sa mesure. Elle comprend des éléments qui se sont distingués dans les combats menés par la France libre, notamment au Fezzan en Tripolitaine, et elle est sur le point d’être engagée en Tunisie. A sa tête, Brosset remportera pour ses débuts comme officier général une des plus dures victoires qui vont jalonner sa route : la prise des hauteurs de Takrouna (11 mai 1943) qui passaient jusqu’à ce jour pour une position intouchable. La lutte sera particulièrement acharnée, certains épisodes se déroulant au corps à corps.

Il n’est donc pas du tout surprenant que trois mois après cette victoire, le jeune général de brigade reçoive le commandement d’une division. Ce ne sera pas n’importe laquelle, mais la lre division française libre, que lui transmet son chef, le général Kcenig, le vainqueur de Bir Hakeim.

Avec la 2e division blindée du général Leclerc, la 1e D.F.L. constituera un des joyaux de la nouvelle armée française. La division Leclerc sera dotée de son côté d’une grande quantité de chars et d’engins mécaniques, tandis que la 1e D.F.L. restera une division d’infanterie ordinaire, mais cette différence de traitement engendrera entre ces deux unités d’élite une fraternelle émulation.

En Afrique du Nord, plate-forme pour la libération de la France et de l’Europe, Brosset réorganise les régiments placés sous ses ordres. L’époque est marquée par la fusion, au début peu facile, entre les éléments de la France libre et ceux issus de l’armée, dite giraudiste .

Le chef de la 1e D.F.L. domine de haut ces querelles que personne n’a intérêt à prolonger. Mais sa division est composée exclusivement de Free French. Il réarme ses hommes, les soumet à un entraînement des plus sportifs, fait de son unité un bloc homogène. En lui, ses subordonnés, d’où qu’ils viennent, reconnaissent un chef authentique qu’on est prêt à suivre où il voudra, si épuisant que cela soit, parfois, d’ajuster sa vitesse sur la sienne, car c’est un chef toujours pressé, qui court sur les champs de manœuvres ou de batailles comme il court sur tous les terrains où il a l’occasion de faire un sprint.

Il va témoigner de son dynamisme, pour ne pas dire de sa passion de la vitesse, pendant la campagne d’Italie où les Alliés n’avancent pourtant, selon la propagande ennemie, qu’avec la lenteur d’un escargot — ironie paradoxale puisqu’elle prouve surtout que les Allemands n’ont cessé de reculer depuis la Sicile.

Partout où une brèche peut être créée, la division Brosset est là. Elle participe aux combats qui aboutissent à la rupture de la boucle du Liri, enlève San Andréa, San Ambrogio, San Appolinare. San Giorgio, en mai 1944. Elle est à Chiala, à Pontecorvo, à Monte Lencio, harcelant l’ennemi jusqu’à l’empêcher de s’installer sur la ligne Hitler.

En juin, les lignes qui défendent la Toscane sont enfoncées. La 1e D.F.L. pénètre dans la Ville éternelle, enlevant dans la région romaine des centres aussi symboliques que Tivoli et la Villa Adriana, avant de s’engouffrer dans la plaine toscane. Elle dépassera Casciano et Radicofani. Mais le corps expéditionnaire français en Italie, dont le rôle a été si important dans la campagne, doit se retirer de la péninsule. Ainsi en a décidé le haut commandement interallié, en accord avec le gouvernement provisoire d’Alger. Les divisions qui se sont illustrées sur le Garigliano, au Monte Cassino, sur les lignes Gustav et Hitler, entrant les premières dans Rome, sont réorganisées en vue du combat qui est pour elles essentiel : la libération du territoire métropolitain et, au-delà, la participation à la liquidation de l’armée ennemie.

Tandis que la 2e D.B., reformée en Angleterre, débarquera en Normandie, la 1e D.F.L. sera intégrée dans la 1e armée française du général de Lattre de Tassigny. Elle prendra pied sur le sol de Provence le 16 août 1944.

Le 19 août, trois jours après avoir débarqué, la 1e D.F.L. s’est déjà emparée des hauteurs du mont Redon, position stratégique importante. Le 21, c’est la ville d’Hyères qui est prise d’assaut par les troupes de Diego Brosset. A Toulon, alors que les blindés ne sont pas encore prêts à pénétrer dans la ville, il fonce au volant de sa Jeep — cette Jeep qui lui est devenue aussi indispensable que l’était un coursier à un général de Napoléon — entraînant à sa suite des centaines de combattants. Les Allemands qui se sentaient encore en sécurité dans la ville, et qui sont stupéfaits de cette irruption, se laissent faire prisonniers. Ils sont des milliers.

Si réconfortante que soit la libération en trombe du plus grand port militaire français de Méditerranée, Brosset ne s’attarde pas dans la région. Son objectif sentimental — approuvé par son chef — est situé beaucoup plus au nord : c’est Lyon et ses environs, où vivent ses parents. Il remonte donc le long du Rhône comme s’il s’agissait d’une épreuve de vitesse. Cette méthode — qui diminue d’ailleurs les pertes en hommes — lui réussit. Le 3 septembre, sans avoir rencontré d’obstacles majeurs, il est au centre même de la France (à près de cinq cents kilomètres de la côte où il a débarqué, deux semaines plus tôt), et entre dans Lyon en libérateur. L’enthousiasme qui s’empare des habitants de la ville, baptisée la capitale de la Résistance , comme des troupes, est extrême. Le vainqueur se paye le luxe un peu fou de descendre en Jeep de Notre-Dame-de-Fourvière, et par... les escaliers, à la manière d’un cascadeur de métier. Mais que ne lui pardonnerait-on un jour comme celui-là ?

Ce triomphe spectaculaire sera bref, cependant. Le soir même, le général ajoutera à son palmarès la libération du village de Rilleux, dans l’Ain, où vivent les siens, fait d’armes, si l’on peut dire, cueilli au passage. Foncer, foncer toujours ; ce pourrait être la devise de la 1e D.F.L. et de son chef qui tient à être parmi les premiers à pénétrer dans les provinces de Lorraine et d’Alsace doublement meurtries. Il fonce donc, passe le Jura, grimpe dans, les Vosges pour déboucher sur l’immense plaine d’Alsace. Mais le temps a changé. L’automne dans les forêts vosgiennes n’a plus les charmes de l’arrière-saison et annonce déjà un hiver rigoureux. Les intempéries ralentissent le rythme des opérations, rythme vraiment endiablé qui avait atteint son point culminant dans la région lyonnaise. Les combats sont de plus en plus âpres. On avance pas à pas, ce qui n’empêche pas le général de filer dans sa Jeep, à la tête de ses éléments avancés. Quand il ne peut pas foncer droit devant lui, il fait des boucles ; au pire, il caracole, cherchant une faille pour s’y glisser. Le 14 novembre, il est blessé à l’épaule par un éclat d’obus. Le lendemain, à peine pansé, il remonte en ligne.

Le 20 novembre, il part pour inspecter le bataillon de liaison — bataillon qui lui est particulièrement cher —, lequel a progressé jusqu’à un lieudit Plancher-Bas. Il pleut très fort. Le général aurait bien des raisons de rouler moins vite que d’ordinaire. Le brouillard est dangereux. Les occasions de donner des coups de freins brusques sont fréquentes, et sur ce col, à la fois crevassé et mouille... A l’entrée d’un pont qui franchit le Rahin, un torrent, en cette période assez agité, sa Jeep a dû se déporter pour éviter un fourneau de mine. Quand elle s’engage sur le pont, un camion surgit de la brume, fonçant droit sur elle. Nouveau coup de volant. Plus fort, cette fois. Si fort que le parapet est enfoncé. La Jeep bascule dans les eaux bruyantes du torrent en crue. Les occupants se dégagent et, nageant de toute leur énergie, réussissent à gagner la rive. Le général, dont la tête a violemment heurté le pare-brise, n’a pas cette possibilité. Il est évanoui. Des secours d’urgence permettent de remonter la Jeep. Existe-t-il, en cet instant, une seule chance contre une infinité de chances contraires de pouvoir réanimer Brosset ? Les chaînes cassent. La Jeep plonge de nouveau dans le Rahin. Mektoub ! (c’était écrit) dirait, des larmes dans les yeux, s’il était là, le fidèle musulman qui a servi longtemps d’ordonnance au général. Emporté par le courant, le corps ne sera retrouvé que trois jours plus tard. Pour un de ses proches, il est entré en trombe dans la mort.

Cette image peut sembler trop sportive à certains. Elle caractérise bien pourtant la personnalité du chef de la 1e D.F.L., libérateur et conquérant, à la vitalité exceptionnelle, presque excessive, qui assimilait les idées comme il absorbait les kilomètres, fou de sprint, de crawl, de polo, menant sa Jeep comme une jument folle, goûtant comme peu d’autres chefs les plaisirs de l’amitié et la musique des mots, capable de mettre de la poésie dans la vie de chaque jour au point d’exiger que sa roulotte de commandement soit ornée en tout temps de fleurs fraîches. Militaire, il a défini et illustré un style de vie marqué par l’exigence morale, l’amour de la noblesse et de la grandeur, partout où ils se manifestent. Que des jeunes d’aujourd’hui et de demain, même sans songer à porter l’uniforme, le prennent pour modèle !

Diego Brosset était vraiment ce superbe parmi les superbes, dont Vercors dit qu’il se sentait épuisé, rien qu’à le contempler. On l’imagine mal, en sage retraité, la canne à la main, allant acheter son journal chez le marchand du coin, dans un village ensoleillé ou une ville d’eau.

Qui sait si ce n’était pas dans la logique de son tempérament et de sa légende qu’il quitte ce monde, en pleine force, en pleine gloire, se sachant vainqueur mais pressentant qu’il ne participerait pas au défilé sous l’Arc de Triomphe et qu’il ne connaîtrait pas non plus les lendemains ambigus de la victoire.

Ce portrait figure dans l’ouvrage les Compagnons de Jacques Chaban Delmas, paru aux éditions Albin Michel en mars 1986

Le général Diégo BROSSET, le devoir de mémoire d’Alain Jacquot-Boileau

Monsieur Alain Jacquot-Boileau est directeur de l’école élémentaire de Champagney : une école de 7 classes avec 170 élèves vont il a en charge les CM2.

Une année sur deux ( l’autre année, les élèves sont conduits en Alsace au Hartmannwillerkopft - le Vieil Armand- pour évoquer la guerre de 14-18 ), Alain Jacquot-Boileau conduit l’ensemble des CM à Rougemont (25) pour un hommage à Diego Brosset et aux soldats de la 1ère DFL. Le 5 octobre 2012 cela concernait 62 élèves. Le Directeur de l’Ecole est aidé par le Souvenir Français et le Ministère de la Défense.Par ailleurs, Alain Jacquot Boileau anime un blog sur le patrimoine naturel historique et culturel de sa région dans lequel il a publié une douzaine d’articles relatifs au général Diego Brosset dont il est un fervent admirateur.

Toutes les photos de cette page aimablement communiquées à l’A.D.F.L par Alain Jacquot Boileau sont issues de son blog.

GÉNÉRAL DIEGO BROSSET - LA DERNIÈRE IMAGE

Né à Buenos Aires en 1898 - mort à Champagney en 1944

Sur cette photo prise par un Champagnerot alors adolescent – Georges Péroz – le Général Brosset est pour une fois à l’arrêt et, étrangement, songeur. Il se trouve à l’entrée de Champagney dans le virage avant le pont sur le Rahin.

Nous sommes le 19 novembre 1944, Champagney vient d’être libéré. Le Général trouvera la mort le lendemain, dans le tournant de Passavant, au volant de sa jeep basculant dans le Rahin en crue.

LE GÉNÉRAL DIEGO BROSSET

Diego Brosset est né le 3 octobre 1898 à Buenos Aires dans une famille de magistrats lyonnais. Il rentre en France à l’âge de deux ans.

Engagé volontaire le 7 septembre 1916 dans les Chasseurs à pieds, il termine la guerre comme sergent, titulaire de quatre citations. En octobre 1921, il sort de Saint Maixent avec le grade de sous-lieutenant.

En 1922, Diego Brosset part comme officier colonial, méhariste en Afrique où il sert pendant 15 ans. Il sillonne le Soudan, la Mauritanie, le Sud algérien et le Sud marocain. Promu capitaine en 1930, cinq citations lui sont à nouveau décernées.

En avril 1940, son anticonformisme le fait envoyer comme professeur de stratégie et tactique à l’Ecole Supérieure de guerre de Bogota en Colombie.

Ralliant le général de Gaulle dès le 27 juin 1940, il quitte la Colombie pour l’Angleterre en octobre et se voit condamné à mort par contumace par un tribunal militaire du gouvernement de Vichy.

A Londres, il sert d’abord à l’Etat-major du général de Gaulle. Il est promu lieutenant-colonel en décembre 1940. En mission en Ethiopie en juillet 1941, il devient chef d’Etat- major du général Catroux.

Promu colonel en octobre, il reçoit le commandement de l’Est syrien, puis, en janvier 1943, celui de la 2e Brigade Coloniale.

Il se bat en Libye, traverse la Cyrénaïque, la Tripolitaine, prend part aux combats de Tunisie.

Nommé général de brigade le 1e juin 1943, le 1er août il prend le commandement de la 1e Division Française Libre.

En avril 1944, la 1ère DFL débarque en Italie et participe aux combats de rupture de la boucle du Liri, à la bataille du Garigliano et perce le 18 mai la ligne "Gustav". En juin, elle prend part à la prise de Rome et aux combats de Toscane.

La 1e DFL débarque en Provence le 16 août 1944, participe à la prise de Toulon et d’Hyères, à la poursuite dans la vallée du Rhône, et enfin le 3 septembre à la prise de Lyon, Autun, et Dijon. Brosset est alors promu général de division. Il commande ensuite la DFL lors de la Bataille des Vosges du 20 septembre au 20 novembre 1944.

Le 20 novembre au matin, il adresse un message à ses soldats :  Dans les jours qui suivent, je compte sur vous, les plus vieilles et les plus jeunes troupes de la nouvelle armée française, pour atteindre Giromagny et le Rhin au nord de Mulhouse.

Ce même jour, dans l’après-midi le Général trouvera la mort à Champagney ici-même dans le tournant de Passavant, au volant de sa jeep basculant dans le Rahin en crue.

Il n’avait que 46 ans. Cette mort stupide plongera la Division dans la douleur.

Le Général de Gaulle déclarera : Le Général Brosset était mon bon compagnon, mon ami… Il était de la noble et chère phalange qui s’était dans les premiers jours groupée autour de moi pour accomplir notre mission au service de la France…

Diego Brosset repose dans la Nécropole nationale de Rougemont dans le Doubs parmi ses soldats.

Fin lettré, curieux des civilisations qu’il côtoie, il écrira un roman sur ce monde : Sahara (En 2003, le cinéaste Raymond Depardon s’inspirera de ce roman pour son film Un homme sans l’Occident). Là-bas, il sera géographe et ethnologue (Théodore Monod rendra hommage à ses travaux sur le désert), apprendra l’arabe et d’autres langues africaines. En outre, il parlait l’espagnol et l’anglais.

Le Général Brosset a beaucoup écrit, c’était un homme de tolérance et de grande culture. C’était aussi un athlète, un sportif à l’endurance impressionnante et un excellent nageur.

Il était partout, toujours en mouvement, toujours en première ligne à la joie de ses hommes et au grand étonnement des populations libérées.

En octobre 2008 je rencontrais à l’université ouverte de Lure, André Nouschi, professeur émérite à l’Université de Nice et Ancien de la 1e DFL . Je lui demande alors d’évoquer la figure de son chef. Brosset était un type épatant, raconte-t-il. Quand nous sommes arrivés à Lyon avec un bon mois d’avance sur le programme, il a fait monter sa jeep sur les escaliers de l’hôtel de ville à la stupéfaction des Lyonnais et aussi à la nôtre.

Il avait conduit notre division en Italie jusqu’aux portes de Sienne, et nous avions une confiance incroyable en lui. Nous savions qu’il était casse cou, d’un courage fou et d’une témérité totale. Garbay son successeur n’avait pas son allant et son panache. Il me rappelait les généraux de la Révolution ; ce n’est pas peu dire.

Son nom est à peine mentionné dans les manuels et dans l’histoire de la France Libre.

Il a été un grand soldat, certes, mais aussi un très grand Français. Je me suis toujours étonné qu’à titre posthume de Gaulle n’en ait pas fait un maréchal de France. Il le méritait bien. Car sans son audace, la chute de Belfort aurait été retardé .

Ce témoignage est très touchant et c’est toujours ainsi que parlent ceux qui ont approché le général Brosset.

Conserver intacte sa mémoire, c’est aussi garder la trace de notre histoire. Il faut le faire avec obstination car les générations passent, c’est la raison pour laquelle tous les deux ans une soixantaine d’écoliers de Champagney se rend à Rougemont pour rendre hommage à Diego Brosset et à ses hommes. L’oubli serait une seconde mort.

A. Jacquot-Boileau

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Sur notre site

Rendez-vous dans notre Espace pédagogique pour prendre connaissance des éléments afférents à la dernière sortie mémoire d’Alain Jacquot Boileau en octobre 2012

Autres sources
  • Biographie sur le site de l’Ordre de la Libération
  • Biographie sur le site Chemins de mémoire
  • Biographie synthétique du Général Diego Brosset , abondamment illustrée sur le site de la Promotion Brosset de l’Ecole militaire de Strasbourg
  • Pages consacrées à la vie de Diego Brosset​
  • Note de lecture sur les  carnets du GénéralBrosset  in : Français en Résistance. Carnets de Guerre, correspondances, journaux personnels. Edition établie et présentée par Guillaume Piketty (collectif) Paris, Edition Robert Laffont, collection, 2009, 1 169 pages
  • Portrait d’une amitié : Vercors écrivit en 1945 ce qui servit de préface au roman du général Diego Brosset, Sahara, un homme sans Occident . Leur amitié, née en 1928 au camp de Chalons, et leur confiance réciproque incitèrent Diego à faire lire à Jean Bruller, encore dessinateur, les récits qu’il rédigeait. Une préface de Vercors à un ouvrage publié de Diego pourrait donc aller de soi. Mais les circonstances sont bien plus tragiques, puisque Vercorscomposa cette préface en hommage à son ami défunt. Ce dernier, en effet, mourut dans un dramatique accident de voiture en 1944. Cette préface est donc une sorte de collaboration littéraire posthume, qui s’attache davantage - et, pourrait-on dire, exclusivement-, à l’homme qu’était Diego qu’à l’écrivain et au récit édité.