CALMELS Norbert (Nonce)

26/12/1908 - 23/03/1985

Grade : Aumônier

Unité : BM 5

 

Français Libre

 

À propos

Lieu de naissance : Vezins

Date de décès : 23/03/1985

 

Écrits

Le Capitaine Aumônier Norbert Calmels (BM 5), par Jean Brot

Première Division Française Libre 2e brigade. Bataillon de marche N°5 Cameroun

(août 1944-avril 1946)

Le 6 mai 1946 le R.P. Norbert CALMELS était élu septième Abbé de Saint-Michel de Frigokt. Cette élection survenue seulement quelques semaines après sa démobilisation, manifestait toute la confiance que ses frères mettaient en lui pour assurer la pérennité de la Communauté prémontrée. Car outre son indubitable vaillance, il venait d’attester par son engagement militaire, de son abnégation, de sa détermination, de son autorité, et tout autant d’une conscience irréprochable de ses responsabilités.

Cet article a pour intention d’éclairer le parcours de l’officier aumônier en guerre, mais également, en ce 61e anniversaire de son élection abbatiale lui rendre l’hommage très déférent qui lui est du. Pour cela, j’en appelle parfois à l’allocution que prononça en juillet 1946 le Général GARDET, commandant à l’époque le bataillon N°5, et j’en profite surtout pour divulguer quelques souvenirs inédits de son merveilleux ami

le Docteur Claude DURIX qui, en gage de leur amitié indéfectible m’a fait l’honneur de me confier son manuscrit bien avant d’envisager sa publication : Sur les chemins de l’espérance. Souvenirs d’un ancien de la France Libre 1940-1945, Libye — Tunisie — Italie - France, chères épopées de nos jeunesses (2) . Qu’il en soit vivement remercié.

Le 16 Août 1944 en fin d’après-midi, la 1e D.F.L. première grande unité française engagée en totalité, débarque en Provence sur les plages de Cavalaire. Le 23, la ville de Toulon est atteinte et sa dernière ligne de défense enfoncée. Le 24 au soir, en avance de plusieurs jours sur les prévisions les plus sévères, la 1e D.F.L. a accompli sa mission. L’ennemi en pleine retraite, a largement décroché et s’enfuit vers Lyon. La pénurie d’essence est grave, l’allure trop rapide a bouleversé tous les plans de ravitaillement. L’infanterie revenant à ses origines, doit parcourir plusieurs étapes à pied. Malgré tout la Division remonte peu à peu la vallée du Rhône qu’elle libère en même temps.

Du 27 au 29 août elle est regroupée par son charismatique chef le Général Diego BROSSET , dans le triangle Arles - Avignon - Cavaillon, où elle attend contrainte, que le 1e bataillon du Génie ait promptement construit un pont en Avignon pour franchir le Rhône (3) en crue privé de tous ses ponts détruits.

Au sein de cette considérable concentration de troupes l’état-major du bataillon de marche N°5 sous le commandement du Colonel GARDET stationne à Châteaurenard, au quartier du Champs de course (4) lorsque tout près de là, Norbert Calmels, un jeune homme de 35 ans, chanoine prémontré de Saint-Michel de Frigolet, prêtre, officier de réserve, résistant de l’ombre qui en son cœur n’a jamais admis l’armistice, s’organise pour rejoindre l’armée française régulière. Cette décision, dans le droit fil des dangereuses activités qu’il a assumées tout au long de l’occupation, se trouve favorisée par le passage à l’abbaye d’un détachement de blindés légers sous les ordres d’un ancien novice dominicain (5) . Le soir au bivouac, l’échange entre les deux jeunes officiers dût être clair, car il n’avait pour but que d’obtenir quelques renseignements pratiques sur le cantonnement des unités dans la région.

Il y a si longtemps qu’il espère cela. C’est en effet un homme de devoir, un patriote déterminé, un soldat généreux au service de l’Armée de son pays.

Il a fait en 1929/1930 son régiment à Grasse, 3e Compagnie du 18e Bataillon de la 2e Brigade de Chasseurs Alpins, où après les pelotons de volontaires il est nommé caporal puis sergent.

(1) Chef de Bataillon de réserve d’Infanterie de Marine. Décret du 19/01/60. J.O. du 24/01/60 p 782

(2) C. DURIX. Inédit.

(3) 1e D.F.L. 2e Brigade. B.M. 5. Extrait du journal de marche. Passage du Rhône le 29 août....

(4) MALDANT René. Témoignage oral reçu à Châteaurenard. Ancien du B.M. 4 de la 1e D.F.L. le 18 janvier 2007

(5) R.P. CAVIGLIOLI Raymond. Témoignage oral, fls distribuèrent également des vivres et du pain blanc à la Communauté privée de ses biens depuis longtemps. Le père Raymond, non mobilisable à cause de sa vue, avait 25 ans à cette époque.

De 1931 à 1933, il est toujours disponible pour de nombreuses périodes militaires, qu’il valorise de 1937 à 1939, en suivant l’enseignement des officiers de réserve. Mobilisé en septembre 1939 comme sergent au 53e Régiment Infanterie Coloniale Mixte Sénégalais cantonné au Maroc, il est aussitôt désigné pour suivre en métropole la formation du Centre d’Instruction des Aspirants d’Infanterie à Auvours dans la Sarthe. Versé à la 8e compagnie, 3e section, du Capitaine Vérel, il en sort officier avec le grade d’Aspirant en avril 1940, et est affecté après un cours transit au dépôt de guerre des isolés coloniaux du 13e R.T.S. à Alger, au 3e Régiment de Tirailleurs Sénégalais stationné à Arbaoua (Maroc).

Nommé Sous-lieutenant au 2e bataillon de ce régiment, il commande en France, de mai à juin 1940 une compagnie de tirailleurs et devient un des rares prêtres soldats à combattre vaillamment les armes à la main (6). Défait à Airaisnes sur la Somme après une belle résistance, son régiment est quasiment fait prisonnier dans son entier.

Le sous/lieutenant Calmels s’échappe, passe par l’Angleterre puis probablement par obéissance fait le choix de revenir au milieu de ses frères à Frigolet où, démobilisé depuis septembre 1940 commence sa double vie de combattant de l’ombre . Dès le tout début janvier 1942, il fait partie de l’Armée secrète (7) qui en dépit du danger permanent perturbe et hâte la désorganisation de l’occupant. Il sert dans le réseau Buckmaster. Section Lucien Mesnard (8) et hébergera au fil du temps une centaine de réfugiés traqués du S.T.O., ainsi que des juifs et des communistes poursuivis par la dangereuse gestapo. Tout en restant en liaison permanente avec les responsables du réseau qu’il alimente en informations sensibles diverses, il procure une soixantaine de fausses cartes d’identité, organise un dépôt de journaux clandestins comme Combat , Témoignage Chrétien , et participe à la surveillance du dépôt d’explosifs dissimulé au mas de la Dame proche de Frigolet.

A compter du 1e septembre 1943 et jusqu’à son engagement dans la 1e Division de la France Libre, il fait partie des Corps Francs de Libération du Maquis (9) de Noves (10) avec lesquels il travaille infatigablement à renseigner les Mouvements Unis de la Résistance (M.U.R.).

Dans ce cadre, il se déplace beaucoup, parfois à Vichy où il côtoie des hommes très proches du Gouvernement qui malgré l’armistice mettaient tout en œuvre pour anticiper la reprise des hostilités et la défaite de l’Allemagne nazie. En particulier son camarade Roger de Saivre qui était avec lui en avril 1940 dans la promotion des élèves officiers baptisée Aspirant Goyet, au Centre d’Instruction d’Auvours. D’abord sous-préfet au cabinet du Maréchal Pétain, puis chef de cabinet, il passait aux dires de Pierre Laval, pour l’oeil de Londres du cabinet (11) Résistant avéré, il fut incarcéré une première fois par les allemands, puis libéré à la demande du Gouvernement, alors qu’il passait clandestinement la frontière espagnole en compagnie du prince Napoléon (12) . Comme d’autres du proche entourage du Maréchal Pétain, il contribuait à prévenir les faiblesses de ce temps et à ce titre avait un rôle salutaire.

Ainsi, l’adversité stimulant son énergie patriotique et son besoin invincible d’action, le sous-lieutenant Calmels ne s’était jamais résigné à la perte de la souveraineté française et il était fermement décidé à poursuivre le combat au grand jour.

Il sollicite la bénédiction de son révérendissime Abbé (13) , puis certainement avec discrétion quitte l’abbaye pour se rendre à Châteaurenard. Il y rencontre les Calots Bleus à l’Ancre de Marine et à la croix de Lorraine et se retrouve en pays de connaissance puisque lui-même est un ancien Marsouin de l’Infanterie des troupes coloniales. L’esprit de corps facilite d’autant plus les choses que la guerre n’attend pas, aussi foin des formes : en un tour de main Calmels Jules - Norbert récupère son grade de Sous-lieutenant, et signe dans la soirée de ce 27 août 1944 (14) un engagement volontaire pour toute la durée de la guerre (15) .

(6) Le Bélut . N°154 Juillet 1985. Cette source sur un point aussi sérieux ne peut être considérée comme suffisante. Une recherche se poursuit auprès des archives officielles.

(7) Etat signalétique et des services 2e R.I.C. – 2 Bataillon. Cne HERROËT. Vïncennes le 5 avril 1945

(8) MOREL Robert (Docteur). Officier liquidateur du réseau. Attestation d’activité. ARLES le 21.10.1956

(9) Idem note N°6.

(10) Attestation F.F.I validée par AUGE Fernand, dit Roger . Arrondissement d’Arles-Noves. 01.12.1945

(11) CLERMONT J L’homme qu’il fallait tuer ?, LAVAL. Page 65. Les actes des Apôtres. Paris 1949.

(12) Idem note précédente.

(13) Rme PERRIER Léon. (1881-1948). 6e Abbé de Frigolet.

(14) 1e D.F.L. 2e Brigade. B.M. 5. Extrait du journal de marche. 27 août 1944. Départ de Maounes en camions à 12h30 pour Châteaurenard. Arrivée à 17h30 après avoir reçu une réception enthousiaste des populations le long du trajet

(15) Acte d’engagement N°7/97 homologué le 6 mars 1945.

Il est aussitôt affecté au Bataillon de Marche N°5. Ce bataillon d’élite, formé en avril 1941 au Cameroun, a pris part aux campagnes d’El Alamein et de Tunisie. Engagé sur le front d’Italie il a été cité, pour prendre part au débarquement en Provence.

Pour mémoire, seulement sept petits jours avant l’enrôlement du Père, ce bataillon avait enlevé d’assaut la position du Mont Redon, clef de voûte du système défensif allemand. Il avait subi de nombreuses contre-attaques pendant la journée, mais inébranlablement avait maintenu ses positions, malgré les pertes sévères, la fatigue intense des hommes et le manque total de ravitaillement. Au milieu de ces hommes remarquables de bravoure, Norbert Calmels sera tout de suite admis et deviendra même au cours des durs combats à venir un élément respecté.

Écoutons Claude DURIX médecin auxiliaire du bataillon, qui suit le B.M. 5 depuis la Tripolitaine :

Un jour, c’était le 27 août 1944, dans cet été provençal de splendeur et d’envoûtante beauté, j’étais allé à l’état-major de la brigade pour renouveler notre stock de médicaments et de pansements. On me présente au bord de la route une personne un peu irréelle, tout de blanc vêtue, et l’on me dit : c’est votre nouvel aumônier, voulez-vous l’emmener jusqu’au bataillon ? - Bien sûr, avec plaisir On aurait dit un pape d’Avignon tout proche, réincarné pour notre honneur et pour notre bonheur, présage de paix et de réconciliation. Le soleil du soir en cet été de libération lui fait une auréole. Il est souriant, robuste, tranquille dans la lumière. Ainsi fis-je la connaissance de celui qui allait devenir mon ami de toute une vie, bien plus encore, un frère aîné plein de sagesse, d’indulgence, de bonté, Norbert Calmels, alors chanoine prémontré engagé volontaire. Plus tard, après la guerre, il devait, sans l’avoir voulu, cumuler les honneurs : Abbé général de son Ordre et Nonce Apostolique au Maroc. Il monta à côté de moi dans Ia jeep, je l’emmenai au bataillon (16) où il troqua son habit blanc pour une tenue de combat américaine, et c’est ainsi que nous partîmes pour une amitié qui se poursuit encore au-delà de la vie et de la mort, au-delà du temps et de l’espace et pour l’éternité (17) .

Son chef de bataillon, à l’époque le colonel GARDET dressera plus tard ce portrait :

Le s/lieutenant Calmels a depuis longtemps, je pense, la paix de l’âme, mais il ne tient pas à celle du corps, et je suis certain que la prière qu’il a alors adressé au Seigneur, ressemblait beaucoup à celle d’un de nos vaillants compagnon, l’Aspirant André ZIRNHELD , tué en Libye ,

Je veux la tourmente et la bagarre,
Car je n’aurai pas toujours le courage
De vous les demander
Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste ;

Donnez-moi ce dont les autres ne veulent pas,
Mais donnez-moi aussi le courage,
Et la force et la foi.

Car vous êtes seul à donner
Ce qu’on ne peut obtenir que de soi.

Le B.M. 5 est un beau bataillon : avec lui, la bagarre il l’aura. Il réalise en ce jour son plus profond désir après le service de Dieu, servir son pays, pleinement, dangereusement, en combattant. Cet enfant de l’Aveyron, aîné de dix frères et sœurs, élevé à la dure, portant sur son physique solide la force et la volonté des paysans de ses montagnes natales, ne pouvait dissocier la Foi et le patriotisme (18) .

Cette succincte analyse qui porte sur un homme encore jeune, mais qui vient de passer sous l’étrille de la guerre est superbe de sensibilité et va à l’essentiel en ce qui concerne la force qui l’anima. Plus tard, revenu à la vie religieuse, il ne sera pas toujours bien compris, mais dit-on, conduira fermement sa tâche avec en prime un sourire lumineux et bienveillant.

Ainsi, dès septembre le Sous-lieutenant Calmels a conquis tout le monde au bataillon.

Les combats commencent aussitôt, en même temps que s’éloigne le beau temps. On se bat dans la boue, dans le froid et sous la pluie ; ce qui accélère la relève des tirailleurs sénégalais enfants du soleil... Le Sous-lieutenant Calmels n’est pas de trop pour courir de trou en trou sur la ligne de feu, encourager les jeunes recrues inadaptées à la guerre en rase campagne, plaisanter avec les sénégalais que la glaciale humidité et leur relève proche mais nécessaire attristent, et montrer aux vétérans des combats qu’il n’est pas manchot . Il est de tous les engagements, car le petit padré est aussi très courageux.

(16) Claude DURIX précise qu’il l’emmena aux alentours de Maillane, où effectivement on a encore mémoire d’un cantonnement de l’Armée de libération.

(17) Idem note N°1

(18) Général Gardet. Commandant la 2e Brigade de la 1e DFL. Allocution prononcée le 11 juillet 1946 à L’occasion des cérémonies de l’élévation du Père CALMELS à L’Abbatial de St Michel de Frigolet. Orignal archives de Frigolet

Le 24 septembre il participe au sauvetage du lieutenant LE PORS, grièvement blessé lors de l’attaque du bois de St Georges sur la lisière de la forêt des Granges. Le Pors est tombé à quelques mètres des blockhaus ennemis et se trouve sous le feu des armes automatiques ; une seconde attaque est montée pour ramener le corps de ce jeune camarade, vétéran de toutes les campagnes. Un héroïque tirailleur réussit en rampant sous le feu à tirer son officier de la zone dangereuse. Le Père Calmels est là, et comme à bien d’autres apporte dans les moments douloureux qui suivent la blessure, le réconfort de sa présence, de son optimisme et le plus souvent de ses bras robustes. Les préliminaires de l’attaque confiée au bataillon mettent celui-ci à rude épreuve... On se bat tous les jours, et tous les jours il pleut, puis la neige succède à la pluie glacée. Le padré est partout accompagnant le commandant du bataillon ou visitant seul les unités engagées au combat. Toujours souriant, jamais fatigué, couchant là où il peut, apportant des nouvelles des camarades engagés dans les combats voisins...

Admirable agent de liaison, secondant les commandants d’unités dans l’entretien du moral des combattants, qui faiblit parfois sous l’extrême fatigue, le froid atroce, la tension nerveuse incessante jour et nuit en raison de la proximité immédiate de l’ennemi et l’angoisse produite par la mort d’un camarade, comme ce 17 novembre où un obus éclatant à proximité de l’abri duquel se tenait le très jeune sous-lieutenant François SEITE qui avait déjà échappé à la mort en Italie, le blessait mortellement (19) .

Un officier souligne sa présence active et sa compassion à l’écoute murmurée de ses dernières paroles au moment de nous quitter, la Communion donnée par le père Calmels dans un trou, au milieu de la neige et des arbres déchiquetés (20) .

Sa jeune camarade de la Brigade, vingt ans, valeureuse maquisarde du Chambaran , chevalier de la Légion d’honneur et Croix de guerre avec palmes pour faits d’armes, puis chef de groupe de combat au B.M. 4, mais aussi poétesse du Devoir accompli sans faiblesse témoignera :

Vous l’aviez désigné entre tous vos pêcheurs,
Pour faire parmi nous cet écrasant labeur.

Pour qu’on Vous ait, par lui, sous notre croix humaine ;

Qu’on sente votre main lorsqu’on est trop las
Se poser doucement sur la nôtre qui tremble
Et que l’on sache ainsi que nous allons ensemble
​Vous et nous, Mon Seigneur, sur le sanglant chemin
Qu’il y ait votre paix, votre éternel matin
Au bout de tout ce noir.

Pour que dans l’agonie
On sache que tout près vous attend une hostie (21)

(19) Général GARDET. Allocution citée, note 15

(20) Souvenirs du Capitaine THIRIOT pour la promotion du Lieutenant SEÏTE des E.O.R- de l’Ecole de Saint-Cyr

(21) (SEGURET JACQUIER) Paulette. Sous le nom au combat de Marie-Jeanne. Parmi eux 1940-1945 Ed Subervie Rodez 1957

Car il y en a des moments violents où le réconfort est vital, ainsi vers le Roc du Planet où sous les tirs effroyablement meurtriers de l’artillerie ennemie et par une nuit si noire que les hommes se tiennent par le pan de la capote pour ne pas s’égarer dans les positions ennemies,

... en face de nous, toute la nuit s’emplit de bruits légers, de mouvements clandestins, de déplacements discrets que l’on devine, on entend des cris légers de reconnaissance, comme des oiseaux de nuit, des chats-huants qui se répondent, dans les bois en face de nous. Ce sont dans la vallée, des patrouilles ennemies qui s’activent, se rapprochent de plus en plus, elles sont repérées, nos mortiers, nos armes automatiques tirent, nous recevons des tirs de 88 allemands qui protègent le repli des leurs, notre artillerie riposte, puis tout se calme, seuls nos canons continuent à tirer leurs salves jusqu’au petit jour.... Mais tout à coup, reviennent le commandant, le médecin-chef, l’aumônier. Nous attaquons immédiatement. Les ordres sont donnés. Comme d’habitude avec mes brancardiers, je marche en tête, avec la compagnie qui attaque, c’est la troisième compagnie et plus précisément la section que commandait François le Guen. L’aumônier, on dit le padré ainsi appelait-on les aumôniers à la VIIIe Armée Britannique, marche avec moi comme d’habitude.. .Ça pétarade toujours aussi sec. Un ancien cosaque qui vient de s’engager, venu d’on ne sait où, se faufile d’arbre en arbre, arrive jusqu’à l’abri d’où la mitrailleuse nous tire dessus, jette une grenade. Les tirs s’arrêtent pour un temps. On continue. D’autres blessés qu’on ramasse, qu’on évacue vers l’arrière après un premier pansement. Vite, vite ! Celui-là, hélas, est mort : un trou noir au milieu du front. Le padré le bénit, dit une prière, nous nous regardons comme cela, furtivement, pas le temps de s’attendrir, il faut continuer. ..Le lendemain dès l’aube, nous repartons dans la forêt après dix minutes de préparation d’artillerie et une minute de mitrailleuses. Une marche fatigante, toute la journée : avec l’aumônier, nous restons côte à côte, puisque nos travaux sont complémentaires, il nous faut souvent faire un plongeon dans la boue quand les vols de ferraille et les chuintements sinistres qui les précèdent se font trop proches. Il fallait compter aussi avec des tireurs d’élite isolés, cachés dans les arbres. Ils se laissaient dépasser, et ils tiraient ensuite, de préférence sur les officiers... .Nous faisons donc très attention, en regardant à la fois au sol pour déceler la présence de grenades piégées en travers des chemins, et en l’air vers la cime des arbres pour détecter les tireurs-suicide (22) .

En fin d’après-midi, descente à pic sur la vallée.. .nous faisons une quarantaine de prisonniers et nous dormons là, grelottant dans le froid glacial de la nuit. Nous sommes dangereusement en pointe, il faut attendre que le reste du bataillon nous ait rejoints. Rougegoutte, Petit-Magny, La Chapelle, Le Chatelet, Etueffont, sont les noms des villages que nous libérons ... avec encore de longues marches de contournement dans la montagne, des tirs d’artillerie sous lesquels on fait le gros dos, des tanks imprévus, des mitrailleuses ou des mortiers qui se démasquent et qui nous valent encore trop de tués et de blessés, et des nuits passées dans les forêts sous la pluie battante.

Mais le 25 novembre au soir, la bataille des Vosges est terminée, toute la région est enfin libérée, l’ennemi est en déroute. C’est dans un château miraculeusement épargné que nous nous retrouvons pour une trop courte période de repos... On ne parle pas des morts dont la place reste vide, mais chacun de nous a le cœur serré.. .et nous devons constater que les survivants de nos débuts ne sont plus qu’une poignée. Ce soir, c’est le padré qui est le popotier , il est chargé de veiller à la bonne ordonnance du repas, de lire le menu au début, et de conclure selon l’usage par la formule rituelle : et nom de Dieu, vive la Coloniale ! On l’attend au tournant ? Va-t-il lancer la formule classique, qui il faut bien le dire est blasphématoire dans la bouche d’un curé ? On a le souvenir de plusieurs aumôniers qui refusaient, on ne leur en tenait pas rigueur, quelqu’un d’autre la disait à leur place. ..Il a un petit sourire, et d’une voix forte, comme pour proclamer l’Evangile, il dit Et, au nom de Dieu, vive la Coloniale ! L’honneur est sauf. Vive le padré ! (23)

Mais ce n’était pas fini. Après la boue des Vosges, il faudrait ébaucher les circonstances d’un inattendu aller et retour Vosges - Gironde - Alsace pour réduire des poches de résistance sur les côtes de l’Atlantique, et puis le retour à toute bride vers l’Est et la plaine d’Alsace sous la neige et le froid. Dire, la bataille forcenée de l’Ill à 25 kilomètres de Strasbourg, en janvier 1945 où l’ennemi résiste avec acharnement et cloue les hommes au sol par sa puissance de feu. La Division mettra huit jours, dans 40 cm de neige, les pieds dans l’eau glacée, pour traverser la vallée large de seulement deux kilomètres, et pour forcer l’ennemi au décrochage. Le Padré brancarde inlassablement les hommes blessés et en conduit bien d’autres à leur dernière demeure.

Dire aussi, que le froid humide est terrible, et que nombreux sont les hommes aux pieds gelés (24) et qui malgré cela mènent de durs combats pour arriver enfin sur la rive gauche du Rhin. Extraordinaire moment tant attendu et tout aussitôt escamoté pour descendre libérer Brigue et Tende dans les Alpes, aux frontières de l’Italie du Nord.

Dans les Alpes, la 1e D.F.L., haut perchée sur les pitons frontaliers de Menton à Pera-Cava déboulonne les allemands de l’Authion, libère Brigue et Tende, et par la piste du col de la Lombarde, dévale dans la plaine du Pô le 26 avril, et n’est stoppé que par ordre supérieur du Commandement américain, vexé de ce succès. Le B.M. 5 tient le secteur de Menton ; le contact est étroit dans Menton même, où l’on se livre une guérilla de grenadages et d’embuscades. Plus haut, des champs de mines séparent les adversaires, leurs mauvaises délimitations créent un danger permanent et il en résulte une guerre de cache-cache harassante.

La moindre patrouille vers la vallée de la Roya impose de dures ascensions qui facilitent les embuscades et les traquenards. Brancarder un blessé est une opération longue et risquée.

Le Padré qui a toujours ses jarrets de grimpeur taille la montagne sans arrêt, sans repos, ayant à peine terminé un brancardage, qu’un autre souvent à plusieurs kilomètres de distance le réclame. Quand sa jeep ne peut plus monter, il enfourche un mulet jusqu’au pied des pentes abruptes. Les brancardages dans ce terrain au relief chaotique durent parfois des journées entières. Il faut toujours remonter sur les crêtes avant d’arriver au poste de secours, veiller sans cesse pendant les ascensions et les descentes à la position du brancard et à l’état du blessé, et dans la lenteur désespérante qu’imposé le terrain, il faut se presser dans la crainte des tirs pour que le blessé ne passe . Le dévouement du Padré fut tout simplement surhumain. (25)

(22) C. DURIX. Inédit

(23) C. DURIX. Inédit

(24) Il aura les pieds gelés. Reconnu comme blessure de guerre par homologation N 584-900

(25) Général GARDET. Allocution citée, note 15

Aussi le Père CALMELS  type de l’Aumônier Free French , à l’esprit large et compréhensif, d’un dévouement et d’une ardeur infatigable, a-t-il bien mérité la citation à l’ordre de la Division suivante :

Aumônier de bataillon colonial d’une très haute valeur morale, animé du plus grand esprit de dévouement et de courage. A effectué, sans interruption, au cours des opérations sur la frontière italienne dans la région de Menton, de multiples brancardages au milieu d’un terrain montagneux soumis à des bombardements intenses et particulièrement miné, apportant aux blessés pendant leur longue et pénible évacuation, le puissant réconfort de sa personne et ne consentant à prendre du repos qu’après l’arrivée du dernier au poste de secours (26)

Blessé de guerre au titre de la Campagne d’Alsace 1945, il sera décoré de la :

  • Légion d’honneur
  • Croix de guerre 1939-45
  • Croix de Combattant
  • Croix de Combattant volontaire
  • Médaille de la France Libérée
  • Croix de Combattant volontaire de la Résistance
  • Commandeur du Nicham Iftikar

Mais, au-delà de ces distinctions, seule la fraternité avait de l’importance pour lui. Lors de son jubilé comme abbé général, un de ses éminents compagnons confiait à l’assistance Le père Calmels, l’aumônier Calmels, figure respectée et aimée de nombreux soldats parmi les plus glorieux que la France a comptée. Mon Père, ce qui me rapproche de vous, c’est le souvenir des hommes, nos camarades, nos compagnons, que vous avez aidés à vivre devant le feu, et à mourir. Cette grande œuvre auprès de tant d’entre eux, vous l’avez accomplie au péril de votre vie, avec une force d’âme dont tous les anciens de ces troupes de France Libre vous sont reconnaissants, et qu’ils n’oublieront jamais (27) ..

Aussi dans la plus parfaite considération, ses frères d’armes et ses chefs lui demandèrent à la fin de la guerre, d’être le lien et la mémoire de cet esprit France Libre du Bataillon de marche B.M. 5 puis de toute la 2e Brigade de la 1e D.F.L (28)  . Sous son impulsion le Bélut (29) verra le jour et contera comme une légende tragique des temps moderne, l’aventure fabuleuse, la grande épopée de ces hommes valeureux. Quand démobilisé en avril 1946, il reviendra à sa chère Abbaye pour s’y enfouir dans la discipline, il y sera reçu avec joie par son Abbé et tous ses frères chanoines Prémontrés.

Le 9 mai 1946, le père Norbert CALMELS sera élu Abbé de Saint Michel de Frigolet.

Mais là, commence une autre histoire, par ailleurs tout aussi lumineuse et instructive.

Lex, Lux (Prov.VI, 23)

Jean BROT

Janvier 2007

(26) Citation à l’ordre de la Division O.S. n°32 du 15 juin 45, signée Général Doyen. Commandant le D.A.A.

(27) Maurice DRUON de l’Académie Française in Notre Ami commun. p.302 Morel 1972

(28) Le 17/01/ 1946, le soldat MAHU de la CA. et GROLLIER de la 1e Compagnie sont mis à la disposition du R.P. Calmels pour établissement de la liste des anciens du B.M. 5, en vue de la constitution et de l’édition d’un bulletin périodique... in archives Bélut . Bibliothèque St Michel de Frigolet.

(29) Cet animal mythique Bélut était l’insigne de la 2e Brigade, et rigolait sur tous les véhicules fonçant dans les sables du désert. Seul un Ancien qui à fait la guerre à sa suite pourrait expliquer ce qu’il symbolise intensément. Le Bélut continue à assurer la liaison entre les Grands Anciens de la Brigade. C’est Mr André GUDEFIN qui à la suite du Père Norbert en est le fidèle Rédacteur.

BIBLIOGRAPHIE