J’étais à Obenheim, par Claude DEVILLE (RA)

J’étais à OBENHEIM

par Claude DEVILLE (5e Batterie)

L’Artilleur de la DFL n°6 - janvier 1985

Obenheim (Alsace), le 10 janvier 1945, à 13 heures, il fait très froid mais un soleil éclatant a percé la brume et l’aviation intervient pour la première fois depuis le début de l’offensive allemande, mitraillage en piqué et largage de containers de munitions…

C’est le début du dernier acte pour la garnison d’Obenheim, mais personne ne l’imagine encore.

Le village d’Obenheim - 25 km au sud de Strasbourg - est tenu par un bataillon d’infanterie, le BM 24 (Cdt COFFINIER), une CCA de 8 antichars, quelques éléments du Génie et une quinzaine d’artilleurs (BEM 2 et 5e Batterie) assurant la liaison à partir des observatoires d’Obenheim, et plus au sud, de Rhinau et Boofzheim

Le dimanche 7 Janvier, à 4 heures du matin, l’offensive allemande avait démarré, objectif Strasbourg. Troupes d’élite de la Gebirge Divizion , appuyées par d’importants moyens en chars lourds (type Panther) et en artillerie. La ligne de défense de la 1e D.F.L., très étirée, s’appuie sur des villages où les unités ont reçu l’ordre de s’enfermer et de résister sur place. Dès le début de l’offensive, les Allemands attaquant à partir de la poche de Colmar, progressent sans s’occuper de ces points d’appui isolés, et le dimanche soir, Obenheim est totalement encerclée. Au lever du jour, nous avons rejoint notre poste d’observation, dans le clocher du Temple, avec l’Asp. PASSOT, Margis Chef GUGENHEIM, les Lt. MANTOUX (5e Bie) et ROUGÉ (BEM) sont à Boofzheim, 4 km au sud et à Rhinau, au bord du Rhin, le Capitaine LUFLADE (Cdt la 5e Bie) est au P.C. du BM 24, installé dans le Rathaus. A 10 heures, le pont sur le canal a sauté et la journée se passe dans un calme relatif.

Le 8 janvier, la pression ennemie s’accentue et les lisières du village sont pilonnées, et dans une brume épaisse, nous entendons depuis l’observatoire, des bruits d’engins chenillés remontant vers le nord, à l’est de l’ILL.

Le 9 janvier, déluge d’obus 150, 88, sans oublier le fameux train bleu au son indescriptible. De l’observatoire, nous discernons très bien la lueur des départs, suivie de l’arrivée, sur la périphérie du village où se trouve la ligne principale de défenses et les antichars, et dans le secteur Rathaus/Temple. De nombreux tirs de : contre-batterie sont demandés.

Dans la soirée, Rhinau et Boofzheim sont évacués avant l’encerclement complet et nous retrouvons les Lts ROUGÉ et MANTOUX.

Le 10 janvier, la situation se dégrade, l’infanterie allemande attaque, soutenue par de violents tirs d’artillerie. Les antichars sont détruits. Quelques coups au but sur le P.C. et sur le Temple, les piles de radio baissent, la ligne téléphonique est sans cesse coupée par les obus, réparée puis coupée à nouveau.

Les liaisons entre l’observatoire et le P.C. sont assurées à pied.

Vers 13 heures, il fait toujours un froid polaire, mais le soleil est éclatant et pour la première fois, l’aviation alliée intervient en mitraillant les lignes allemandes et parachutant des containers de munitions, la plupart tomberont chez les Allemands, dont l’infanterie a dépassé nos défenses extérieures.

Vers 15 heures, tir d’artillerie très violent, suivi par une attaque d’infanterie sur les lisières nord-est. Environ deux compagnies débouchent de la forêt (nous apprendrons par un Luxembourgeois malgré nous qu’il s’agissait de SS.

Un tir d’arrêt, étonnant de précision, leur cause ces pertes importantes et les survivants refluent précipitamment sur leur base de départ. D’autres éléments d’infanterie progressent à

l’entrée nord venant de Gerstheim, appuyés par des chars Panther dont le canon 88 tire sur tout ce qui bouge ; la ligne téléphonique est définitivement hors de service.

GUILHEM (BEM) amène une jeep du P.C. jusqu’au Temple, après avoir escaladé le parvis, il installe la jeep dans la nef. Nous essayons de bricoler avec les accus et de monter une antenne sur le clocher : ça ne marche pas. Plusieurs coups au but sur l’édifice, le Lt. ROUGÉ est descendu du clocher complètement K.O. La nuit va bientôt tomber et nous regagnons le P.C. avec la jeep ; retour ponctué par des éclatements d’obus et des tirs de balles traçantes, car il semble bien que les Allemands soient maintenant dans le village.

Nous remontons le poste radio dans le P.C., mais les piles sont à plat, le poste 608 de COMMARMOND et GILBERT installés dans un command-car, est également hors de service, nous sommes complètement coupés de l’extérieur.

Vers 18 heures, ordre de destruction du ma tériel, immédiatement exécuté. Avec quelques camarades nous décidons de nous joindre à un groupe qui va tenter de rejoindre nos lignes, mais deux événements nous empêcheront de mettre ce projet à exécution.

Un Dodge 6 X 6, chargé de 57 antichars, flambe devant le P.C. et le Lt. ROUGÉ nous embauche pour le déchargement... qui est effectué dans un temps record.

Au moment où nous terminons, un obus éclate à une vingtaine de mètres et blesse mortellement GUILHEM, nous le descendons dans la cave du P.C.

Au moment de sortir, un fantassin allemand, pua plusieurs - tenue blanche et fusil lance-grenades - du haut des marches, nous invitent à lever les bras et à marcher devant après avoir posé doucement nos casques (?) La traversée du village est hallucinante : les maisons brûlent partout, les reflets rouges des flammes qui dansent sur la neige... Il y a encore des tirs sporadiques d’armes légères ponctués par les tirs au canon des chars allemands qui réduisent les derniers centres de résistance. Nous sommes conduits, une douzaine, devant un char Panther et placés le long d’un mur pour une fouille rapide et une invitation à remettre nos montres (?) En dépit de l’instant, je pense à un dessin humoristique de Hansi, qui montrait un soldat prussien rentrant chez lui, après la guerre de 1870, une horloge campagnarde sur l’épaule... Quant à ma montre, je la laisse glisser le long de mon bras et la piétine consciencieusement dans la glace.

Regroupés après une longue attente et prévenus que, en cas de tentative d’évasion, nous serions tous fusillés, nous prenons la route de Gerstheim, vers le nord. Notre marche est ponctuée Par des tirs de harcèlement de notre artii Ierie.

Nous passerons la nuit dans l’école de Gerst heim et repartons le lendemain matin vers le sud.

Nous traversons à nouveau Obenheim, détruite... des rangées de cadavres, sous des couvertures kaki, d’autres camarades, gelés sur place dans leur dernière attitude. Les habitants nous regardent passer, beaucoup ont les larmes aux yeux. A Boofzheim, nous sommes empilés dans des camions bâchés qui nous conduisent à Neuf-Brisach. Nous dormons sur des étagères dans une usine. Vers minuit, embarquement dans un train et passage du Rhin. Je pense que mes camarades sont comme moi : nous sommes maintenant réellement prisonniers. Dendslingen, nous reprenons la route à pied, dans une épaisse couche de neige jusqu’à Walkirch, petit village de la Forêt Noire. Les artilleurs sont séparés et dirigés sur le Rathaus aux fins d’interrogatoire : nous remettons tous les documents en notre possession et un Feldwebel nous appelle ensuite pour nous les rendre après examen. Il remet à GUGENHEIM son livret militaire et claquant les talons : Monsieur, je vous félicite . Ce dernier ne tiendra pas compte de ce satis fecit : quelques instants plus tard, il étend une sentinelle d’un direct qui se relève, arme son fusil, le coup part... plus de peur que de mal, mais les Allemands n’ont pas l’air d’apprécier...

Nous sommes interrogés individuellement, d’abord par un Major, questions sur le matériel, les effectifs, le nom des officiers...

—  Comment s’appelle votre Colonel ? - Colonel Lelion.

—  Ach i vous devez souvent dire par plaisanterie : c’est un lion !

—  Bien entendu !

Je ne crois pas que le Herr Major soit dupe, mais il paraît blasé.

Cet interrogatoire technique terminé, changement de bureau, deux messieurs en civil qui affichent d’entrée la couleur : Geheimstat-polizei, autrement dit Gestapo. L’un d’eux parle remarquablement bien le français :

—  Que faisiez-vous avant d’être dans l’armée ?

—  Étudiant, à la faculté de droit de Paris.

—  Nous étions collègues alors ! J’ai moi-même étudié à la Sorbonne, avant la guerre.

Il a presque l’air content...

—  Pourquoi êtes-vous volontaire pour combattre les Allemands, nous collaborons avec les Français.

—  Ah oui ! vous connaissez Oradour-sur-Glane ?

—  Je ne vois pas

Je lui explique en détail et il prend des notes.

—  Je vais m’informer... Il paraît moins content.

Dans un troisième bureau, deux miliciens français) en tenue, délégués par Siegmaringen. cela se passe très mal et une sentinelle allemande rentre pour nous séparer et me met dehors, sans prononcer un mot. Il doit y avoir allergie à ces fantoches, même de la part des aIlemands.

Il est encore trop tôt pour parler gastronomie, nais cela s’annonce assez mal. Le matin une vague tisane à base de glands ; à midi, une tranche de pain noir (une boule pour huit) et un petit morceau de saucisse. Le soir, une soupe claire à base de choux, ceci à partir du troisième jour.

Le 18 janvier, départ en wagon à bestiaux, serrés comme des sardines. Le train circule principalement de nuit, dans un sens puis dans l’autre : notre convoi ne semble pas prioritaire. Le 21 janvier, épais tapis de neige, soleil éclatant ; dans l’après-midi, le convoi est mitraillé par deux chasseurs américains, je ne sais pas comment nous arrivons à sortir des wagons et entre deux passes de mitraillage, nous dessinons une ébauche de croix de Lorraine avec des couvertures kaki, les chasseurs semblent avoir compris et s’éloignent. Bilan : 9 tués parmi les prisonniers. Les Allemands mystère, la locomotive ainsi que plusieurs wagons transformés en passoire. Nous repartons à pied jusqu’à Bondorf, et dans la nuit, nous reprenons un train jusqu’à Ludwigsburg, près de Stuttgart.

Ludwigsburg, Stalag VA, semble être un camp de transit pour les prisonniers alliés : Américains, Anglais... et nous, qui arrivons le 22 janvier. Nous sommes entassés dans une très vaste salle, un châlit pour deux. Les nouvelles les plus fantaisistes circulent : offensive générale, Russes à Berlin, les Allemands vont demander l’armistice... Tous ces bobards n’arrivent pas à nous sortir d’une morne apathie. Nous sommes séparés des gradés et le 10 février, nous embarquons à nouveau dans le train, classe bestiaux. Arrivée à Nuremberg, Stalag XIII D.

Tout y est, les barbelés à perte de vue, les miradors, les gardiens, les appels interminables suivis de comptage. Il nous est interdit de communiquer avec les prisonniers français de 40 qui sont installés dans d’autres secteurs du camp. Malgré l’interdiction, les contacts sont limités à :

—  Ça ne va pas durer, vous n’avez pas idée de la supériorité en matériel des Américains ?

—  Depuis le temps que nous attendons, nous serions contents de rentrer chez nous dans un an.

Ce n’était pas pour nous remonter le moral !

Le 18 février, nouveau triage, et au hasard des comptages et des filles, LAUSSAT et moi faisons partie d’un groupe affecté dans un Arbeit-Kommando cantonné près de la gare de Furth. Cette gare est violemment bombardée dans l’après-midi du 20 février et le cantonnement est complètement détruit alors que nous étions employés ailleurs à déblayer des ruines, je ne sais plus où. Les destructions sont immenses, partout des ruines, la vieille ville de Nuremberg, dont des maisons dataient du Moyen Age, est détruite. Subsistait l’imposante ceinture de murailles et douves, dont les caves ont été transformées en abri antiaérien.

Nos gardiens nous y entraînaient d’ailleurs avec vélocité dès que sonne l’alerte, ce qui arrive plusieurs fois par jour. Bombardements massifs plus ou moins proches. Des centaines de Flying Fortress déversent des bombes de tout tonnage : explosives, à retardement, au phosphore. C’est hallucinant ! mais on s’habitue...

Notre kommando avait été relogé dans un petit camp jouxtant l’aérodrome de Unterfurberg qui, semblait-il, était souvent utilisé, de jour, par les nouveaux chasseurs à réaction Messer-schmit 262, opérationnels depuis peu et, de nuit comme cible par les bombardiers anglais. Enfermés dans nos baraques de bois, cela nous procurait des émotions nocturnes très bruyantes, mais par miracle, aucune bombe dans l’enceinte du camp.

La pitance que nous recevons en échange de notre activité de déblayeur est toujours aussi frugale ; il est vrai que notre productivité est très faible et compte tenu de notre argumentation Nicht essen, nicht arbeit , nos gardiens ont renoncé à faire augmenter les cadences un four, l’un d’eux s’est cependant fâché en nous voyant - à deux - transporter une brique (22 X 11 X 7) sur une trentaine de mètres.

Avec LAUSSAT, nous recherchions particulièrement d’autres activités spécialisées pour changer du déblaiement, cela se terminait généralement le même jour par une catastrophe plus ou moins naturelle vitriers, une charrette renversée avec 80 kg de verre. Plâtriers, un sac de plâtre balancé du 5 étage dans la cage d’escalier procurait un spectacle étonnant ; couvreurs, etc...

Nos Posten deviennent de plus en plus vieux et de moins en moins zélés, ils sont vraiment très patients avec nous. Seul, le Feldwebel, qui nous avait en charge piquait parfois, à juste titre, de violentes colères ponctuées de gueul... auxquelles la langue allemande se prête particulièrement bien.

Il faisait toujours très froid, et si les baraques sont équipées de poêles, le combustible n’est pas fourni, le problème étant de rentrer dans le camp le bois illégalement récupéré dans les ruines, car cela aussi est verboten . Il faut convenir que les planches attachées autour de la ceinture, sous la capote et même dans le pantalon, donne une curieuse démarche, et certains jours les gardiens veulent aussi se chauffer…

Fouille et confiscation.

Nous recevons deux colis de la Croix-Rouge internationale au cours de cette période, un colis pour quatre. Avec LAUSSAT, nous décidons de garder le sucre en vue de notre prochaine évasion (?).

Le 16 avril au soir, départ à pied en direction de Munich ; le bruit circule que des prisonniers pourraient servir de monnaie d’échange dans le réduit tyrolien en direction duquel nous serions acheminés. Nous marchons de nuit sur de petites routes. Le jour, repos sous le couvert, nous entendons des bruits de bombardement et des cannonades. La discipline se relâche, nos gardiens n’y croient plus... on les comprend !

Dans la soirée du 19 avril, LAUSSAT et moi, traînons les pieds en queue de colonne... et sautons dans le fossé pour gagner en rampant le sous-bois proche... Personne n’a rien vu, nous voilà libres dans la nature. Nous décidons de faire route plein nord.

Dénoncés par des villageois à des soldats qui battent en retraite, heureusement, ceux-ci ont manifestement d’autres préoccupations que poursuivre deux fugitifs de nationalité indéterminée. A la nuit tombante, nous arrivons à Weinsfeld, petit village situé près de l’autoroute Nuremberg-Munich un fermier accepte de nous héberger dans sa grange. Il était temps, je suis incapable de faire un pas de plus, souffrant d’une plaie infectée : le pied double de volume, dès que je retire ma chaussure... Inquiétant ! Le lendemain matin, le fermier nous donne une chambre et nous explique qu’il avait trois fils deux ont été tués au combat, un est prisonnier au Canada.

Il fera venir une infirmière et nous cachera des SS, dont une section prépare une action de retardement dans le village

Les éléments de reconnaissance américains rencontrant cette résistance, se retirent et leur artillerie bombarde le village. Le 23 avril au soir, LAUSSAT, suivant les indications d’un prisonnier français travaillant dans le village, traverse les lignes pour informer les Américains de la faiblesse du dispositif allemand. Le 24 avril au matin, les Américains entrent à Weinsfeld sans difficulté et un officier français de la liaison avec la Ille Armée US vient me chercher pour m’acheminer vers un hôpital.

Tout va très vite, je quitte LAUSSAT et nos braves Bavarois de fermiers, pour me retrouver dans un hôpital de campagne américain près de Erlangen. Accueil très amical après interrogatoire, traitement intensif à la pénicilline... Il paraît que j’ai beaucoup de chance.

Le 8 mai, civière et embarquement dans un DC 3 qui atterrit à... Reims, puis Mourmelon, 227th Evacuation Hospital US ; c’est là que nous apprendrons dans la soirée la signature de l’acte de reddition sans conditions qui mettait fin à la guerre en Europe.

CEDANT ARMA TOGAE

II y a deux ans, à la demande de notre Ami BLACHAIS, j’écrivais pour L’Artilleur , un article consacré à la fin d’Obenheim, avec nos camarades du BM 24, le 10 janvier 1945, la vie des camps et notre évasion avec LAUSSAT. Cet article a paru - coïncidence - dans le n 6 de janvier 1985 et aurait pu s’intituler il y a quarante ans.

Il semble que je vous ai alors raconté un mensonge dont je tenais à m’excuser, puisqu’il paraît que je ne me suis pas évadé, mais que j’ai été libéré.

J’avais en effet, eu l’outrecuidance de déposer une demande de la Médaille des Evadés - coïncidence encore - le 10 janvier 1986, et je viens de recevoir du Général de Corps d’Armée, Gouverneur Militaire de Lyon, une lettre me faisant part du rejet de ma demande avec les attendus suivants.

Prisonnier de guerre en territoire ennemi, a été libéré par les Alliés en avril 1945. Evasion non caractérisée au sens des dispositions du décret n°59282 du 7 février 1959.

Ce n’était cependant pas une partie de campagne ! Jean GILBERT qui s’est évadé ce même 18 avril, de la même colonne et dans les mêmes circonstances pourrait en témoigner, ainsi que Ignace COMARMOND, s’il était encore de ce monde et HENNEBELLE (qui avait été repris).

De toute manière, si les Allemands nous avaient repris, LAUSSAT et moi, je me vois mal leur dire

Non, Messieurs, contrairement aux apparences, nous ne sommes pas des prisonniers évadés au sens du futur décret du 7 février 1959, nous sommes actuellement en instance de libération, celle-ci devant intervenir dans 5 ou 6 jours.

Par enchaînement, cet avatar me rappelant d’autres souvenirs, je reprendrais mon récit au point où je l’avais laissé dans le précédent article

Après avoir été soigné dans un hôpital de campagne de l’Armée Américaine à partir du 24 avril -jour de ma libération je fus évacué par avion, sur le 227th US Evacuation Hospital de Mourmelon où j’arrivais le 8 mai 1945, date qui rappellera des souvenirs à beaucoup d’entre nous.

Quatre mois après, je prenais congé du Ser vice de santé en sortant de l’Hôpital militaire de Vichy, le 15 septembre 1945, muni d’une per mission de convalescence de 15 jours et d’une canne. Après avoir joué les prolongations, je reçus l’ordre de rejoindre mon Unité, en l’occurence, la Sème Bie que je retrouvais dans la région de Melun vers le 10 novembre ; peu de connaissances, les Anciens avaient été démobilisés et d’autres étaient en permission.

Le Secrétaire du Capitaine se souvint cependant avec à propos que j’avais été cité à l’ordre de la Division en juin et me remit le texte de la citation cela me fit grand plaisir et à 20 ans, le roi n’était pas mon cousin !

Revers de la médaille, si je puis dire ayant été porté disparu en janvier, mon dossier se trouvait au centre d’Administration des Troupes Coloniales, en résumé, le CATC n°5 à Bordeaux. Muni de l’ordre de mutation correspondant, et pour la première fois de ma vie, je pénétrais dans une caserne pour... comble d’ironie... me faire démobiliser.

Après être passé dans plusieurs bureaux papiers, registres, tampons, je terminais le parcours devant un Sergent-Fourrier qui me dit avec autorité

—  vous devez nous laisser votre uniforme, allez dans la pièce à côté et choisissez un vêtement à votre taille

Celà ne me convenait pas très bien, mais je passais cependant dans une grande pièce éclairée par une seule fenêtre. Dans un coin sombre, un tas d’effets empilés sur 2 mètres de hauteur.

Je pris un des vêtements et m’approchais de la fenêtre pour voir à quoi cela ressemblait.

Cela ressemblait d’une manière frappante à un uniforme vert de gris, car il s’agissait d’une tunique de l’armée allemande fort poussiéreuse (l’aigle nazi avait été décousu, la trace restait cependant très visible). Je crus à un canular et revenais voir mon Sergent qui me dit

—  ça vous va ?

Ma réponse ne sembla pas lui convenir et le ton s’éleva rapidement insulte à gradé, prison etc... à tel point, qu’un Capitaine, vint s’enquérir de la cause du scandale... que je lui détaillais avec véhémence.

Il me sembla quand même gêné et décida

—  Gardez votre uniforme pour renter chez vous, et vous Ie renverrez dès votre arrivée.

Heureusement ! j’aurais risqué d’être pris pour un prisonnier allemand évadé (et non libéré) et d’être remis dans un stalag (français). Et pour rentrer chez moi, avec ma tenue de la LVF, j’aurais eu fière allure !

Inutile de vous dire que je n’ai rien renvoyé, au fait, détournement d’effets militaires ? il doit y avoir prescription.

Le mois suivant, convoqué par l’Autorité Militaire pour Percevoir votre arriéré de solde se rapportant à votre période d’internement .

Je reprends le train et reçois en échange de ma signature : 55 F (à l’époque, on ne parlait qu’en anciens francs) pour la durée de mon séjour en Allemagne : il est vrai que nous y étions nourris et logés, mais fort mal.

Quelques temps après, au lever du jour, deux Gendarmes, respectueux de la Loi, se présentent chez mes parents

—  Vous n’avez pas répondu à l’ordre d’appel de votre Classe, vous êtes considéré comme insoumis .

Ma fiche de démobilisation les rassura, mais il faut dire qu’il régnait alors une belle pagaille, qui n’était d’ailleurs qu’apparente, car trois ans après (en 1952) je reçus mon livret militaire portant la mention Evadé le 19 avril à un jour près, ce n’est pas si mal !

Enfin, tout ceci n’a plus grande importance et j’en ai conservé le côté drôlatique qui sied à un homme libéré ; au fait Cedant Arma Togae. : certains esprits frondeurs seront certainement d’accord avec ma traduction libre

Les Armes cèdent la place à la Bureaucratie.

ARTILLEURS DU 1e RAC PRISONNIERS A OBENHEIM
Nom Prénom Section
COMARMOND Ignace E.M. du Groupement de 105
DELAROCHE Souvestre BEM 2
DEVILLE Claude B.5
GHILES André B.5
GILBERT Jean EM Du Groupement de 105
GROLLIER Fernand B.5
GUGENHEIM Jean B.5
GUILHELM Jean BEM 2 (tué à Obenheim le 10/01/45)
HENNEBELLE Jules B.5
HOPPENNOT François BEM 2
LAUSSAT Jean  ?
LUFLADE Eugène B.5
MANTOUX Jacques B.5
NARBONNET Charles BEM 2
PANTALACCI Joseph BEM 2
PASSOT Charles B.5
ROUGE Francis B 4
RUFFIER MONNET Francis B 5
TAOUSS Maurice B.5
PAPA NE RACONTE PAS… par Huguette GUGENHEIM (Epouse de Jean GUGENHEIM - 5e Bie)

Nos filles n’ont jamais pu savoir l’histoire de la guerre de Papa ; ledit Papa, ayant fait Verdun toute sa jeunesse par père interposé, n’a jamais parlé de sa guerre à lui.

Heureusement il y avait René BRIQUET comme parrain ; mais tous ceux qui ont connu René BRIQUET savent qu’il n’a jamais eu froid ou faim même en Russie, la guerre de Briquet c’était plutôt les Trois Mousquetaires, l’épisode mes férets de la Reine se passant en Ecosse dans le château d’Edimbourg, où il avait été reçu comme Brigadier version Anglaise.

Quant à Papa, parti de St-Jean-de-Luz avec les Polonais, revenu à Cavalaire avec les Américains, nous l’avons entendu parler des Cana diens à Camberley, des Malgaches en Syrie, des Anglais à El-Alamein, des Goumiers marocains en Italie : à l’écouter il semblait que le monde entier se battait avec nous.

Lueur d’espoir en Alsace en rencontrant PANTALACCI, j’ai pu dire aux filles comment Papa et Pantalacci avaient réquisitionné un camion , aux Allemands, fait le plein chez les Américains pour se faire réquisitionner le tout par la Gendarmerie Nationale et terminer ulcérés d’avoir à prendre le train pour rejoindre le Régiment à Nice.

Grande joie aujourd’hui en lisant dans la revue l’histoire de Claude DEVILLE, maintenant nous savons quelque chose de sa guerre c’est à coups de poing qu’il l’a gagnée. Ravie, je lui tends l’article, il grogne : c’est normal, il n’avait pas été poli en parlant de ma mère. . Quant à l’observation flatteuse de l’Allemand rapportée par Deville : peuh avec ça il savait tout et de me montrer le Pay-Book revenu d’Allemagne dans son soulier.

Quelqu’un voudrait-il raconter la guerre de Papa à ses filles ? Merci.

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