Colonel Raphaël CHABRIEL (BM 21) : un épisode de la libération du Pradet le 22 aout 1944

Des mortiers efficaces

J’étais en août 1944 adjoint au capitaine commandant la C.A. (Compagnie d’Accompagnement) du Bataillon de marche n 21. Toulonnais de naissance, descendant d’une très vieille famille varoise, quelle n’était pas ma joie à la perspective de libérer ma ville natale !

Le 22 août nous atteignîmes le Pradet. Connaissant parfaitement le terrain, je marchais en tête avec mon ordonnance, le tirailleur sénégalais Timbila Ouedraogo. Nous nous déplacions sur la crête bordant la mer dans une partie très boisée de pins. Le sol était propre et les vues étaient bonnes dans toutes les directions ; entre les troncs, j’apercevais nettement les murs du fort de Sainte-Marguerite.

Le drame se déroula dans un laps de temps très court, de l’ordre de deux secondes peut-être : j’entendis d’abord une balle siffler à mon oreille, puis le bruit sourd d’un corps qui tombe. Je me retournais alors et vis Timbila debout près d’un allemand allongé sur le sol.

Mon ordonnance m’expliqua alors ce qui s’était passé : il avait aperçu le Feldgrau dans un arbre au moment où celui-ci me visait ; son réflexe avait été instantané. Fort heureusement l’allemand, plus apeuré que lui, me manqua. Cependant il n’était pas mort et je dus faire appel à toute mon autorité pour empêcher Timbila de l’achever.

L’avance reprit. J’entendais des obus passer en sifflant au-dessus de nos têtes et leur point de départ ne devait pas se trouver loin de nous, sans doute dans un repli de terrain ou sur une plage. Je décidais de me porter vers l’anse du Pin de Galle.

Ayant ordonné au lieutenant VILLANOVA de mettre les mortiers en batterie, je dus m’allonger à plat ventre sur la crête tant la trajectoire des obus était proche ; ce que je vis dans mes jumelles me sidéra. Comme à l’exercice, les hommes d’une batterie d’obusiers allemande s’activaient autour de quatre pièces et n’avaient apparemment comme seul souci que celui d’expédier dans le minimum de temps le maximum possible de projectiles.

A l’évidence, ces gens n’étaient pas renseignés sur notre avance. Les obusiers étaient bien alignés et, au pied de la falaise dominant la plage, un dépôt de munitions copieusement garni s’offrait à mon regard. Quel bel objectif pour mes mortiers ! Il faut bien l’avouer, rarement des occasions comme celle-ci se présentent.

Je pris tout mon temps pour calculer les éléments de tir afin que la première salve puisse être déterminante. Villanova jubilait à la radio. Je lui communiquai les éléments de tir et lui donnai l’ordre de tirer une première salve avec quatre pièces. Et ce fut la seule qui fut tirée car tous les obus tombèrent sur le dépôt ; il explosa aussitôt et le résultat fut horrible.

Tous les canons furent déplacés. J’en vis même un dans l’eau. Parmi les servants, ceux qui n’avaient pas été touchés s’enfuyaient, les yeux exorbités, dans toutes les directions, n’ayant rien compris à ce qui leur arrivait.

Sur la plage le spectacle était insoutenable des morts et des blessés jonchaient le sol ou flottaient dans l’eau, tandis que les obus du dépôt continuaient à exploser.., une véritable vision d’enfer. Je ressentis sur le moment quelque écoeurement mais ce sentiment ne fut que passager. La loi de la guerre est ainsi faite que donner la mort est une nécessité pour vaincre.

Quatre jours plus tard, j’étais de retour dans ma propre maison après avoir fait deux prisonniers dans mon jardin.

Témoignage du lieutenant colonel CHABRIEL alors lieutenant au BM 21 (1e DFL).

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