Dernier feu d’artifice : l’Authion, par Roger BARBEROT (RFM)

— Nous sommes une fois de plus cocus.

C’est l’opinion générale quand nous apprenons, fin février, que la division va être envoyée dans les Alpes au moment où l’invasion de l’Allemagne paraît imminente.

Mais la 2e D.B. est à la même enseigne puisqu’elle est envoyée à Royan. Il y a d’autres raisons que les démêlés connus des deux divisions F.F.L. avec de Lattre pour que ce soit précisément elles qui partent dans le Sud et l’Ouest de la France. Elles sont vraisemblablement politiques.

Nous ne nous attardons pas à ruminer cette déception et nos imaginations recommencent à galoper.

Nous allons franchir les Alpes et faire irruption dans les grandes plaines de l’Italie du Nord. Turin, Milan et Venise valent bien Francfort.

Le mois de mars sur la Côte d’Azur nous change des paysages tristes et désolés des Vosges, de la neige et des glaces de l’hiver en Alsace. Il nous fait oublier les jours et les nuits passés dans la boue ou la neige ou recroquevillés dans les chars.

Sur la côte, c’est la paix depuis longtemps. Depuis le débarquement d’août dernier. Personne ne se soucie à Nice, à Cannes ou à Menton qu’il y ait encore des divisions allemandes à 50 kilomètres de là dans les montagnes.

Il faut vraiment chercher la guerre pour la trouver. Elle ne s’impose pas. Elle nous attend dans les montagnes au nord de Nice avec une excellente division de troupes allemandes ou autrichiennes de montagne qui tient les forts et les cols et bloque les accès de l’Italie.

Deux mois de repos ont permis aux blessés légers de se retaper. JICKY s’est remis de ses blessures légères à Herbscheim. Les vides ont été comblés. Si GOERE et LE GOFFIC sont morts, si BARNOUIN est parti, BOKANOVSKI, VASSEUR, THEOBALD, SOUDEE , COELINBIER sont là et l’infatigable BAUCHE qui dirige la logistique et règne sur les approvisionnements, les réparations, les liaisons radio.

Deux nouveaux venus complètent les effectifs des chars, HAUTHIERES qui est comme JICKY un de mes camarades de promotion de l’Ecole Navale et l’enseigne de vaisseau de CARPENTIER, qui est d’une vieille famille de marins et dont le père est amiral.

Est là aussi l’un des frères de la nombreuse tribu Brossette de Lyon qui a engagé trois des siens au régiment. Celui-là, surnommé Bouboulette-mon-chou, est le poète de la famille. C’est lui qui oppose le plus de résistance à reprendre sa place dans les affaires du clan et qui continue à faire la guerre comme on fait l’école buissonnière. En attendant que les chars partent, il se fait applaudir en jouant du piano dans tous les bars de la côte.

Mais nous n’avons plus ni tanks destroyers, ni chars moyens ou lourds comme en Italie et dans les Vosges. Nous n’avons plus pour cette dernière campagne que notre cavalerie légère de chars légers.

Notre mauvaise humeur a fondu au soleil. C’est en bande joyeuse que nous partons à la conquête des Alpes. L’Histoire s’est rappelée à nous pour donner du panache à cette aventure. Hannibal et Bonaparte sont passés ici. Au pied du massif de l’Authion que nous devons attaquer et franchir pour passer sur le versant italien une plaque commémore le souvenir des volontaires de 1792, morts pour la République.

Au passage nous devons enlever Brigue et Tende, enclaves de populations françaises laissées en terre italienne dans le traité de cession du duché de Savoie.

Mais ce n’est pas seulement pour ces quelques arpents de terre que nous allons nous battre, mais pour entrer en Italie.

Nous sommes bien entendu les seuls sur toute la côte à nous intéresser aux sommets de l’Authion, à Brigue et Tende et à l’Italie. Niçois et Cannois s’en foutent et suivent dans les journaux l’avance des troupes soviétiques et alliées en Allemagne.

Le massif de l’Authion où va se dérouler la bataille est à quelques cinquante kilomètres au nord de Nice et domine les stations de sports d’hiver de Peïra-Cava et de Turini.

Les chars ne se sont pas hissés sans mal à 2 000 mètres d’altitude. C’est sûr qu’on ne doit pas les attendre là. D’après l’ordre de bataille ils doivent foncer et occuper les cols dès que l’infanterie aura réduit les forts.

Après quoi nous essayerons de passer sur le versant italien. Une fois dans la plaine, en roulant jour et nuit, nous serons bientôt à Turin, Milan, Venise.

Mais les choses ne se présentent pas dans l’ordre logique prévu par l’état-major.

L’infanterie n’arrive pas à s’emparer des forts. Des bombardiers lourds les réduiraient facilement en miettes. Mais cette campagne des Alpes est dans l’offensive générale qui déferle sur l’Allemagne une partie de guerre perdue et oubliée et nous n’avons droit qu’à un appui aérien tactique léger.

L’infanterie est bientôt bloquée dans la montagne, accrochée aux rochers et ne peut pas s’aventurer sur les glacis nus comme la main qui entourent les forts. Il faut des efforts inouïs pour la ravitailler de nuit en eau, en vivres, en munitions. Il faut des heures pour couvrir à pied un kilomètre à vol d’oiseau. Les nuits sont encore très froides et les journées déjà torrides.

Une fois de plus, le scénario est modifié. Les chars légers vont essayer, sous la protection de tirs fumigènes, de foncer à flanc de montagne vers les cols et les arrières sans attendre que les forts soient tombés.

C’est ainsi que nous avançons d’abord vers CABANES-VIEILLES dans un épais nuage de fumée.

En vue des baraquements, le char de tête saute sur une mine et bloque la route. Tant pis pour l’intendance ! Un coup d’épaule du char suivant le fait basculer dans le vide. Ses quinze tonnes rebondissent sur les rochers comme si c’était un jouet.

Quand il s’arrête enfin quelques centaines de mètres plus bas, il n’est plus qu’un tout petit point à peine visible à la limite de la forêt.


Dès que nous avons occupé le col et les baraquements, qui ont été très maltraités par le feu des chars, j’ai planqué ma jeep à l’angle d’un mur et déployé ma carte sur le capot. A quelques dizaine de mètres, sur l’esplanade, Théobald, à découvert, hurle aux chars de se disperser et de se mettre à l’abri.

—  Pftt... comme dirait VASSEUR ..

Un coup de 88 tombe au milieu du terre-plein. Quand la poussière se dissipe, je vois THEOBALD, ployé en deux, le visage crispé, qui se traîne, en se tenant le bras, jusqu’à la jeep.

Nous l’installons sur le siège arrière. Il ne dit rien mais grimace de douleur. Je ne sais pas s’il est gravement blessé ou non. Je prends une photo qu’il me reprochera beaucoup par la suite.

Je lui répondrai plus tard, en riant, que, vivant, elle était pour lui ; mort, pour sa famille. Il appréciera médiocrement la plaisanterie.

Après THEOBALD , c’est VASSEUR qui revient étendu sur la plage arrière d’un char, évanoui et couvert de sang. Le char le ramène à reculons pour qu’il reste protégé par la tourelle. Il a une artère coupée. Il l’a échappé belle ! On lui fait un garrot.

Quand il revient à lui c’est pour dire avec un air de pantin triste :

—  C’est de ma faute.

Il répète avec obstination :

—  C’est de ma faute. Je n’ai pas tiré sur les maisons qui étaient en bas et à gauche. C’est là où les Fritz étaient planqués. Je crois que j’ai été touché par une grenade à fusil. Pftt.. .

Il poursuit :

—  Et puis, comme je ne voulais pas mourir à l’intérieur — c’est dégoûtant, ça met du sang partout, ça démoralise l’équipage — je suis sorti pour aller mourir dans le fossé.

Et puis je me suis dit que je n’étais pas mort. J’entendais un chœur de voix célestes qui me disaient : non, non, non... petit Vasseur n’est pas mort. Après, je ne sais pas ce qui s’est passé. Ce sont les gars qui m’ont ramené.

Il conclut piteusement :

— J’ai raté la Croix de la Libération.

VASSEUR portait sur lui le fanion de l’escadron de chars. Il est criblé d’éclats et couvert de sang. Je le passe à JICKY qui prend la suite.

J’attends LICHTWITZ qui est médecin-colonel mais qui joue au commando avec une section d’infanterie. Il est en retard. Quand il arrive, je commence à m’impatienter :

—   Si tu n’es pas prêt, je démarre sans toi.

—   Ah ! Je t’en prie, me répond LICHTWITZ, furieux, ne me parle pas comme si tu parlais au général.

J’attends donc sa section pour faire démarrer les chars de JICKY.

Celui-ci est tout heureux. Pour son premier stage dans les chars, il avait eu à Herbscheim un aperçu à peu près complet de tout ce qui pouvait lui arriver : attaques de nuit, Panzerfaust, attaques et contre-attaques d’infanterie et de chars, bombardements, mortiers, envois de tracts disant : Vous êtes encerclés. Il ne vous reste plus qu’à mourir sous le feu des armes allemandes ou à vous rendre , blessure, sortie en force d’Herbsheim.

C’était une mauvaise leçon de choses. Car cette fois-ci, où il n’est ni attaqué par des chars ni encerclé, JICKY se croit invulnérable. Il parade dans sa tourelle, gonfle sa poitrine, fait jouer ses muscles, aspire à pleins poumons l’air frais et sec de la montagne. Il atteint sans difficultés son objectif, le col de Plan-Caval.

En principe, il doit s’arrêter là et on doit monter une dernière opération sur le fort qui couronne le sommet de la montagne et que nous avons jusque-là aveuglé avec des fumigènes.

Mais JICKY n’a apparemment rien compris à ce que je lui ai dit.

Car je vois subitement son char se détacher seul, filer en direction du fort, s’arrêter de temps en temps pour tirer, puis gravir lentement la route raide et en lacets qui mène au réduit central.

Il ne répond pas aux appels radio.

De très loin je le vois aborder les dernières pentes, arriver jusqu’au fort, danser autour de celui-ci une sorte de sarabande, passant, disparaissant, réapparaissant. Puis il s’arrête et redescend lentement. Il revient tout joyeux avec quarante prisonniers dont deux officiers.

La redoute autour de laquelle s’est excité ce petit char est d’un anachronisme charmant.

C’est une espèce de donjon carré, genre Viollet-le-Duc, avec fossé, pont-levis et murs épais de plus d’un mètre. C’est par les étroites meurtrières que les défenseurs ont passé un drapeau blanc.

Courtoisement, j’interroge les deux officiers. Ils sont de méchante humeur.

— Pourquoi diable n’avez-vous pas mis de canons ?

— Nous ne nous attendions pas à des chars à cet endroit.

JICKY est ravi. La guerre commence à prendre place parmi ses sports favoris : la boxe, la lutte, les haltères, le 400 mètres.

Quand je lui demande des explications sur sa fugue, il me répond tout étonné :

— Mais je croyais que tu m’avais dit de tout prendre. Le fort y compris.

Le lendemain, appuyé par un bataillon de Légion Etrangère, il repart sur Giagiabella et Ventabrien. Entre ces deux pitons, il y a un mauvais col à passer que l’ennemi, bien installé sur la contre-pente, interdit.

JICKY progresse d’abord en restant en contact avec l’infanterie. Puis il trouve que l’avance est trop lente.

— Pas d’ordres radio depuis cinq minutes, se dit-il, donc j’avance.

Je l’ai perdu de vue dans un tournant et lui demande par radio où il se trouve.

— Je n’en sais rien. D’ailleurs je n’ai pas de cartes.

Un coup de bazooka vient de rater son char. Cela fait rire JICKY qui se rappelle qu’à Herbscheim il se demandait ce qu’étaient ces drôles de petites comètes.

Il sort de sa tourelle pour mieux voir. Une rafale de mitraillette entaille profondément son bras droit en six endroits différents. Sa main gauche est touchée également.

Son aide-conducteur, le POLIES, a le haut de son casque ouvert par une balle.

HAUTHIERES a été tué tout à l’heure. C’est de CARPENTIER qui prend la place de JICKY.

Il était officier de liaison auprès de l’état-major américain et a rejoint le régiment, sur simple accord verbal de son chef de service, sans attendre ses papiers officiels.

La route qu’il suit en direction de la Déa est une route stratégique qui zigzague à plus de 2 000 mètres entre montagne et précipice.

A dix heures, ses chars arrivent devant les blockhaus de la Déa et ouvrent le feu sur les embrasures des coupoles d’acier. Pas de réponse. Les blockhaus semblent inoccupés...

De CARPENTIER attend l’infanterie. Mais elle vient par la montagne et ne sera pas là avant deux heures. Tout est calme. Quelques coups de mortier et de canon.

Au moment où la Légion débouche et s’engage sur la pente, un feu d’enfer se déchaîne. Installés dans la montagne, abrités et invisibles, les troupes alpines allemandes font du tir au lapin.

De plus la pente où s’est engagée la Légion est minée. Pour comble de malheur, les balles ont mis le feu aux buissons et les blessés sont menacés par les flammes.

Les hommes qui ont pu atteindre la route s’abritent derrière les chars ou derrière les créneaux de la murette qui borde la route.

L’ennemi domine la situation. Son tir s’ajuste sur tout ce qui bouge, sur la main qui tient l’appareil de radio portatif qui dépasse des créneaux, sur les périscopes des chars qui brillent au soleil.

Le conducteur du premier char, GATOUNES, revient en rampant, puis en courant, l’air égaré. Une balle vient de passer à travers son périscope de haut en bas et s’est piquée, en bout de course, au milieu de son front. Son char est arrêté et bloque complètement la piste.

De CARPENTIER sort de son char pour voir la situation. Quelques minutes plus tard, il est atteint par une balle en plein ventre.

Couverts par des fumigènes, l’aumônier, le père DUHAUTOY, et le médecin réussissent à ramener son corps à l’arrière.

On décide de recommencer l’attaque à quatre heures avec la compagnie fraîche de GEOFFREY, car celle qui vient d’attaquer a la moitié de son effectif hors de combat dont le capitaine et les officiers.

GEOFFREY est un jeune sous-lieutenant autrichien que j’ai connu à mon arrivée à la Légion en 1941 à Massaoua. Il commande la compagnie par intérim.

C’est un garçon sans peur. Quand je lui demande son plan, il a un sourire narquois. Son plan est très simple. Il va passer sur la gauche et attaquer tout droit.

Sa compagnie se met en place et démarre. Je me croirais revenu en 1941 devant Damas. Les légionnaires avancent, tirent, lancent des grenades, reculent, repartent à l’attaque...

C’est à ce moment-là que le chef d’état-major de la division, SAINT-HILLIER, vient contempler la situation.

—   On ne prendra pas la Déa ce soir , et s’en va.

Mais il a compté sans GEOFFREY qui contre-attaque, s’accroche aux rochers, continue d’avancer. Les obusiers et les chars ne peuvent pas aller plus loin mais appuient son attaque.

L’ennemi décroche. On voit des hommes courir sur le prolongement de la route inaccessible aux chars. Un tireur de char, CHANEBOUX , les a aperçus.

Une rafale de mitrailleuse abat trois hommes que l’on ramassera tout à l’heure.

Les autres disparaissent dans la montagne.

Les chars rentrent et nous faisons le compte de ceux qui nous restent. L’un (je ne me rappelle pas son numéro) est quelques centaines de mètres plus bas, dans le précipice, le 115 a son canon hors d’usage, le 135 n’a plus de marche arrière et son moteur cale, le 137 n’arrive plus à grimper, la première se bloque, le moteur du 215 chauffe, le 225 n’a plus de freins et son moteur cale, le 113 est en panne...

C’est pourtant avec ces invalides que nous poursuivons le lendemain l’opération sur le fortin de la Boéla. Car entre-temps l’infanterie a attaqué seule et a échoué.

COELENBIER joue cette dernière partie que nous suivons du carrefour des quatre chemins comme s’il s’agissait d’une manœuvre dans une caisse à sable.

Nous craignons surtout que les mécaniques ne tiennent pas jusqu’au bout.

Le terrain est heureusement plus favorable qu’hier. Les chars peuvent sortir de la route et appuyer directement l’infanterie.

L’attaque se déroule sans surprise.

La note comique est donnée par mon chauffeur de jeep, PICOT , l’ancien chauffeur de Diego BROSSET qui n’était pas prévu dans l’opération et qui se précipite avec sa mitraillette pour participer à cette dernière attaque.

L’ennemi envoie des fusées demandant des tirs d’arrêts de son artillerie. Elles déclenchent aussitôt nos tirs de contre-batteries. L’ennemi abandonne.

L’exercice est terminé.

— Allô ici Hector, ici Hector. Regroupez les enfants à Peïra-Cava. Répondez.

— Bien compris, terminé.

La guerre elle-même est terminée.

Une nouvelle citation à l’ordre de l’Armée pour les chars ne ménage pas les éloges.

Unité d’élite qui vient à nouveau de se faire remarquer par son mépris du danger et son intelligence au combat. Engagée sans répit, a éclairé, appuyé, protégé toutes les actions qui ont assuré la conquête des ouvrages de Cabanes-Vieilles, Plan-Caval... A, par son audace et la rapidité de ses manœuvres, été un des éléments déterminants du succès .

Mais ce dernier feu d’artifice est payé cher.

La citation continue :

A perdu cinq officiers sur six et près de cinquante pour cent de ses effectifs engagés.

La guerre est terminée et nous ne la finirons pas, comme nous l’espérions, à Milan et à Venise.

Seules les unités d’infanterie ont réussi à passer sur le versant italien et sont à 75 kilomètres de Turin. Mais la route n’a pas encore pu être ouverte pour les camions, les jeeps et les chars quand arrive le 27 avril l’ordre impératif du Commandement américain de stopper les opérations et de rester sur place. En vain pendant plusieurs jours la division feint-elle de ne pas avoir compris les ordres pendant que le Génie s’efforce d’ouvrir les pistes aux véhicules. Mais il n’y arrivera pas. Les ordres deviennent comminatoires et menacent de couper tout ravitaillement si la division ne s’arrête pas sur ses positions.

Mais au moins les bataillons campent-ils sur le terrain conquis à Saorge, Breil, Brigues, Tende.

Voir la fiche de Roger BARBEROT

 
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