Deux Français Libres du Bataillon des Antillais, Nestor BOLS et Edwige LEGROS, les évadés de la mer

En juin 1943, deux mois avant que la Corse ne se libère, la Martinique et la Guadeloupe se rallient à la France Libre.

Jusqu’à cette date, de par la volonté de leurs Gouverneurs, les Antilles françaises étaient restées farouchement pétainistes et opposées à la dissidence. Les dirigeants seulement, pas la masse du peuple, bien au contraire, car bravant la surveillance sévère dont les îles étaient l’objet, et malgré les graves dangers que leur fuite comportait, un grand nombre de Martiniquais et de Guadeloupéens --- en majorité des jeunes — se sont enfuis. Ces évadés gagnaient la Dominique (Dominica), une possession anglaise située presque à mi-chemin entre la Guadeloupe au nord, et la Martinique au sud.

Lorsque les Antilles françaises firent leur ralliement, trois mille évadés antillais attendaient à la Dominique leur départ pour les F.F.L. Ils furent alors rapatriés sur Fort-de-France, où ils constituèrent, avec l’apport de nouveaux volontaires — non évadés ceux-là —, le Bataillon de Marche Antillais n°5 (BMA n°5). Cette unité fut confiée au colonel Tourtet qui devait la conduire en Provence, puis sur le front de l’Atlantique où elle s’intégra à la division Gironde. Le BMA n°5 participa à l’assaut de Royan, au cours duquel son chef, le colonel Tourtet, fut tué.

Mais avant ces milliers d’évadés qui devaient constituer le BMA n°5, plusieurs centaines de jeunes Antillais s’étaient échappés et avaient gagné la Dominique où avait été créé, en octobre 1943, le Bataillon Antillais n°1 . Ce dernier, instruit à partir de juin 1943, à Fort-Dix, aux U.S.A., fut débarqué à Casablanca le 12 octobre de la même année.

Plusieurs des premiers volontaires du Bataillon Antillais n°1 évadés de la Guadeloupe et de la Martinique, résident actuellement chez nous, à Nîmes et dans le Midi ; nous voulons, à titre d’exemple, en présenter deux : un Martiniquais, Nestor Bols, et un Guadeloupéen, Edwige Legros. Tous les deux sont des patriotes, fiers d’être Français : Nous autres Antillais, étions Français avant les Alsaciens, les Corses, les Savoyards ou les Niçois, avant bien d’autres ! Nous sommes Français depuis près de quatre cents ans ! Et quand la France, notre mère, a été dans le malheur et qu’elle a eu besoin de nous, nous sommes partis pour la défendre, nous a déclaré très dignement l’un d’eux, Edwige Legros.

Très simplement, comme ils nous l’ont raconté, nous narrerons leur aventure, qu’ils ne jugent pas extraordinaire. Et pourtant !... Nous nous attacherons, surtout, à retracer leur évasion ; puis nous relaterons quelques-unes des péripéties qui ont marqué ; leur existence à Fort-Dix, puis en Afrique où ils furent intégrés à la 1e D.F.L., faisant partie du 21e Groupe Antillais de D.C.A. (21e G.A.D.C.A.), enfin en Alsace où ils connurent les rigueurs d’un précoce et rude hiver.

Sur la côte orientale de la Martinique, l’île aux fleurs , une bourgade paisible de quelques centaines d’âmes : Trinité. Au pied des dernières maisons, l’Océan vient battre une plage de sable fin, presque déserte et rectiligne, qui s’étire sur plus rie onze kilomètres. Là, un petit port abrite plusieurs grosses barques et quelques fines pirogues de pêcheurs ; là, des caboteurs poussifs accostent, de temps en temps, pour charger du sucre.

Un après-midi de la fin de l’automne 1942, un Martiniquais de vingt-cinq ans, au fin visage ouvert, solidement bâti, regarde mourir le flot sur la grève. Ce jeune homme, fils d’un pêcheur de Trinité décédé quatre ans auparavant, est Nestor BOLS, un métis dont le grand-père était presque blanc.

Pour un Antillais, le patronyme de Bols, — d’une consonance nordique, est assez insolite. Il suggère que celui qui le porte est le lointain descendant de quelque Viking dont le drakkar aborda la Martinique, qui sait ?, peut-être au temps de Knut-le-Grand I. De ce lointain ancêtre, Nestor Bols a hérité, avec le goût de l’aventure, l’énergie et le courage tranquille, l’amour de la mer et sa connaissance qui en est le corollaire. Comme ce Bols danois, comme aussi son père qui vivait de la pêche et qu’il accompagnait souvent dans sa frêle embarcation, Nestor a la passion de la mer et il en connaît bien des secrets. Ainsi, il sait apprécier la direction et la puissance des courants marins, la force des vents ; il possède aussi un sens inné de l’orientation qui lui permet de se diriger, simplement en observant dans le ciel, le jour, la marche du soleil, la nuit, le lent mouvement des étoiles...

Tout en regardant les jeux de l’écume sur le sable, Nestor Bols se penche sur son passé... Du plus loin qu’il se souvienne, il y a la mer ; la mer qui l’a bercé. Durant son insouciante enfance, elle a été le témoin de tous ses jeux. Il ne fréquentait pas encore l’école primaire que, déjà, il savait nager. Chaque jour, lui et des camarades de son âge piquaient des têtes dans les vagues, jouaient, se lançaient des défis.

A quatorze ans, son C.E.P. en poche, il a quitté l’école et embarqué avec son père ; pendant plusieurs années, avec lui, dans la pirogue familiale, il a longé les côtes de la Martinique, poussant parfois, le canal de la Dominique franchi, jusqu’à la mer céruléenne des anciens Caraïbes. Et, au large de Macouba ou de Grand’Rivière, parfois, quand le temps le permettait, quand la luminosité était grande, il discernait très loin, vers le nord, dans une espèce de brume qui flottait, comme une apparence d’île : la côte méridionale de la Dominique. Il ignorait alors que cette île entraperçue devrait avoir tant d’importance pour lui l’année de ses 26 ans.

Lorsqu’il va faire son service militaire, Nestor Bols, qui a toujours vécu au grand air, sous le chaud soleil des Tropiques, est un athlète accompli qui peut nager durant des heures, un champion de la course à pied — du 400 mètres —, dont les exploits enthousiasmeraient les sportifs de la métropole, comme le feront, trente ans plus tard, ceux de son campatriote Roger Bambuc...

Nestor Bols se souvient de 1989 et de la déclaration de guerre du 2 septembre... Tout de suite, il s’est porté volontaire pour venir se battre en France. Avec d’autres Antillais, il débarque à Bordeaux. Il est envoyé en Corse ; puis, au mois d’avril 1940, il revient sur le continent, à Chartres.

C’est bientôt l’offensive éclair allemande du 10 mai, le déferlement des panzer, les centaines de milliers de réfugiés sur les routes de l’exode, les combats de retardement, la prise de Paris, l’armistice du 22 juin...

Bols se revoit, après la débâcle à Fréjus où les conditions de vie des soldats coloniaux sont très précaires. Quelques semaines très dures dans le camp proche de Saint-Raphaël, et c’est l’embarquement pour l’Afrique du Nord ; puis, fin décembre 1940, le retour dans l’île natale où, pour la plupart des habitants, l’existence n’a été en rien changée.

Depuis, que de changements ; et pas en bien ! Dès les premiers jours de 1941 les Martiniquais (comme, d’ailleurs, les Quadeloupéens) connaissent les restrictions dont pâtissent douloureusement la plupart des Français de l’hexagone. Peu à peu, la pénurie s’installe. Même des produits élémentaires vont faire défaut, le sel, par exemple. On pâlie à son manque en faisant évaporer de l’eau de mer... Puis, c’est la viande de bœuf qui se raréfie ; des camarades ont dit à Bols que le Gouverneur fait réquisitionner les zébus et que, de nuit, des sous-marins allemands viennent à Fort-de-France pour se ravitailler, notamment en viande ... On chuchote bien des choses...

Dès la fin juin 1940, dans l’île, on a appris la dissidence du général de Gaulle : beaucoup, parmi les humbles, ont applaudi à son geste. Ici, on n’aime pas l’amiral Aubert, le Gouverneur de la Martinique, un pétainiste convaincu, dont la petite flotte fait le blocus des Antilles françaises.

Alors, comme tout va mal, qu’on est jeune et enthousiaste, qu’on a été soldat en France, qu’on chérit la liberté, qu’on compatit sincèrement aux malheurs de la mère-patrie, en songeant à ceux qui n’ont pas baissé les bras, qui continuent de se battre aux côtés des Anglais, alors on pense qu’il serait bon et juste de les rejoindre. Mais, pour retourner au combat, il faut d’abord s’enfuir de l’île...

Et c’est à cela que songe Nestor Bols : partir, quitter la Martinique, rejoindre les Français Libres qui ont résisté farouchement à Bir Hakeim au printemps dernier et qui, dernièrement, ont pris part à la bataille et à la victoire d’El Alamein... Partir, gagner le territoire britannique le plus proche, la Dominique, à quelque cent trente kilomètres de Trinité, au nord de l’île aux fleurs , au-delà de la mer ! Comme on ne peut s’enfuir qu’en barque sans moteur, il est bien évident qu’un homme seul ne peut entreprendre une aussi longue, une aussi dure traversée. A plusieurs, la chose ne serait pas impossible, encore qu’il y ait pas mal de difficultés. Bols va essayer de trouver des camarades désireux, comme lui, de tenter l’aventure...

Mais, au moment de se décider, malgré son désir de faire quelque chose pour cette France qui lui est chère, il hésite. Ce ne sont pas les dangers qui freinent son enthousiasme, tout au contraire ! C’est que, depuis la mort de son père et le départ de son frère, marié loin de Trinité, sa mère n’a que lui pour la protéger, que son salaire pour la faire vivre. En fils aimant Nestor ne veut pas lui faire de peine. Et c’est pour ne pas l’abandonner que, durant des mois, rongeant son frein, il diffère son départ... Il a appris que plusieurs jeunes Martiniquais ont, malgré la surveillance très stricte qu’exercent les canonnières de l’amiral Aubert, rejoint la Dominique.

Et ce soir de novembre 1942 en regardant l’Océan, Bols sent que l’appel du large, la soif d’aventure et, aussi, son patriotisme, seront les plus forts ; mais il attendra encore un mois avant de prendre une irrévocable décision.

C’est en effet courant décembre 1942, que Bols décide de tenter la belle. Il nous a raconté comment cela s’est passé.

Quelques copains de Trinité et moi, nous parlions de ce départ, mais à mots couverts... Je tâtais le terrain. Avec ceux que je connaissais bien, des camarades de classe, de régiment — avec qui j’avais fait mon service militaire en 1987-38 —, nous parlions des Martiniquais évadés qui avaient rejoint la Dominique. Nous disions alors : II faut faire comme eux... Puisque la guerre n’est pas finie, il faut donner un coup de main à ceux qui se battent contre les Allemands !

Nous sommes partis à six. Tous des gars du même âge, nés dans le même quartier de Trinité, qui nous connaissions bien.

J’en ai d’abord rencontré un à qui j’ai fait part de mon désir de partir. Lui m’a confié : Mais il y a aussi untel qui veut partir, et puis un autre. A celui-ci, il ne faut pas lui parler de notre projet, car il a des frères, plus petits, et une soeur trop bavarde, qui pourraient vendre la mèche... Alors, ce camarade et moi nous n’avons choisi que des gars sûrs qui ne dévoileraient rien, qui ne parleraient à personne, surtout pas à leurs parents. Malgré nos précautions — aucun des six n’a parlé de notre départ à qui que ce soit — certains, au village, avaient eu vent de ce que nous voulions faire.

(Et quand, en 1968 je suis retourné à la Martinique, des copains qui étaient partis après nous, m’ont dit : Tu sais, quand vous êtes partis, untel, du village vous a dénoncés ; mais les policiers ne vous ont pas trouvés, car vous aviez de l’avance... )

Je me souviens encore aujourd’hui de quelques-uns des cinq camarades qui ont décidé de tenter la belle avec moi. L’un d’eux, Charles, était taxiteur ; un autre, boucher, possédait aux halles un étal de boucherie : du jour au lendemain il a décidé de partir, d’abandonner une situation somme toute très importante. (Bien que, on ne sache pas toujours au juste ce qui se passe dans les maisons et dans la tête des gens...) Un autre, Charon, ira avec moi aux Etats-Unis où il sera exempté...

Nous étions donc six copains résolus à filer ensemble, et d’accord pour le faire sans prévenir nos familles. En effet, si la mère de l’un de nous avait connu notre projet, elle n’aurait pas pu s’empêcher de pleurer, peut-être de crier : Mon fils va partir ! Et ci, et ça ! ! Alors, on n’a rien dit à personne, bien que ça nous soit pénible de nous en aller de cette façon, en nous cachant, comme des voleurs !

Quand notre équipe a été constituée, avant de fixer la date de notre départ, il nous fallait trouver une embarcation. Comme les copains n’en avaient pas et que la mienne était trop petite pour six, nous avons dû en chercher une... Alors, sans faire semblant de rien, nous avons observé les pêcheurs, afin de connaître leurs habitudes, savoir leurs jours et leurs heures de sortie. Nous voulions emprunter une pirogue assez grande, capable de nous transporter tous les six ; mais nous avions des scrupules : nous ne voulions pas priver un pauvre diable de son gagne-pain, mettre un pêcheur en chômage ! Pour cela, notre choix devait se porter sur la barque d’un villageois qui en possédait au moins deux. Quand nous avons eu jeté notre dévolu sur une pirogue dont le propriétaire abandonnait, le soir, la voile et les rames au fond de l’embarcation, nous avons convenu du jour de notre évasion : ce fut au début de janvier 1943, après le dîner, alors que la nuit, sans lune, était propice à notre projet.

Ce soir-là, pour que nos parents ne se doutent de rien, nous leur avons souhaité le bonsoir , bien gentiment, comme d’habitude — (mais ça a été tout de même un peu pénible de mentir ainsi à ceux que nous aimions et qui nous faisaient confiance !) — et nous n’avons rien emporté, pas même de quoi manger ou de quoi nous désaltérer. Rien qui puisse trahir notre fuite ! Nous étions en tenue de promenade, comme nous étions vêtus dans la journée... Nous l’avons appris par la suite, certains de nos compatriotes se sont évadés en tenue de pêcheur, avec des filets, des engins de pêche, pour le cas où ils auraient été arraisonnés. Nous n’y avons pas pensé ! Parce que nous ne savions pas ce qui allait vraiment se passer. Nous étions certains de réussir ; nous étions jeunes, un peu inconscients, presque des gamins quoi !

Dans notre petite équipe il n’y avait pas de chef ; nous n’en avions pas désigné ; mais, avec l’accord tacite des cinq autres, c’est moi qui dirigeais : au départ, j’indiquai la direction à prendre ; et, pendant la traversée, je devais tenir le petit gouvernail et donner le cap. Fils de pêcheur, je savais très bien nager, aussi je connaissais bien la mer, et j’avais l’habitude de la pirogue : j’étais sorti, pendant des années avec mon père, et j’avais même participé à des courses en bateau. J’étais donc très assuré et je crois bien que plusieurs de mes copains s’étaient décidés à partir à cause de moi ; je le dis comme ça, sans me vanter : ils savaient que je connaissais bien les pirogues et avaient confiance en moi...

Nous sommes partis un jeudi soir, vers 22 heures, et nous sommes arrivés le lendemain en début d’après-midi, vers 14 ou 15 heures, après seulement 16 ou 17 heures de traversée !

Notre embarcation était une pirogue de cinq à six mètres de long et de quatre-vingts à quatre-vingt-dix centimètres de large, taillée dans un tronc d’arbre. Et avec elle nous devions rallier la Dominique qui se trouvait à près de 130 kilomètres au nord — soit à peu près la distance de Nice à la Corse ! —, par une nuit sans lune et une mer assez mauvaise ; mais nous ne pouvions pas remettre notre départ... Nous allions à la rame ; mais nous disposions aussi d’une petite voile, dont nous nous sommes servis par moments, pour nous reposer ou pour accélérer notre allure. Pour manier ce type d’embarcation il faut être connaisseur ; parce que la pirogue chavire très facilement. Ça va très vite, mais ça chavire aussi vite ! Pour éviter cet inconvénient la pirogue est souvent munie d’une petite quille et on la leste avec des pierres par exemple (ce que nous avons fait du reste) ; mon père plombait toujours la sienne et nous n’avions jamais eu de pépin ...

Nous avons fait la traversée sans boussole, sans aucun instrument. Je savais qu’il nous fallait aller dans telle direction, vers le nord. Et, comme nous sommes partis a dix heures du soir, et que la nuit était très noire, — elle favorisait notre évasion, s’il y avait eu de la lune on aurait pu facilement nous repérer ! —, il nous tardait que le jour se lève pour savoir si nous ne nous étions pas trompés de route. Quand l’aube a point, nous avons eu, au loin, mais en face de nous, l’île anglaise et alors nous avons respiré !

La mer sur laquelle nous voguions était dangereuse car elle était assez grosse. De plus, il y avait aussi des requins et beaucoup de récifs. Et comme nous ne savions pas où nous aborderions sur la Dominique, je me demandais comment nous toucherions terre. D’autant plus que nous ne voulions pas endommager notre frêle esquif ; nous tenions à ce que son propriétaire puisse venir un jour le récupérer, si possible intact (c’est ce qu’il a fait, d’ailleurs, quelques mois plus tard, quand les Antilles françaises sont passées à la dissidence). Mais ce jour-là, la chance était avec nous !

Nous avons quitté le port de Trinité sans faire de bruit, et, lorsque nous avons été à quelques centaines de mètres au large, nous nous sommes mis à l’ouvrage ! Nous avons pagayé tant que nous avons pu. Parfois, pour nous reposer un peu ou pour aller plus vite nous mettions la voile ; mais vers huit ou neuf heures, nous avons dû la ramener et reprendre les pagaies. La mer était trop grosse, le vent trop fort, et la voile risquait de faire chavirer notre embarcation.

Comme avec moi il n’y avait pas beaucoup de marins, comme deux des copains n’étaient pas d’excellents nageurs, il ne fallait pas courir le risque de chavirer ! (Quand nous sommes arrivés à la Dominique, nous avons appris que, leur barque, s’étant retournée, plusieurs de nos compatriotes s’étaient noyés ou avaient été mangés par des requins ; nous avons su, aussi, que d’autres, qui n’avaient pas tenu le cap, étaient morts de faim, de soif ou de fatigue, et qu’on les avait retrouvés, comme ça -desséchés dans leur petit bateau...)

Dans la pirogue nous ne pensions qu’à une chose : aller le plus vite possible — car nous craignions d’être pourchassés par une des canonnières de l’amiral Aubert — ; il fallait être le plus loin possible de la Martinique avant le jour, pour échapper à la vigilance des garde-côtes et éviter d’être repris ou mitraillés. C’est pour cela que, sans arrêt, sans sentir la fatigue, nous pagayions comme des automates, comme des machines ! La mer était forte et houleuse : la pirogue, aspirée par le fond de la vague, plongeait. Quand, d’un coup, elle remontait, nous apercevions au loin, les côtes de la Dominique et nous pensions : Mais on va y arriver ! Mais on va y arriver ! On ne pensait pas à autre chose, on ne pensait ni à manger, ni à boire, uniquement à ceci : arriver ; arriver le plus vite possible !

Enfin, après bien des heures d’effort nous nous sommes trouvés devant l’île anglaise. Nous étions sauvés ! Mais, pour aborder, nous avons eu encore beaucoup de peine. Aucun de nous ne connaissait l’endroit où nous allions toucher terre. Le rivage de la Dominique, comme celui de notre île, offre des endroits bons, d’autres dangereux. La côte devant laquelle nous arrivions là, était rocheuse, la mer hérissée d’écueils, de récifs. Nous avons dû sauter à l’eau et tirer la pirogue, en nageant pendant quelques mètres. Puis, nous l’avons hissée, pour qu’elle ne s’abîme pas.

Des habitants de l’île qui, sans doute, nous observaient depuis un bon bout de temps, nous ont recueillis et secourus. Nous étions alors extrêmement fatigués, épuisés ! Puis nous avons eu soif et faim. Et on nous a fait manger et boire, peut-être pendant deux heures ! Et nous étions heureux et... très fiers !

Dans notre embarcation, je peux bien le dire, j’ai eu peur ; mais je n’ai rien dit aux autres ! Je savais que les bateaux de l’amiral Aubert faisaient bonne garde et que, — des personnes me l’avaient dit —, les canonnières tiraient souvent sans sommations sur les barques qui leur paraissaient suspectes. (Sans cette crainte, — d’ailleurs trop réelle —, un plus grand nombre encore de Martiniquais auraient rejoint les F.F.L.). J’ai donc eu peur, surtout pendant la nuit, peur d’avoir été dénoncé, vendu , peur d’être pris en chasse. Mais je n’en ai rien laissé paraître. Parce que nous devions réussir ; parce que c’était pour nous très important, comment dire, peut-être plus qu’une question de vie ou de mort ; une question de liberté, de dignité... Nous voulions aussi nous prouver que nous étions vraiment des hommes, des hommes libres...

Quelle joie nous avons éprouvée, lorsque, bien restaurés et reposés, on nous a conduits dans une petite ville, Ozo je crois, où nous avons retrouvé des compatriotes évadés comme nous ! Et tout de suite nous avons été incorporés.

Plus tard, nous avons appris que nous avions été portés déserteurs et condamnés à mort par contumace...

Maintenant, trente-deux ans après, étant plus âgé et plus prudent, je me demande si, ayant à refaire cette traversée, je me demande si je la referais encore... Je me le demande ; mais je crois bien que oui, que je la referais encore !

Quatre mois environ avant Nestor Bols, un Guadeloupéen, Edwige LEGROS, son cadet d’un an, a déjà gagné la Dominique avec trois de ses camarades. Comment et dans quelles conditions ? C’est ce que nous allons raconter après avoir rapidement présenté Legros.

Né, en 1918, à Sainte-Anne, sur la côte sud-est de Grande-Terre, Edwige André Norbert Legros est le troisième fils d’Alexandre Legros et de dame, née Valérie Pitat. Edwige n’a pas connu son père car celui-ci est décédé quand son dernier fils n’avait pas encore 18 mois. Aussi le jeune Guadeloupéen a-t-il eu une enfance assez difficile.

Après avoir fréquenté l’école primaire de son village, il entre, comme apprenti-mécanicien, chez Fazien, à Pointe-à-Pitre, le chef-lieu de l’île d’émeraude. Là, sa vive intelligence, son habileté manuelle, sa soif de connaître et sa passion de la mécanique font qu’il devient bien vite un apprenti studieux, puis un excellent mécanicien pour qui les moteurs n’ont pas de secrets. Son apprentissage terminé il est embauché, comme mécanicien, dans une usine de Capesterre, dont le directeur n’a qu’à se louer de sa compétence et de son sérieux.

A 18 ans, Legros perd sa mère. Il reste seul avec un frère, l’autre étant mort quatre ans plus tôt.

A Capesterre, outre la mécanique, ce qui passionne ce garçon sympathique, aux yeux pétillants d’intelligence malicieuse, c’est le vélo. Comme beaucoup de jeunes gens de son âge, en Guadeloupe comme en métropole, il vibre aux exploits des géants de la route , les André Leduc, Antonin Magne et autres Hené Vietto, et ne jure que par eux ! Avec plusieurs compagnons, dont Paul Sarkis — le fils d’Antoine Sarkis, son employeur —, René Achine, Davilé, Dupala, il participe à de nombreuses courses cyclistes en Guadeloupe et à la Martinique.

Il vient d’achever son service militaire, qu’il a effectué au Fort-Richelieu, en Basse-Terre, lorsque, le 2 septembre 1989, la France déclare la guerre à l’Allemagne. Edwige Legros est aussitôt mobilisé. Il reste soldat dans son île natale jusqu’au 15 avril 1941, date à laquelle il est rendu à la vie civile.

Peu à peu, comme à la Martinique s’établit à la Guadeloupe, le régime de Vichy qui ne plaît pas du tout à Legros, un amoureux de la liberté pour qui la dignité humaine a son prix... Bientôt aussi, à la Guadeloupe comme à la Martinique, la vie devient difficile tant au plan matériel — la pénurie s’installe — qu’au plan spirituel : la méfiance, la crainte troublent les consciences. Le Gouverneur, partisan inconditionnel de l’Etat Français, interdit toute propagande en faveur de la dissidence gaulliste , encourage la délation, et fait interner dans le Fort Richelieu et le Fort Napoléon transformés en prisons, les zélateurs du général de Gaulle et ceux soupçonnés, à tort ou à raison, de l’être.

Aussi, de nombreux Guadeloupéens veulent-ils rejoindre la France Combattante. Pour cela ils doivent d’abord rallier la possession anglaise la plus proche : l’île de la Dominique.

Les premiers qui s’échappent le fontassez facilement ; mais, bien vite, les autorités vichyssoises des Antilles françaises, vont y mettre le holà ! En effet, dès le début de 1941, le navire-école de la Marine française la Jeanne d’Arc , puis le croiseur Emile Martin et quelques vedettes armées vont monter une garde vigilante qui, cependant, n’arrivera pas à décourager les nouveaux (et nombreux) candidats à l’évasion.

En se cachant, Guadeloupéens des deux sexes quittent leur île ; entre autres, la tante d’Edwige Legros, Mlle Odette Pitat, une riche commerçante de Capesterre. Celle-ci gaulliste intransigeante, pour ne pas courir le risque d’un séjour forcé dans le Fort Napoléon, s’est évadée en pirogue. Ma tante est partie, explique Legros, parce qu’elle ne voulait pas rester esclave du gouvernement de Vichy ! Cependant, en quittant l’île, elle perdait tous ses biens. Elle le savait ; mais elle est tout de même partie pour la Dominique. Parce que chez nous, à la Guadeloupe, on avait entendu et compris l’Appel du 18 Juin. Nous étions des patriotes ! ! Il n’était pas question de choix : on devait, on voulait suivre le général de Gaulle !... Je connaissais, ajoute Legros, un Martiniquais aisé, marié et père de famille, qui habitait alors notre île ; il possédait cinq ou six vaches, un taureau, une charrette avec laquelle il transportait de la canne à sucre. Il avait, aussi, sa maison, une boutique. Eh ! bien, lui aussi il a tout plaqué, et il est parti. Il a dit à sa femme : Je vais voir ce qui se passe là-bas ! Je vais aider les autres Français qui se battent ! J’appelle ça du patriotisme ! (Quand il a été parti, la police est venue et on lui a tout pris !).

Je suis parti pour rejoindre de Gaulle, le 5 septembre 1942, dans une pirogue, avec trois camarades, continue Edwige Legros.

Comme la Dominique était alors le point de mire de la Jeanne d’Arc et de l’ Emile Martin , ceux qui s’évadaient ne pouvaient plus, sans risques excessifs, rejoindre directement l’île anglaise. Il fallait atteindre une autre petite île, plutôt un îlot, dépendant de la Dominique, moins surveillée, et située presque à l’opposé. C’est ce que nous avons décidé de faire.

Avant la guerre, les Guadeloupéens rendaient visite — en pirogue — aux habitants de la Dominique qui sont, comme nous, des gens de couleur... Nous en recevions, aussi, assez souvent. Avec une bonne voile et en pagayant ferme, on effectuait le trajet —’ 120 à 150 kilomètres selon le point de départ — et ça ne nous semblait pas alors un exploit !

Mais, avec la surveillance de la Jeanne et de quelques autres patrouilleurs, c’était beaucoup plus difficile car il fallait faire le trajet de nuit et ne pas trop compter sur la voile ; presque toujours avancer à la pagaie. C’est ce que nous avons fait...

Donc, nous sommes partis à quatre ; mais ce n’est pas tout de suite que nous avons parlé et que nous nous sommes mis d’accord. On se méfiait alors d’un peu tout le monde ; on parlait le moins possible ; (pas mal d’opposants ont été arrêtés, chez nous, à cause de leur bavardage). Aussi, nous nous sommes longtemps observés ; puis nous avons parlé à demi-mot, par allusion. Enfin, nous avons vu que nous étions vraiment décidés, et que nous pouvions compter les uns sur les autres.

Nous n’étions pas du même village : j’étais natif de Sainte-Anne, en Grande-Terre, un autre de Moule, également en Grande-Terre ; le troisième était originaire de Capesterre, en Basse-Terre ; le quatrième de Trois-Rivières aussi en Basse-Terre. Nous nous étions connus à Pointe-à-Pitre ; mais nous ne pouvions pas partir de ce port, très contrôlé, où mouillait souvent la Jeanne, où il y avait pas mal de policiers, de mouchards et des matelots de la Jeanne qui, ayant appris notre patois, pouvaient suivre les conversations, dans les bars et ailleurs, et dénoncer les mal-pensants. Nous devions donc partir d’un tout petit port situé près de Trois-Rivières, moins surveillé. En s’échappant, par une nuit sans lune, après le crépuscule, et en ramant dur, nous avions la chance de pouvoir échapper aux poursuites des garde-côtes.

J’obtins une place de mécanicien dans une usine de canne à sucre proche de Trois-Rivières. Pour assurer leur subsistance, et justifier leur présence dans la région en cas de contrôle policier, mes trois camarades s’embauchèrent comme coupeurs de canne à sucre, travail pour lequel aucun d’eux n’avait des aptitudes !

J’ajoute qu’aucun de nous n’était pécheur ou marin de profession. Mais nous avions tous un peu navigué sur des barques et nous savions tous très bien nager... Je crois que, chez nous, aux Antilles, dès la naissance, on sait nager ! Je me souviens qu’étant gamin — j’avais onze ou douze ans —, à Pointe-à-Pitre, je plongeais du quai à la poursuite des pièces de monnaie que les touristes américains nous lançaient : il fallait se laisser glisser jusqu’au fond et ça n’était pas très facile ! Donc, nous n’étions pas des marins professionnels, mais nous savions manier la pagaie et nous n’étions pas manchots.

Dans le petit port voisin de Trois-Rivières nous nous sommes mis en quête d’une pirogue. Nous voulions en louer une ; mais comme nous ne tenions pas à attirer l’attention, ce fut assez difficile. Nous désirions avoir affaire à quelqu’un de discret — et qui sait, peut-être, de patriote ! Après avoir, sans faire semblant de rien, observé les pêcheurs du coin, nous nous sommes adressés à l’un d’eux, qui nous paraissait sûr. Notre choix fut bon : l’homme à qui nous parlâmes comprit tout de suite de quoi il s’agissait. Nous n’eûmes pas besoin de lui faire un dessin ! Il encaissa la somme exigée et nous convînmes avec lui, que, le lendemain de notre départ, dans la matinée, il feindrait de constater la disparition de son embarcation et qu’il porterait plainte pour vol. Ainsi, au cas où nous serions pris, il ne serait pas inquiété.

Plus tard, il pourrait aller à la Dominique récupérer son bien ; ce qu’il a fait d’ailleurs, par la suite.

La pirogue, qu’il nous loua, mesurait environ quatre mètres de longueur, et de quatre-vingts centimètres à un mètre de largeur. Elle était munie de deux bancs en planche sur lesquels deux personnes pouvaient s’asseoir ; à l’arrière était disposé un autre bano plus petit pour le capitaine, celui qui commande et dirige ; au milieu où l’on pouvait aussi dresser un mât, les pêcheurs plaçaient leurs engins : nasses et filets. (C’est avec des embarcations semblables qu’à la Guadeloupe on organisait des courses de pirogues, avant la guerre).

Nous avions fixé notre départ au début du mois de septembre, par une nuit sans lune. Nous avons quitté notre île vers 22 heures, en emportant chacun deux pains et une bouteille d’eau. Nous n’avions pas de boussole, aucun instrument. Nous avons navigué au pif : nous savions, en gros, quelle direction nous devions prendre ; nous savions, aussi, que la petite île que nous désirions gagner, possédait deux petits ports ; (mais nous devions aborder... sous une falaise !)

Partis à dix heures du soir nous ne sommes arrivés que deux jours plus tard, en fin de matinée. Au début, la mer n’était pas mauvaise et nous ramions le plus vite que nous pouvions. Mais, bientôt, il y eut des lames. Pour augmenter notre vitesse, nous mettions la voile ; la nuit, mais pas le jour, pour ne pas être repérés par ceux qui risquaient d’être à nos trousses. Nous avons ainsi pagayé jusqu’à l’épuisement. Nous avons eu vite achevé nos provisions et notre eau : nous ne pensions pas que la traversée serait, si longue ! Je le dis franchement, je crois que si nous avions su que la traversée serait aussi pénible, peut-être ne l’aurions-nous pas tentée !

A un moment donné nous avons vu des poissons volants ; nous avons vu aussi, dans le ciel, passer des avions anglais ; nous avons fait de grands gestes ; nous pensions que les pilotes nous enverraient peut-être du secours ! Mais non ! Ils ne s’occupaient pas de nous ! Ils ignoraient ce que nous étions en train de faire. Nous avons aussi entendu les moteurs de deux bateaux qui croisaient à plusieurs centaines de mètres. Vite, nous nous sommes mis tous à plat ventre, au fond de la pirogue, et nous sommes restés allongés jusqu’à ce que le calme soit revenu. Ensuite, comme l’embarcation avait dérivé, il fallut ramer ferme, pour rattraper le chemin perdu !

Après avoir passé une seconde nuit en mer, quand le second jour s’est levé, nous nous sommes dit : Mais nous sommes perdus ! (J’ai eu alors très peur de mourir de soif, brûlé par le soleil). Mais non ; nous avions installé sur la pirogue un morceau de bois qui nous montrait le cap à tenir, eh ! bien, le bois n’avait pas bougé. Nous étions dans la bonne direction, sur cette mer des Caraïbes qui est très belle !

Enfin, après un jour et demi de navigation très pénible, nous étions presque au bout de nos peines... La traversée avait été plus longue que prévue — peut-être cent cinquante kilomètres ! — nos mains étaient pleines d’ampoules, certaines éclatées. Nous étions épuisés et assoiffés, car, chez nous, sous les tropiques, le soleil de septembre est très chaud ! Mais nous ne pensions pas à nos mains qui saignaient, nous ne sentions pas la sueur qui perlait par tous nos pores, nous ne songions qu’à une chose : nous avions réussi, nous étions libres — car, pour nous, les Vichyssois étaient aussi mauvais que les Allemands !

Nous étions tout près d’une petite île ; mais, pour mes compagnons et pour moi, elle n’était pas petite, elle avait une importance considérable. Je pensais alors : Cette fois, ça y est ! Nous sommes libres ! Même si la pirogue chavire, je suis sur que nous rejoindrons la terre à la nage !

Quand nous sommes arrivés tout près, nous avons vu une falaise avec, au pied, des rochers, des écueils, tout blancs d’écume. Nous avons aussi aperçu des gens qui nous observaient, sans doute, depuis un bon bout de temps. Nous leur avons fait signe. Ils sont venus en pirogue et nous ont aidés, car nous étions vraiment épuisés, vidés !

Ces hommes étaient des gens de couleur comme nous, des Anglais, mais qui parlaient à peu près le môme patois que nous. Ils ont été très gentils : ils nous ont fait boire et manger. Ils ont pansé nos plaies. Puis nous nous sommes reposés. Nous sommes restés un mois dans cette petite île. Le ? octobre1942, ils nous conduisirent à la Dominique où nous eûmes la joie de retrouver plusieurs de nos compatriotes, ainsi que de nombreux Martiniquais ayant rallié, avant nous, cette possession britannique.

C’est ce jour-là, qu’officiellement, je fis partie des Forces Françaises Libres.

A la Dominique, les Français des Antilles sont regroupés. Ils passent une visite médicale et ceux qui sont reconnus aptes vont être soumis à un entraînement militaire assez intensif. Courant octobre 1942, le Bataillon Antillais n°1 est constitué.

Nous étions presque uniquement des jeunes, ayant, pour la plupart fait notre service, se souvient Edwige Legros. Parmi nous se trouvaient des caporaux et des sergents, et ce sont eux qui nous instruisaient.

A la Dominique nous étions très libres ; les Anglais nous avaient fourni des uniformes ; mais ils ne s’occupaient pas de notre instruction militaire. Nous logions dans des chambres réquisitionnées chez les habitants et nous disposions d’un vaste hangar qui nous servait à la fois de cuisine, de réfectoire et de salle de cours. Sur un terrain aménagé, nous faisions gymnastique, sport, maniement d’armes, tir. Quand la journée était finie, chacun pouvait regagner librement sa chambre.

Nous étions fort bien vus par la population très accueillante de l’île ; mais ces gens, qui n’étaient pas mobilisés dans l’armée anglaise, ne comprenaient pas pourquoi nous nous étions enfuis de chez nous pour aller nous faire tuer !

Fin mai 1943, lorsque le nombre des Antillais français évadés atteint près de six cents hommes, un transport américain vient les chercher pour les conduire aux U.S.A. Le navire quitte la Dominique et fait escale à Porto-Rico où les volontaires sont équipés de pied-en-cap-. On leur donne une tenue qui ressemble beaucoup à celle des Portugais ; mais, au lieu d’une capote, on leur remet un imperméable. Ils ne touchent pas de casque, seulement un calot militaire kaki.

Le transport fait une nouvelle escale, de deux jours, à Cuba, sans doute à cause de la présence, dans les parages, de sous-marins allemands ; puis il gagne directement Baltimore.

Début juin les Antillais arrivent dans le New Jersey à Fort-Dix, un camp immense, qui les impressionne fort.

C’était le plus grand de l’Amérique du Nord, affirme Legros. Il était très vaste et on risquait de s’y perdre ! II était aussi grand que le Gard, renchérit Bols, un camp formidable, avec deux ou trois bases d’avions, dos voies ferrées, et une véritable ville pour les militaires comprenant des magasins, des restaurants, des bars, des cinémas, de tout quoi !

A Fort-Dix, où ils resteront plusieurs mois, les Antillais vont suivre un entraînement très dur avant d’être débarqués au Maroc, courant octobre 1943.

A Fort-Dix, le programme général d’instruction est établi par des officiers supérieurs américains ; mais l’entraînement proprement dit des Français Libres est confié à des sous-officiers et à des officiers français. Ceux-ci sont recrutés parmi nos compatriotes, résidant aux U.S.A. et dans divers pays du Nouveau Monde, qui ont répondu à l’appel du général de Gaulle. La discipline est stricte ; mais beaucoup moins que celle que les soldats ont connue dans les casernes françaises entre les deux guerres.

Nous faisions partie des F.T.A. (forces terrestres anti-aériennes) dit Legros, nous étions armés de canons de 40 Bofors à tir rapide, contre les avions, — (mais aussi contre les chars) —, et de mitrailleuses de 12,7. Par pièce, nous étions 12, et j’étais adjoint au chef de pièce. Nous nous sommes vite familiarisés avec ces armes et nous sommes devenus, je crois, de bons soldats.

Bols et Legros se souviennent surtout des interminables séances de parcours du combattant , qu’ils subirent, comme des commandos , quelques semaines avant leur embarquement pour l’Afrique du Nord. Legros raconte :

C’était très pénible, très éprouvant. La, il y avait des rangées de barbelés et d’un côté des soldats liraient, avec des balles réelles, juste au-dessus du dernier fil. Il fallait passer sous les barbelés, se traîner dans l’eau, ramper dans la boue. Et, au-dessus de nos fesses et de nos têtes miaulaient les balles ! Dans la boue, on avait placé des mines — à blanc heureusement ! --- qu’il nous fallait éviter ou retourner sur le dos. Parfois même, le fil supérieur était électrifié. Et toujours les balles claquant au-dessus de nous ! Et il fallait aller vite, et recommencer... Le soir on était à plat ; mais cet entraînement a certainement été très bénéfique !

Ces parcours du combattant étaient très difficiles à supporter, et même extrêmement dangereux, souligne Bols. Il est arrivé quelques accidents très graves. Mais il fallait s’entraîner à fond, avant de débarquer au Maroc.

Mais, fort opportunément, les permissions offrent d’agréables compensations, ainsi que l’explique Legros :

Quand nous avions une longue permission de six ou huit jours, nous allions à New-York ou à Washington ! Là-bas, les militaires, surtout les militaires français, étaient très bien vus. Nous portions la croix de Lorraine sur notre calot et sur la poitrine et, sur l’épaule, un badge marqué France. Avec notre titre de permission, on nous remettait des bons pour le logement, la nourriture, le blanchissage ; puis des camions nous transportaient jusqu’à la gare... Quand nous entrions dans un bar pour boire un pot , dix personnes voulaient nous en offrir un !...

Les Français étaient bien vus, non seulement des civils, mais aussi des soldats américains, quelle que soit la couleur de leur peau. A Fort-Dix, une partie du cantonnement était réservée aux Américains noirs, une autre aux blancs. Nous autres, Français, allions où nous voulions ; par exemple dans les cinémas réservés aux blancs, et jamais on ne nous a fait la moindre observation... Au contraire ; les Français étaient estimés par tous, nous avions des amis, aussi bien parmi les blancs que parmi les noirs...

Le 24 septembre 1943, les hommes du Bataillon Antillais n°1, (B.A. n°1), sous le commandement du chef de bataillon DREANNO, quittent Fort-Dix, arrivent dans un port de la côte est proche de Philadelphie, où ils embarquent sur un transport de troupes qui s‘intègre dans un important convoi protégé par de nombreux bateaux de guerre, notamment des contre-torpilleurs.

Le voyage qui dure plus de deux semaines, se déroule presque ans incident : Une seule fis, note Legros, nous avons failli être attaqués – par un ou des sous-marins-. C’était un soir, presque au crépuscule, - (les sous-marins attaquent surtout au coucher du soleil ; ils se mettent dans la position du soleil et alors on ne peut pas les voir). Nous avons vu — et entendu — que des contre-torpilleurs de notre escorte commençaient à balancer des grenades à gauche et à droite dans la mer. Nous avons pensé : II y a sans doute des sous-marins ennemis par là, ça va cracher quelque chose ! Ça a duré quelques minutes, les petits navires rapides se dispersaient en grenadant ; mais nous n’avons pas eu de perte. Pendant le reste de la traversée, nous n’avons plus eu d’alerte.

De Casablanca où il débarque le 12 octobre et où il reste une quinzaine de jours, le BA n°1 est dirigé sur El Hadjeb, un camp près de Meknès. Là, les hommes du BA n°1 poursuivent un entraînement très poussé.

C’est à El Hadjeb que nous avons laissé tomber la tenue américaine et qu’on nous a remis le calot bleu à liseré rouge, se souvient encore Edwige Legros... Nous avons été ensuite dirigés sur la Tunisie où, le 16 janvier 1944, nous avons été intégrés à la 1e D.F.L.. Notre BA n°1 a alors fusionné avec les F.T.A. divisionnaires et a pris le nom de 21e Groupe Antillais de Défense contre Avions (21e G.A.D.C.A.). Nous avons alors séjourné à Sousse du 22 janvier au 18 mars, date de notre départ pour Menzel Bou Zelfa où nous avons bivouaqué jusqu’au 22 avril suivant.

Edwige Legros se rappelle les séances de tirs d’entraînement à El Hadjeb et à Menzel Bou Zelfa : Nous tirions, au Bofors, sur des ballons traînés par des avions. Pour épater les jeunes recrues — et aussi les copains ! — pour montrer ce que nous savions faire, nous pariions à celui qui couperait le câble tracteur. Pour cela, il fallait viser la queue de l’appareil. Certains réussissaient : ils étaient très fiers de leur exploit ! Mais les aviateurs n’aimaient pas ça !

Vers la fin du mois d’avril, la 1e D.F.L. va être transportée en Italie où elle fera campagne jusqu’au 21 juin. Une partie de la division s’embarque à Bône, l’autre, avec Bols, Legros et le 21e G.A.D.C.A., à Bizerte.

Legros garde un souvenir très précis du gros orage — une véritable trombe d’eau accompagnée de bourrasques très rudes —, qui précéda l’embarquement et de l’extraordinaire rassemblement de navires de toutes sortes dans la rade de Bizerte : Nous campions, dit-il, au-dessus du port, dans les collines. Vers minuit un vrai déluge s’est abattu, aucune guitoune n’arrivait à tenir debout ! L’eau emportait des sacs ! Nous avons passé la nuit, comme ça, tout trempés !

Au cours de la matinée du 28 avril 1944, l’embarquement a commencé : les chars, les camions, les canons, les jeeps, puis les hommes... Il y avait des dizaines et des dizaines de bateaux de toutes les tailles : une véritable armada, et un carrousel d’avions, avec au-dessus des ballons ! C’était impressionnant, formidable !

Nous autres, F.T.A., nous sommes restés sur le pont, près de nos pièces. Nous n’étions pas au repos : comme nous faisions partie de l’artillerie antiaérienne, il nous faudrait prêter la main à l’artillerie de marine, au cas où la Luftwaffe attaquerait.

On nous donna des consignes très sévères : par exemple défense expresse de ne rien jeter dans l’eau, pas même un mégot de cigarette ! Afin, sans doute, que l’ennemi ne soupçonne pas notre passage. Nous avons débarqué à Naples le 3 mai suivant.

Pour ne pas allonger ce récit, nous ne voulons pas raconter par le détail — un livre n’y suffirait pas ! — l’épopée de Bols et de Legros, qui se confond avec l’action du 21e G.A.D.C.A. La citation, — ci-dessous —, à l’ordre de la division, que ce dernier reçut, le 13 mars 1945, résume ce que fit ce corps de volontaires :

Groupe Antillais d’élite, sous l’impulsion du chef d’escadron de Koenigswarter, commandant les F.T.A. Divisionnaires, et le commandement énergique du chef de bataillon Lanlo, a toujours fait preuve des plus belles qualités militaires. Après avoir participé à la campagne d’Italie, a été utilisé à maintes reprises pendant la campagne de France comme unité antichar ou d’infanterie. Premier groupe des F.T.A. débarqué à Cavalaire, le 16 août 1944, a pris une part active dans la réduction des forts de Toulon, en faisant de nombreux prisonniers. A tenu, au prix de lourds sacrifices, un front étendu de positions d’infanterie devant Giromagny. A montré une belle ardeur combative pendant la défense d’Herbsheim où un fort détachement du groupe est resté encerclé pendant trois jours, résistant sans défaillance malgré la perte de plusieurs de ses pièces atteintes par des coups directs de chars et la mort de la plupart de ses officiers ou chefs de section. A Benfeld, les jours suivants, a repoussé toutes les attaques de l’ennemi, détruisant des chars et faisant des prisonniers.

Au cours de nos rencontres, Bols et Legros nous ont relaté quelques-unes de leurs aventures, cocasses ou tragiques, ou les deux à la fois, tant il est vrai que, souvent, le drame côtoie la comédie.

C’était un jour pluvieux d’octobre 1944, en Alsace, raconte Bols. Nous venions de nous installer près d’un petit village. D’un côté il y avait un champ de choux rouges de belle taille, et de l’autre, une mare flanquée d’un boqueteau. Nous avions mis nos pièces en batterie et nous finissions de creuser nos trous individuels lorsque, soudain, tombèrent, presque sur nous, un, deux, trois obus de mortier.

Alors, nous nous sommes égaillés comme une volée de moineaux ! Comme il pleuvait, nous avions nos imperméables qui flottaient et les copains, qui couraient de ci, de là, ressemblaient à de gros oiseaux ! C’était très drôle ! Les obus continuaient de pleuvoir. Presque tous, nous sommes allés nous planquer en plein dans la mare, et nos impers flottaient sur l’eau, comme d’énormes fleurs ! Le bombardement n’a duré que quelques minutes. Quand il a cessé, nous nous sommes tirés de l’eau plus que fraîche ! L’un des copains est alors sorti pieds nus : ses chaussettes et ses souliers étaient restés collés dans la boue de la mare. Après la peur, nous nous sommes tordus de rire !

Mais en arrivant sur notre position, nous avons vu un des trous individuels plein d’une bouillie sanguinolente : un de nos copains s’était coulé dans son trou et un obus de mortier lui était tombé en plein dessus. De lui, il ne restait que cette bouillie...

En allant vers le champ de choux rouges nous avons constaté que, presque tous les choux avaient été coupés — comme si quelqu’un l’avait fait exprès, avec un grand rasoir ou une faux — à vingt centimètres du sol ; mais alors, bien régulièrement, et sur plusieurs mètres carrés. C’étaient des éclats qui les avaient tranchés : quand certains obus explosent leurs éclats partent en éventail et tranchent comme un gigantesque sabre !

Ce dont les Antillais gardent le plus mauvais souvenir c’est assurément, du froid et, surtout, de la neige, inconnue aux Antilles, sous les tropiques. L’hiver 4/1-45 fut très long, dur et neigeux en France et tout particulièrement dans les Vosges et en Alsace où, avec la 1e D.F.L., le 21e G.A.D.C.A. fit campagne.

Près du Ballon d’Alsace, se souvient encore Bols, nous avons relevé des Légionnaires. Là, il y avait plus d’un mètre de neige, on enfonçait et on en avait jusqu’au ventre. Et on avait froid ! Quand on n’était pas de garde, on faisait un trou dans la neige, on prenait de gros morceaux de bois qu’on mettait en travers du trou puis, par-dessus, quelques branches et une couverture. On se blottissait là-dedans, cinq ou six. Sur nos têtes nous placions quelques branches, une autre couverture saupoudrée de neige. On avait moins froid ; mais au bout de dix minutes, on entendait floc ! floc ! C’était la neige qui avait fondu et la couverture mouillée qui gouttait... Nous avions les pieds mouillés et, si nous enlevions les souliers, nous ne pouvions plus les remettre. Plusieurs ont eu les pieds gelés. Je me méfiais ; mais j’ai eu quand même deux orteils gelés. Depuis, dès que l’hiver commence, ils me brûlent, et je ressens cette douleur tant que dure le froid !

II faisait si froid et il y avait tant de neige que les véhicules automobiles, même les chars, ne pouvaient pas rouler, explique Legros. Seuls les mulets pouvaient nous apporter ravitaillement et munitions. Nous étions à cent ou deux cents mètres des lignes ennemies. Les Allemands tenaient un bois et empêchaient toute progression. Alors, nous nous sommes enterrés dans la neige. Nous creusions un abri à peu près de la hauteur d’une table. Tout autour, en haut, nous faisions des trous pour pouvoir tirer facilement, à genoux ou, même, assis. En bas, c’était le lit : on plaçait des rondins, des planches, des branches. Au-dessus de nos têtes, nous mettions d’autres planches, des cartons de boîtes de conserve, que nous recouvrions de neige. A l’opposé des lignes allemande.’ !, était la porte, fermée par une toile de tente individuelle. Bien sûr, il était interdit de faire du feu ; mais quand il faisait trop froid dehors — des coups de -15° ou -20° ! — nous arrivions à nous chauffer dans nos trous, en brûlant du papier. Il n’y avait pas de flamme, la fumée nous réchauffait. La toile de tente étant rabattue, la fumée ne sortait pas et, même si les yeux piquaient, on se trouvait bien ! Mais pendant des semaines nous avons eu très froid !

Et ce que je ne comprends pas, remarque Bols, c’est que, dès le début de l’hiver, on a retiré tous les Africains du front, on les a envoyés dans le Midi de la France. Et nous, on nous a laissés là !..

On nous apportait parfois un petit tonnelet de rhum, parce que le vin gelait dans les bidons... Dans les bois enneigés c’était souvent inquiétant : lorsqu’une charge de neige tombait, ou qu’une branche cassait, aussitôt tout le monde était en alerte. C’était parfois comique ! Mais ce qu’on a pu avoir froid !

Au cours de nos conversations, avec chaleur et émotion, Bols et (surtout) Legros ont évoqué le souvenir de leur patron , le général Diego Brosset, qui prit le commandement de la 1e D.F.L. en Tunisie, le a août 1943. (...)

Effarante nouvelle pour tous les combattants, à tous les postes, que celle de la mort d’un tel guerrier, acteur et témoin du succès, dont la constante présence en première ligne était depuis longtemps devenue symbole d’offensive et garantie de victoire.

Le 8 mai 1945, jour de l’Armistice nous étions sur le Rhin presque en Forêt Noire, nous dit, pour conclure, Edwige Legros... Du moment que la France était libérée, nous avions fait notre devoir, Non ?

Alors comme je commençais à en avoir assez, j’ai demandé la quille . J’ai été envoyé, au camp des Garrigues, à Nîmes, où j’étais passé à la fin du mois d’août 44, au lendemain de la libération du Gard, avant de monter en Alsace. C’était une ville qui m’avait alors beaucoup plu...

Quelques jours plus tard, le commandant m’a convoqué :

Voilà, m’a-t-il dit, vous avez signé un engagement pour la durée de la guerre, plus trois mois. Est-ce que vous voulez conserver votre engagement et partir pour l’Indochine ? — Je regrette, mon commandant, ai-je répliqué, j’ai bien signé un engagement pour la durée de la guerre, mais contre l’Allemagne, pas contre le Japon... Les Japonais, je n’ai rien à voir avec eux : ils n’étaient pas chez nous, en France... Maintenant que les Allemands sont retournés chez eux, je rentre chez moi aussi...

J’ai donc été démobilisé comme brigadier, la veille de Noël 1945. Depuis, je suis fixé à Nimes où je m’occupe de mécanique auto ; mais je reste très lié avec mes camarades Français Libres, surtout avec ceux qui résident dans le Gard.

C’est à Nîmes, aussi, au Camp des Garrigues, que Nestor Bols a été démobilisé en juillet 1945. Dans l’armée, du premier au dernier jour, Bols a été 1e classe ; malgré les sollicitations de ses chefs et de plusieurs de ses camarades, il préférait rester avec ses copains, et jamais il ne voulut suivre le peloton des sous-officiers.

Ça ne me faisait rien de faire la guerre, malgré les dangers, précise-t-il ; mais je n’aimais pas le métier militaire. Pour rien au monde, je n’aurais voulu être militaire de carrière ! Des camarades qui devaient rempiler me disaient : Suis le peloton des sous-officiers. Fais comme nous ! Au bout de quinze ans, nous aurons une retraite ! Je leur répondais : Peut-être bien ! Mais moi, ça ne me plaît pas. J’aime être libre !

Dès qu’il fut rendu à la vie civile, Nestor Bols résolut de se fixer à Nîmes. Il trouva du travail chez un ébéniste, M. Andrès, rue Montaury, chez qui il resta dix-sept ans. Son employeur ayant été contraint de cesser toute activité, Bols s’établit à son compte, à Nîmes d’abord, comme menuisier, fabriquant essentiellement des portes et des fenêtres ; ensuite à Parignargues, pittoresque village gardois, célèbre par ses moulins à vent et sa crèche animée.

Maintenant qu’avec le préfabriqué la pose n’est plus rentable pour un petit artisan, — et, nous dit-il, en attendant la retraite —, en artiste qu’il est, Bols restaure des meubles anciens.

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