Evocation de Louis KERVIZIC et de Devio GIMENEZ (RA) morts pour la France lors de la sortie de Bir Hakeim. Par Robert Saunal

Deux anciens du 1e RA, Louis Kervizic et Devio Gimenez, morts pour la France à Bir Hakeim

Voici longtemps que je voulais rappeler la mémoire de deux de nos camarades du 1e RA, morts lors de la sortie de vive force de Bir Hakeim le 11 juin 1942, ou peu après des suites de leurs blessures. Il s’agit du lieutenant Louis Kervizic et du 1e canonnier Devio Gimenez.

Officier de carrière, le lieutenant L. KERVIZIC a rallié la France Libre à Madagascar et a été affecté au 1e RA à sa création, dès la fin de 1941.

Je l’ai connu à mon arrivée au régiment, fin décembre 1941. Nous formions tous les deux l’équipe d’état-major rapprochée du commandant LAURENT-CHAMPROSAY (avec le capitaine VILMINOT qui a quitté le régiment en janvier 42).

Il fut, tout au long de cette période, l’aîné chaleureux et attentif du jeune aspirant que j’étais, et il m’a souvent aidé. Cette équipe s’est accrue en janvier du sous-lieutenant DENISSAC (alias de Cassin), et je suis resté le popotier de cette équipe de trois, toujours à côté de Laurent-Champrosay, qui vivait à part, en ermite, sous la houlette matérielle de son secrétaire, l’adjudant ROUILLON . J’assumais les fonctions d’officier orienteur du régiment, une fonction que Laurent-Champrosay suivait de très près. Le Lt. KERVIZIC dirigeait les transmissions (avec le maréchal des logis chef PAULET ), et les services divers. L’ensemble groupait une trentaine de personnes.

D. GIMENEZ était un ancien républicain espagnol, engagé volontaire dans les FFL dans des conditions que j’ignore (il faut dire que, d’une façon générale, nous ne parlions pas beaucoup de notre passé - et jamais de notre avenir, trop incertain - surtout en opération. Il a fallu les semaines exceptionnelles d’isolement commun, qui allaient être celles de Kervizic et moi, pour entrer dans notre intimité).

Gimenez faisait partie de cette équipe. Il m’accompagnait toujours comme aide-orienteur et manifestait, dans ce travail, un sens de l’orientation exceptionnel, qui mérite que j’en donne une brève évocation. Dans ce désert nu de Tripolitaine, le premier travail de l’orienteur sur une nouvelle position (comme ce fut le cas à Halem-Hamza en janvier, puis à Bir-Hacheim en février), était de construire les points de repère qui formeraient le canevas de sa cartographie. Il fallait construire ainsi, avec des fûts d’essence et tanakés, des repères de 2 à 3 mètres de haut chacun avec sa particularité, sur une étendue de plusieurs kilomètres de côté. Mais ensuite, il n’était pas facile, depuis chaque point, de repérer et de viser les autres, à 2 ou 3 kms de distance, pour les relever et en faire une cartographie précise ; ils étaient pratiquement indécelables à l’œil nu, il fallait un examen détaillé à la jumelle... à condition de regarder dans la bonne direction.

C’est là que Gimenez montrait ses dons. Après avoir construit nos repères, nous allions donc de l’un à l’autre en pick-up, en zigzaguant sur ce désert plat, lui-même montant en général à l’arrière. Le large panache de poussière que nous soulevions l’empêchait de voir quoi que ce soit derrière nous, mais il n’en avait pas besoin.

En arrivant sur chaque point où j’installais mon théodolite, je le questionnais : Alors, Gimenez, où est tel repère ? II faisait à l’œil son tour d’horizon puis, de sa main, pointait la direction : C’est là . L’examen à la jumelle le confirmait au degré près ; je faisais alors mes visées et je passais au repère suivant de mon tour d’horizon, avec le même succès.

Comment réussissait-il, monté à l’arrière du pick-up, à retrouver ensuite la direction de tous les repères ? C’est ce que je lui ai demandé plusieurs fois, et il m’expliquait, avec force gestes, que j’avais tourné de ce côté-ci, puis de ce côté-là... Et il se refaisait ainsi, dans sa tête, l’historique de nos virages. Je n’ai jamais revu personne ayant un tel sens inné de l’orientation et aussi précis.

J’en reviens maintenant à la sortie de Bir-Hakeim, dans la nuit du 10 au 11 juin

C’est dans le pick-up de Kervizic que GIMENEZ (ainsi que d’autres membres de l’équipe d’état-major), ont quitté la position le 10 au soir, dans la colonne du 1e RA. Le pick-up a pu sortir et a foncé, mais il a reçu de plein fouet, peu après, une rafale de mitrailleuse lourde qui a tué ou grièvement blessé tous ses occupants.

Seul KERVIZIC était encore vivant. Au matin, il a été ramassé par les Allemands qui l’ont évacué aussitôt sur un poste de secours provisoire, improvisé en plein air près de notre couloir de sortie.

C’est là que je l’ai retrouvé le 11 juin au matin. J’y avais été conduit moi-même ce matin-là car blessé depuis quatre jours et ayant déjà une jambe dans le plâtre, mon ambulance était tombée en panne dans la sortie. Mes efforts à pied dans la nuit ne m’avaient pas mené loin. Mais ceci est une autre histoire.

À partir de cet instant, j’ai pu rester près de Kervizic et je ne l’ai plus quitté, même si l’accord pour cela des Allemands, puis des Italiens qui nous ont soigné, fut parfois aléatoire. Il m’a raconté sa nuit. Il y avait d’autres membres de l’équipe d’état-major à l’arrière de son pick-up, notamment le motard KO , ainsi que les canonniers Mamadou DJABI et Ouanamapé TUO.

Il était resté le seul survivant après la rafale de mitrailleuse qui avait détruit son pick-up bien que Gimenez n’ait pas été tué sur le coup et qu’il l’ait entendu gémir pendant la nuit, mais probablement sans être conscient.

Sa fracture du fémur en haut de la hanche était très grave et le faisait souffrir. Les Allemands n’avaient pas jugé possible de l’opérer sur place ; nous avons tous deux été évacués vers l’arrière le même jour. Il a été soigné et opéré plusieurs fois dans des postes de secours et hôpitaux successifs, à Derna d’abord, puis en Italie, près de Naples, où nous avions été trans-portés, en bateau hôpital depuis Derna.

C’est dans l’hôpital de Caserta, près de Naples, qu’il est mort de la gangrène au cours d’une opération d’amputation de la jambe le 15 août 1942.

Quand je suis revenu en Italie en 1944 à la 1e DFL, après mon évasion, j’ai pu retourner au cimetière de Caserta et refaire sa tombe.

Bien entendu, en 1945, j’ai rencontré sa femme et sa famille pour leur faire part de nos moments communs. Il avait trois enfants. Il se trouve que, récemment, son fils aîné, Jean, m’a contacté et nous avons parlé de son père.

Jean Kervizic, né en 1934, a fait, à la suite de son père, une carrière militaire qu’il a terminée comme général. Il est maintenant à Paris directeur de l’Union nationale des combattants. Il m’a donné des nouvelles de ses deux frères, Yves né en 1936 et Jacques né en 1940, qui n’a jamais connu son père. Sa mère est décédée il y a une dizaine d’années.

Par contre, je n’ai jamais pu rencontrer la famille de GIMENEZ car je n’ai jamais eu aucun renseignement à ce sujet. Mais il est bon et il nous appartient de laisser une marque du souvenir pour tous ceux que nous avons perdus en cours de route.

Robert SAUNAL (C.L.)

L’Artilleur de la D.F.L n°39 Avril 2000

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