FERDANE Pierre

19/07/1923 - 30/11/2008

Unité : QG 50

 

Français Libre

 

À propos

Lieu de naissance : Versailles

Profession : ouvrieartis

Ralliement : tunisie (janv.-44)

Date de décès : 30/11/2008

 

Écrits

En 2002, de Flayosc, Pierre FERDANE dédicace et adresse au général Saint Hiller son "Mémoire".

Il s’agit de ce que l’on nommerait aujourd’hui un "livre-objet" , relié à la main, inséré dans un coffret également fabriqué par ses soins. Le caractère unique de ce travail est tout à fait émouvant. Le Mémoire de Pierre Ferdane présente le récit de son parcours que nous publions ici, suivi d’un impressionnant recueil documentaire sur la seconde guerre mondiale et sur l’historique de la 1e D.F.L.

Pierre FERDANE, Médaillé militaire, était Vice-président de la 1e D.F.L-Est Var. Il est décédé en 2008.


L’appel du général de Gaulle, 18 juin 1940 - Mon engagement dans la Résistance - Mes évasions - Évadé de France - Passage des Pyrénées - Interné en Espagne - Combattant volontaire à la Première Division Française Libre - Mes campagnes : Tunisie, Italie, France.

Lorsque nous avons perdu la bataille de France en 1940, je n’avais pas 17 ans. Scout de France, je savais ce que voulait dire toujours prêt à servir honneur et discipline. Je me de voir notre armée vaincue, nos soldats se repliant vers la Loire, dans le plus grand désordre, souvent sans armes, en tenue débraillée, à bout de forces, démoralisés, cherchant leurs régiments et leurs chefs.

Sous le soleil de juin, j’assistai à l’exode des populations du nord sur les routes de Normandie, marchant à pied, poussant bicyclettes, landaus d’enfants, brouettes et voitures à bras. Je voyais passer des chariots à quatre roues tirés par des chevaux, parfois des boeufs, lourdement chargés de meubles, matelas et objets divers. Les plus riches roulaient dans des automobiles qu’ils abandonnaient bientôt, n’ayant plus de carburant pour les faire fonctionner.

Tous étaient à la recherche de nourriture, mais aussi d’un toit pour passer la nuit. Souvent, ils donnaient dehors, à la belle étoile. Ils étaient mitraillés par l’aviation ennemie confondant militaires et civils. J’étais malheureux de voir cette misère.

Nous étions un peuple battu et résigné ; toute notre armée était en déroute. 1 500 000 soldats et officiers avaient été faits prisonniers par l’ennemi. Notre gouvernement, n’ayant pas le courage de continuer le combat demande l’armistice.

Mais le 18 juin 1940, j’ai le privilège d’entendre à la radio de Londres l’appel du général de Gaulle ; je me trouvais chez mes parents, notre maison de vacances de Gacé, dans l’Orne, où nous avions trouvé refuge, car notre maison principale avait été sinistrée par l’artillerie allemande en juin 1940. L’appel du général de Gaulle fit naître en moi l’espoir et je pris l’engagement de tout faire pour le rejoindre, de tout abandonner, même au péril de ma vie, pour continuer le combat avec ses compagnons.

Je suis né en 1923. J’étais à l’époque en troisième année d’apprentissage aux écoles de la SNCF, à Trappes. Je passe avec succès mon CAP d’ajusteur monteur mécanicien ; l’année suivante, j’obtiens à Versailles mon brevet industriel. J’avais 18 ans passés de trois mois lorsque je connus une jeune fille ; elle résidait chez ses parents, au Mans, dans le département de la Sarthe. Elle est mon épouse depuis 53 ans aujourd’hui. Nous avons eu un fils, Jacques ; elle a partagé mes joies et mes peines, et aussi le combat que j’ai mené pour libérer mon pays.

Je désire trouver un emploi dans une usine d’aviation ou d’automobile. Il y en avait plusieurs au Mans, dont l’usine Gnome et Rhône qui fabriquait des moteurs d’avions. Je fais une demande d’emploi au bureau du personnel de celle-ci, qui était évidemment occupée par les Allemands et travaillait pour eux. Mais hélas ! Mon emploi ne fut pas Immédiat, et j’avais déjà démissionné de la SNCF. Alors, je dus faire un travail qui n’avait rien de commun avec ma profession. Je trouve ainsi un emploi de manutentionnaire à l’intendance militaire allemande.

Cette intendance est située près de la près de la cartoucherie et de son polygone sur lequel se trouve la défense antiaérienne enne mie. Ce jour-là commence mon travail de résistant.

En effet, les besognes que l’on me faisait faire permettaient de m’approcher des pièces d’artillerie, sans me faire remarquer. Je compte, approximativement, les distances qui séperent les canons placés ici non seulement pour protéger le dépôt traction et la de triage SNCF où se font les embarquements, sur wagons, du matériel lourd et des troupes d’occupation allemandes en France, mais aussi pour assurer la défense de toute l’industrie mancelle qui travaille pour Hitler : les usines Renault, Gnome et Rhône, les futures usines Juncker, le terrain d’aviation des Reinerie situé route d’Angers. Plus tard, avec un camarade d’atelier, nous repérerons les avions de chasse allemands Messerschmitt 109 basés sur l’aéroport en face de l’usine Gnome et Rhône, et camouflés sous des filets et couverts de branches entre deux talus de terre, afin de renseigner la Résistance.

J’avais un calendrier des Postes dans lequel était inséré un plan de la ville du Mans, et, sur ce plan, je perce avec des épingles des trous qui positionnent les batteries de DCA situées sur le polygone, la cartoucherie, le dépôt matériel de traction, la gare de triage SNCF, les usines Renault, Juncker, Gnome et Rhône, et matérialisent les états-majors allemands de la cité des Pains, de l’hôtel du Parc à Bener et du château d’Yvré l’évêque, puis l’arsenal où étaient stockés matériel auto, camions, tanks et munitions...

Après l’intendance allemande, je trouve un emploi aux usines Juncker comme terrassier, où il m’a été possible de relever l’emplacement des bancs d’essai des moteurs, puisque nous creusions les fondations ; cette usine fut mise en service fin 1942. Un mois plus tard, je me retrouve aux usines Carel.

Nous sommes en février 1942, je travaille sur une chaîne de montage d’ailes et de cellules d’avions. Enfin, je reçois ma convocation pour passer mon essai chez Gnome et Rhône, en mars 1942, et je suis affecté à l’atelier de finition des poussoirs et des cames de distribution des moteurs en étoile. Je fais la connaissance de camarades qui, comme moi, veulent résister aux Boches. Nous faisons tout ce qui est possible pour ralentir les chaînes de fabrication, pour mettre en panne les machines-outils : tours, fraiseuses, raboteuses, et saboter les pièces finies, les appareils de contrôle, billages, calibres, magnétiques.

Mais il arrive un jour où tout va mal. Le réseau de Résistance du Mans est découvert par la Gestapo, il est totalement détruit. Trois de mes camarades qui faisaient partie du réseau sont arrêtés.

Nous n’aurons plus de leurs nouvelles, jusqu’au jour où j’ai repris ma place à l’usine, après la victoire : je vis alors leurs noms gravés sur la pierre du monument dressé en leur mémoire à l’entrée de l’usine, près des horloges de pointage. Ils étaient morts pour la France, en résistants, fusillés ou déportés dans les camps de la mort nazis.

Après ces événements, craignant les dénonciations, le capitaine Weyland, chef du personnel de l’usine Gnome et Rhône, me fit venir dans son bureau. J’ignorais que ce directeur fût un grand résistant. Il me demande de partir, redoutant que, moi aussi, je ne me fasse arrêter par la Gestapo. Il connaissait mes actions de résistance à l’ennemi. Ma femme travaille également à l’usine avec sa maman ; elles occupent toutes deux une place au contrôle central des pièces finies. Je savais maintenant que le capitaine Weyland veillerait à leur sécurité. Mon fils Jacques a quatre mois. Je possède un mot de passe pour me faire accepter dans un maquis du Vercors. Alors, je quitte mon foyer pour rejoindre ce maquis dont on m’avait affirmé qu’il pourrait me permettre de rejoindre les FFL en Grande Bretagne.

Ce maquis se trouvait à Lus la Croix Haute, dans la Drôme. Mais cette filière n’avait aucune possibilité de me faire rejoindre les forces combattantes. J’étais dans un maquis FTP. Je reviens donc chez moi avec mes plans et mes renseignements. Je rejoins mon atelier. Je me sentais dans l’insécurité totale. Je recherchais toujours le moyen de rejoindre de Gaulle. Je fais alors la connaissance d’un prêtre qui devient mon confident. Lui ayant fait part de mes intentions, il me conseille de rejoindre l’Angleterre par l’Espagne. Je savais que ce prêtre protégeait les réfractaires au STO. C’est la voie, me dit-il, empruntée par les aviateurs alliés dont les appareils ont été abattus en territoire ennemi. Je prépare mon évasion par le passage des Pyrénées vers l’Espagne, jusqu’à Barcelone où se trouve un consulat britannique. Je guiderai mon plan d’évasion suivant ce que je rencontrerai sur mon parcours : Le Mans, Cerbère, Port-Bou, Barcelone. Je ferai cette évasion sans aucune aide ; je serai seul.

Je pars le 7 octobre 1943. Ma femme m’accompagne à la gare du Mans avec notre petit garçon. Notre séparation est très dure, mais nous restons très dignes ; du courage, nous en avions à revendre ! Je me savais soutenu par mes parents (mon père est mécanicien vapeur au service traction à Trappes) et mes beaux-parents.

Mon beau-père a connu la guerre de 1914-1918. Il a combattu à Verdun et a été décoré de la médaille militaire et de la croix de guerre avec plusieurs citations, il n’a pas eu la chance de recevoir la Légion d’honneur, il est mort avant. Et pourtant, aujourd’hui, on la distribue aux danseurs de claquettes et saltimbanques de tous genres...Nous, les combattants volontaires, il faut réclamer nos décorations pour les obtenir.

Le train de voyageurs qui me conduit vers l’inconnu roule en direction de Vierzon où se trouve la ligne de démarcation entre la zone nord occupée par les Allemands, et la zone libre, la France de Pétain envahie par les nazis depuis 1942. Je passe cette ligne facilement en évitant les contrôles. Je roule toute la nuit dans ce train qui me conduit en direction du sud. Mais en arrivant à Narbonne, je suis en zone rouge et, en entrant en gare, je vois les soldats allemands placés sur le quai, de dix mètres en dix mètres, mitraillette à la ceinture, prêts à tirer. Toute fuite de ma part serait une folie. La feld-gendarmerie monte dans le train pour effectuer un contrôle d’identité entre Narbonne et Perpignan. Ils arrivent à mon compartiment, me demandent mes Papier . Ils sont intrigués par ma carte d’usine avec ma photo, portant au verso l’aigle allemand de la Kommandantur servant de laissez-passer de jour et de nuit (l’Ausweiss), le tout cerclé et encadré par du métal.

Je suis prié de les suivre ; ils me font descendre à Perpignan. Encadré par ces deux gendarmes allemands bottés et casqués, je suis conduit au bureau de police des chemins de fer allemands (Bahn Offizier). Je sors de cette gare entre deux hommes en civil, des agents de la Gestapo. Après avoir parcouru une centaine de mètres sur le trottoir d’une avenue face à la gare, nous arrivons dans une villa. Les deux policiers me font entrer dans le vestibule, ils me font asseoir. J’attends quelques minutes, puis je suis invité à monter à l’étage où j’entre dans une pièce qui ressemble à un bureau, accompagné de deux policiers. L’un d’eux s’assoit derrière la table et me demande mes papiers. L’autre reste debout devant la porte qu’il a refermée. Je suis traversé par un frisson d’inquiétude que j’essaye de maîtriser. Et puis, je ne saurai jamais pourquoi, j’entends une voix qui hurle en allemand dans l’escalier. Le policier qui est à la porte sort précipitamment sans la refermer. L’homme qui m’interroge se lève et se dirige vers celle-ci. J’étais dans une inconscience totale. Je fais alors face à mon ennemi que j’élimine physiquement, car je voyais ma vie en danger. Je reprends mes papiers restés sur la table et m’approche de la fenêtre ; je m’aperçois qu’elle donne sur un jardinet, face à la grille donnant accès à la rue. J’enjambe cette fenêtre et saute dans un parterre de fleurs situé deux mètres plus bas. Je suis sur le trottoir de l’avenue. Les cents mètres qui me séparent de la gare furent parcourus en un temps record.

Ah ! Vous savez, avec la trouille au ventre, on bat tous les records du monde !

Pendant mon cent mètres, il passait sur le passage à niveau de la gare un train de marchandises qui roulait à faible allure. J’arrive près des wagons et je cours jusqu’au moment où j’arrive à saisir la main courante et sauter sur le marchepied qui donne accès à une vigie. (C’est une loge vitrée établie sur certains wagons pour surveiller les trains) et je roule, je roule par ce moyen de transport jusqu’à Cerbère. J’arrive dans la gare de triage on décroche la locomotive du train et, de mon wagon, j’aperçois le tunnel qui devrait me conduire à Port-Bou. Mais il y a des allemands qui en surveillent l’entrée, de sorte que je ne quitte pas ma cachette et que je passe la nuit assis sur la banquette en bois de la vigie. Bien sûr, dans cette position, je ne peux dormir. J’entends le bruit des manœuvres, les chocs des tampons, les sifflets des locotracteurs ou des machines à vapeur, les sifflets à roulettes des agents de manœuvre, et, surtout, je vois et j’entends les patrouilles allemandes, qui passent près de mon wagon. J’ai la trouille ! Que va-t-il m’arriver maintenant, après le coup de Perpignan ? L’allemand que j’ai neutralisé est-il mort ou simplement blessé ?

Le jour se lève ; nous sommes le 9 octobre 1943. J’arrive à appeler un agent des chemins de fer qui vérifiait les boggies et sabots de freins des wagons. Surpris de me voir ici, mais ne paraissant pas étonné, il me dit : que fais-tu là ? Il y a des Boches partout ! Viens avec moi, tu vas te faire piquer par eux si tu restes dans ce wagon. H me dit aussi qu’il y avait des patrouilles ; je le savais bien : elles m’avaient foutu la frousse toute la nuit ! Je lui dis que je voulais passer en Espagne pour rejoindre l’Angleterre et de Gaulle.

Alors, je suis ce cheminot en traversant voies et rames de wagons, en passant sous les tampons, et nous arrivons devant un wagon rempli de planches et de madriers. J’ai terriblement soif ! Je lui demande de m’apporter à boire et lui dis que voilà trois jours que je n’ai ai bu ni mangé. Je vais m’occuper de cela ; monte dans le wagon, je vais revenir . Il me serre la main ; je lui dis que mon père est mécanicien à Trappes, et que moi, j’étais apprenti de la SNCF. Mais alors, en plus, tu es de la famille ! , et il me laisse dans une cachette. Une bonne heure passé et je vois mon cheminot qui revient, un litre d’eau à la main et un paquet enveloppé dans un journal sous le bras, son sceau à graisse et son marteau dans l’autre main. H me dit en riant : l’eau, ici, c’est gratuit ! Quant au casse croûte, c’est le mien, je te le donne. Je le remercie et je me rappelle que je l’avais embrassé ! C’était un brave gars. Il sentait l’huile, le charbon et la vapeur, comme mon père . Il avait un gros coeur, un vrai Français. Comme j’aimerais retrouver ce cheminot aujourd’hui ! Mais je ne connais pas son nom ni lui le mien.

Je passe la journée et la nuit sur ces planches assis sur mon journal. Le jour, j’ai très chaud sous le toit de ce wagon et l’odeur de la résine et des produits de traitement du bois m’incommodent. Je suis torse nu. La nuit est froide, surtout vers le matin. Alors, on remet ses vêtements ; s’habiller, se déshabiller, cela fait passer le temps...

Puis mon cheminot revient, au petit matin, alors qu’il fait encore nuit, pour me dire qu’ils allaient faire des manœuvres pour venir accrocher mon wagon et le pousser sous le tunnel ; il m’explique comment cette manœuvre va s’effectuer : le locotracteur poussera la rame de wagons sous le tunnel, ton wagon sera le dernier de cette rame ; lorsque le convoi s’arrêtera, le mécanicien du locotracteur fera siffler sa machine deux fois, ce sera le signal pour descendre de ta cachette ; tu marcheras vers la sortie du tunnel, mais tu attendras que les cheminots espagnols fassent, comme nous, une manœuvre engagée sous ce tunnel. Tu monteras dans leurs wagons pour te laisser tirer dans leur gare de triage des marchandises, et tu seras en Espagne. Mais je te donne un dernier conseil : évite par-dessus tout de te faire repérer par les carabiniers car, si tu es arrêté, ils te conduiront dans leur prison. Il m’embrasse ; bonne chance petit gars, tu vas réussir .

Je le remercie pour tout, et la manœuvre commence vers quatre ou cinq heures du matin. Tout se passe très bien. Je suis au milieu du tunnel, côté français, j’ai un bon kilomètre à parcourir pour me trouver côté espagnol. Je suis dans l’obscurité totale ; les seuls repères pour me guider sont les murs humides du tunnel et les trous d’hommes que je sonde de cent mètres en cent mètres. Enfin, j’aperçois le bout du tunnel, demi-lune, blanche, d’une surface très réduite. J’ai l’impression qu’en Espagne il fait jour. Je vois reculer vers moi des wagons qui, comme me l’avait expliqué mon cheminot de Cerbère, élisaient une manœuvre sous le tunnel. Alors je cours vers ce convoi et j’arrive juste à temps pour saisir la porte d’un wagon qui était ouverte pour y grimper. La rame repart vers l’Espagne. Je sors du tunnel et j’arrive au milieu de cette gare ; sur les rails s’alignent des rames formées de trains qui arrivent ou qui partent, éclairées par de puissants projecteurs. Je voyais tout comme en plein jour. Je suis surpris : quel contraste avec ma patrie plongée dans les nuits noires de la défense passive depuis 1939. Je recherche une rame formée qui se dirige vers Barcelone. Je trouve un train en instance de départ où il y a un wagon qui porte une étiquette Barcelone. Je monte dans la vigie de ce wagon, j’ouvre la porte et je me trouve face à face avec deux jeunes hommes ; nous étions très surpris de nous rencontrer ici ! Ils étaient Bretons, moi Versaillais, Français tous les trois. Les présentations étant faites, nous ne pouvions pas faire le voyage dans cette vigie devenue trop étroite. Nous arrivons à pénétrer dans ce wagon, après avoir réussi à faire glisser la porte. Il était vide de marchandises. Le jour se lève et nous attendons toujours le départ de ce train.

Nous avions passé le même jour la frontière franco-espagnole des Pyrénées, le 10 octobre 1943. Nous avions de l’eau mais rien à manger. Le train a enfin pris son départ après midi. Nous avons roulé toute la nuit de gares en gares, de manœuvres en manœuvres. Nous sommes arrivés à Barcelone vers quatre heures du matin. Nous avons pris la décision de nous séparer pour ne pas nous faire remarquer. Je sors de cette gare de marchandises et parcours seul les rues de la vile qui sont très bien éclairées. Je suivais les rails de tramway, pensant qu’ils me conduiraient vers le centre de Barcelone où je trouverais peut-être le consulat. Le jour apparaît.

Voyant un civil espagnol qui se rendait à son travail, sa musette à l’épaule, je prends le risque de lui demander où se trouve le consulat de Grande Bretagne. Je ne pariais pas l’espagnol et ce brave homme ne parlait pas le français ; nous avions des difficultés à nous comprendre. Enfin, il me donne le nom d’une place où se trouve un consulat : plaza Catalogna.

J’arrive sur cette place ; comme il était fort tôt, le consulat que j’avais réussi à trouver était encore fermé ; alors, assis sur un banc de pierre, mon journal à la main, je passe mon temps à regarder les enseignes lumineuses placées au sommet des maisons entourant la place qui brillaient de toutes les couleurs des néons. Une de ces publicités est restée dans ma mémoire : Palmé a oro Palme a Plata . C’était une publicité pour des lames de rasoir et j’aurais bien aimé les utiliser, ces lames, car je portais une barbe de presque six jours. Vers huit ou neuf heures du matin, je vois enfin le gardien ouvrir les portes du consulat. Je m’approche de lui et lui fais comprendre que je suis évadé de France, que je suis français, et je prononce le nom du général de Gaulle. Oh ! french ; il avait compris... Alors, il me conduit dans une grande salle d’attente où, sur le sol, il y a de superbes tapis. Autour de cette pièce sont disposés des fauteuils en cuir et, au centre, une table magnifique sur laquelle se trouvent des revues en papier glacé où l’on peut voir des images de toute beauté.

Je me trouvais dans un milieu où je me sentais mal à l’aise car, moi, je ressemblais à un véritable clochard. Et puis un homme d’une cinquantaine d’années s’avance vers moi et m’accueille chaleureusement. Je m’excuse de me présenter à lui dans cette tenue négligée ; il parlait très bien notre langue et comprenait parfaitement par où j’avais dû passer pour arriver jusqu’à lui dans son consulat. Je suis reçu cordialement par ses services d’accueil. Je leur donne .es papiers d’identité que je possède et j’explique les causes qui m’ont forcé à quitter famille et patrie. Elles sont très bien acceptées par les Anglais. Je leur fais part des renseignements que je possède, des mouvements des troupes nazies sur le secteur de la ville du Mans et de ses environs et révèle le nom des usines travaillant pour l’ennemi, ainsi que l’emplacement des batteries aériennes protégeant l’industrie mancelle et les zones d’embarquement des troupes et matériels de guerre.

Les britanniques se sont amusés de mon plan du calendrier des Postes françaises qui n’avait rien de commun avec la carte d’état-major qu’ils avait placée sur une table devant moi. Mais ils ont consulté celui-ci avec beaucoup d’intérêt tout en appréciant mon commentaire de boy-scout. Après cet interrogatoire, j’étais à bout de forces car cela faisait deux nuits et presque deux jours que je n’avais pas dormi et j’étais dans un état lamentable. Les Anglais me donnent du café, du thé, du pain, des confitures : c’était un repas de roi ! Je n’avais rien pris depuis le casse-croûte de mon cheminot de Cerbère. Le consulat m’indique une adresse pour rejoindre la mission française libre où je serais pris en charge par la Croix Rouge. Je restais à la disposition du consulat britannique ; nous sommes le 13 octobre 1943.

Mais pendant ce trajet, je suis interpellé par "deux carabiniers espagnols. Je leur fais comprendre que je sors du consulat de Grande Bretagne pour me rendre à la mission française. Mais je suis prié de les suivre jusqu’à la guarda civilia , leur poste de police. On me demande mes papiers d’identité. Après les avoir consulté, ils me les redonnent et me conduisent à la prison Palasia del Missionnas de Barcelone, et je me retrouve avec d’autres prisonniers évadés de France, comme moi. Je ne saurais vous dire comment était cette prison, car j’étais dans un piteux état : j’avais une forte bronchite et toussais beaucoup ; mais ce que je sais, c’est que, dans cet enfer, nous vivions dans d’affreuses conditions, couchés sur la paille avec une seule couverture, parmi la vermine, les poux, les puces et les punaises, mal nourris, de sorte que nous avions presque tous la dysenterie. Je suis toujours malade et très épuisé. Je tousse énormément ; je suis alors conduit à l’infirmerie de la prison. J’ai la fièvre, je suis trempé comme une soupe par la soeur.

Enfin, le consulat et la Croix Rouge parviennent à me faire sortir de cet enfer pour me conduire à l’hôpital français de Montserrat. Je suis soigné par un second maître infirmier de la marine. Il me donne du linge propre car j’étais dans un piteux état. Je ne tenais plus sur mes jambes, et pour faire ma toilette c’était un véritable calvaire ; sans doute n’ai-je jamais tant apprécié la baignoire. Cet infirmier m’a rasé, et je suis couché dans un bon lit. Bien soigné, bien nourri, je retrouve vite des forces grâce à quelques jours passés au soleil dans la cour de l’hôpital. Ce second maître infirmier est devenu pour moi un bon camarade. Nous faisons quelques courtes sorties dans le voisinage de l’hôpital pour prendre quelques bons verres de vin espagnol. Je n’avais pas d’argent de ce pays d’accueil, alors il payait pour moi ; c’était vraiment un bon camarade. Ce second maître infirmier avait fait laver mon linge en ville et j’étais redevenu un homme convenable ; maintenant, je tenais sur mes jambes et courais comme un lapin.

Dans la dernière semaine d’octobre 1943, je suis repris en charge par la Croix Rouge et conduit à la mission française libre, à l’adresse que le consulat m’avait indiquée lorsque les carabiniers m’ont arrêté. Je suis de nouveau interrogé sur mon identité et les raisons qui m’ont obligé à quitter femme et enfant et aussi la France. Ils me posent des questions sur ma profession et sur les diplômes que je possède. Mais lorsqu’ils apprennent que je suis ajusteur monteur mécanicien dans une usine d’aviation, je me retrouve dans une situation très différente.

Mes vêtements personnels me sont retirés et je suis habillé, des pieds à la tête, avec des vêtements neufs : costume, linge de corps, chaussettes et chaussures. Je reçois également nécessaire de toilette, savon et serviettes. Je peux prendre une bonne douche à la mission, où je reçois nourriture, cigarettes, un peu d’argent espagnol, et aussi du papier à lettres et des enveloppes. Le responsable de la mission me fait savoir que mon séjour en Espagne sera plus court, étant spécialiste qualifié, et que je serai hébergé en résidence surveillée dans une famille espagnole, Passeo del gracia, à Montserrat, chez monsieur et madame Garcia.

J’écris quelques lettres à ma femme en espérant qu’elle pourra les recevoir afin qu’elle sache que j’ai réussi mon évasion par le passage des Pyrénées, et que je suis en Espagne en bonne santé. Mais ma femme n’a reçu qu’une seule lettre, en partie censurée. Quelques jours ont passé, et, début novembre 1943, le consulat anglais me fait demander, en accord avec les services de la mission et de la Croix Rouge pour obtenir des compléments d’informations sur les renseignements et documents que je leur avais communiqués. Je retrouve la mission Française et la famille Garcia ; nous sommes le 16 novembre.

Puis le 12 décembre 1943, par convoi ferroviaire organisé par la Croix Rouge dans des wagons à bestiaux, nous roulons par ce moyen peu confortable jusqu’à Malaga. Nous passons la nuit dans les arènes de cette ville, couchés sur la paille et, au matin du 13 décembre 1943, nous sommes conduits au port où nous voyons un cargo accosté à quai sous couleurs nationales Britanniques. Il se nomme le Gouverneur Général Lépine . Ce cargo destiné au transport des troupes est en mauvais état. Sur le pont a été placée une pièce d’artillerie qui est la seule protection du bâtiment. Je ne me souviens plus de son calibre, 75 ou 90,. Je suis resté sur le pont, près de ce canon, à discuter avec le marin qui en assurait la garde. Je ne pouvais supporter les odeurs de la cale où se trouvaient des hommes malades, vomissant et gémissant. Nous étions en mer depuis 24 heures et étions au large des côtes espagnoles. Les couleurs britanniques sont descendues et nous voyons apparaître un drapeau tricolore frappé de la croix de Lorraine ; notre joie t est immense et alors, tous ensemble, nous chantons la Marseillaise. Nous sommes protégés par deux escorteurs de FNFL ; ils nous accompagnerons jusqu’à Casablanca. Nous attendrons en rade toute la nuit pour entrer dans le port et nous accosterons vers neuf heures du matin. Reçus avec les honneurs militaires, les soldats en armes et la musique militaire nous accueillent en jouant l’hymne national. Puis nous sommes rassemblés devant une table copieusement garnie de nourriture. Cette cérémonie terminée, nous sommes conduits par car au camp de Médiouna.

Mais mon arrivée dans ce camp ne ressemble pas à l’accueil des Anglais et de la mission française libre d’Espagne. Nous passons au dépouillage, nous recevons en échange de nos vêtements des tenues de l’armée française, subissons les vérifications d’usage et les contrôles de la sécurité militaire ; des officiers nous font signer nos engagements. Je demande à rejoindre les FFL mais comme ajusteur mécanicien chez Gnome et Rhône, je suis affecté au dépôt 209 de la base aérienne de Médiouna, au Maroc. Moi, je ne voulais pas servir dans l’armée de Vichy qui avait combattu nos Alliés et les forces françaises libres du général de Gaulle à Dakar, au Liban et lors du débarquement des américains en Afrique du Nord qu’elle avait accueillis à coups de canons en 1942. La même année, Darlan avait donné l’ordre de saborder notre belle marine de guerre restée intacte dans le port de Toulon alors qu’elle aurait pu rejoindre les forces navales françaises libres. Que voulaient-ils faire de nos navires ? Des objets de musées ? Jamais je n’oublierai cela !

Moi, je suis évadé de France. J’arrive de France, de la zone nord occupée par l’ennemi. J’ai résisté sans armes contre les nazis. Cette armée a tout abandonné devant elle, armes et munitions. Nous, les Français libres de France occupée, nous faisons face à nos ennemis. Je demande une permission de 24 heures pour Casablanca que l’on m’accorde. Je quitte le dépôt 209 et recherche le moyen de rejoindre les FFL. Alors, place de l’horloge, à la brasserie Excelsior, je fais la connaissance d’un sergent de la première DFL.

Je lui fais part de mes désillusions et lui raconte mon parcours depuis Le Mans, mon évasion par l’Espagne parce que j’étais résistant et poursuivi par les nazis jusqu’à mon arrivée à Casablanca pour me faire enrôler dans les armées de Vichy. Mais il me dit que cette armée n’était plus vichyste mais giraudiste : mais tu sais, de toutes façons, ils sentent la naphtaline ! . Je suis d’accord avec lui. J’étais heureux de pouvoir parler avec un free french ; il portait sur la manche de son blouson d’uniforme anglais le losange à croix de Lorraine de la 1 DFL. Nous sommes devenus de bons camarades ; il s’appelle Diana. Alors, il me conduit au camp où se trouve un détachement de la division, venu prendre du matériel neuf américain et me présente un lieutenant qui m’interroge ; dès qu’il sut d’où je venais et ce que je voulais, il m’a dit : reste avec nous, le sergent Diana sera ton chef. Tu iras avec lui te restaurer au phare Del-Hank ; nous partons demain matin pour la Tunisie. Nous verrons à Nabeul ce que nous déciderons pour ton engagement. Alors, j’ai rejoint, par un convoi reliant le Maroc à la Tunisie, en passant par l’Algérie, les forces françaises libres.. Je serai affecté sous les ordres du lieutenant Olivier à la compagnie de protection du quartier général 50 à la première division française libre.

J’avais répondu à l’appel du 18 juin du général de Gaulle. Maintenant, il faut libérer la France toujours sous la botte des nazis.

1e DIVISION FRANÇAISE LIBRE - mes campagnes : Tunisie, Italie France

Arrivé à Nabeul, mon chef, le sergent Diana, me conduit au QG 50 jusqu’à la tente du lieutenant OLIVIER, commandant de la compagnie de protection de ce QG 50. Je suis reçu froidement- II commence par me dire : Ici dans notre division, nous sommes tous des combattants volontaires ralliés au général de Gaulle et tous prêts à mourir pour la France. La vraie France libre est gaulliste . Ce lieutenant m’impressionnait, alors je lui racontai toute mon histoire qui se termine ici, devant lui, car moi aussi je suis gaulliste Le lieutenant Olivier se lève de sa chaise, vient vers moi, me serre la main, et me dit : je suis heureux de serrer la main d’un gars de France, tu es une nouvelle recrue pleine de courage et je t’affecte à ma compagnie, DIANA sera ton chef .

Nous sommes le premier janvier 1944.

Ici commence mon instruction militaire Je passe tous mes permis de conduire, je reçois les tenues militaires américaines Nous réceptionnons les armes et matériels, que la compagnie met aux couleurs de la France et de la Division. Notre général est le général Brosset, et son chef d’état major le lieutenant-colonel Saint Hillier.

On se prépare pour libérer notre patrie. A la fin de mars 1944, la première DFL est devenue une véritable grande unité de 18 000 hommes et nous trouvons dans ses bataillons 5 000 à 6 000 évadés de France qui ont rallié la division soit par l’Angleterre, soit par l’Espagne. Dans nos prochains combats, beaucoup de ces hommes, dont je faisais partie, verrons le feu de la guerre pour la première fois.

Mais ce ne sera pas vers la France que la première DFL sera affectée, ce sera au corps expéditionnaire en Italie. Toute la division fait mouvement à partir du 10 avril et nous sommes regroupés à Bizerte. Nous embarquons les matériels lourds : tanks, half track, scout car, artillerie, camions GMC, dodge 4-4 et 6-6 et jeeps sur des cargos nommés Liberty Ships . Nous campons sous nos tentes individuelles en attendant l’embarquement de la troupe sur des cargos. Une pluie torrentielle nous traverse jusqu’aux os, nous n’avons plus rien de sec à nous mettre sur le dos. Nous sommes moins mouillés sous nos imperméables, coiffés du casque anglais, que si nous étions restés sous nos tentes, à l’extérieur. Enfin, après avoir passé quelques jours sous cette pluie, la première DFL quitte Bizerte le 18 et rejoint le port de Naples le 21 avril 1944 par le détroit de Messine. Nous arrivons en Italie où il fait un temps épouvantable ; on ne voyait même pas le Vésuve, en éruption cette année-là, et nous débarquons sous la pluie parmi le brouillard et les nuages.

Les quartiers du port sont complètement détruits. Nous sommes alors dirigés jusqu’à Albanova, où nous campons sous nos tentes sur un terrain transformé en bourbier. Nous sommes dans le secteur le plus malsain de la région, je vois des pancartes qui indiquent out of bounds malaria . Je ne vais pas, ici, faire l’historique de la campagne d’Italie où nous nous sommes battus comme des lions contre les Boches : le Garigliano, la plaine du Liri, de Cassino jusqu’à Rome, puis de Rome jusqu’à Sienne où la première DFL se retire des combats. J’ai été blessé par un éclat de grenade à l’épaule (blessure sans gravité apparente) à Montefiascone. Nous retournons à Albanova puis au port de Tarente où la première DFL se regroupe pour faire partie de la première armée commandée par de Lattre de Tassigny.

Pendant cette campagne en Italie, le CEF s’est couvert de gloire. Mis la première DFL a eu 673 tués dont 49 officiers, et 2 066 blessés. Notre effectif, de 18 000, est réduit à 15 317 hommes pour le débarquement de Provence.

Maintenant commencent les préparatifs pour embarquer matériels et hommes de troupe sur les cargos Liberty schips afin de débarquer sur les côtes de France. C’est l’opération Dragoon : les premiers débarquements offensifs ont lieu le 15 août 1944. Notre division débarquera sur les plages de Cavalaire le 17 août pour se regrouper autour de la croix Valmer et de Gassin où le QG50 est établi.

Le général Brosset commande sa division comme il en l’habitude, tambours battant au volant de sa jeep, avec son chauffeur Pico et le lieutenant Jean-Pierre Aumont iI donne des ordres, engueule, et démarre à fond, toujours devant et il faut suivre. Nous l’aimons notre Général !

La première DFL libère Toulon, Marseille, traverse le Rhône : Nîmes. Saint-Etienne, Givors, Lyon (jonction avec la deuxième DB à Nods sur Seine), puis droit sur les Vosges vers Belfort.

Le 4 novembre, notre half-track saute sur une mine, je perds deux de mes camarades et me retrouve à l’hôpital de campagne spears avec quatre fractures du bassin ; huit jours après, je suis évacué sur Besançon où des camarades sont venus me voir pour m’apprendre une bien triste nouvelle : le 14 novembre 1944, notre général s’est tué sur le pont miné du Rahin en crue. Nous avions beaucoup de peine. La première DFL tout entière est prise de stupeur, tous ressentaient une forte émotion. C’est le général Garbay qui assure le commandement de la division.

Je suis évacué à l’hôpital de Moulin. Presque remis de mes blessures, j’obtins une permission de convalescence de 30 jours, le 6 décembre 1944. Marchant avec des cannes je rejoins la Sarthe par le train où je retrouve ma femme et mon petit garçon, évacués dans une commune dont le maire était de notre famille. C’était un jour de grand bonheur. Entre-temps, notre maison du Mans avait été endommagée par les bombardements alliés de mars 1944 de sorte que toute la famille s’était réfugiée à Courcemont dans une maison réquisitionnée par notre cousin Nous avons passé ensemble les fêtes de Noël.

Mais le 28 décembre, les gendarmes me remettent un ordre de route pour rejoindre ma division le plus vite possible. Je retrouve la première DFL à Baccarat le 31 décembre, où j’apprends que les Allemands ont entrepris une offensive de grande envergure dans les Ardennes. Le premier janvier 1945, nous rentrons en Alsace par le col de Schirmeck, il neige et nous avons tous très froid. Nous relevons la deuxième DB pour tenir un front de 40 kilomètres de Plobsheim à Sélestat.

C’est la bataille pour défendre Strasbourg et aussi libérer l’Alsace. Voyant que j’avais encore des difficultés à marcher, le capitaine Olivier m’affecte au service auto du QG50 comme chauffeur mécanicien. Les Allemands entreprennent leur offensive, la bataille est rendue plus terrible encore par la rudesse du climat. Nous devons faire face à des situations très critiques. Je suis chauffeur d’un GMC et participe aux transports de troupes, au ravitaillement en munitions Nous roulons sur le verglas, la neige, dans la boue et rencontrons des ambulances qui transportent des blessés ; nous voyons des soldats avec les pieds ou les mains gelés qui souffrent terriblement, nous voyons aussi des morts sur le bord des fossés, dans la neige et la boue, c’est très triste.

La vérité est que la bataille de Strasbourg a coûté très cher à la division. Ses pertes du premier au dix-sept janvier 1945 s’élèveront à 1 337 hommes : 99 tués, 588 blessés et 50 disparus, auxquels il faut ajouter environ 400 pieds gelés ou soldats évacués, rendus malades par les atroces conditions de combat. A Obenheim, le BM24 était dans une situation critique, encerclé : il sera décimé et fait prisonnier entièrement. Nous avions sauvé Strasbourg, nous avions barré la route à l’ennemi. Le général Leclerc félicitera chaleureusement la division dans un message au général Garbay. Je cite le message : Bravo mon vieux ! En somme, la première DFL aura probablement sauvé Strasbourg après que la deuxième DB l’a prise J’espère que cela ne t’a pas coûté trop cher. Félicite tout le monde de notre part et n’hésite pas à faire connaître la verité .

La vérité, je la connais mon général ! Nos pertes sont lourdes, très lourdes. Elles sont à la mesure des résultats obtenus. Nous avons sauvé Strasbourg que d’autres voulaient abandonner. Nous avons libéré l’Alsace, double mission que nous avons revendiquée et intégralement remplie. Et nos camarades qui reposent au cimetière d’Obernai ont payé pour nous le prix d’une des victoires les plus complètes de cette guerre. Nous sommes au bord du Rhin. Pour tous les combattants de la division, des anciens FFL aux jeunes FFI, la question ne se pose pas : ce sera sur le sol allemand que la première DFL livrera sa dernière bataille. Elle attend avec impatience le moment de franchir le Rhin et d’aller combattre les Allemands chez eux. Quant à moi, je suis soldat de première classe depuis le 01/01/1945.

Nous ressentons une très vive déception quand la première DFL reçoit l’ordre de départ pour le front des Alpes, le 3 mars 1945. Le général Garbay prend en charge le secteur sud des Alpes, de Menton au pic des trois Évêchés situé au nord de Saint-Etienne de Tinée. La mission qui nous est confiée promet de grandes difficultés car la première DFL n’est pas une division alpine.

Le général Garbay étudie les possibilités d’attaque de l’Authion, massif montagneux de 2 000 mètres environ. Il fallait reprendre en combattant les lambeaux de notre territoire que l’ennemie tenait encore, conquérir les enclaves qui appartenaient à l’Italie au col du petit Saint-Bernard, de l’Iseran, du mont Cenis, du Mont Genève, ainsi que les cantons de Tende et de la Brigue, artificiellement détachés de la Savoie en 1860. Mais la véritable raison est aussi d’ordre politique. Cette dernière bataille fut également très rude. Elle dure du 9 avril 1945 au 2 mai, jour de l’armistice qui entre en vigueur après la capitulation des armées nazies d’Italie, signée le 29 avril 1945 par le général Von Vietinghoff. Mais cette dernière bataille coûta à la première DFL un lourd tribu.

Pendant cette période, j’étais affecté chauffeur mécanicien sur camion de dépannage GMC. Le BIMP et la CCI sont amenés au col de la Lombarde pour aider les fantassins, le génie divisionnaire du lieutenant-colonel TESSIER, au déblaiement de la neige et pour refaire les ponts sur la piste qui est invisible. Il faut d’abord retrouver son tracé en sondant la neige. Dans les virages, la couche atteint 4 à 5 mètres. Les chasse-neige hissés jusque-là sont impuissants, il faut utiliser les bulldozers. J’étais avec eux avec mon wrecher pour aider avec mes compagnons à dégager les véhicules enneigés ou en panne et dégager la piste. Mais aux Baraques une maison piégée saute blessant 8 hommes et tuant le capitaine OLIVIER , mon commandant de compagnie Nous sommes très triste, nous portions à cet officier une très grande amitié. Il faudra les efforts ininterrompus de deux compagnies de génie aidées par les fantassins pour ouvrir un passage pour les jeeps. Le 29 avril dans l’ après-midi. Ils seront en Italie. Pendant ce temps la première BLE a atteint Vinachio le 27 sans combat ; en trois jours, ce bataillon a parcouru 75 kilomètres en montagne. Turin n’est plus qu’à 94 kms.

Nous redescendons avec notre camion sur les pistes et routes enneigées vers la côte pour rejoindre notre compagnie à Beaulieu. Le 3 mai, j’obtins une permission de huit jours et partis en mission en jeep avec mon adjudant-chef DREYFUS. Puis, à Paris par le train jusqu’au Mans, j’arrive chez moi en famille.

Le huit mai, c’est l’armistice. La guerre est finie, les cloches sonnent à toute volée. Nous sommes heureux et pleurons de joie ; on s’embrasse, mon petit garçon agite des drapeaux. Nous honorons ce jour en trinquant avec nos voisins Mon beau père me dit : c’est la deuxième que Ton gagne, espérons qu’elle sera vraiment la dernière . Alors nous allons avec monsieur le maire nous recueillir devant le monument aux morts pour la France de la guerre 1914-1918 où les noms des soldats morts depuis 1940 n’apparaissent pas encore sur la pierre. Je suis près de mon beau-père, en uniforme, nous sommes très émus. H pense à ses camarades morts à Verdun, moi je pense à mes compagnons, à mes chefs, au général Brosset, au capitaine Olivier, à toutes ces croix qui marquent les sépultures de nos braves laissés sur les champs de batailles de Tunisie, d’Italie et de France. Je comprends soudain que j’ai vécu une aventure prodigieuse et que cette aventure est finie. La joie est grande certes, mais tempérée par une émotion contenue qui nous donne une sorte de gravité.

Je dois faire un effort considérable pour cacher mon émotion. La cérémonie terminée, nous nous retrouvons avec les habitants du village au café, où le maire et ses conseillers nous ont offert un vin d’honneur en souhaitant le retour rapide de nos prisonniers encore détenus dans les commandos allemands. Avec ma femme, mon petit garçon et mes beaux-parents, nous entrons dans notre maison où nous n’entendrons plus jamais le sifflement des bombes et le son des canons.

Ma permission est terminée, je retrouve mon adjudant-chef à Paris et nous reprenons a route en jeep pour Beaulieu où je retrouve le QG50 avec ma compagnie. La première DFL est à Nice, au repos, le gros de ses unités sont cantonnées dans les villes et les villages de la côte d’azur Après avoir passé un mois dans cette région, la division est ramenée à Paris et, pendant deux mois encore, nous serons dans des villages et châteaux entre Paris et Meaux Ma compagnie est à Crécy-en-Brie, mon nouveau commandant de compagnie, le lieutenant Proust, réquisitionnera avec l’accord de mes officiers une villa en ville pour que ma femme me rejoigne. Nous prenions nos repas au mess des sous-officiers. C’est un moment que je n’oublierai jamais.

La fin de la guerre marque la fin de notre division. La première DFL sera dissoute le 15 août 1945. La démobilisation s’effectue sans enthousiasme. La séparation d’avec nos camarades et nos chefs est émouvante. Beaucoup de promesses sont faites, on se reverra, on s’écrira les gars, on s’embrasse.

Et puis chacun retrouve son pays, sa femme, sa fiancée, ses parents, sa famille. Nous reprenons notre travail car notre France est libérée, en paix, mais elle est très malade des misères de la guerre Je suis démobilisé le 3 août 1945 à Crécy-en-Brie. Pendant tous ces événements que j’ai vécus pour libérer la France, Le Mans a été bombardé par les Anglais le 13 et 14 mars 1944. Les usines Renault, Juncker et le dépôt traction et son matériel SNCF ont été détruits ou très endommagés. Les bombardements ont été si précis que pas une de ces usines n’était en état de production. Le polygone était littéralement retourné, couvert d’entonnoirs provoqué par les bombes et les pièces de DCA détruites ou mises hors de combat.

En septembre 1945, j’ai repris ma place chez Gnome et Rhône. Monsieur Weyland me fit un accueil émouvant, heureux de me revoir vivant. Il m’avait gardé une place à l’usine et nous a logés dans un nouveau pavillon réservé pour le personnel, rue Georges Lumière à la cité des Pins. Gnome et Rhône s’appelle aujourd’hui la SNECMA, usine célèbre pour ses moteurs à réaction montés sur nos avions militaires et commerciaux.

Il y a cinquante ans passés que cela a existé ! Alors les français ont le vague souvenir que des hommes ont tout sacrifié pour qu’ils puissent respirer l’air pur de la liberté et vivre en paix. Car aujourd’hui nous sommes libres, libres de nos pensées, de nos paroles, de nos écrits, de pratiquer la religion de notre choix, de voyager sans craindre pour nos vies. Mais nous les résistants, les évadés de France, les combattants volontaires, par notre sang versé, nos morts, nos blessures, nos souffrances, nos larmes, nos villes et nos villages détruits, nous avons payé très cher la reconquête de nos libertés perdues, à cause de l’ inconscience mais surtout de l’imprévoyance et de l’incompétence de nos dirigeants politiques. Si je vous ai commenté longuement, quoique résumant certains épisodes, notre action de résistants, c’est afin de vous montrer que nous avons donné le meilleur de notre jeunesse pour libérer notre France, notre patrie, jusqu’à risquer notre vie pour elle. Moi je ne regrette rien.

Mes enfants, mes petits enfants, vous belle jeunesse de France qui avez la possibilité de lire ou d’entendre le récit de nos mémoires, n’attendez pas que votre pays soit à genoux, exténué d’avoir tout perdu, honneur et liberté, pour vous apercevoir qu’il est grand.

Mais nous, les survivants de cette étonnante aventure, sommes ici pour témoigner devant l’histoire, dire la vérité sur les durs combats que nous avons vécus, dans la Résistance, en France occupée par les nazis, nos évasions par l’Angleterre ou par l’Espagne, nos souffrances dans les camps d’internement ou de déportation, pour revenir, tous volontaires fidèles au général de Gaulle, les armes à la main libérer notre patrie, pour que vive la France

Pierre FERDANE, mars 1996