Génie priorité (2) : Vers le Rhin (Alsace, Janvier 1945) par le Lieutenant Roland SERROR (Génie)

Vers le Rhin (Alsace, janvier 1945)

Après la fameuse offensive des Ardennes de Von Rundstedt, en décembre 1944-janvier 1945, notre 1e D.F.L. tenait une ligne à l’ouest de l’ILL, entre Rogenheim et Bergheim ; Strasbourg avait été sauvée, mais à quel prix ! Notre division, amputée du BM24, entièrement décimé, 1 700 pertes venant s’ajouter aux 1 600 de la campagne des Vosges, toutes les unités épuisées et amoindries et un manque de vêtements chauds pour résister au froid polaire qui sévissait.

Cependant, le 23 janvier, l’ordre de percer vers le Rhin, de manière à rejeter les Allemands à l’est de ce fleuve, est donné.

La 2e compagnie du génie, affectée au groupe de combat n°1, a pour mission de rétablir les communications entre Guemar et le Rhin par la R.N. n°124 pour permettre le passage des blindés.

Après une reconnaissance jusqu’à Illhausern, sur l’ILL, nous constatons que les difficultés vont être nombreuses à vaincre d’autant plus que nous serons bombardés ou mitraillés à vue, tout au long de l’opération.

Tout d’abord, la route recouverte d’une épaisse couche de neige durcie, est minée par les tafmines en verre. Les Allemands ont poussé le vice au maximum : ils ont creusé des trous dans la route goudronnée, placé des mines, recouvert de gravillon et refait le bitumage par-dessus ; ajoutez à cela que ces mines de verre sont pratiquement indétectables et qu’une épaisse couche de neige durcie et de glace nous oblige à découvrir la mine à la pioche et même à la masse et au burin et vous imaginerez sans peine les difficultés rencontrées.

Cinq véhicules sautent ; c’est grave, évidemment, mais cela nous permet de reconstituer le plan selon lequel les mines ont été réparties sur la route et de neutraliser celles qui restent (une soixantaine).

Une première brèche sur un ruisseau est comblée à l’aide d’un terrassement au bulldozer ; malgré sa lame à moitié arrachée par l’explosion d’une mine qu’il a écrasée, il continue son travail.

Une deuxième brèche sur un autre ruisseau est franchie à l’aide d’une paire de treadway mis à notre disposition par le génie de la D.B. qui travaille avec nous. Le treadway est un pont extrêmement simple, constitué par deux platelages formant chemins de roulement sur lesquels s’appuient les pneus ou chenilles des véhicules. Il est très pratique, car il se transporte et se lance en quelques minutes à l’aide d’un camion spécial (broakway) grâce uniquement au conducteur de ce camion, secondé de deux assistants, d’où économie de temps et de personnel.

Une troisième brèche, c’est celle de l’ILL, à Illhauesern. D’après les renseignements officiels il faudrait lancer un pont de 46 mètres de portée pour franchir l’ILL ; un véritable monument à étages à édifier sous les bombardements avec l’effectif de deux sections, environ 120 hommes concentrés dans un secteur particulièrement exposé.

La reconnaissance sur place nous permet de constater que les Allemands, en se repliant, n’ont pas eu le temps de faire sauter complètement l’ouvrage provisoire en bois, qui permettait le franchissement de l’ILL. Les appuis sont à peu près intacts et les explosifs sont encore là, prêts à sauter.

Nous désamorçons en vitesse les charges et les enlevons.

Grâce aux appuis que l’on a pu sauver in extremis, c’est un pont Bailey simple à un étage que l’on posera sur l’ouvrage à moitié détruit. Le travail se fait de nuit sous les bombardements et à la lueur des incendies d’Illhausern en flammes. De temps à autre le tablier du pont en construction est troué par un obus et on y place des pièces comme des unes sur une chambre à air ; au fur et à mesure.

Sitôt que le passage est possible, notre équipe de treadway traverse l’ILL sur le pont nouvellement construit et va lancer son pont sur la quatrième brèche rencontrée, sur la Blind, en raison des nombreuses armes automatiques ennemies qui nous empêchent de travailler et de... Il est 4 h 30 du matin ! Nous ne pourrons pas atteindre Markolsheim par cet itinéraire.

Peu importe, nous franchirons la Blind ailleurs.

La situation se stabilise, les fantassins occupent toute la région desservie par l’itinéraire rétabli et, le 27 janvier, nous allons essayer de franchir la Blind de vive force devant Grussenheim, un peu au sud d’Illausern ; nous disposerons d’ important matériel treadway que la division américaine doit mettre à notre disposition.

La 1section, commandée par le lieutenant ARNAUD, est chargée d‘ assurer à l’infanterie le passage de la rivière sur bateaux pneumatiques.

De nombreux essais sont faits sans succès, l’ennemi tirant à vue sur les sapeurs et leurs passagers à la moindre tentative ; les pertes deviennent importantes et les bateaux sont percés et inutilisables.

La solution évidente est de poser un treadway étant donné la largeur relativement faible de la brèche (8 mètres environ).

Hélas ! nos collègues sapeurs américains qui devaient nous livrer le matériel, sont en panne à quelques kilomètres en arrière, lis déclarent que leurs camions s’enlisent dans la neige et malgré tous les ordres ils refusent d’avancer ! C’est la catastrophe.

Le lieutenant ARNAUD, harcelé par les demandes incessantes du commandement de franchir la rivière à tout prix, prend la décision grave de lancer un petit pont Bailey dans ces conditions difficiles.

Les camions sont approchés du lieu de travail et, le déchargement du matériel commence.

Il est 23 heures et il fait - 20°C au-dessous de zéro. Le pont commence à être monté, quand soudain, sans doute averti par le bruit obligatoire du montage du pont, l’ennemi déclenche un violent tir d’artillerie sur l’équipe au travail et un char jagdpanther, tapi dans l’ombre et qui attendait le moment propice, tire à vue sur nos sapeurs.

C’est une véritable hécatombe : plus de 30 tués ; le lieutenant ARNAUD a les deux jambes emportées par un obus. Il mourra le lendemain.

La 2e section est alors appelée en renfort à minuit pour achever le travail.

Après avoir reconnu le chantier et apprécié la difficulté, une seule solution s’impose à l’esprit : il faut coûte que coûte, lancer un treadway.

Les Américains étant défaillants, je me souviens subitement que le commandant SCHERNE, commandant le génie de la 5e D.B., est un camarade de lycée et qu’il pourra peut-être me dépanner. Je découvre son P.C. à 2 heures du matin, à Guémar et lui demande, vu l’urgence, de me prêter son équipage de treadway. Il accepte aussitôt sans s’embarrasser de demandes officielles ou de voie hiérarchique et son chef de section ( l’aspirant DORVEAUX ), quelques minutes plus tard, se met en route avec son camion. Il arrive sur place à 3 heures du matin, et après que nous ayons dégagé le chantier de nos morts et du matériel détruit, il réussit à placer son treadway.

Les engins lourds peuvent alors passer et le tank-destroyer franchit la Blind.

C’est fini le reste de la colonne suivra, protégé par les chars.

Effectivement, Markolsheim est atteint ; nous pouvons construire le dernier pont Bailey sur la R.N. n°424 et la division sera installée sur les bords du Rhin deux jours plus tard.

Notre compagnie pourra être fière de lire dans la citation à l’ordre de l’armée, décernée au bataillon du génie :

En particulier, le franchissement de la Blind, au cours duquel la section qui commença les travaux fut anéantie et aussitôt remplacée, décida du succès de la campagne .

Le sacrifice de tous ceux qui sont morts en priorité n’aura pas été vain.

R. SERROR
ex-lieutenant du génie, divisionnaire de la 1e D.F.L. (2e compagnie - 2e section)

Revue de la France libre n°79 - 18 Juin 1955 - Numéro spécial

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