L’eau à Bir Hakeim, par Jean JOCHEM (RA)

L’EAU A BIR-HAKEIM

par Jean JOCHEM (ex-Commandant de la CRI)

La brigade s’installe à Bir Hakeim, mi février 1942 après le get away des Britanniques et des F.F.L. de El Mechili. Les échelons des unités et le train sont à Bir Bu Maafes, à 15 kilomètres au sud-ouest d’EI Adem, et à 40 kilomètres de Bir Hakeim.

El Adem et Tobrouk sont les bases de ravitaillement des unités du front. Au début de l’hiver, les puits assez nombreux dans le désert ont de l’eau, mais le centre de distribution, ravitaillé par tanker, est à Tobrouk. La ration est de un gallon par homme et par jour (quatre litres et demi), pour boire, faire la cuisine et la toilette. Mais les Français Libres, étant Français Libres , se ravitaillent à plusieurs points d’eau, les unités voulant, petit à petit, faire des réserves. Au début d’avril, les Britanniques découvrent le stratagème. Ils décident de nous rationner à trois litres et demi par homme et par jour et donnent des instructions très strictes à la Military Police chargée de la garde et de la distribution d’eau. De plus, ils ont la délicatesse de nous ravitailler avec des légumes déshydratés : carottes et pommes de terre.

Un jour, je reçois du Commandant LAURENT-CHAMPROSAY la note suivante : Lieutenant Jochem, il manque 36 litres d’eau à l’état-major du régiment. Les remplacer dans les 48 heures, sinon 15 jours d’arrêt pour le responsable .

Cette mise en demeure, écrite au crayon à encre, cher au Commandant, sur un carnet à souches, m’incite à faire des reconnaissances dans le désert pour trouver des puits non gardés :

Bir Hakeim est le point fort le plus au sud du dispositif Britannique. Au-delà, on ne rencontre que des bédouins transhumant avec des troupeaux de moutons, faisant le trafic d’équipements militaires, tout particulièrement des boussoles sur bain d’huile et d’armes récupérées. Je repère quelques puits non gardés ; petit à petit, les batteries constituent des réserves d’eau. Au cours d’une de ces patrouilles, avec Jacques PIGNEAUX DE LAROCHE , nous achetons une douzaine d’œufs au prix d’une livre anglaise l’œuf et un poulet pour dix livres. Quelle délicieuse omelette de douze œufs pour nous deux !..

Vers le 15 mai 1942, l’attaque allemande se précise à la suite de l’arrivée, en Libye, de deux convois transportant des chars et du matériel. Je suis convoqué par le Général Koenig, qui, informé de mes recherches, me demande de faire une mission avec toutes les citernes et récipients disponibles de la brigade, afin de constituer une réserve d’eau pour les unités de Bir Hakeim. J’organise une patrouille comprenant deux camions citernes Bedford, de 1 000 litres chacun, 3 camions avec des fûts de 200 litres et des jerricans, et un camion équipé de deux mitrailleuses servies par un Maréchal des Logis, Nord africain. La patrouille, si mes souvenirs sont exacts, comprend le Chef ROBIN, des Nords Africains et des Sénégalais. Nous emportons cordes et seaux, réserves de vivres, d’eau et d’essence.

Nous nous enfonçons dans le sud, vers Bir El Gobi, mais les premiers puits sont secs,... d’autres étaient passés avant nous. Nou roulons depuis 24 heures, et nous trouvons, enfin, un puits contenant de l’eau, à environ 100 kilomètres de Bir Hakeim ; malheureusement, ce puits est gardé par la Military Police avec la liste des unités pouvant se ravitailler, les Français Libres n’y figurent évidemment pas. J’arrête le convoi et après avoir présenté mes papiers d’identité, et ordre de mission j’essaie de parlementer. Les Sénégalais s’approchent du puits avec seaux et cordes, mais un M.P. en bouscule un, qui se retrouve par terre. Il se relève fou furieux, court vers le camion prendre son mousqueton.

Je le calme. Je m’approche à nouveau des M.P., quand l’un d’eux, arrogant, posant sa main sur son revolver, me dit : Do you know that ? Je réponds is that so , et je donne l’ordre aux nords Africains de mettre une mitrailleuse en batterie. De nouveau, je m’approche et dis au M.P. : May I take water now ? Outré, le M.P. m’injurie en criant you bloody fucking french . Tous les récipients et citernes remplis nous repartons sur Bir Bu Maafes.

Le lendemain, je me présente, rayonnant, au P.C. du Général KOENIG : Mission accomplie, mon Général , Koenig me répond Je le sais, tu as un rapport au c..., qu’importe, nous avons des réserves d’eau.

La division Italienne Ariette attaque les 26 et 27 mai. Les journées du 28 mai au 1e juin sont calmes, un ravitaillement d’eau et de munitions peut pénétrer dans Bir Hakeim, mais ces réserves supplémentaires ont été précieuses pendant les dix jours de combat et d’encerclement du 2 juin au 10 juin 1942, date de la sortie.

Quant au rapport, j’ignore si le Général Koenig le reçut un jour, car la pagaille qui suivit la chute de Tobrouk, le 17 juin 1942, est indescriptible.

L’Artilleur de la D.F.L n°10 juin 1986

 
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