LEROY (Laurelle) Raymond

02/11/1908

Unité : QG 50

 

Français Libre

 

À propos

Lieu de naissance : paris

Profession : liberal cadre

Ralliement : londres (juil.-40)

Lien compagnons

Mort pour la France

Lieu de décès : Tunisie

Sépulture : 75

 

Écrits

Une cérémonie religieuse a été célébrée à Paris le 26 février, à Saint-Honoré-d’Eylau, à l’occasion du retour en France des restes du capitaine Laurelle, tué glorieusement à Takrouna, le 11 mai 1943.

Les anciens de la 1e D.F.L. connaissaient bien et aimaient le loyal compagnon et le joyeux garçon qu’était Laurelle. Ils trouveront ici le dernier hommage que lui a rendu l’autre jour le général de Larminat.

Raymond Leroy, pour les Français libres, et spécialement pour la 1e D.F.L, c’était Laurelle. C’est sous ce nom qu’il s’est engagé à Londres en 1940, qu’il a lutté pendant trois ans, c’est ce nom que, nous avons écrit sur la croix de bois qui, à côté de son casque, sommait la modeste tombe, où nous l’avons inhumé le 13 mai 1943 : dans la plaine, au nord de Kérouan.

Laurelle, c’était un Français de la plus belle trempe, doté des belles qualités et des défauts les plus sympathiques de la ra:e Enthousiaste, généreux, loyal, était de ceux pour qui le courage et la droiture passent d’abord, de ceux qui résolvent les cas de conscience en choisissant la voie droite et claire, sans souci du danger.

Formé comme adolescent dans le culte des vertus guerrières dont faisaient preuve ses aînés de 1914 à 1918, aussi fanatique comme cavalier que comme officier de réserve, il avait supporté impatiemment d’être mobilisé sur place en 1939, aux Etats-Unis, dans notre mission commerciale. En juin 1940, le devoir fut clair pour lui, et il rejoignit aussitôt le général de Gaulle à Londres. Dès octobre 1940, il arrivait à Brazzaville.

Je le pris bientôt comme aide de camp. Et pendant deux ans et demi nous vécûmes côte à côte, partageant la même vie, les mêmes risques, les soucis aussi.

Car Laurelle était auprès de moi beaucoup plus qu’un aide de camp. Connaissant parfaitement la langue anglaise et les milieux britanniques, il était mon interprète, mon conseiller auprès de nos Alliés. Et surtout il était mon confident, mon ami. Pour mieux dire, Laurelle servait auprès de moi comme un jeune frère affectueux et déférent auprès de son aîné, avec tout ce que ces rapports impliquent de confiance et aussi de liberté d’allure et de langage. Je ne dirai jamais assez combien je lui dois.

Laurelle savait qu’il rendait plus de services auprès de moi que partout ailleurs. Mais tout de même, jeune et bouillant comme il ’était, il voulait combattre en première ligne. Aussi était-il entendu entre nous qu’il prenait une permission de combat à toute occasion favorable. Et c’est ainsi qu’à Halfaya, à Mechili et au cours de notre installation à Bir-Hakeim, il exécuta diverses missions tout à fait étrangères à ses fonctions d’aide de camp. Mais les événements servirent mal d’abord son désir de combattre, et il ne put participer aux actions majeures de notre campagne de Libye. Au moment de Bir-Hakeim, il était retenu à l’hôpital par une infection due à un séjour prolongé dans le désert et, gravement accidenté avec moi peu après, il était immobilisé dans un corset de plâtre lors de la bataille d’EI-Alamein.

Aussi saisit-il joyeusement l’occasion du dernier assaut que devait livrer la division aux positions allemandes de Tunisie.

Le 11 mai au matin, il partait à l’assaut des Djebilets à l’Est de Takrouna, en tête de la compagnie Piozin du B.M.5 et était tué en abordant les lignes allemandes, d’un éclat de grenade au cœur.

Il se trouve que j’ai été de loin, témoin de la scène.

De l’observatoire de la 2e brigade, je suivais à la jumelle l’ensemble de l’opération. C’était au lever du jour. La crête rocheuse des Djebilets se découpait en dents de scie. Après avoir pesté, avec mes réflexes de combattant de 1914-1918, contre l’insuffisance de la préparation d’artillerie, je vois, dans la lumière indécise de l’aube, nos hommes partir à l’assaut. Peu après se profilant à la crête, détaché en avant des autres, sautant, de roc en roc avec une allure, un style que je connaissais bien, une silhouette familière, en short, revolver.au poing. Une fumée blanche à ses pieds.

L’homme tombe, je ne le vois pas se relever. Les autres épisodes du combat retiennent mon attention. Brosset revient d’un P.C. avancé, me rend compte du succès de la première attaque, ne mentionne rien concernant Laurelle. C’est quelques heures après que j’apprends sa mort et que je sais alors que c’est bien lui que j’ai vu tomber.

Cette dernière image que j’ai ainsi gardée de Laurelle, c’est bien celle qu’il méritait de laisser, l’image d’un sportif, d’un athlète tué net dans sa foulée, dans la gloire du combat victorieux.

Je ne serais pas honnête, je ne serais pas fidèle à la mémoire de Laurelle si je ne disais pas ici, devant les siens dans son quartier, dans son milieu, que de tous les Français libres que j’ai connus il était l’un des plus intransigeants sur les principes de la France Libre. Les camarades français libres qui sont ici peuvent en témoigner.

Laurelle condamnait absolument, radicalement, toute compromission avec l’ennemi et ses complices, tout arrangement à base d’intérêts matériels plus ou moins habilement déguisés, toute collaboration, toute combinaison.

Le lieu et la circonstance m’imposent une retenue que n’aurait certainement pas observée Laurelle s’il était rentré en France en 1944.

Certes, Laurelle aimait la vie, la vie large et puissante, la vie sous toutes ses formes, c’était un homme, un tempérament ardent et généreux. Mais avant tout, il avait le culte de l’honneur, du courage, de la loyauté. Et c’est pour tout cela qu’il a donné sa vie.

Adieu, Laurelle. Notre adieu personnel à tous deux est dit depuis longtemps. L’adieu des camarades de la 1e D.F.L. était aussi en règle. Il vous fallait encore un adieu public dans ce Paris que vous aimiez tant, parmi les vôtres et vos amis.

Je m’incline ici avec respect devant la douleur de votre père et de vos proches.

Adieu Laurelle, vous laissez deux filles qui étaient votre joie et votre fierté, et que vous avez eu le bonheur de voir quelques mois avant votre mort. Vous leur léguez un nom créé et anobli par vous, et je pense que mesdemoiselles Leroy-Laurelle comprennent et comprendront que le nom d’un compagnon de la Libération ne doit pas se perdre.

Je pense aussi car c’est l’essentiel, que vous avez transmis à ces deux filles ce beau sang généreux que vous avez répandu sur les rochers de Takrouna, pour l’honneur de la France, dans l’espoir de la Libération.

Adieu, Laurelle. Aujourd’hui, il y a beaucoup d’amis autour de vous. Vous auriez aimé cela, car vous aimiez l’amitié.

Général Edgard de LARMINAT

Revue de la France Libre n°17, avril 1949

LE RECIT DE TAKROUNA,

par le lieutenant-colonel GARDET, qui commandait le BM 5

Sans la citerne creusée à même le roc sur l’à pic de TAKROUNA, et qui bartie le P.C du BM 5, les officiers dorment encore. La lueur maigre de la lampe tempête pendue à un clou fiché dans la paroi éclaire mal les cinq ou six corps étendus sur la pierre.

Je me réveille - 4h45 - pas plus obsédé par le souci de l’heure que par les démangeaisons multiples de la nuée de puces qui depuis l’évacuation du village se nourrissent sur les combattants. Le ronflement d’un dormeur à tout crin accompagne en sourdine les hoquets et les miaulements du poste radio, qui est à l’écoute dans un trou contigu faisant antichambre à notre citerne.

Je hausse la mèche de la lampe et me décide : Allons les enfants, debout ! Des grognements contre les puces ou contre l’empêcheur de dormir en ligne, se lèvent ; un ordonnance fait chauffer le café sur une boîte de conserve convertie en réchaud à essence. Personne ne parle encore.

La Brigade doit attaquer ce matin les DJEBILLAT, et le BM 5, à 6 heures, la fameuse cote 150 et les pitons suivants ; la fameuse cote 150 devant laquelle les Ecossais ont échoué avant que nous les relevions le 5 mai et que la 2e Compagnie, l’avant-veille, n’a pu réussir non plus à prendre par surprise.

Je m’apprête à descendre l’échelle de TAKROUNA à 5 heures, suivi de ma liaison et accompagné du capitaine LAURELLE, officier d’ordonnance du général de Larminat, et qui a tenu à prendre part à l’attaque. C’est un grand garçon sympathique à qui ses fonctions actuelles donnent la nostalgie du combat.

Le jour commence à poindre. Déjà le DJEBEL GARCI profile dans l’ouest ses pitons abrupts et noirs sur l’horizon plus clair. En bas, la brume faite des fumées des précédents combats s’effiloche et ouate les pentes des collines. Quelques rafales courtes de mitrailleuse de garde giclent sans but précis. Il n’y a pas d’air. Il fait doux.

Je compte ma liaison du regard ; l’adjudant de bataillon, les deux radios portant le poste, mon ordonnance portant mon bidon d’eau, petit tirailleur namchi du nord du Cameroun. Au moment d’empoigner la corde de descente, je distingue quelques hommes qui grimpent et l’échelle, et le colonel BROSSET, commandant de la Brigade, apparaît, suivi de son personnel de commandement.

Paré ? paré ; nous déboulerons à 6 heures. Bonne chance Calva.

Je dégringole l’échelle et dans le raidillon rocheux qui descend le TAKROUNA mes hommes prennent leur distance.

- A 5h15, j’arrive au P.C du capitaine HAUTEFEUILLE, dont la 1e Compagnie doit soutenir l’attaque de la 2e, que son chef, le capitaine PIOZIN, ne veut pas laisser sur l’échec d’avant-hier.

HAUTEFEUILLE, très calme, boit un jus . LAURELLE et moi remettons cela avec lui. Les tirailleurs, derrière leurs murettes, car les trous n’ont pu être approfondis dans le sol rocheux, terminant leurs préparatifs.

Je me pose au défilement de la crête pour observer le tir d’artillerie qui de 5h30 à 6 heures doit précéder l’attaque sur la cote 150. Maintenant il fait plein jour ; le soleil s’est levé et rougeoie dans un ciel sale.

LAURELLE m’a suivi et se couche à mes côtés. Je regarde ma montre. Dans deux minutes, le tir va commencer. Je prends mes jumelles et les mets au point sur le rocher carré qui marque à 400 mètres la cote 150 et le Blockhaus allemand n°1.

Mon colonel demande LAURELLE, m’autorisez vous à marcher avec PIOZIN pour l’attaquer ? Nos regards se croisent et je lis dans ses yeux francs la prière intense qui accompagne cette demande. Mais oui, mon vieux, ce sera dur, vous savez .

Tant mieux .

LAURELLE se retire en rampant, au défilement de la crête il se relève, met ses gants, sort son révolver de l’étui et s’achemine vers le P.C de la 2e Compagnie.

Je ne le reverrai plus que mort.

5h30 : à peine l’ai-je constaté qu’un sifflement rompt le silence et presque aussitôt, à quelques mètres du blockhaus allemand, un éclatement fait jaillir du feu et de la pierraille. Trois autres obus passent en même temps et éclatent dans les rochers de la cote 150.

La préparation d‘artillerie est commencée ; pendant trente minutes l’artillerie de CHAMPROSAY, précise, rageuse, à débit accéléré, que dirige de l’observatoire le capitaine CHAVANAC, va s’acharner sur la position ennemie. Je vois dans mes jumelles, malgré la fumée qui s’épaissit, la pirre voler en éclats et je pense que les allemands savent ce qu’ils doivent attendre au bout de ce feu d’artillerie. Le tir est remarquablement ajusté, malgré les pentes. Aucune réaction ennemie. Devant moi les tirailleurs de PIOZIN, couchés dans leur trou, le nez contre terre, le fusil dans la main droite, sont immobiles.

5h55 - la canonnade s’intensifie, on ne voit plus rien, sur la cote 150. 6 heures : silence subit, fumée épaisse, pas un souffle d’air, et les tirailleurs, par section, plongent dans la bagarre.

Je me déplace en avant d’une centaine de mètres. Je ne vois toujours rien sur les pentes de la cote 150, qui ne sort pas de la fumée persistante. Tout à coup quelques rafales de F.M crépitent devant moi et assez haut, me semble-t-il ; puis la réponse des mitrailleuses allemandes, plus accélérée ; autour d emoi les derniers hommes de PIOZIN passent en courant. Un éclatement sec, puis un autre, puis plusieurs ; des grenades, sans doute ; le son vient d’en haut ; sur la droite et plus loin, j’entends une mousqueterie nourrie, sans doute autour du blockhaus n°2 ; toujours pas de réactions d’artillerie.

Il est 6h07 - les éclatements des grenades sont plus nombreux ; enfin la fumée se dissipe assez brusquement et je distingue les tirailleurs tout près de la cote 150, où l’on se bat à la grenade ; des silhouettes sautent entre les rochers ; les zigzags noirs des grenades à manche allemandes jaillissent du blockaus et terminent leur course par un éclatement bref. La lutte est dure là-haut ; vont-ils réussir ? Une explosion à ma droite, sur la route d’ENFIDAVILLE à ZAGHOUAN, bientôt suivie de plusieurs autres. C’est l’artillerie allemande qui se déclenche et encage le lieu du combat.

Bien que je puisse suivre l’action à l’œil nu, je garde la cote 150 dans le champ de mes jumelles ; je vois quelques tirailleurs qui bondissent maintenant sur le blockaus, et à leur tête, je distingue PIOZIN. Il se profile une seconde tout au sommet de la cote 150 ; il brandit son sabre d’officier, dont il a voulu s’armer pour son premier combat, et disparaît dans les rochers. Je ne vois pas LAURELLE.

Les obus commencent à tomber dru sur la route à 50 mètres en avant et à droite.

Je ne distingue pas le second blockhaus de la cote 150 caché par un angle mort et ne perçois rien de l’action engagée par là. Aucun renseignement par T.S.F ; d’ailleurs mon opérateur prétend que son poste est en difficulté. Et tout à coup deux fusées blanches sont lancées du Blockaus n°1. C’est le signal. Objectif atteint pour PIOZIN ; mouvement en avant pour HAUTEFEUILLE.

Il est exactement 6h20. Je pars aussitôt pour installer mon P.C à la cote 150, d’où l’attaque des pitons suivants doit démarrer. Je franchis la route avec les éléments de la 1e Compagnie ; le tir ennemi d’artillerie est maintenant violent et je ne m’attarde pas en cet endroit malsain. Je crie même à un chef de section qui fait planquer ses tirailleurs : ne restez pas là, franchissez le barrage au plus vite . Je ne m’aperçois pas non plus que mon ordonnance est légèrement blessé et que le reste de ma liaison ne me suit pas.

En effet, la pente sud-est de la cote 150, est moins arrosée.

J’arrive rapidement au défilement de la crête, qui elle aussi commence à recevoir des obus. Le capitaine PIOZIN est assis là, à terre, la figure pleine de sang. A ma vue, il éclate de rire et me crie ce n’est rien, un éclat de grenade sur le nez. Je l’embrasse sur les deux joues en le félicitant.

LAURELLE est tué, continue-t-il, à l’assaut du blockhaus. Il a voulu m’accompagner. Nous sommes partis ensemble, moi avec une section par la pente sud-est, lui avec une autre par l’arête. Cela a bien marché jusqu’à mi-pente ; nous étions cachés par la fumée. Puis la pétarade a commencé ; les tirailleurs après un léger arrêt sont repartis ; je voyais LAURELLE, le révolver à la main, en tête de ma section de gauche. Nous grimpions toujours. A 30 mètres du blockhaus on a commencé à se balancer des grenades sur la g...Les deux sections convergeaient sur le sommet. A quelques mètres des allemands, au milieu de plusieurs éclatements, j’ai vu LAURELLE recevoir une grenade en plein corps et tomber. Moi-même je recevais un éclat dans la figure. Aveuglé par le sang, j’ai bondi sur le blockhaus sabre à la main, car j’avais juré que je tuerais mon premier allemand avec mon sabre. Je suis tombé de haut en bas sur l’officier qui commandait la résistance, sabre pointé. Eh bien, manque de pot, mon sabre s’est tordu. Sans l’adjudant NOUKOUM KONE qui me suivait et a abattu l’officier d’une balle de révolver, c’était moi qui y passait. Les tirailleurs ont liquidé les autres. Je ne suis pas encore allé à l’autre blockhaus, mais nos gars y sont.

Et le capitaine PIOZIN éclate de rire à nouveau.

Pauvre LAURELLE ! il n’aura pas vécu son rêve bien longtemps, mais l’aura du moins réalisé avec plénitude. Je le reverrai quelques instants plus tard, face au ciel, la figure sereine et intacte, mais le côté à peu près emporté. Il n’aura pas souffert.

Maintenant la position est copieusement arrosée par l’artillerie et les mortiers allemands. Cela tombe même très dru, et bientôt à nouveau la cote 150 est dans la fumée.

HAUTEFEUILLE arrive et sa compagnie est prête à continuer. Mais nous sommes en grande avance sur l’horaire prévu. Je vais demander au Colonel BROSSET de faire cesser immédiatement le tir d’artillerie de la cote 136.

Je ne trouve pas ma liaison, ni le poste de T.S.F qui ne m’ont pas suivi. Sous le bombardement qui augmente d’intensité, je retourne au P.C de la 2e Compagnie pour y téléphoner. Le P.C est bouleversé et le téléphone a disparu. Je reviens à la cote 150, où la position devient intenable. Je fais lancer des fusées rouges, qui signifient en principe : allonger le tir. L’artillerie devra comprendre. Et je donne l’ordre à HAUTEFEUILLE d’attaquer le cote 136.

Il est 7 heures.

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