LES ALPES : L’ITALIE

La deuxième partie du programme pénétrer en Italie, reste à exécuter.

Le problème n’est pas simple. En effet, s’il existe normalement trois routes (la route côtière, le col de TENDE, le col de LARCHES ), six grandes coupures entre Menton et Vintimille, tous ces ouvrages d’art détruits dans l’étroite vallée entre VINTIMILLE et TENDE , interdisent l’exploitation par le sud. Les énormes destructions de la route du col de LARCHES enlèvent également tout espoir d’utiliser ce passage, bien qu’il ait été occupé jusqu’au col, le 23 avril, par les unités du secteur central appuyées par une partie de l’ARTILLERIE et du GENIE divisionnaire .

Une piste connue des seuls officiers alpins spécialisés va d’ISOLA en TINEE à VINADIOG , dans la vallée de la STURA DI DELMONTE , par le col de la LOMBARDE . C’est l’itinéraire emprunté jadis par Serrurier et Kellermann ; ce sera celui de la 1e DFL.

Il faut, pour cela, disposer du maximum des moyens de la Division dans la TINEE . Les éléments en position vont être relevés par deux régiments ne lui appartenant pas organiquement le 29e RTA et le 18e RTS.

Cependant, le 24 avril, un télégramme du détachement d’Armée des Alpes annonce une retraite générale de l’ennemi sur le front d’Italie.

La poussée sera donc continuée dans le sous-secteur sud. Des patrouilles vérifient le contact et une compagnie du 22e BNA, par un coup de main audacieux, s’empare de PIENA.

Le 25, les reconnaissances avancent sans opposition, et le BM 4 peut occuper le mont AINE à l’est de BREIL . Le 22e BNA, malgré les champs de mines qui causent des pertes aux tirailleurs, occupe la cime de TRON, puis OLLIVETA et SAN MICHEL sur LA ROYA.

A l’extrémité sud du front enfin, le BM 5, malgré quelques pertes, avance sur VINTIMILLE et l’occupe dans la soirée. Il y sera rejoint le lendemain par le 22e BNA .

Le front s’aligne donc le long de la ROYA de BREIL à la mer et l’on peut reporter l’effort principal sur l’opération ISOLA-VINADIO.

Du 14 au 20 avril, des actions locales ont amené la conquête de l’ouvrage de BARBACANE et du poste d’ISCHATION ; elles ont permis de prendre pied dans le val de CASTIGLIONE .

C’est de la région COLLA AUTA, PLANEZ, MOLLIERES que va partir l’offensive.

Il ne s’agit pas seulement de faire passer l’infanterie et les mulets vers la STURA ; ce que l’on veut, c’est amener chars, canons et camions dans la PLAINE DU PO ; il faut donc une route. La piste existante part d’ ISOLA , suit la vallée de CASTIGLIONE , passe au camp de BARRACHE , au col de la LOMBARDE (2 351 mètres d’altitude) et descend par le vallon de SAINTE-ANNE sur PRATOLUNGO et VINADIO dans la vallée de la STURA DI DEMONTE . Ce qu’on en connaît est en mauvais état, les passerelles en mélèzes insuffisantes, la face nord du col est recouverte de neige.

Il faut beaucoup d’audace pour tenter ce franchissement, qui, des seuls points de vue sportif et technique, représenterait déjà un véritable tour de force.

Un labeur forcé de préparation est indispensable de la part du GENIE divisionnaire ; celui-ci, par le commandement du lieutenant-colonel TISSIER , accomplira un travail de titan pour rendre praticable le paysage. L’attaque est prévue pour le 26 avril, mais déjà le GENIE a réuni tous les moyens qu’il a pu trouver, bull-dozers, compresseurs, chasse-neige, fers profilés, troncs d’arbres, planches ; les premiers ponts sont durs à faire, la pente pour y accéder est partout de 20 à 25 , les éboulis viennent fréquemment encombrer le chemin.

Le 25 avril, le service des renseignements annonce un décrochage de l’ennemi. Sans attendre son matériel lourd, le 1e BLE part en tête ; le BM 11, qui a été transporté à Isola, pousse également un premier élément au col, et dans la nuit du 26 au 27 son gros se met en marche. C’est un ensemble d’hommes et de mulets bâtés qui chemine dans un paysage grandiose et farouche, éclairé par la pleine lune, mais adouci par quelques bois de mélèzes. Les bataillons franchissent la frontière à 1 250 mètres d’altitude, mais 500 mètres plus haut, la vallée est barrée par un immense rocher qui projette sa masse sombre. Il verrouille le passage, d’un côté bordé par le torrent qui dévale dans une gorge étroite et de l’autre par une falaise de 500 mètres de hauteur. Ce rocher n’a pas de nom : c’est la cote 1743 . Il est évidemment bardé de casemates creusées dans le roc et bétonnées. Les embrasures forment quatre immenses trous noirs et sinistres, mais elles restent muettes. L’élément du BM 11 qui est parvenu au col envoie des éclaireurs ; ceux-ci s’infiltrent jusque sous les casemates et les ouvrages sont vides.

Le gros du bataillon peut donc continuer son ascension. La nature devient moins revêche, la pente s’adoucit, le torrent s’étale au milieu de prairies. Mais voici le camp de BARRACHE , morne et vide. Une seule tache de couleur : la petite chapelle vouée à la Madone. A partir du camp, la colonne quitte le CASTIGLIONE et se dirige au nord-ouest vers le col de la LOMBARDE ; celui-ci paraît rébarbatif et inhospitalier avec ses blancheurs livides à 300 mètres plus haut.

Il faudra deux heures pour grimper ces 300 mètres. La neige recouvre la route. L’ennemi a détruit toutes les balises, les mulets peinent. Mais ce n’est rien encore : le col est obstrué par plus de 2 mètres de neige fraîche. Les animaux enfoncent jusqu’au poitrail. Il faut les débâter et faire des traîneaux de fortune pour faire glisser les charges. La tâche est exténuante. Ce col est interminable, inoubliable ; 1 kilomètre de neige coûte trois heures de peine et de fatigue, mais le moral est magnifique.

Il est 3 heures du matin, et là-bas, à 1 500 mètres, la vallée de la STURA apparaît ; maintenant il n’y a plus qu’à descendre.

Mais, derrière, le GENIE travaille ; le 27, il construit quatre ponts et dans la soirée ses camions sont au camp de BARRACHE .

Le 28, il est au col et il a devant lui un champ de neige de 1 kilomètre de longueur. La route est absolument invisible, il faut la rechercher en se servant du plan directeur. Elle est enfin jalonnée. Le BIMP et la CCI commencent à tracer la piste. De nombreux lacets s’étendent sur 3 kilomètres ; dans les virages, l’épaisseur de la neige atteint 4 et 5 mètres. Les chasse-neige amenés péniblement au col ne peuvent rien contre cette couche, et ce sont les bull-dozers, que l’on a vu travailler sous le soleil torride d’Italie et dans la boue des Vosges, qui maintenant s’attaquent à la neige.

Il va falloir le labeur presque ininterrompu de deux compagnies du GENIE et de deux bull-dozers pour permettre aux Jeeps de descendre à VINADIO dans l’après-midi du 29 avril .

Un half-track du génie les rejoint et à partir de ce jour tout le monde passe. L’Artillerie transfère ses canons dans la vallée de la STURA prête à appuyer le démarrage de CONI sur TURIN . Il faudra plusieurs heures à chaque véhicule pour franchir le col, mais l’ensemble des moyens nécessaires sera rassemblé le Ier mai.

Pendant que le GENIE travaille d’arrache-pied, la vallée de la STURA a été atteinte à Pratolungo par le 1e BLE , les éléments du 3e R. I. A., du 21 /15 et des maquisards des Alpes-Maritimes qui ont couvert la randonnée du BM 11 .

Celui-ci dépasse le 27 avril VINADIO sans combat ; l’ennemi a décroché depuis vingt-quatre heures harcelé par des Partisans italiens. La route est belle et large, mais les ponts sont détruits ; partout le Bataillon est accueilli bruyamment par les Partisans enthousiasmés.

Il y a là les pittoresques brigades Giutizia et Liberta aux foulards verts et Garibaldi aux foulards rouges, qui hurlent Vivent les Français, vivent nos Libérateurs.

Les hommes marchent toujours, dédaignant les quelques voitures offertes par les Partisans. Ils sont harassés, certains ont les pieds en sang, mais ils continuent pour défiler à la française à travers les villages italiens, et c’est au pas cadencé qu’ils traversent les agglomérations tout en chantant, ivres de joie, les chansons classiques du troupier.

Le 28 avril à 16 heures, le BM 11 est à BORGO SAN DALMAZZO. Il a en trois jours parcouru 75 kilomètres en montagne, grimpé et descendu 1 500 mètres de dénivellation et abandonné ses mulets.

La Division reçoit alors l’ordre de se regrouper tout entière en Italie à SALUCE, SAVIGLIANO et CONI. La route du col de la LOMBARDE est praticable dès le 30 et Turin, libre d’obstacles, n’est qu’à 70 kilomètres ; mais l’aventure audacieuse et merveilleuse tourne court.

Le 29 avril, par message lesté, il est ordonné au BM 11 et aux troupes qui sont dans la vallée de la STURA de ne pas dépasser CONI et BORGO SAN DALMAZO.

Le 2 mai, c’est l’effondrement total de l’Armée allemande de l’Italie du Nord et de la Basse Autriche.

Le 5 mai, l’Armée américaine du Nord franchit le Brenner et entre en Italie.

Ce même 5 mai , le général DOYEN décide de rendre visite avec le préfet des Alpes-Maritimes aux villes de TENDE et de la BRIGUE , dont les habitants ont par de nombreuses manifestations demandé leur rattachement à la France.

Pour donner à cette démarche toute la solennité qu’elle mérite, le Génie doit encore faire un énorme travail. Sur cet itinéraire, tous les ponts de la vallée de la ROYA sont détruits et impossibles à rétablir avant plusieurs semaines. Il faut trouver une autre voie d’accès au cortège officiel. On empruntera la voie ferrée Nice-Coni.

A partir de la GIANDOLA, les bull-dozers ont préparé une rampe pour accéder à la voie. Les rails et les traverses sont enlevés sur plusieurs kilomètres ; les Jeeps passent sur des viaducs accrochés aux rochers, dans des tunnels interminables. Plus loin elles redescendent sur la route ; un pont Bailey franchit la ROYA , ailleurs, c’est un ponceau hâtivement construit ; après FONTAN , par un chemin taillé dans le roc, elles rejoignent la voie ferrée et repartent dans l’obscurité par d’autres tunnels qui tournent en s’élevant à travers la montagne. Enfin, à 11h15, le cortège débouche à l’entrée de TENDE .

Le Général coupe le ruban tricolore qui barre la rue principale et pendant toute la journée ce ne sont que manifestations, que réjouissances et acclamations enthousiastes. Tout le pays fait un accueil délirant aux Français, les jeunes filles ont revêtu le gracieux costume du Comté de Nice, dont elles se réclament ; et partout les autorités ne rencontrent que des témoignages chaleureux et sincères, d’un patriotisme longtemps comprimé et qui peut, enfin, s’épancher au grand jour.

Le 8 mai l’Allemagne capitule ; mais ces derniers combats pour la libération du territoire ont encore coûté cher à la Division.

273 tués reposent au cimetière de I’ESCARENE, 644 mutilés et blessés souffrent dans les hôpitaux.

Le 11 mai, meurt le quartier-maître COMBAZ, dernier soldat de la 1e DFL qui soit tombé avant les volées des cloches et des sirènes de la victoire. C’est un vétéran de la guerre 1914-18, père de 4 enfants. Une mine lui a, le 4 mai, arraché les deux jambes. Plus de 4 000 de ses anciens compagnons de lutte sont, avant lui, morts dans les rangs de la ire 1e Division Française Libre, pour l’honneur de la France.

Et c’est parce que ceux-là sont tombés, comme des inconnus, en tous pays, sous tous les cieux, au hasard des rencontres et des combats que le général de GAULLE, porte-parole de la Patrie reconnaissante, a pu s’écrier, après la capitulation de nos ennemis.

La guerre est gagnée, voici la Victoire.

C’est la Victoire des Nations unies et c’est la Victoire de la France...

Tandis que les rayons de la gloire font, une fois de plus, resplendir nos drapeaux, la Patrie porte sa pensée et son amour d’abord vers ceux qui sont morts pour Elle, ensuite vers ceux qui ont, pour son service, tant combattu et tant souffert.."

 
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