Le général Diego Brosset poète et conquérant par Jacques Chaban-Delmas

Diego Brosset poète et conquérant

Général Diego Brosset... Le prénom peut surprendre. Si les parents ont choisi d’appeler ainsi le fils qui leur est né, le 3 octobre 1898, à Buenos Aires, n’est-ce pas pour qu’il soit marqué par ce séjour en Amérique du Sud et qu’il le leur rappelle ? Ce souvenir permanent, sous forme d’un prénom qui claque comme une oriflamme, convient bien au futur libérateur de Lyon. Il ajoute à son style, à sa légende. S’il surprend, tant mieux, car Diego Brosset appartient à cette catégorie de généraux non classiques, pour ne pas dire en marge, comme les guerres de la Révolution et de l’Empire en ont produit quelques-uns en France, et qui, depuis, ressuscitent de temps à autre à travers notre histoire militaire.

Convaincu, comme tous les soldats de métier, que la discipline fait la force des armées, il ne se prive pas pour autant de penser par lui-même, et il lui arrive, parfois, de penser tout haut, ce qui n’est pas le moyen le plus sûr d’obtenir un avancement rapide.

Certains trouvent que ces tempéraments originaux ont tort de choisir la carrière des armes. Ce n’est pas toujours l’avis des intéressés. Brosset, pour sa part, affirmera que loin d’être ce moule aveugle, cette niveleuse automatique des caractères que l’on croit, l’armée est, au contraire, une des institutions dans lesquelles de fortes personnalités ont plus de chances qu’ailleurs de s’épanouir.

Son non-conformisme, il l’affirme très tôt, dès l’enfance et l’adolescence, en manifestant une indifférence tranquille pour les succès scolaires. Le collège l’ennuie. La perspective des grandes écoles le rebute. Crise passagère ? On a vu des garçons de cette espèce redresser la barre juste avant le baccalauréat, rattraper en un temps record le temps perdu et rejoindre le peloton de tête. Ce n’est pas le cas de Diego. D’une exceptionnelle robustesse, tout en muscles, taillé pour les championnats de course à pied et de natation, il trouve, pour échapper au carcan des études, la moins discutable des justifications : un engagement dans l’armée française, en guerre depuis le mois d’août 1914.

Nous sommes en 1915. Le volontaire a dix-sept ans et un besoin farouche de se dépenser, corps et âme, sans mesure, pour un but qui en vaille la peine. Quoi de surprenant s’il demande à être versé dans les chasseurs alpins ? Dès les premiers combats auxquels il participe, ses chefs reconnaissent en lui le soldat-né, comme il s’en révèle en ces années de durs affrontements dans toutes les classes d’âge et tous les milieux socioprofessionnels.

Diego ne tarde pas à recevoir une citation. Il en recevra d’autres. L’élève inégal qu’il a été pourrait faire le rétablissement que nous évoquions — ses supérieurs ne manqueraient pas de l’approuver — en sollicitant l’honneur d’accéder à une école d’officiers. Il s’en garde bien, préférant rester au plus près des hommes de troupes, de ses hommes puisque la ficelle de sergent ornera bientôt sa manche.

A l’armistice, il se retrouve adjudant, quatre fois cité, il n’a que vingt ans. Il a compris cependant, à travers son expérience de trois années d’une guerre particulièrement cruelle, que son avenir est sous l’uniforme, au service de son pays. L’ancien mauvais élève se résigne enfin à retourner à l’école. Celle qu’il choisit, si elle n’est pas la plus prestigieuse car ouverte surtout à ceux qui, selon l’expression consacrée, injustement dédaigneuse, sortent du rang, n’en est pas moins une pépinière d’officiers de valeur, dont quelques généraux illustres : Saint-Maixent.

Il n’avait pas voulu de l’épaulette en temps de guerre, voilà qu’il va la porter en temps de paix. Mais où ? L’occupation en Allemagne ne semble pas le tenter davantage qu’un séjour plus ou moins long dans une ville française de garnison. Il a grand besoin d’espace, d’aventure, et parmi toutes les possibilités qu’offre à cet égard ce qu’on appelle alors l’Empire, il choisit le Sahara.

Entre cet athlète blond, aux yeux noirs, épris d’exploits sportifs, de jeux, de bals, d’échanges avec ses amis, de sorties, bref, qui est tout le contraire d’un taciturne, et l’immensité silencieuse des territoires sahariens où ne comptent ni le temps ni les distances, se révélera un accord profond. La solitude rigoureuse, éprouvante que l’on peint comme étant le lot des officiers partis pour le désert, ne lui pèse pas. Elle l’exalte, le grandit. Il subit l’appel, la fascination des sables sans fin qu’ont subie Psi-chari, Charles de Foucauld, certains personnages de Saint-Exupéry, de Kessel, de Peyré, de Pierre Benoît et de Montherlant. Le Sahara est alors synonyme de pureté et de dépouillement. Les postes y sont peu nombreux. Les plus belles oasis ne sont pas encore ouvertes aux touristes. Ni les puits de pétrole, ni la cohue motorisée du Paris-Dakar ne font de taches dans un paysage aux limites de l’irréel.

Mais Brosset n’est pas de ces hommes qui vont au désert pour oublier leur passé, s’abîmer dans la contemplation ou rechercher des traces de l’Atlantide. Cet espace mystique abrite aussi des populations, si clairsemées soient-elles. Ce sont ces hommes et ces femmes mal connus, qui passent pour être d’un accès difficile, que le jeune officier veut rencontrer, comprendre, protéger. Dans les années 1920 et 1930, faire régner l’ordre et la paix dans ces régions est encore une tâche inachevée et dangereuse. Il y a des dissidents à réduire, et ce sont des combattants avec qui il faut compter, des tribus qu’il faut soutenir contre les rezzous de pillards, fort nombreux, des vendettas en chaîne auxquelles des militaires nécessairement doublés de diplomates doivent s’efforcer de mettre fin, cela sans préjudice du rôle d’administrateur qu’ils doivent également jouer. La multiplicité des aspects que comporte sa mission n’est pas pour altérer l’enthousiasme de Diego Brosset. Le précepte de Gide : Assumer le plus possible d’humanité , lui paraît convenir à ce qu’il ressent, à ce qu’il souhaite, à ce qu’il veut faire. L’observateur et le chercheur de vérités vont de concert en lui avec le pacificateur qui ne ménage pas sa peine pour apporter dans son secteur justice et sécurité. Ce qui le séduit chez les nomades qu’il protège ou qu’il poursuit, selon les circonstances, c’est qu’ils ne ressemblent en rien aux gens des villes, non seulement d’Europe mais d’Afrique, où certaines formes de civilisation occidentale ont pénétré. Ils ne constituent pas, non plus, une société primitive dont la pensée en serait à un stade prélogique, loin de là ; ils représentent, en quelque sorte, une humanité à l’état pur, qui a sécrété sa morale, son échelle de valeurs, sa civilisation en un mot, à partir de sa propre expérience très élémentaire, et sans apports extérieurs, l’Islam lui-même étant, au départ, une religion du désert.

Au cœur de ce Sahara si frugal, où chaque campement est à la merci du vent et des sables, il découvre un grand sens de l’honneur, une profonde sagesse. Il aime ces populations, étudie leurs dialectes, leurs mœurs, leurs coutumes, non en simple chercheur à vocation purement scientifique, soucieux de prendre du recul par rapport à l’objet de son étude, mais avec une curiosité toujours empreinte d’une sincère et vive sympathie, et parfois même d’admiration. Épris de beauté, recherchant dans toute réalité qu’il aborde son expression la plus haute (on dirait élitiste si le mot n’avait pas pris un sens restrictif), il découvre chez certains de ces nomades la valeur à son sens la plus esthétique et réconfortante : la noblesse. Du désert, il tire une grande leçon dont il restera marqué. D’un point de vue sentimental, d’abord, parce qu’il aime son spectacle grandiose, sa houle, son rythme, ses habitants. Pour ces derniers, il est le chef infidèle, bienveillant et compréhensif, dur quand la justice l’exige, à qui il ne faut pas mentir, mais qui de son côté ne ment jamais, et dont la vigueur et l’endurance tiennent du prodige, car aucun homme du pays ne peut le battre à la course à pied lorsqu’il lance un défi.

L’officier, comme il est d’usage, fera plusieurs séjours en France. Il entrera même à l’École de guerre, étudiera l’arabe à l’Institut des langues orientales ; il n’oubliera jamais le Sahara et choisira d’y retourner aussi souvent que possible, une fois par le Sud marocain, empruntant un parcours jamais utilisé auparavant.

Avec un esprit aussi ouvert et curieux, une sensibilité aussi prompte à vibrer, Brosset devait, tout naturellement être tenté par l’écriture.

Il ira jusqu’au bout d’un roman, en partie autobiographique comme la plupart des premiers romans, dans lequel il analyse les états d’âme d’un lieutenant qui a subi, lui aussi, la fascination du désert. Cet officier est attiré par l’Islam, car il croit que cette religion donne au croyant le moyen de faire le vide dans sa conscience et d’être tout entier dans la sensation du moment. Autour du héros, des personnages cultivés, élégants, courageux, portés à l’introspection, cherchent à travers des aventures dangereuses à donner un sens à leur vie.

L’auteur débutant communique son manuscrit à un ami, dont il apprécie la compétence littéraire et la grande sincérité, qu’il a connu au camp de Châlons-sur-Marne, en 1929, où ce dernier accomplissait, comme sous-lieutenant de zouaves, une période militaire. Cet amateur de littérature, alors inconnu, devait devenir célèbre à la Libération sous le nom de Vercors, grâce à une admirable fiction inspirée par l’occupation : Le Silence de la mer. Le futur Vercors apprécie l’atmosphère du roman de Brosset, la force de certains passages, mais conseille à l’écrivain débutant des modifications. Nullement contrarié, l’auteur reconnaît le bien-fondé des remarques de son ami mais renonce à écrire une seconde version. On ne peut que le regretter car les dons d’expression de Diego Brosset sont incontestables. Sans doute a-t-il manqué de confiance en son imagination. Il écrira encore mais ce sera à propos des coutumes des populations sahariennes. Il décrira aussi certains épisodes marquants de la vie des nomades dans de courts récits rassemblés sous le titre de Un homme sans l’Occident, et publiés en 1946, après sa mort. Mêlant l’observation la plus aiguë à la rêverie de l’homme des sables, il recrée des personnages dont on raconte encore les exploits, le soir, sous la tente, redonne vie à des contes, des légendes, des poésies qui ne sont plus exprimés que par la tradition orale. C’est un livre qui célèbre la noblesse des chasseurs et des guerriers qu’il a approchés et que le monde moderne n’a pas encore corrompus. Sa sympathie profonde pour les héros de ses aventures transparaît dans son portrait du guide Sid Ahmed : J’ai rencontré Sid Ahmed, c’est un vieux Nemeday courbé sur de serviles tâches ; elles l’empêchent de se souvenir. Il conduit dans l’Ouarane les chevaux galeux d’un chasseur, ou fatigue des peaux vertes dont il fait d’assez bonnes entraves ; on l’estime sans le lui dire et on l’utilise avec excès. Il m’a parfois servi de guide et nous avons causé auprès du feu ; il retrouve une confuse splendeur en parlant du passé ; à l’étape il récite d’une voix cassée les poésies d’un temps légendaire. Il a dû oublier les siennes.

Si vous désirez le voir et que vous soyez personne de qualité, on vous le convoquera en Adrar.

Un homme sans l’Occident, qui surprit bien des spécialistes du Sahara par la connaissance profonde qu’il illustre de tribus peu étudiées par les chercheurs, est précédé par un texte de Vercors consacré à ses rencontres et à son échange de correspondance avec l’auteur, Portrait d’une amitié. Indispensables pour comprendre la personnalité originale de Brosset, amateur de paradoxes, ces pages évoquent avec une force émouvante les liens d’authentique fraternité qui peuvent s’établir entre deux adultes séparés sur beaucoup de points mais qu’animé un même goût pour la qualité humaine.

Bien que marié et père de famille (il a épousé une fille du général Mangin qui lui a donné quatre enfants dont la vigueur est pour lui une source supplémentaire de joie), Diego Brosset restera pour ceux qui l’approchent, un seigneur du désert. En Europe, sa légende le précède et le suit. Il n’a pas besoin de tenir des discours ou de rédiger des notes pour être écouté et suivi. Il lui suffit d’un geste, d’un regard, comme les chefs des guerriers des sables, ses compagnons d’élection.

La situation internationale après l’arrivée de Hitler au pouvoir le préoccupe, ainsi que l’état dans lequel se trouve l’armée française. A l’École de guerre, son indépendance d’esprit se donne libre cours. Ce n’est pourtant pas l’endroit. L’obstination de la majorité des responsables militaires à tout miser sur la défensive alors que l’armée allemande se procure les moyens d’une liberté de mouvement sans limites, lui inspire à l’égard de certains chefs des mots très durs. Un polémiste professionnel ne refuserait pas de prendre à son compte les formules cinglantes de l’officier saharien. Il ne fustige pas simplement l’immobilisme, le manque d’audace ou d’imagination, il met en doute la foi en la victoire de ces chefs. Troupeau de mollusques sclérosés et défaitistes, écrit-il... Défaitistes ! L’adjectif est lâché. L’ancien volontaire de 1915 pressent-il, comme quelques autres esprits lucides, le désastre de juin 1940 ? Mais il ne veut pas s’abandonner au pessimisme et récuse dans un jugement sévère la fatalité d’un nouveau conflit : La guerre, nous ne l’aurons pas, écrit-il en 1938. Les militaires ne veulent pas la guerre. On préfère aujourd’hui cent mille injustices à une seule mort.

A l’École de guerre, malgré ses qualités évidentes, son franc-parler (c’est un euphémisme) ne contribue pas à l’orienter vers les affectations les plus recherchées.

En septembre 1939, il est en Lorraine où il dirige le Deuxième Bureau du corps d’armée colonial. Ce poste d’observation n’est pas fait pour le rendre enfin optimiste sur l’issue d’un grand affrontement, s’il s’en produit un.

Le destin ne veut pas cependant qu’il soit mêlé, même honorablement, aux combats qui aboutiront à l’armistice. On pense à lui en haut lieu pour un autre type d’activité. La France doit fournir à la Colombie des instructeurs militaires. Il convient donc, compte tenu des circonstances, que l’état-major détache dans ce pays où la propagande ennemie pousse ses pions, quelques officiers particulièrement compétents et brillants. Il y va du prestige de l’armée française en Amérique latine. L’enjeu est d’importance. Il semble que Brosset, homme de contacts, qui parle couramment l’espagnol — il a, de plus, perfectionné son anglais au cours des dernières années —, ait le profil requis. L’affecter à cette mission, c’est aussi une façon élégante d’éloigner d’une zone très sensible un homme dont l’esprit critique n’est pas apprécié par tous. Il comprend d’ailleurs très vite qu’il n’est pas question qu’il fasse la fine bouche.

Le voilà donc parti pour Bogota, en avril 1940, avec sa famille. Il aura à peine le temps de s’installer et de prendre en main ses élèves colombiens qu’éclaté la nouvelle de l’avance ennemie. Il assiste de loin, dans l’angoisse, à la campagne de France. L’annonce de l’armistice, si elle ne constitue pas pour cet esprit clairvoyant, sans illusion, une surprise totale, n’en inflige pas moins au patriote, au vainqueur de 1918, une cruelle blessure, en même temps qu’elle est pour l’officier chargé dans un pays neutre d’une mission de prestige, une très rude épreuve.

Mais, venant en contrepoint de l’armistice, il entend l’appel du 18 juin. C’est un message qu’il est préparé à recevoir. Il y répond, de Bogota même, immédiatement. Et il le fait savoir autour de lui. Son chef de mission le remet à la disposition du gouvernement, c’est-à-dire de l’autorité de Vichy. Au lieu de rejoindre la capitale du nouveau régime, Brosset prend le chemin de l’Angleterre, non sans avoir adressé à l’ex-généralissime Weygand une lettre rédigée en termes fort sévères qui sera retenue contre lui, lorsque viendra l’heure de son procès. Comme d’autres militaires et hauts fonctionnaires ayant choisi la dissidence, il sera condamné à mort et à la confiscation de ses biens. Pour que tout soit bien clair, il adresse également une lettre circulaire expliquant ses raisons, aux membres de sa famille, en France, et à tous ses amis.

En décembre 1940, Brosset est à Londres. Le général de Gaulle n’a aucune peine à le reconnaître pour un des siens. En janvier 1941, il en fait son chef d’état-major. C’est une grande marque de confiance et un hommage à ses capacités. Pour un esprit aussi curieux que le sien, c’est un poste idéal pour voir, du sommet, l’action militaire de la France libre. Il n’empêche que, malgré ces raisons d’être satisfait, Brosset souhaiterait se trouver ailleurs. Plus près de ceux qui se battent. Comme en 1914-1918, ou comme dans les combats contre les dissidents des territoires sahariens. Ce penseur casqué a besoin du bruit des balles. Il accompagne le général de Gaulle en Erythrée où des unités françaises (dont certaines feront un jour partie de sa propre division), malgré la faiblesse de leurs effectifs, ont remporté à Keren et à Massaoua en particulier, des victoires décisives, prélude à la libération totale de l’Ethiopie marquée par le retour, le 5 mai 1941, de l’empereur Hailé Sélassié, après la foudroyante offensive britannique appuyée par les maquisards éthiopiens. Il suit, peu de temps après, le chef de la France libre au Levant où de fâcheux événements se préparent. Il participera d’ailleurs à la campagne de Syrie, sous les ordres du général Catroux, et à la négociation des accords d’armistice de Saint-Jean-d’Acre. Après les hostilités, il sera affecté au commandement de l’Est syrien, zone dominée par le désert. Il redécouvre les vastes étendues de sable qui lui sont familières, et en saharien rompu aux négociations subtiles avec les nomades, il réussit, en un minimum de temps, à ramener le calme dans une zone où des signes sérieux d’agitation se manifestaient.

Si positif que soit le rôle qu’il joue sur l’Euphrate, on a déjà besoin de lui pour des entreprises plus vastes, plus urgentes. Promu général, le colonel Brosset reçoit du général de Larminat la 2e brigade coloniale. C’est une unité que l’on peut dire à sa mesure. Elle comprend des éléments qui se sont distingués dans les combats menés par la France libre, notamment au Fezzan en Tripolitaine, et elle est sur le point d’être engagée en Tunisie. A sa tête, Brosset remportera pour ses débuts comme officier général une des plus dures victoires qui vont jalonner sa route : la prise des hauteurs de Takrouna (11 mai 1943) qui passaient jusqu’à ce jour pour une position intouchable. La lutte sera particulièrement acharnée, certains épisodes se déroulant au corps à corps.

Il n’est donc pas du tout surprenant que trois mois après cette victoire, le jeune général de brigade reçoive le commandement d’une division. Ce ne sera pas n’importe laquelle, mais la lre division française libre, que lui transmet son chef, le général Kcenig, le vainqueur de Bir Hakeim.

Avec la 2e division blindée du général Leclerc, la 1e D.F.L. constituera un des joyaux de la nouvelle armée française. La division Leclerc sera dotée de son côté d’une grande quantité de chars et d’engins mécaniques, tandis que la 1e D.F.L. restera une division d’infanterie ordinaire, mais cette différence de traitement engendrera entre ces deux unités d’élite une fraternelle émulation.

En Afrique du Nord, plate-forme pour la libération de la France et de l’Europe, Brosset réorganise les régiments placés sous ses ordres. L’époque est marquée par la fusion, au début peu facile, entre les éléments de la France libre et ceux issus de l’armée, dite giraudiste .

Le chef de la 1e D.F.L. domine de haut ces querelles que personne n’a intérêt à prolonger. Mais sa division est composée exclusivement de Free French. Il réarme ses hommes, les soumet à un entraînement des plus sportifs, fait de son unité un bloc homogène. En lui, ses subordonnés, d’où qu’ils viennent, reconnaissent un chef authentique qu’on est prêt à suivre où il voudra, si épuisant que cela soit, parfois, d’ajuster sa vitesse sur la sienne, car c’est un chef toujours pressé, qui court sur les champs de manœuvres ou de batailles comme il court sur tous les terrains où il a l’occasion de faire un sprint.

Il va témoigner de son dynamisme, pour ne pas dire de sa passion de la vitesse, pendant la campagne d’Italie où les Alliés n’avancent pourtant, selon la propagande ennemie, qu’avec la lenteur d’un escargot — ironie paradoxale puisqu’elle prouve surtout que les Allemands n’ont cessé de reculer depuis la Sicile.

Partout où une brèche peut être créée, la division Brosset est là. Elle participe aux combats qui aboutissent à la rupture de la boucle du Liri, enlève San Andréa, San Ambrogio, San Appolinare. San Giorgio, en mai 1944. Elle est à Chiala, à Pontecorvo, à Monte Lencio, harcelant l’ennemi jusqu’à l’empêcher de s’installer sur la ligne Hitler.

En juin, les lignes qui défendent la Toscane sont enfoncées. La 1e D.F.L. pénètre dans la Ville éternelle, enlevant dans la région romaine des centres aussi symboliques que Tivoli et la Villa Adriana, avant de s’engouffrer dans la plaine toscane. Elle dépassera Casciano et Radicofani. Mais le corps expéditionnaire français en Italie, dont le rôle a été si important dans la campagne, doit se retirer de la péninsule. Ainsi en a décidé le haut commandement interallié, en accord avec le gouvernement provisoire d’Alger. Les divisions qui se sont illustrées sur le Garigliano, au Monte Cassino, sur les lignes Gustav et Hitler, entrant les premières dans Rome, sont réorganisées en vue du combat qui est pour elles essentiel : la libération du territoire métropolitain et, au-delà, la participation à la liquidation de l’armée ennemie.

Tandis que la 2e D.B., reformée en Angleterre, débarquera en Normandie, la 1e D.F.L. sera intégrée dans la 1e armée française du général de Lattre de Tassigny. Elle prendra pied sur le sol de Provence le 16 août 1944.

Le 19 août, trois jours après avoir débarqué, la 1e D.F.L. s’est déjà emparée des hauteurs du mont Redon, position stratégique importante. Le 21, c’est la ville d’Hyères qui est prise d’assaut par les troupes de Diego Brosset. A Toulon, alors que les blindés ne sont pas encore prêts à pénétrer dans la ville, il fonce au volant de sa Jeep — cette Jeep qui lui est devenue aussi indispensable que l’était un coursier à un général de Napoléon — entraînant à sa suite des centaines de combattants. Les Allemands qui se sentaient encore en sécurité dans la ville, et qui sont stupéfaits de cette irruption, se laissent faire prisonniers. Ils sont des milliers.

Si réconfortante que soit la libération en trombe du plus grand port militaire français de Méditerranée, Brosset ne s’attarde pas dans la région. Son objectif sentimental — approuvé par son chef — est situé beaucoup plus au nord : c’est Lyon et ses environs, où vivent ses parents. Il remonte donc le long du Rhône comme s’il s’agissait d’une épreuve de vitesse. Cette méthode — qui diminue d’ailleurs les pertes en hommes — lui réussit. Le 3 septembre, sans avoir rencontré d’obstacles majeurs, il est au centre même de la France (à près de cinq cents kilomètres de la côte où il a débarqué, deux semaines plus tôt), et entre dans Lyon en libérateur. L’enthousiasme qui s’empare des habitants de la ville, baptisée la capitale de la Résistance , comme des troupes, est extrême. Le vainqueur se paye le luxe un peu fou de descendre en Jeep de Notre-Dame-de-Fourvière, et par... les escaliers, à la manière d’un cascadeur de métier. Mais que ne lui pardonnerait-on un jour comme celui-là ?

Ce triomphe spectaculaire sera bref, cependant. Le soir même, le général ajoutera à son palmarès la libération du village de Rilleux, dans l’Ain, où vivent les siens, fait d’armes, si l’on peut dire, cueilli au passage. Foncer, foncer toujours ; ce pourrait être la devise de la 1e D.F.L. et de son chef qui tient à être parmi les premiers à pénétrer dans les provinces de Lorraine et d’Alsace doublement meurtries. Il fonce donc, passe le Jura, grimpe dans, les Vosges pour déboucher sur l’immense plaine d’Alsace. Mais le temps a changé. L’automne dans les forêts vosgiennes n’a plus les charmes de l’arrière-saison et annonce déjà un hiver rigoureux. Les intempéries ralentissent le rythme des opérations, rythme vraiment endiablé qui avait atteint son point culminant dans la région lyonnaise. Les combats sont de plus en plus âpres. On avance pas à pas, ce qui n’empêche pas le général de filer dans sa Jeep, à la tête de ses éléments avancés. Quand il ne peut pas foncer droit devant lui, il fait des boucles ; au pire, il caracole, cherchant une faille pour s’y glisser. Le 14 novembre, il est blessé à l’épaule par un éclat d’obus. Le lendemain, à peine pansé, il remonte en ligne.

Le 20 novembre, il part pour inspecter le bataillon de liaison — bataillon qui lui est particulièrement cher —, lequel a progressé jusqu’à un lieudit Plancher-Bas. Il pleut très fort. Le général aurait bien des raisons de rouler moins vite que d’ordinaire. Le brouillard est dangereux. Les occasions de donner des coups de freins brusques sont fréquentes, et sur ce col, à la fois crevassé et mouille... A l’entrée d’un pont qui franchit le Rahin, un torrent, en cette période assez agité, sa Jeep a dû se déporter pour éviter un fourneau de mine. Quand elle s’engage sur le pont, un camion surgit de la brume, fonçant droit sur elle. Nouveau coup de volant. Plus fort, cette fois. Si fort que le parapet est enfoncé. La Jeep bascule dans les eaux bruyantes du torrent en crue. Les occupants se dégagent et, nageant de toute leur énergie, réussissent à gagner la rive. Le général, dont la tête a violemment heurté le pare-brise, n’a pas cette possibilité. Il est évanoui. Des secours d’urgence permettent de remonter la Jeep. Existe-t-il, en cet instant, une seule chance contre une infinité de chances contraires de pouvoir réanimer Brosset ? Les chaînes cassent. La Jeep plonge de nouveau dans le Rahin. Mektoub ! (c’était écrit) dirait, des larmes dans les yeux, s’il était là, le fidèle musulman qui a servi longtemps d’ordonnance au général. Emporté par le courant, le corps ne sera retrouvé que trois jours plus tard. Pour un de ses proches, il est entré en trombe dans la mort.

Cette image peut sembler trop sportive à certains. Elle caractérise bien pourtant la personnalité du chef de la 1e D.F.L., libérateur et conquérant, à la vitalité exceptionnelle, presque excessive, qui assimilait les idées comme il absorbait les kilomètres, fou de sprint, de crawl, de polo, menant sa Jeep comme une jument folle, goûtant comme peu d’autres chefs les plaisirs de l’amitié et la musique des mots, capable de mettre de la poésie dans la vie de chaque jour au point d’exiger que sa roulotte de commandement soit ornée en tout temps de fleurs fraîches. Militaire, il a défini et illustré un style de vie marqué par l’exigence morale, l’amour de la noblesse et de la grandeur, partout où ils se manifestent. Que des jeunes d’aujourd’hui et de demain, même sans songer à porter l’uniforme, le prennent pour modèle !

Diego Brosset était vraiment ce superbe parmi les superbes, dont Vercors dit qu’il se sentait épuisé, rien qu’à le contempler. On l’imagine mal, en sage retraité, la canne à la main, allant acheter son journal chez le marchand du coin, dans un village ensoleillé ou une ville d’eau.

Qui sait si ce n’était pas dans la logique de son tempérament et de sa légende qu’il quitte ce monde, en pleine force, en pleine gloire, se sachant vainqueur mais pressentant qu’il ne participerait pas au défilé sous l’Arc de Triomphe et qu’il ne connaîtrait pas non plus les lendemains ambigus de la victoire.

Ce portrait figure dans l’ouvrage les Compagnons de Jacques Chaban Delmas, paru aux éditions Albin Michel en mars 1986

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