La Défense d’Herbsheim en Alsace du 6 au 11 janvier 1945 par le Capitaine Constant ROUDAUT (Bimp)

Ce récit (de même que les croquis et les photographies) extrait des "Mémoires de Guerre d’un artilleur ; Les combats de Herbsheim du 6 au 11 janvier 1945 - bande dessinée par Xavier Zicchina" est reproduit avec l’aimable autorisation de la Société d’Histoire des Quatre Cantons. Février 2013.

LA DEFENSE DE HERBSHEIM DU 6 AU 11 JANVIER 1945

Capitaine Constant ROUDAUT

Compte rendu manuscrit établi par le capitaine Constant Roudaut du Bataillon d’Infanterie de Marine et du Pacifique, chargé de concevoir, organiser et diriger la défense du village. Note : seuls les éléments constitutifs de l’ordre de défense ont été allégés des détails techniques et usuels de tels ordres types.

Dans la soirée du 2 janvier, je reçois l’ordre du chef de bataillon d’abandonner le commandement de la CA (Compagnie d’Accompagnement du Bataillon d’Infanterie de Marine et du Pacifique) au lieutenant MALFETTES pour prendre en charge la défense du PA (Point d’Appui) de Herbsheim à compter du 3 janvier.

Le 3, à 9 heures, je prends contact avec le lieutenant THOMAS , commandant la 2e Compagnie dont l’unité formait l’essentiel de la garnison du village.

Mon premier souci est de transférer le PC (Poste de Commandement) de l’école à la mairie qui, sans occuper une position plus centrale, offre cependant de meilleures possibilités d’observation, liaisons, transmissions et ravitaillement.

En fin de matinée, je prends connaissance de l’ordre de défense du bataillon ; j’inspecte minutieusement les positions pour en analyser les particularités qui influeront sur l’organisation de la défense et pour étudier les premières dispositions prises par le lieutenant Thomas.

Particularités de la position

Village

Maisons de torchis qui n’offrent aucune protection contre les canons de campagne et mortiers, ni même contre les tirs des mitrailleuses lourdes d’infanterie.

Rue principale pouvant être prise en enfilade.

Réserves de paille dans les granges rendant plus que probable le danger d’incendie.

Face Sud

La Zembs offrant un obstacle assez sérieux aux chars (berges Nord abruptes, un à deux mètres, plan d’eau large de deux à cinq mètres et profond d’un mètre ; languette de bois le long de la berge Sud pouvant masquer une infiltration ou une concentration de l’infanterie ennemie à portée de VB (grenades à fusil).

Le pont qu’il faut tenir coûte que coûte jusqu’à destruction.

Le "pédoncule" du village au sud de la Zembs qu’il faut tenir le plus longtemps possible pour surveiller la plaine entre le Mailywald et Rossfeld, d’une part, et protéger le repli des avant-postes sans toutefois porter préjudice à la défense du PA (constitué par le village au nord de la Zembs).

Face Est

Le bois du Mailywald, précédé d’un glacis de 400 mètres au moins, représente une possibilité de grosses concentrations (hommes, matériel et ravitaillement).

Route Herbsheim-Boofzheim, axe d’action possible (matériels lourds), Zembs inexistante en tant qu’obstacle.

Danger : chars appuyés d’infanterie, des languettes de bois sur la berge Ouest de la Zembs, dans la partie Nord de ce secteur, permettant concentrations d’infanterie à la barbe de la défense et mouvements inobservables dans la plaine au-delà.

Gros danger : infanterie de jour comme de nuit.

Faces Nord et Ouest

Parfaits billards pouvant se prêter à une attaque massive de chars ; toutefois, la corne Sud du Pferch-wald permet une attaque d’infanterie en profondeur sur front étroit à 150 mètres de la position. Les maisons isolées que l’on ne peut circonscrire dans le PA constituent autant d’atouts dans les mains de l’adversaire pour une infiltration énergique et méthodique.

Charges

1. Avant-poste : une section de FV (Fusiliers Voltigeurs) et deux mitrailleuses à Neunkirch.

2. Défense du "pédoncule" Sud du village : 2 groupes de FV.

A 14 heures, je diffuse mon premier ordre de défense.

Ordre de défense : situation générale

Mission de l’AVP de Neunkirch

Occuper le village de Neunkirch (travaux sommaires).

  1. De jour, pousser des antennes dans les boqueteaux environnants ;
  2. de nuit, organiser le couvent en PA fermé pour :
    ► renseigner le PA de Herbsheim de toute activité ennemie (vibraphone, fusées suivant code du bataillon),
    ► dispenser des patrouilles légères,
    ► alerter et se replier en cas d’attaque en force de l’ennemi (en particulier avec chars) ;
  3. après repli, participer à la défense du village aux emplacements prévus.
Mission du PA de Herbsheim

Occuper et défendre la partie du village située au nord de la Zembs SANS ESPRIT DE RECUL (sauf ordre contraire écrit).

Composition de la garnison (chef : capitaine ROUDAUT ) :

► 1 compagnie de FV (2e Cie), chef : lieutenant THOMAS,

► 1 section de mitrailleuses de la CA (4 mitr. 7,6 mm), chef : adjudant DIDI,

► 1 section anti-tank du 1e RAC (3 pièces de 57 mm),

► 1 batterie d’artillerie (4 canons de 105 mm), chef : sous-lieutenant RAVIX,

► 1 groupe de commandement réduit (CA et CC).

Missions et emplacements des armes : voir croquis.
Missions particulières
  1. Partie du village au sud de la Zembs, tenue en permanence par deux groupes de FV de la 2e Cie aux ordres d’un sergent-chef ou adjudant :
    ► protéger un repli éventuel des avant-postes,​
    ► assurer la défense du pont, tenir jusqu’à l’ordre de repli,​
    ► après repli, participer à la défense du village comme prévu.
  2. Artillerie (outre les missions normales de tir) :​
    ► prendre toute la défense A/Tk de la face Est du village à son compte, en particulier la route de Herbsheim à Boofzheim,​
    ► participer à la défense de la partie Est du village contre une attaque d’infanterie en débouchant à zéro.
    ► en cas d’attaque, équiper les disponibles et fantassins et servir toutes les armes automatiques disponibles au bénéfice de la face Est.
  3. Section A/Tk : mission de défense anti-char des faces Sud, Est et Nord en prévoyant le déplacement des pièces (2 à 3 emplacements par pièce).
  4. Génie :
    ► assurer l’entretien du dispositif de minage du pont (plusieurs fois par jour),
    ► faire sauter le pont sur ordre écrit du capitaine ROUDAUT ou, en cas d’attaque brusquée, du sergent RINGLE (cas où les chars ou l’infanterie ennemie abordent le pont).
Liaisons

Vers l’extérieur : 511, deux lignes téléphoniques avec Rossfeld, jeeps ;

Réseaux intérieurs : 536, un par face et un aux avant-postes, vibraphones.

Ravitaillement

Vivres : deux jours sur la position. Munitions : trois dotations.

Evacuations

Sur Rossfeld ou sur Ziegelscheuer et Benfeld.

Travaux et organisation du terrain

Emplacements de tir et emplacements de rechange.


L’ordre de défense ci-dessus a été détaillé et précisé au fur et à mesure, verbalement ou par notes écrites particulières, notamment en ce qui concerne l’organisation d’un réduit (mairie - école - presbytère) englobant des bâtiments solides dès l’arrivée des premiers renforts (Section de Pionniers de la Compagnie de Commandement du BIMP.

Préliminaires de l’attaque

Dans la soirée du 5 janvier, vers 22 heures, l’avant-poste de NEUNKIRCH est attaqué par surprise par un commando ennemi à l’effectif de 50 hommes. Les Allemands, vêtus de blanc, silencieux (équipement léger et semelles de caoutchouc) encerclent l’avant-poste sans se révéler, profitant des nombreux couverts, et d’un seul élan se portent à l’assaut. Surprise totale pour notre avant-poste.

L’ aspirant RONDEAU récemment affecté, manque d’autorité et ne maîtrise pas la situation ; sauve-qui-peut général sur Rossfeld ou Herbsheim. Un groupe de 15 à 16 hommes, autour du sergent PELLETIER et du radio LEPERCQ , réfugié dans la cave du couvent, résiste farouchement malgré l’emploi par l’ennemi de grenades fumigènes, tue un Feldwebel et reste maître place. Leur coup de main effectué, les Allemands ne s’attardent pas davantage et, à minuit, tout est dans le calme.

Le bilan ne sera connu que dans la matinée après regroupement des hommes de l’avant-poste réfugiés à Rossfeld ou à Herbsheim ; au total, 6 blessés et 5 disparus, vraisemblablement prisonniers.

De toute évidence, le coup de main de va-et-vient avait pour but de faire des prisonniers. L’ennemi sait qu‘une relève a été faite et qu’elle n’a pas un caractère offensif (la forte garnison (de la 2e DB) à base de et d’infanterie a été remplacée à Neunkirch par de simple élément de surveillance et de combat retardateur).

Attaque du 7 janvier 1945

Conquête des avant-postes

Profitant des renseignements obtenus par le coup de main du 5 janvier, l’ennemi déclenche son offensive à l’aube du 7 et ne tarde pas à attaquer et déborder Neunkirch. Pendant toute la nuit, les préparatifs de l’adversaire ont été décelés par une activité inaccoutumée (notamment bruits de chenilles).

Notre poste est sur ses gardes et la surprise ne joue pas ; l’attaque n’est d’ailleurs pas exécutée avec violence et rapidité comme la veille. L’ aspirant SECHAUD (qui a relevé RONDEAU le 6) parvient à décrocher à temps et à rejoindre Rossfeld en retraitant par les bois ; avant de se replier, il a pu alerter le PA par vibraphone et fusée.

Le PA (Point d’Appui) s’attend donc à l’attaque, non sans inquiétude car la section Séchaud ne rejoindra Herbsheim qu’en fin de matinée, de ce fait, pratiquement, seules les faces Sud et Ouest sont solidement tenues. Le Génie qui se proposait d’entourer entièrement le PA d’un triple rang de mines anti-chars doit suspendre ses travaux après l’achèvement de la protection sur la face Est (travail non camouflé).

A partir de 8 heures 30, des mouvements ennemis sont observés aux lisières Ouest et Nord du Mailywald et dans la plaine au nord de la route de Herbsheim-Boofzheim. A 9 heures, des chars moyens et lourds débouchent des lisières Nord du Mailywald et se déploient dans la plaine, bientôt on peut en compter treize, d’autres poursuivent la progression vers le nord, à 2 kilomètres de notre position, derrière le rideau du Schiffloch ; des groupements relativement importants d’infanterie progressent suivant l’axe Boofzheim-Herbsheim.

Première phase : Recherche de l’approche

A 9h30, l’attaque ne fait plus de doute. Dès 9 heures, j’ai fait appel aux tirs prévus, en particulier R 21 et R 22, sur les axes de progression ainsi qu’aux tirs de mortiers de 81 mm de Rossfeld (M 1 et M 2). Je fais également exécuter des tirs de concentration dans le Mailywald, où l’on devine des mouvements importants, et dans la plaine au nord de ce bois où l’ennemi prend des formations plus diluées sans ralentir sa marche.

Dans le même temps, le PA reçoit ses premiers obus de 88 tirés par des "Tigres" embossés aux lisières du Mailywald et, en moins d’un quart d’heure, toutes nos liaisons avec l’extérieur sont désorganisées :

—  les deux lignes téléphoniques avec Rossfeld coupées

—  le poste 511 de LEPERCQ hors d’usage (le soldat LEPERCQ blessé),

—  le poste radio des artilleurs endommagé (antenne coupée).

A partir de 9h30 nous sommes abandonnés à notre propre action et jusqu’à la fin du siège les appuis nieront très intermittents.

A 9h30, l’infanterie ennemie, appuyée par le douzaine de chars, progresse vers le PA en formation profonde suivant l’axe Boofzheim-Herbsheim ; quatre chars s’approchent à 800 mètres et ouvrent le feu tandis que les autres se maintiennent à une distance plus respectueuse (1 500 mètres).

Comme suite à mes comptes rendus alarmants je reçois l’ordre de faire sauter le pont, les premiers tirs ennemis ayant endommagé le dispositif de minage, il faut dix minutes pour le rétablir et exécuter l’ordre.

A 9h45, les deux groupes qui défendaient le pédoncule" Sud du village se replient sous les ordres du sergent RINGLE et renforcent la défense immédiate du PA.

Au même moment, je donne l’ordre au sous-lieutenant RAVIX , artilleur, dont les pièces, malgré de gros travaux (fouilles de 1m 50), restent visibles de tirer sur l’infanterie et les chars en débouchant à zéro, avant que ses canons ne soient neutralisés par le tir adverse. Bientôt un char ennemi flambe à la côte 158,1 et un autre est immobilisé 500 mètres plus au nord, les autres regagnent le gros à 1 500 mètres.

Le tir des 105 fait les mêmes merveilles en regard de infanterie assaillante. La compagnie du 1e Echelon, au mise au tir des 105 (shrapnels) en même temps qu’aux tirs de toutes les armes automatiques de la face Est, renforcée par les armes prélevées sur les autres pièces avec concentration de mortiers de 60, subit de très lourdes pertes et stoppe à 300 ou 400 mètres de la position. Une deuxième compagnie d’infanterie dépasse la première et poursuit l’attaque. Elle est vite décimée à son tour et, quand elle atteint la Zembs, il ne lui reste plus que quelques groupes en désordre. Quelques soles néanmoins franchissent la Zembs en profitant du ouvert des roseaux, mais le tir des FM et des mitrailleuses leur interdisent de passer outre et ils s’enterrent sur la berge Ouest.

A 12 heures, la crise est surmontée ; la défense est intacte et une trêve tacite intervient au cours de laquelle les ambulances ennemies parcourent le champ de la bataille. Mais l’épée de Damoclès reste toujours là, à deux doigts du crâne.

A partir de 13 heures, le PA est soumis à un pilonnage large de 88 mm assez irrégulier mais dense. Les canons le 105 mm sont particulièrement pris à partie, trois l’entre eux sauteront dans l’après-midi avec leurs munitions. Une mitrailleuse de 12,7 et deux FM sont également détruits.

Je mets à profit le calme relatif de l’après-midi du 7 janvier 1945 pour :

  1. rétablir les liaisons :​
    —  évacuation des blessés et CR au QG 65 par l’intermédiaire du Bataillon Médical,​
    —  rétablissement de la ligne téléphonique Herbsheim-Rossfeld par la berge Nord de la Zembs (coupée dix fois par jour, cette ligne est pratiquement inutilisable),​
    —  mise en œuvre d’un poste 511 de rechange ;
  2. réclamer des renforts infanterie et anti-chars et préparer les positions pour leur mise en place ;
  3. établir une ceinture de tirs d’arrêt d’artillerie au plus près de la ligne de défense ;
  4. réorganiser la défense du PA en divisant celui-ci en secteurs ;
  5. recompléter les dotations en munitions et en matériel (barbelés, mines) ;
  6. évacuer les éléments inutiles : échelon de ravitaillement de la batterie (hommes et véhicules).

Division du PA en secteurs placés chacun sous le commandement d’un officier ; chaque PC de secteur sera relié au PC du PA par vibraphone et radio 536.

Ainsi, en cas d’attaque, chaque secteur est indépendant et le rôle du commandant du PA consiste surtout à les renforcer, suivant les besoins, avec les éléments de réserve (du réduit).

  1. Face Est (chef : lieutenant RAVIX , Artillerie) ; moyens : sa batterie de 105 (4 pièces et 2 mitrailleuses 12,7), la section du sergent-chef RINGLE (2e Cie) ;
  2. Face Nord (chef : sous-lieutenant DIDI ) ; moyens : sa section de mitrailleuses de 7,6 (4 pièces), 2 canons A/Tk de 57 mm de l’Artillerie, 2 groupes de FV repliés des avant-postes ;
  3. Face Sud (chef : lieutenant THOMAS ) ; moyens :

Deuxième phase : Enveloppement de la position

Après son premier échec, l’ennemi ne tente pas une nouvelle attaque de la position mais il décide de resserrer son étreinte de plus en plus près par infiltration lente et continue.

A 14 heures, il occupe le "pédoncule" du village situé au sud du pont et y installe un observatoire contrôlant les mouvements dans la rue principale. A 15 heures, il occupe le bois situé au sud-ouest (S-O) du village en bordure de la Zembs, puis le Schiffloch tout entier. A 16 heures, ses chars franchissent le coude Nord de la Zembs (cote 151,2) et progressent vers Gietzenfeld et Pferchwald.

Pendant ce temps, le PA est soumis à des tirs sporadiques de 88 mm et de mortiers lourds.

Arrivée des premiers renforts

Vers 15 heures, le commandant MAGENDIE, du Bataillon d’Infanterie de Marine et du Pacifique, met à ma disposition une section de pionniers de la Cie de Commandement du BIMP, sous les ordres du sous-lieutenant PARIGOT , forte de vingt hommes servant deux mitrailleuses et deux fusils-mitrailleurs. Le danger étant partout, je préfère garder cet élément nouveau en réserve mobile, prêt à renforcer un secteur menacé et je lui donne la charge d’organiser un réduit de défense englobant le presbytère et la mairie.

A 16 heures 30, une liaison de blindés (du Régiment de Fusiliers Marins) aux ordres du commandant BARBEROT arrive au PA par la route Nord-Est ; après avoir pris promptement connaissance de la situation, BARBEROT prend sous sa responsabilité de laisser à ma disposition :

—  trois chars légers sous les ordres du lieutenant BOKANOVSKY,

—  deux tank-destroyers (TD) aux ordres du sergent-chef DUQUESNE

Troisième phase : Destruction systématique du village et coups de main

Dès l’arrivée des chars et TD, le pilonnage du PA par l’artillerie et les mortiers ennemis reprend de plus belle ; il est plus efficace par suite de l’observation rapprochée. La zone du pont est particulièrement prise à partie ; le canon de 57 est rendu inutilisable (flèche coupée), mais j’insiste pour que la permanence soit maintenue à cette pièce sous le nez de l’observatoire ennemi pour masquer l’efficacité du tir adverse et la diminution de la défense A/Tk dans ce secteur.

A 19 heures, à la tombée de la nuit, une très vive fusillade éclate vers le pont.

Peu après, j’apprends que la mitrailleuse destinée à la garde du pont a été attaquée à la grenade. Le personnel de la pièce, constitué déjeunes recrues aux ordres d’un caporal FFI, s’est replié sans avoir subi de pertes. De proche en proche, en dépit des ordres, le personnel de la pièce A/Tk de 57 (endommagée) se replie, les artilleurs proches font de même et tout ce monde reflue vers le PC.

La corne Sud du village reste sans défense et l’ennemi s’y infiltre de maison en maison. Seule la mitrailleuse 7,6 de la CC remplaçant au sud de la position de batterie d’artillerie, en remplacement de sa 12,7 détruite, reste sur place et demande des ordres. J’arrête les fuyards sur la place du village et, malgré la nuit tombée, le lieutenant BOKANOWSKY n’hésite pas à me fournir l’appui de ses chars pour les reconduire à leurs emplacements de combat. Inquiété par ce bruit de chars, l’assaillant réagit peu (quelques grenades et rafales de mitraillette) et abandonne la place.

Dans la nuit du 7 au 8, la situation reste relativement calme. Des bruits de moteurs et de chenilles révèlent un regroupement des forces adverses et des bruits de charpentage font penser à des préparatifs de franchissement de la Zembs. A l’aube du 8, la physionomie du secteur est inchangée mais on constate que des fantassins qui avaient franchi la Zembs se sont repliés.

Aucun mouvement n’est visible dans la plaine au nord de la route Boofzheim-Herbsheim.

De 9h à 11h30, la position est soumise à un très violent bombardement de 155 et de mortiers lourds (destruction de deux de nos FM et d’une mitrailleuse). Par suite de ses pertes, la 2e Cie du BIMP passe de trois à deux sections de FV.

De 11h30 à 15h, calme plat. Ce calme est mis à profit pour évacuer les blessés, ravitailler en munitions les positions et reprendre les liaisons avec l’arrière (Jeeps)- Les travaux sont activement poussés ; à défaut de réseaux sérieux, toutes les clôtures sont renforcées avec des barbelés, toutes les issues sont minées avec mines A/Tk et la pose d’une ligne de mines anti-personnel est entreprise.

Deux pièces de DCA de 40 mm (Bofor) et deux mitrailleuses lourdes de 12,7 DCA (Défense Contre Avions) viennent s’installer à la corne Nord-Est du village pour la protection de l’artillerie.

Un des trois canons de 105 endommagés a pu être remis en service, portant à deux pièces le nombre de canons en état de servir.

De 15h à 18h, reprise du bombardement intensif ; un canon de 40 mm (Bofor) est endommagé. Vers 17h, un pâté de maisons de la face Sud flambe, en même temps qu’une infiltration ennemie d’hommes vêtus de blanc est signalée au nord de la Zembs. entre le Mollenkopfet Herbsheim. Pensant à une attaque, je fais intervenir les chars légers sur la face Ouest mais l’ennemi, négligeant le village, poursuit vers le nord.

Arrivée des seconds renforts

Vers 21h arrivent des renforts substantiels :

  1. une section de FV (Nord-Africains) immédiatement disponibles,
  2. deux sections de FTA équipées en fantassins (Antillais) servant trois mitrailleuses lourdes et trois FM "Brenn" sans munitions ni chargeurs. Ces Antillais étant fort peu instruits, j’utilise leurs mitrailleuses lourdes pour remplacer les mitrailleuses légères détruites des pionniers, le personnel étant utilisé à renforcer le réduit (main-d’œuvre précieuse pour les manipulations et ravitaillement des secteurs).

Dès 8h du matin, le bombardement du PA reprend avec violence. A 9h, la population civile, prise d’épouvante par cette violence accrue, profite d’une accalmie pour évacuer le village. Aux hésitants je conseille fortement l’évacuation de façon à n’avoir plus à assurer une surveillance intérieure du village la nuit (un sous-officier de la 2e Cie prétend avoir été assommé à moitié par un civil dans la nuit).

A 10h, je décide de faire détruire systématiquement toutes les maisons du "pédoncule" du village au sud de la Zembs, ce qui semble avoir pour effet la suppression du contrôle ennemi sur la rue principale du village.

Vers 11h, de nombreux chars lourds ennemis se révèlent aux lisières Sud du Pfifferwald et Est du Pferchwald et ouvrent le feu sur le PA. Des mouvements d’infanterie sont visibles dans la plaine située au nord du village, vers 1 000 mètres. Les TD de DUQUESNE détruisent trois chars ennemis dont un, au moins. lourd du type "Tigre" ou "Panther".

A 13h, une section d’infanterie débouchant de la corne Sud-Est du Pferchwald attaque la pointe Nord-Est du village et prend pied dans les premières maisons.

Contre-attaquée vivement par une section de réserve (sous-lieutenant PARIGOT ) avec l’appui de deux chars légers des fusiliers marins, elle est promptement refoulée et reflue vers les bois après avoir incendié une maison et un dépôt de munitions de DCA. A 16h, une concentration d’artillerie amie (tir "massue") s’abat sur la partie Sud du Pferchwald ; on entend distinctement des gémissements, des cris, des commandements énervés et une cinquantaine de "boches" sortent du Pferchwald en désordre et s’enfuient vers l’est, à 800 mètres de notre position. Nous les engageons à la mitrailleuse, mais j’hésite à dégarnir notre position pour les poursuivre.

Vers 17h, le peloton de chars légers de l’aspirant Levasseur, crachant le feu de toutes ses mitrailleuses, franchit en trombe le Pferchwald et parvient jusqu’à nous sans encombre. Il repart une heure plus tard après avoir embarqué les blessés dont le capitaine DELAMOTTE-DREUZY dit "Jicky" .

La nuit se passe calmement. Des blessés "fritz" râlent à deux pas de la position, dans la nuit glacée.

Quatre égarés viennent se rendre à l’ aspirant DIDI.

A 8h, le 10 janvier, infiltration ennemie à l’ouest du Mollenkopf. Dans la plaine couverte de neige on distingue une dizaine d’hommes vêtus de blanc venant vers le village. Le lieutenant Thomas fait ouvrir le feu à 400 mètres lorsque, soudain, ces hommes lèvent les bras. Nous nous apprêtons à envoyer une patrouille à leur rencontre, lorsque, brusquement, ce groupe de défaitistes est pris à partie par des FM allemands sur la rive Sud de la Zembs ; le groupe de fuyards se replie précipitamment vers le Mollenkopf et tout rentre dans l’ordre.

Par intermittence, le bombardement de la position continue mais les tirs sont bien moins nourris que les jours précédents.

A 8h, je reçois du colonel RAYNAL le message suivant : "Ordre de "Rebastens", poursuivre la mission sans esprit de recul. Relève ou renforcement de Herbsheim envisagé prochainement. "

Je demande des précisions au commandant MAGENDIE au sujet de cet ordre (s’agit-il d’une relève totale ou partielle ? pour quelle heure ?). Mais lui-même n’a reçu que le même ordre laconique pour la garnison de Rossfeld et ne peut m’informer plus amplement. Je n’entreprends donc aucun préparatif de relève pour ne pas risquer d’apporter une fausse joie aux éléments surmenés de la position.

A 22h, un lieutenant d’une unité parachutiste se présente au PC et m’apporte les ordres de relève. En effet, une opération a été déclenchée vers 18h par le Groupement Blindé DE MORSIER et un bataillon de parachutistes. But : ouvrir un couloir de sécurité entre Zoll ferme et Herbsheim d’une part et Rossfeld d’autre part pour permettre la relève de ces deux garnisons par le 1DBLE (Légion Etrangère).

Modalités de la relève
  1. Les armes tractées d’infanterie seront laissées sur les positions et remises à l’unité relevante ;
  2. les vivres et les munitions d’armes lourdes s ront laissés aux unités relevantes ;
  3. pendant la relève, le commandement sera assuré par le chef de l’unité relevée ;
  4. le commandant de l’unité relevée donnera le signal de départ pour le retour ;
  5. tous les éléments autres que ceux du Bataillon d’Infanterie de Marine et du Pacifique dans les PA seront également relevés ;
  6. la section A/Tk de la CAC 4 laissera sur place ses canons et emmènera ses armes légères.

Le sous-lieutenant RAVIX et tout le personnel de sa batterie à Herbsheim rejoindront les arrières en profitant de la relève du BIMP. Le canon de 105 avec ses munitions, les trois canons de 57 mm et leurs munitions seront laissés sur place.

A 23 heures, le commandant DE SAIRIGNE , commandant le 1e BLE, arrive au PC avec les officiers des unités relevantes. Je convoque les chefs de secteur afin d’organiser les relèves. Pendant que nous réglons les détails de celles-ci, la partie Nord du village est soumise à un bombardement furieux. Les légionnaires sont restés groupés à l’entrée du village où leurs silhouettes se détachent nettement sur le fond d’incendies. On signale une vingtaine de pertes. Dans cette nuit polaire, quelque part au nord du Pferchwald, des chars ennemis, à l’affût, se donnent la réplique dans cet effroyable massacre ; à moi celui-ci, à toi celui-là et allons-y...

Des traînées rouges sur la neige... des cadavres figés dans des attitudes burlesques en travers de la route... des blessés qu’on ne ramasse pas ; la vision d’épouvanté qui ouvre la relève dépasse en intensité celle des plus pénibles instants du siège.

Le lieutenant DIDI est tué en venant aux ordres.

Instruit par l’expérience malheureuse que vient de faire la Légion, je donne l’ordre aux chefs des faces de rassembler leurs éléments par petits groupes, après relève, dans les maisons et caves solides qui bordent la rue principale et de revenir prendre mes ordres pour le départ. Je réglerai ainsi moi-même le départ fractionné des unités de la défense.

Le 11 janvier, à 1 heure du matin, la relève est terminée. Les chefs de secteur sont à nouveau réunis au PC.

1h15 : départ des éléments de la face Est sous les ordres du lieutenant PILLARD en colonne par un : en utilisant les fossés avec franchissement au pas de course des zones éclairées par l’incendie ;

1h30 : départ des éléments de la face Sud aux ordres du lieutenant Thomas ;

1h45 : départ des éléments de la face Nord aux ordres du sous-lieutenant Parigot ;

2h : départ des éléments du réduit aux ordres du capitaine Olivier ;

2h14 : départ de l’échelon auto de l’artillerie aux ordres de l’ adjudant ODDO ;

2h45 : départ du commandant du PA ;

3h : départ du Peloton de Fusiliers Marins et des tank-destroyers aux ordres du lieutenant BOKANOWSKY

A 4h, tous les éléments de la défense ont franchi le contrôle de Zoll, ferme où le colonel CEDE et le commandant De MORSIER ont fixé leur PC. Aucune perte n’est à déplorer au cours du repli.

CONCLUSIONS

I - Force de la défense
  1. Au 7 janvier, matin :
    —  batterie de 105 mm servie avec un courage héroïque,​
    —  bons flanquements des mitrailleuses,​
    —  épaulements d’armes automatiques bien enterrées à l’extérieur du village, près d’abris à l’épreuve ; bon approvisionnement en munitions,
    —  liaisons intérieures excellentes par vibraphone et radio 536 ;
  2. à partir du 7 au soir : renforts matériel et moral par :
    —  sérieuse dépense anti chars au moyen des TD (Tank Destroyers),​
    —  réserve mobile de feux puissants par chars légers des marins ;
  3. à partir du 8 au soir :​
    —  renforcement important de l’effectif du PA (95 hommes, 3 officiers),​​
    —  mise en place de chefs énergiques aux commandements des secteurs et à la tête des réserves (face Est : lieutenant PILLARD face Nord : sous-lieutenant DIDI ), au réduit et groupe de contre-attaque ( capitaine OLIVIER et sous-lieutenant PARIGOT ), aux chars légers des fusiliers marins ( lieutenant BOKANOWSKY ) et au peloton de tank- destroyers ( sergent-chef DUQUESNE ),
    —  maintien des liaisons intérieures ( les deux frères LEPERCQ ),
    —  réserves de munitions importantes, caves bien approvisionnées.
II - Faiblesse de la défense

—  Pénurie d’effectifs et d’armement automatique nous obligeant jusqu’au 9 janvier (matin) à "jouer aux quatre coins" ;

—  liaisons extérieures inexistantes ;

—  manque d’appui d’artillerie (faute de maisons) ;

—  hétérogénéité des personnels :

Infanterie :

2e Compagnie du Bataillon d’Infanterie de Marine, 1 section mitrailleuses de la ÇA du même bataillon, 1 section de pionniers de la CC, également du BIMP, 1 section du 22e Bataillon de Nord-Africains, 2 sections des FTA (Antillais) ;

Artillerie :

1 batterie de canons de 105 mm (4 pièces au début),

1 section anti chars (canons de 57 mm, 3 pièces) ;

Défense contre avions  : un élément du Bataillon des Antilles ;

Peloton de trois chars légers  : du 1e Régiment de Fusiliers Marins ;

8e Régiment de Chasseurs pour les tank-destroyers ;

Bataillon médical pour le service de santé ;

Génie divisionnaire pour le minage du pont et de la berge de la Zembs ;

Capitaine Constant ROUDAUT

 
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