La Libération de Carqueiranne, par Pierre ANTHONIOZ (22 BMNA)

Le général de Gaulle remet les insignes de grand-croix de la Légion d’honneur à Son Excellence Pierre Anthonioz, ambassadeur de France au Ghana, le 12 octobre 1968, lors d’une prise d’armes, aux Invalides.

Combattant aux 11 citations. Grand-croix de la Légion d’honneur, grand-croix de l’Étoile noire du Bénin, grand officier de l’ordre national de la Mauritanie et de la couronne de Belgique, grand-croix de l’ordre national du Mérite de la République fédérale d’Allemagne, commandeur du Mérite agricole et de l’Étoile d’Anjouan également titulaire de nombreuses autres décorations françaises et étrangères.

Toutes ces distinctions prouvent que la République et tous pays dans lesquels il a été l’ambassadeur de la grandeur et du génie français ont su le respecter et l’admirer. Sa personnalité de combattant, de diplomate, de scientifique, de linguiste, de littéraire et de sportif était riche et variée.

À toutes ses qualités s’ajoutaient son extrême modestie, beaucoup de simplicité, son esprit d’à-propos, sa vive intelligence, sa générosité et un humour indéfinissable fait de gaieté et de sérieux mais toujours affectueux et sans méchanceté.

Tracer le portrait de ce personnage hors du commun n’est pas chose facile. Cependant, il est bon de rappeler, pour les survivants de l’épopée de la France Libre mais aussi pour les générations futures, que quarante-deux années au service de son pays, dans la paix comme dans la guerre, font partie des valeurs à inclure dans le patrimoine de la nation et dignes d’être saluées avec fierté et reconnaissance. Mieux que d’autres, il assimila la pensée profonde du général de Gaulle, qui aimait cet homme vrai et souvent lui a témoigné son amitié et sa confiance.

Il était d’origine savoyarde, mais enfant de Genève où il naquit le 7 janvier 1913. Il y effectue une partie de ses études secondaires au collège de Florimont, puis à Paris au lycée Louis-le-Grand. Diplômé des facultés de droit de Genève et de Paris, de l’École nationale des langues orientales vivantes, il sort major à 19 ans de la promotion 1932 de l’École coloniale. Brillant linguiste, il parle, en plus de l’anglais et de l’allemand, diverses langues orientales et plusieurs dialectes africains qui lui seront très utiles tout au long de sa carrière diplomatique et pour ses recherches ethnographiques.

Il débute sa carrière hors de France, comme administrateur au Soudan, où il séjournera de 1937 à 1939.

Officier de réserve, il est mobilisé à Kati (Soudan) le 19 septembre 1939 au 2e RTS et dirigé sur la métropole via Dakar le 3 janvier 1940. Chef de section de mitrailleuses au 5e RIC mixte sénégalais, il est grièvement blessé aux deux bras et à la jambe gauche à La Croix-de-Champagne. Laissé pour mort, il est fait prisonnier. Il refuse de se faire amputer. Devant l’état critique de ce combattant récalcitrant, les Allemands préfèrent le rapatrier vers la France en zone non occupée où il est hospitalisé à l’hôpital militaire de Perpignan, puis de Montpellier. Réformé définitif, il est démobilisé le 6 septembre 1941.

Aussitôt il prend des contacts avec la Résistance et essaye de passer en Espagne. Malheureusement, son état de santé et ses blessures l’obligent à renoncer. Administrateur de la France d’outre-mer, il demande un poste en Afrique du Nord ou à la colonie, avec l’arrière-pensée de pouvoir rejoindre la France Libre. Affecté au Niger en 1942, il y restera jusqu’en 1943.

Durant cette période, son attitude hostile au gouvernement de Vichy lui vaudra la réprobation du gouverneur, qui, par deux fois, l’assignera à résidence surveillée. Malgré ces obstacles, il rejoindra l’Algérie, après une difficile traversée du Sahara, puis la Tunisie où il s’engagera dans les Forces Françaises Libres pour la durée de la guerre plus trois mois.

Il rejoint la 1e Division Française Libre à Nabeul et il est affecté le 22 septembre 1943 au 22e Bataillon de Marche Nord-Africain.

Avec cette unité il participe à la campagne d’Italie (Garigliano - Radicofani). Promu capitaine le 25 juin1944, il débarque en Provence sur la plage de Cavalaire.

Participe ensuite à la libération de Toulon et, avec les FFI carqueirannais, participe à la libération de leur ville en faisant de nombreux prisonniers.
Plus tard à Carqueiranne, sur la place de la Libération, une stèle sera élevée au capitaine Pierre Anthonioz, 22 août 1944 .

L’épopée de la 1e DFL et du 22e BMNA continue. Opérations sur Belfort, le Ballon d’Alsace, où le 20 novembre 1944 à Wegsheid (Haut-Rhin) il est blessé par balle explosive (deux éclats à la face et 11 dans le bras gauche). Nettoyage de la poche de Colmar en janvier 1945. Le 8 mars 1945, la 1e DFL fait mouvement sur le front des Alpes.

Avec le 22e BMNA, il participera aux opérations sur Peira-Cava (secteur de l’Authion) du 11 mars au 25 avril 1945.

Volontaire pour les opérations d’Extrême-Orient, il arrive à Saigon le 12 septembre 1945. Il est affecté comme chef de cabinet du commissaire de la République en Cochinchine. Le 10 janvier 1946, il est détaché au 6e RIC. Nommé chef des partisans de la province de Soctrang, il participe à la prise de Bac-Lieu, de Than-Phu et de Camau. Le 4 février 1946, il est blessé par balle au bras droit, au cours d’une reconnaissance qu’il dirigeait lui-même en zone insoumise au nord de Camau.

Le comité de réforme de Saigon le réforme à 90%.

Il terminera son séjour en Indochine comme résident-maire de Dalat et résident de France dans le Haut-Donnai.

Là se termine sa carrière militaire. Au cours de toutes ces années de combats, il aura été blessé quatre fois et reçu 24 balles ou éclats. Il dut réapprendre à écrire de la main gauche.

Revenu à la vie civile, il est nommé commissaire résident de France aux Nouvelles-Hébrides, où il restera en poste de 1949 à 1958. Ses compétences administratives, mais également sa chaleur humaine, ses exploits sportifs en natation et en escalade (pic Santo), ses efforts sans relâche pour les communautés mélanésiennes, européennes, polynésiennes et asiatiques font
l’admiration de tous, et non seulement au Vanuatu mais également en Australie et en Nouvelle-Zélande.

Gouverneur hors classe de la France d’outre-mer, il est nommé en 1959 haut commissaire en Mauritanie et en 1961 après l’indépendance, avec le souhait du jeune gouvernement de la République islamique de Mauritanie, ambassadeur de France auprès de cette nouvelle République où il restera en poste jusqu’en 1962. Il mettra tout son cœur pour que les traités de coopération entre nos deux pays soient des réussites. Par la noblesse et la générosité de son cœur, il a su gagner l’admiration et l’estime de tous les Mauritaniens. Un de leurs ministres en exercice n’hésita pas à affirmer publiquement que l’admiration que lui témoignait son peuple s’adressait au combattant valeureux, mais que son affection allait à l’homme de cœur.

Ambassadeur en Malaisie (1962-1968), au Ghana (1968-1972) puis à Cuba (1972-1975). Nommé ministre plénipotentiaire en 1970, son dernier poste sera ambassadeur de France au Sri-Lanka et en République des Maldives de 1975 à 1978.

Partout où il représente la France, il assoit et conforte le prestige de son pays tout en comprenant les aspirations ces élites autochtones. Au moment où il prend sa retraite dans son village de Collonges-sous-Salève, en Haute-Savoie, il est nommé ministre plénipotentiaire hors classe. Déjà le 12 octobre 1968, alors qu’il était ambassadeur de France au Ghana, le général de Gaulle lui avait remis les insignes de grand-croix de la Légion d’honneur, lors d’une prise d’armes aux Invalides.

Le portrait de cet homme extraordinaire, qui a atteint les sommets du courage, de l’intelligence, de la générosité incomplet si sa grande culture, sa passion pour l’ethnologie, l’histoire, la poésie n’étaient pas évoquées. Il fut l’ami d’André Malraux, le découvreur d’épaves : l’Astrolabe, bateau de La Pérouse, la Boussole à Vanikoro, la Méduse en 1960.

Il fut aussi acteur dans le film de Pierre Schoendoerffer l’Honneur d’un capitaine, où il incarne un des Résistants du plateau des Glières.

Toute sa vie fidèle à ses amis comme à ses idées, aussi modeste qu’audacieux, il n’a de cesse de s’intéresser à l’avenir du monde.

Son exemple doit nous fortifier et sa mémoire nous aider à accomplir notre devoir.

Volontiers je pense de lui ce que Romain Gary, Compagnon de la Libération, pensait des Français Libres en leur rappelant : Pour vous, la France n’avait pas encore été démystifiée et vous n’étiez pas capables de voir dans ce vieux pays, qui fut pendant si longtemps une façon d’être un homme, une simple structure sociologique. Vous apparteniez encore à une culture où ne parlait pas d’un homme comme d’un cadre. Vous étiez plus proches de ce qui fut toujours, à travers les âges, une civilisation, parce que vous étiez le contenu réel et vivant de l’imaginaire et parce que seules les mythologies assumées et incarnées peuvent porter l’homme au-delà de lui-même et le créer peut-être un jour tel qu’il se rêve .

Il nous a quittés le dimanche 5 mai 1996 dans sa propriété de Collonges-sous-Salève, en Haute-Savoie, près de ces sommets alpins où souvent il entraînait ses amis en faisant preuve d’une éternelle jeunesse et d’une grande volonté.

Que n’avons-nous eu plus d’hommes de cette envergure !

Pierre ANTHONIOZ et "Papa" PALENC (coll. R. PETITOT)

LA LIBERATION DE CARQUEIRANNE OU LA REDUCTION D’UNE POCHE

Le 16 août 1944, le 22e BMNA débarquait sur la plage de Cavalaire avec la 1e DFL. L’avance sur Toulon ayant été plus rapide que prévue, nous avions, après la prise d’Hyères, laissé sur notre gauche, entre La Moutonne et la mer, une poche constituée principalement par Carqueiranne, le Fort de la Colle Noire et San Salvadour Mont des Oiseaux. Elle était défendue par une unité de l’Ost Légion, composée en grande partie d’Arméniens et d’Ukrainiens, et par plusieurs détachements de la Kriegs-marine, qui tenaient les batteries côtières.

Dans la nuit du 22 au 23 août, des F.F.I. carqueirannais passent le Col du Serre et viennent nous trouver, à la recherche, disent-ils, d’un Officier qui veuille bien les accompagner. Ils affirment que les Arméniens — et les Ukrainiens — qui ont été enrôlés de force dans la Légion de l’Est pendant l’avance des Allemands sur Stalingrad, n’ont aucune envie de se battre, surtout contre des Français, mais qu’ils ne se rendront qu’à un Officier de l’Armée régulière.

Aussi sec j’accompagne ces farouches partisans et on repasse le col pour arriver vers minuit sur la place de l’Eglise où, dans une obscurité presque complète, je distingue un immense personnage au feutre noir bien aplati, jovial et à l’accent rocailleux : Amédée BUS. Il nous mène sur les lieux. Les armes ont commencé à s’empiler.

Les Arméniens sont conduits sous bonne garde dans les salles du collège voisin. Aucun coup de feu n’a été tiré.

De là on me conduit chez Madame Veuve POTIN, qui tient un café au coin de la place de la Mairie. On descend à la cave et, à la lueurd’une lampe tempête, les Résistants me montrent sur un grand plan l’emplacement des différentes batteries de la Kriegsmarine. Le pastis coule à flots.

On décide d’attaquer d’abord le Mont des Oiseaux dès le lever du jour. Partis avec un assortiment hétéroclite de camions et voitures réquisitionnés , on arrive par surprise devant la Maison de retraite du Mont des Oiseaux, située sur les pentes de la colline dans une grande pinède. C’est là que se trouve l’Etat-Major de la Kriegsmarine. Crissement des pneus sur le gravier.
Les gars sautent et prennent position. Je descends à mon tour. Comme avec les Arméniens, le même phénomène se produit : onze Officiers de Marine en grand uniforme d’été descendent les marches du perron : ils n’auront pas à se rendre à des terroristes , comme ils appellent les FFI.

Je les fait aligner en rang d’oignons, ce qui a l’air de les inquiéter beaucoup, et m’arrête devant le Lieutenant de Vaisseau Heinrich von BARNEETZ, qui est de ma taille, et qui est invité, après m’avoir remis sa dague, à faire porter ses cantines dans un camion.

Elles parviendront chez moi en Haute-Savoie et feront le bonheur des neveux et nièces pour leurs représentations théâtrales , contenant en effet une collection complète d’uniformes d’hiver et d’été.

Mais on nous appelle pour aller bloquer l’entrée du tunnel de San Salvadour, où se sont réfugiés des marins allemands. On redescend sur la voie du petit chemin de fer de Provence. Il y a en effet du monde dans le tunnel, si on en juge par le bruit. Les FFI crient en français : Rendez-vous ! Vous êtes faits aux pattes ! etc...

Mais — nous l’ignorions à ce moment-là — la Légion, qui bloquait l’autre bout du tunnel, leur parle en allemand. Après un temps qui nous semble infini — et sans doute à eux aussi qui avaient à choisir entre des Légionnaires allemands et des terroristes français — ils finissent par sortir du côté francophone . Ils n’étaient d’ailleurs pas armés.

La Légion, qui était en position à Costebelle de l’autre côté du Mont des Oiseaux, s’apprêtait au même moment à attaquer la poche.

Le Chef de Bataillon PALENC, Commandant en second du 22e, venu en liaison auprès de la 13e Demi et apercevant des Légionnaires qui progressent lentement d’un boulingrin à l’autre dans un grand parc, s’enquiert auprès de SAIRIGNÉ de ce qui se passe

Eh bien, on attaque répond-t-il.

C’est-à-dire que, dit PALENC, vous savez, mon Colonel, qu’Anthonioz est déjà dans la place depuis hier à minuit.

Eh bien, vous lui direz que ça ne se fait pas. Rideau.

Après le tunnel, on refonce sur Caqueiranne. Le Fort de la Colle Noire et le Fort de Gavaresse à l’Ouest continuent à tirer d’une façon intermittente, mais on se demande sur qui. En tous cas pas sur nous. Leurs canons ne peuvent être dirigés que vers la mer.

Etant au courant de la situation, ils ne font aucune difficulté pour se rendre.

A Carqueiranne, c’est la grande liesse. On acclame — et on abreuve — les libérateurs. Je fais un discours tremblant à la population du haut du balcon de l’ancienne Mairie. On installe notre P.C. dans une magnifique résidence du bord de mer, la villa Betyzou, appartenant à Me Michard-Pellissier — qui, entre parenthèses, l’avait acquise pour un franc du Commissariat aux biens juifs à Vichy, raison pour laquelle la Résistance carqueirannaise nous l’avait attribuée — et nous goûtons quelques jours de repos bien gagnés avant de reprendre la marche sur Solliès-Ville, Solliès-Pont, La Valette et Toulon.

Pendant toute la libération de Carqueiranne et environs nous avons été guidés par un résistant de classe, Fernand FERRERO, qui aussitôt après s’est engagé au 22e et a participé à toutes nos opérations jusqu’à la fin de la guerre. Il est retiré à Carqueiranne.

Dans le discours que j’ai prononcé à l’inauguration de la stèle qui commémore ces événements sur la Place de la Libération à Carqueiranne, j’ai insisté sur le fait qu’elle avait été pour nous le premier — et merveilleux — contact entre la Résistance et la France Libre, et qu’en plus elle s’était effectuée sans tirer un coup de fusil. Qui dit mieux ?

Pierre ANTHONIOZ
Commandant en second de la 4e Compagnie du 22e BMNA

Bir Hakim L’Authion n°127 Janvier 1988

 
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