Le Naufrage du Nino Bixio, témoignage de André VERRIER dit Meunier, Compagnon de la Libération (RA- 4eme Batterie)

André VERRIER dit MEUNIER, prisonnier en Allemagne Orientale en 1940, s’évade en Russie où il est d’abord considéré comme espion, puis rejoint l’Angleterre avec le détachement du Capitaine BILLOTTE. Arrivé à Damas en février 1942, il rejoint la Brigade Cazeaux comme chef de section de la pièce de la 5e Batterie, capitaine MARSAULT. Sa section est permutée avec une de la 4e Batterie. Il participe donc aux combats de BIR HACHEIM, s’y conduit parfaitement, et, par malchance, est fait prisonnier le 11 juin au matin. Il séjourne alors dans un camp près de Benghazi. Récit...


Au début, nous avons des poux que nous arriverons à éliminer par une hygiène très poussée. Nous sommes sans occupation le temps paraît bien long, nous n’avons aucune nouvelle de ce qui se passe sur le front.

Le 16 août 1942 , nous partons en camion pour BENGHAZI et embarquons sur un transport de troupes italiens, le "NINO-BIXIO" qui est tout neuf, c’est sa seconde traversée.

Nous sommes logés dans la partie supérieure de la cale arrière, dans la partie intérieure, il y a des Indous en grande majorité des "Sikhs" et la cale avant est occupée par des Sud Africains.

Par je ne sais quelle abbération d’esprit, les Italiens ont "omis" de désarmer le bateau (enlever les mitrailleuses antiaériennes) et de le munir du drapeau de la Croix-Rouge indiquant qu’il transportait des blessés ou des prisonniers.

Cette fatale erreur sera la cause d’une terrible méprise d’un sous-marin britannique, alors que nous nous trouvions dans les eaux territoriales grecques.

Il a lancé deux torpilles sur notre bateau.

La première traverse la cale avant tuant une partie des prisonniers Sud Africains et en en précipitant une grande quantité à la mer ; la seconde traverse la salle des machines, immobilisant le bateau, tuant et précipant à la mer les marins italiens.

Heureusement pour nous, entre les 2 torpilles, les cloisons étanches ont pu être mises en place ce qui a permis à notre navire de rester à flot et de ne pas couler aussitôt.

Lors du 1e choc, j’étais couché dans la cale arrière, je me suis vivement relevé me demandant ce qui arrivait ; la seconde torpille m’a fait promener d’un bord à l’autre du bateau, puis, c’est l’immobilité.

Aussitôt la panique s’empare de la plupart d’entre nous. Il y a pour sortir sur le pont 2 échelles verticales en fer fixée à la paroi, sur chaque barreau, il y a une grappe humaine de 4 à 5 personnes qui se grimpent dessus, certains lâchent prise et tombent à fond de cale, l’évacuation est pratiquement bloquée, il n’est pas possible de raisonner ces gens et de calmer cette panique bien que des marins qui ont réussi à monter sur le pont nous assurent que le bateau ne coule pas.

Avec un Sergent de la Légion, nous repérons dans un coin un escalier de bois ( échelle de meunier ). Il est vétuste mais pourra être utilisé avec précaution. Nous le dressons, en l’accrochant sur le bord du pont et procédons à l’évacuation en veillant à ce qu’une seule personne ne s’engage à la fois, nous sommes obligés d’employer la manière forte mais arrivons à faire former une queue et en peu de temps, la cale est vide.

En arrivant sur le pont un spectacle affreux s’offre à mes yeux : une foule de gens barbote dans l’eau autour du bateau.

Ce sont les soldats allemands qui étaient en faction près des mitrailleuses anti-aériennes, les soldats italiens qui se trouvaient sur le pont pour nous garder et nous mener aux W.C, les marins également sur le pont en service ou ceux de la salle des machines qui n’avaient pas été tués par la torpille, enfin les prisonniers Sud-Africains, Français et Hindous qui avaient été jetés à l’eau ou qui , sous l’empire de la peur, s’étaient précipités dans la mer dans l’espoir de regagner la côte distante de 30 kms.

La panique est intense et déclenche un véritable et sinistre jeu de massacre, les gens sur le pont jettent des panneaux de cale qui assomment ceux qui se trouvent en dessous, d’autres plongent et obtiennent le même résulat, d’autres enfin essaient de mettre les canots de sauvetage à la mer, ils ne parviennent qu’à augmenter les dégâts.

Quelques marins F.F.L nous disent que le danger n’est pas immédiat, qu’il y a lieu d’attendre l’arrivée d’un bateau qui viendra nous secourir. André MARISY (Manus à l’état-civil, chef de la 5e Piere à B 4) et moi, nous rangeons à ce point de vue et attendons la suite des évènements.

Le Capitaine du navire nous demande de ne pas commettre de dégâts et nous assure que nous serons sauvés le plus tôt possible. Nous avons quand même pillé la cambuse où il y avait à boire et à manger...

Entre temps, nous avons récupéré de longs cordages afin d’essayer de sauver quelques uns de nos camarades, nous avons réussi à en sortir, mais c’était très difficile tant pour nous que pour celui qui réussissait à se cramponner à la corde. Nous n’aurons que peu de réussite, en outre les bateaux de guerre italiens qui nous escortaient ont sauvé quelques Sikhs, leurs longues chevelures flottant sur l’eau les ont fair prendre pour des femmes ; ils étaient cependant mobilisés dans la recherche du sous-marin torpilleur afin de le grenader, ils ne l’ont pas retrouvé.

Nous assistons impuissants à l’agonie de nos camarades qui sont attirés par les remous sous la cale du bateau.

Il y aura 140 Français noyés, je n’ai pas connu le chiffre exact des disparus Britanniques qui est de loin beaucoup plus important en raison des tués Sud-Africains.

J’ai perdu un copain Maréchal des Logis-chef de notre régiment, originaire de l’Ain, JEHRIG, dit BORNARD, 3e section B4 ; il avait été blessé lors du torpillage de son bateau l’évacuant de Dunkerque ; je pense qu’il a perdu son sang froid et s’est jeté à l’eau.

Au bout d’un certain temps, un bateau italien vient nous chercher, nous subissons une fouille sévère tant corporelle que des bagages à la recherche d’armes que nous aurions pû dérober et conserver par devers nous, nous sommes acheminés vers le port de PYLOS (Navarin) en Grèce où nous prenons un chemin de fer à voie étroite jusqu’à la gare de PATRAS .

Les wagons sont minuscules, nous y seront entassés à raison de 40, ne pouvant nous tenir debout ou les jampes repliées. Notre transfert de la au port a lieu en camion, les civils grecs tentent de nous apporter du raisin ou à boire, ils sont brutalement repoussés par nos gardiens.

Le lendemain matin, avant de rembarquer, nous apprenons que le NINO BIXIO a fini par couler ; nous n’étions plus à bord , mais il avait fait suffisamment de victimes comme cela.

Notre nouveau bateau est un vieux raffiot en bois, nous sommes entassés dans la cale sans bouées de sauvetage, les lames de fond font un bruit sourd le long de la coque rappelant les coups de masse, nous sursautons à chaque fois, nous attendant à voir l’eau pénétrer dans la cale, c’est une traversée épouvantable, très éprouvante d’autant que le souvenir des camarades disparus hante encore notre esprit.

C’est avec un certain soulagement que nous débarquons à BARI.

En débarquant sur le quai, nous croisons un détachement italien qui part en renfort en Lybie ; l’un des soldats s’approche de nous et nous demande comment faire pour être prisonnier des Anglais,..Allons, le moral n’est pas au beau fixe !!!

Il est vrai que les prisonniers Britanniques sont mieux nourris et qu’ils ne risquent pas de se faire tuer.

Nous embarquons en camion pour un camp situé à la périphérie de la ville : c’est ALMATURA , un camp de toile. Nous y aurons soif et faim, nous ferons la chasse aux criquets qui abondent, mais cela est une bien maigre pitance.

Au bout d’une dizaine de jours, nous embarquons en train pour notre destination finale : le P.G numéro 62 à BERGAMO.

Au cours du naufrage du Nino Bixio, nous avons perdu, outre le Maréchal des Logis Chef JEHRIG dit BORNARD (4e Brigade), le MDL BURON (3e Batterie) et le Brigadier SILVA (3e Batterie), PAULET et SILVA étant respectivement le plus âgé et le plus jeune des artilleurs de Bir Hakeim.

Source : l’Artilleur de la D.F.L n°10 - Juin 1986

 
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