Le Régiment d’artillerie de Champrosay à Bert : Journal de Marche des opérations du régiment du 19 juin 1944 au 20 juillet 1944

Histoire irrévérencieuse d’une succession par le Général H. J.-M. GRAPIN

18 juin 1944... à Alger.

Voilà 4 mois que j’ai débarqué dans la capitale de l’Afrique du Nord venant de Madagascar d’où un T.O. de l’E.M.G.G. (État Major Général Guerre) m’a extirpé subitement après 6 ans de séjour — dont plus de 4 ans à Diego Suarez — et une guerre pour le roi de Prusse achevée le jour même du débarquement allié en Afrique du Nord.

Je suis affecté à la Direction des Troupes Coloniales — Bureau Technique — où vraiment il y a beaucoup à faire. Et je découvre avec stu-peur le panier de crabes dans lequel je suis tombé : ainsi nous sommes deux Gaullistes à la Direction sur 40 officiers, et, craignant que nous ne contaminons les purs, les fidèles, on nous a confinés dans un même bureau malgré la diversité de nos attributions.

En février, je me suis fait renvoyer à mon bureau par le Sous-Chef d’Etat Major de l’Armée, parce que j’étais en battle-dress (Allez vous mettre en tenue française ! m’a signifié le Colonel Clément B...) (1) .

Dans les mess d’officiers d’Alger (il y en a quatre), il n’y a pas de place pour les F.F.L., jusqu’à ce jour tout au moins.

Je me rabats sans joie sur la Popote des Coloniaux, rue d’El Biar, où de nombreux officiers généraux ou très supérieurs, haut le pied ou de passage, déjeunent à la table du Directeur et, guettant ou quêtant des commandements juteux, intriguent à qui mieux mieux.

Drôle d’ambiance, où, depuis que le vent de l’Histoire a tourné, les soumis de 1940 — qui sont le nombre — veulent rattraper et surtout dépasser les ouvriers de la première heure du 18 juin , les rebelles ...

Mais aujourd’hui, tout bascule.

En Italie, la victoire du Garigliano a marqué la renaissance des armes françaises. Le C.E.F. du Général JUIN — où combat magnifiquement la 1e D.F.L. de BROSSET — a percé la ligne Gustav et ouvert les portes de Rome qui tombe le 4 juin.

Et le 6 juin — le jour le plus long de la guerre — voit se dérouler le débarquement de Normandie : cette opération sensationnelle, risquée, et même suicidaire aux yeux des doctrinaires de notre École de Guerre, s’avère tout de suite l’exploit décisif de la dernière phase de la guerre. Les Alliés ont pris pied dans la forteresse Europe ; ils vont bientôt bouter hors de France les armées d’Hitler et réduire l’Allemagne à merci.

Dès lors, tout Alger, comme la Métropole qui voit briser ses chaînes, est suspendu à l’évolution de l’immense bataille qui s’est allumée en Basse-Normandie et qui gagne vers l’Est, vers Paris.

L’ampleur de l’événement masque la victoire de nos armes en Italie, mais aussi l’opération Brassard qui, du 16 au 18 juin, nous livre l’Ile d’Elbe, présage du débarquement de Provence.

Mais surtout le débarquement donne au 18 Juin, en cette année 1944, une dimension exceptionnelle, historique : il consacre l’homme qui, 4 ans plus tôt, avait prévu, avait prédit les événements qui se déroulent actuellement une puissance mécanique supérieure écrase celle de l’Allemand . Pour ses fidèles des premières heures, qui le voient à Alger retour de Bayeux, c’est un instant prodigieux. Car la victoire est proche ; dans moins d’un an elle sera acquise.

Mais si elle est en marche, nous n’en connaissons pas tout le prix :

C’est au soir de ce jour, désormais symbole, qu’en Toscane tombe au Champ d’Honneur le Colonel Jean-Claude LAURENT-CHAMPROSAY ; il meurt le 19.

J’apprendrai le lendemain sa mort, en même temps que celle de MERCIER et de SOULEAU que j’avais connus à Madagascar — et je pleurerai le camarade et l’ami de Fontainebleau et des belles heures marocaines, qui s’était forgé un destin incomparable en répondant sur le champ à l’appel du Général de GAULLE , en combattant sans trêve ni relâche à la tête de son unité qui, de batterie ralliée, était devenue le 1e Régiment d’Artillerie de la France Libre — et qui était en fait l’Artilleur de la France Combattante.

Sa disparition, au terme de la campagne d’Italie, et juste avant que la 1e D.F.L. prenne pied en France, crée un vide immense qui, dans la phase qui s’ouvre de succession à un commandement prestigieux va donner lieu à un incident retentissant et imprécatoire.

La Direction des Troupes Coloniales, voyant là l’occasion de s’adjuger un poste de premier plan et de grand avenir, désigne pour l’occuper un de ces Colonels anciens en attente à la popote de la rue d’EI Biar. Celui-ci se rend à la 1e D.F.L. en Italie et s’installe au Commandement de l’A.D.

Stupeur chez les artilleurs du 1e R.A. qui se voient parachuter un inconnu (à la Division), lequel s’étonne de l’absence des officiers à sa popote d’Etat Major.

Le Lt-Colonel MAUBERT — qui assure alors l’intérim — lui transmet alors la réponse catégorique et unanime des officiers du 1e R.A. : Nous étions commandés par le plus jeune Colonel d’Artillerie de l’Armée Française. Nous ne voulons pas être commandés par le plus vieux (!) qui, au surplus, n’a jamais été F.F.L .

Énorme scandale. Le Colonel G... revient ulcéré à Alger. La Direction des T.C. suffoque, tonne, fulmine contre le soviet des officiers du 1e R.A. , la horde de la 1e D.M.I. (cad. ex-1e D.F.L.)... et l’on découvre (dans le Règlement) qu’une Direction d’Arme n’a pas à désigner les Commandants d’Armes d’une Division ; elle peut seulement proposer, non disposer. Seul le Commandant de la Division choisit, décide.

Alors qui va commander le 1e R.A. ?

Il faut qu’il soit du clan. Et s’il n’a pu rallier les F.F.L. avant novembre 1942, il faut qu’il ait souffert du fait de ses convictions gaullistes.

Et l’on découvre le Colonel Pierre BERT qui, au C.E.F. occupe, faute de mieux, des fonctions d’Inspecteur sur matériels américains.

Il sera l’Artilleur du débarquement de Provence, de la Libération, de la trouée de Belfort, des âpres combats de l’Alsace, de l’Authion... et de la victoire radieuse du 8 Mai 1945.


Notes

(1) Le Colonel Clément B... sera bientôt promu Général ; puis, après un avatar de carrière, sera nommé Chef d’Etat Major de l’Armée de 1949 à 1954 (conséquence de Dien Bien Phu). Il finira Directeur de l’I.H.E.D.N.


La justice immanente de l’Histoire me donnera une revanche éclatante sur la question de la tenue. Au lendemain de la Libération de Paris, le Général LEVER, chef d’EMGG part en métropole préparer le retour en France des organismes gouvernementaux et de l’EMGG, confiant au Général Clément B... les fonctions d’intérim. Le premier télégramme qu’il envoie le 2 septembre 1944 à son intérimaire concerne... la tenue : Pour éviter toute méprise avec officiers de l’Armée de l’Armistice, prescrire à tout officier venant d’Alger revêtir tenue battle-dress .

Signé : LEVER.

Authentique... retour de manivelle,

Souvenirs récoltés par L’ARTILLEUR

Le 11 juillet 1944 à Albanova.

L’A.D. est installée sous les ombrages maraîchers à proximité de Frignano.

Les batteries sont parties en école à feu sous le commandement du Lieutenant-Colonel MAUBERT , mais pour les hommes du groupement de 105 du Commandant RAVET, réintégrés à l’E.M. du Régiment, le moral n’y est pas.

Tristesse de la mort du Colonel, bruits de bouthéons quant à notre future destination... Aussi, l’annonce de l’arrivée du remplaçant provoque-t-elle curiosité et angoisse.

Les informations sur le Chef attendu — réputé artilleur hors pair — amène sur les visages des plus anciens Free French de l’E.M. moues et rictus du plus mauvais aloi, immédiatement relevés puis transmis par les observateurs et radios sans emploi.

Lorsqu’il s’agit d’aller accueillir le nouvel arrivant à la Base aérienne de Naples, il n’y a pas pléthore de volontaires ; BROGNIART , Chef Porion dans le civil, et conducteur de la jeep de BIRAUD, est désigné et ROUILLON est censé organiser la réception at home .

A l’arrivée au cantonnement du nouveau Colonel, le contact, des plus froids, est accompagné de plongées individuelles sous les guitounes.

A la popote, il se retrouve seul pour déjeuner et s’en étonne... On lui dit que son prédécesseur avait l’habitude de manger seul...

Au retour de l’école à feu, le Colonel MAUBERT a la surprise de trouver, assis sur sa propre chaise devant son bureau dans la tente-P.C. du Régiment, un nouveau Colonel ! Il se présente et dit qu’il vient prendre le commandement. Il s’installe, MAUBERT lui présente les Commandants de Groupe et le moins qu’on puisse dire, c’est que le contact n’est pas bon.

Le 14 juillet, il présente le Régiment au Général BROSSET qui le passe en revue, mais notro Colonel se rend tellement ridicule tant par sa tenue que par son manque de prestance, qu’il est la risée de tout le régiment : la comparaison avec celui qu’on venait de perdre était par trop défavorable.

Le soir même, les Commandants de Groupes : CHAVANAC, JONAS et MARSAULT (il semble que CRESPIN n’était pas là ce jour-là) vont trouver MAUBERT pour lui dire que cela ne peut pas durer, et tous les quatre vont trouver le Colonel pour lui signifier que le Régiment ne veut pas de lui...

Le lendemain, il démissionne et disparaît, reconduit par le même BROGNIART . Énorme scandale à l’État Major du C.E.F. Le Lieutenant-Colonel MAUBERT est convoqué à Naples par le Général de LARMINAT qui le tance vertement.

Et maintenant qui mettre à la tête du 1e R.A. ?

En sortant de chez LARMINAT, MAUBERT, dans un couloir, tombe sur le Colonel BERT dont il ignorait la présence au C.E.F. :

—  Bonjour, qu’est-ce que tu fais là ?

— Pas grand-chose, assurément .

— Alors tu viens prendre le commandement du 1e R.A. et je t’emmène .

Et voici comment MAUBERT ramena à Albanova dans sa jeep le Colonel BERT et le présenta aux officiers du Régiment.

Vous connaissez la suite.

Journal de Marche des opérations

19 juin 1944

...Ordre n°783/ADI : Le Lieutenant-Colonel LAURENT-CHAMPROSAY est mort ce matin des suites de ses blessures. Nous continuerons à servir comme s’il était toujours à notre tête, et nous combattrons encore plus durement. C’est le seul hommage qui soit digne de notre Chef. Signé : Lieutenant-Colonel MAUBERT , Cdt en second le 1e R.A.

21 juin

Les groupes font mouvement. 1e et 2e de 6 à 7, A.D., 3e et 4e à 10 heures. Arrivée au bivouac sur la route Montefiascone Marta. P.C. AD à 500 m de Marta.

22 juin

A 9 heures, en l’église de Marta, messe pour les morts du Régiment.

23 juin

A 15 heures, réunion des Chefs de Corps au Q.G. pour instructions au sujet du regroupement et ordre de mouvement.

24 juin

6 heures, le Capitaine LE GUEN, Chef du détachement précurseur, part.

27 juin

Stationnement à Albanova.

Le Colonel part pour Rome où le Général le fait demander pour faire citer les Capitaines CHAVANAC, QUIROT et MORLON comme Chevaliers de la Légion d’Honneur.

30 juin

A 17 heures, au terrain d’aviation de Marcianise, le Général DE GAULLE passe la Division en revue et remet la Légion d’Honneur aux Capitaines CHAVANAC, QUIROT et MORLON.

5 juillet

Le Commandant GAUTIER est promu Lieutenant-Colonel.

Le Lieutenant AUBERT est promu Capitaine, l’ Aspirant MARMISSOLLE est promu Sous-Lieutenant ainsi que l’Adjudant-Chef BER-BUDEAU.

La cravate de Commandeur de la Légion d’Honneur est décernée à titre posthume au Lieutenant-Colonel LAURENT-CHAMPROSAY qui est promu Colonel.

6 juillet

Le Capitaine CAUSSÈQUE rejoint le Régiment et est affecté à l’E.M.A.D. comme Officier Adjoint.

10 juillet

Le Lieutenant SIMONIN passe de la B.E.M. 3 à l’E.M. Régiment, l’Aspirant JACQUEMIN de l’E.M. au 4e Groupe, et le Lieutenant COMPAIN de la B.E.M. 3 à la 8e Batterie.

11 juillet

École à Feu dans la région du Garigliano. A 10 heures, le Colonel GIROLAMI, désigné pour prendre le commandement de l’A.D., vient au P.C.

12 juillet

La réorganisation de l’A.D. de la 1e D.F.L. aura lieu à compter du 13 juillet 1944 dans les conditions suivantes, telle est la note diffusée ce jour :


Composition de l’E.M.-A.D. :
Commandant l’A.D. Col. GIROLAMI.
Chef d’Etat major Lt-Col. GAUTIER
1eBureau S/Lt. LACAN (Chef du secrétariat)
Renseignement et 3eBureau  Cpt. LE GUEN.
Conseiller technique - Transmissions  Cpt. COLL.
Liaison  Capitaine TAGER et S/Lt. BIRAUD.
Chef du Service de Santé Cdt. MONGRAND.
Météo Asp. GLEIZES
Liaison Armée U.S. S/Lt. CHANLER 
Secrétariat Adj. PLIES
M. Chef MARC
Mis. ALBOHAIR
Brig. CASSAGNE
Brig. VOSGIEN
Composition de l’E.M. du 1eR.A. :
Commandant le Régiment Lt-Col. MAUBERT
Commandant en Second Cmd. RAVET
1eet 3eBureaux  Cpt. CAUSSÈQUE
4eBureau Lt. COLLIN
Transmissions Lt. SIMONIN, Asp. EUSTACHE
Liaison Lt. MICHELIER
Asp. HEYMANN
Secrétariat S/Lt. ROUILLON
S/Lt. GRILA
Adj. Chef BÈGUE
Adj. Chef BIBE
B. Chef CHEMLA
Bier CROZE
Cier SITBON
B.H.R. de l’A.D. :
Commandement de la B.H.R. Capitaine STORA
Lieutenant DE NEUVILLE
Chef de la Section D.C.B. Asp. HENRION
Chef de la Section S.O.M.  Lt. D’AVRANCHES
14 juillet

Le Régiment se rassemble près du bivouac de la B.H.R.

Le Lt-Colonel MAUBERT et le Comman dant de l’A.D. le passent en revue. Puis diverses décorations sont remises.

Le Général BROSSET arrive à 8h30, passe le 1e R.A. en revue et les troupes défilent devant lui. L’ordre du Régiment n°69 sort ce jour et dispose que :

15 juillet

Un ordre préparatoire de mouvement est don né : le Régiment doit faire mouvement sous quelques jours en plusieurs vagues, dont la 1e est constituée en Combat-Team.

L’A.D. est dissoute, le Colonel GIROLAMI repartant, ayant donné sa démission.

16 juillet

Un détachement précurseur part, composé du Sous-Lieutenant MARMISSOLLE et de l’Aspirant CARDAILLAC .

Les étapes prévues sont : Canossa di Compiglia, Tarente et Brindisi.

17 juillet

Les 1e, 2e et 4e Groupes font mouvement.

Sont affectés au 4e Groupe : les Lts MICHAUD et CHAPUiS ;

à la B.H.R. : le Lt BRIFFAUD ;

au 3e Groupe : l’Aspirant LONG et l’Aspirant MEYER.

Les mutations suivantes sont prononcées : le Cne WYBOT est affecté à l’E.M. de la Division et relevé sur sa demande de ses fonctions de Commandant de la 6e Cie.

Le Capitaine FLICHY est affecté au 3e Groupe.

Le Capitaine STORA, atteint par la limite d’âge du C.E.F. est muté au C.I.A.C.

Le Capitaine HORGUES DEBAT prend le comman dement de la 6e Bie.

Le Capitaine CHAMORAND est affecté comme Commandant de la B.H.R.

18 juillet

Le 3e Groupe fait mouvement ce jour.

19 juillet

La B.H.R. et l’E.M. font mouvement avec le Q.G. Chef de convoi : Cdt RAVET. Départ : 5h30 Albanova, Avellino, Anain, Fogia, Cugnola. Nous arrivons à Canossa di Compiglia où à 16h on fait le plein des véhicules et on bivouaque pour la nuit.

Le Colonel BERT et le Capitaine BLANC sont affectés à l’E.M. 

Le Colonel BERT prend le commandement de l’A.D.

20 juillet

Départ à 6h pour Andiva, Terlizzi, Bifonto, Adelfia, Giola del Colle, Noci, La Corotondo et Tarente. Bivouac avant l’entrée en ville à 8 km sur la route.

Camp et organisation britannique (1 500 hommes).

Il est nécessaire de préciser ici que le Colonel GIROLAMI n’est pas resté au 1e R.A. et a demandé sa relève à la suite d’une démarche des Commandants de Groupe lui indiquant qu’il serait impossible de l’accepter pour diverses rai sons dont : son âge, ses origines, etc.

Par contre, le Colonel BERT , lui, est agréé volontiers, parce qu’il est jeune, qu’il a souffert pour la France sous Vichy et qu’il n’est pas hostile — tout au contraire — aux méthodes de l’Armée Nouvelle

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