Le bain forcé de Claude DEPALLE en Alsace (Génie)

UN BAIN FORCE

Récit de Claude DEPALLE sapeur du 1e Bataillon du Génie, 1e Compagnie, section du Lieutenant Duffour.

Fin décembre 1944 le Général de Gaulle donne l’ordre de ramener la DFL en Alsace. Venant de Charente, en moins de 48 heures nous sommes dans la plaine d’Alsace, par un froid de -15° à -20° et dans plus de 20 centimètres de neige.

Le 1e janvier, nous devons nous installer dans un hôtel à Sélestat. Un contre-ordre nous fait établir notre campement à Erstein dans un couvent resté libre.

Le lendemain matin le Lieutenant DUFFOUR me demande de charger un GMC. Il met à ma disposition quatre sapeurs.

Avec son légendaire sourire et son accent anglais il nous dit : L’hôtel de Sélestat a reçu cette nuit un obus de 420 ; il n’en reste rien. Nous ne regrettons pas le contre-ordre.

Le 3 janvier, le Lieutenant DUFFOUR nous met, les cinq gars du génie, à la disposition du commando DUBOURG de la brigade Alsace Lorraine. Nous nous installons au moulin de Gerstheim.

Dans les journées suivantes profitant du calme relatif nous posons des mines suivant les points névralgiques désignés par l’officier commandant le détachement.

Le 8 janvier je vois arriver, venant du Rhin, une dizaine de chars allemands. Je me précipite prévenir l’officier. Il me prie de nous préparer les cinq gars du Génie à combattre.

Je me souviens voir des canons de 105, installés dans la plaine. Ils tiraient, débouchant à Zéro, sur les chars. Qu’est-il advenu et de notre artillerie ? Je ne saurais le dire.

Les chars, accompagnés par de l’infanterie, gagnent du terrain.

Vers 15h30, ce même jour, le lieutenant m’informe qu’il ne peut tenir la position et qu’il va tenter de décrocher.

Que faites-vous les gars du Génie me demande-t-il ? A cinq hommes et avec l’armement dont nous disposons que voulez vous que nous fassions ? Lui répondis-je. Alors venez avec nous, me dit-il.

Le lieutenant nous donne l’ordre ainsi qu’à sa quarantaine de fantassins de rester groupés et d’observer le silence le plus absolu.

Dans la nuit du 9 au 10 nous réussissons, la petite cinquantaine d’hommes, à rejoindre un petit bois le long du Rhin, (le lieutenant né dans la région connait parfaitement les sentiers). Malgré les consignes de silence les allemands entendent le bruit que nous faisons en marchant. Ils tirent sur nous à la mitrailleuse depuis la rive droite du Rhin. A plat ventre dans la neige nous attendons que le calme revienne.

Vers une heure du matin nous arrivons sur les bords du canal du Rhône au Rhin non sans avoir subi des tirs de mortiers. Aucun blessé à déplorer.

Notre préoccupation est de savoir comment passer à pied sec cet obstacle. Apres concertation nous décidons de traverser à la nage bien qu’un certain nombre d’entre nous ne sait pas nager. Nous décidons de nous entraider en une sorte de chaine afin que chacun ait sa chance.

Aujourd’hui encore je me demande comment dans cette eau glacée nous avons pu résister au froid.

Le canal traversé, la cinquantaine d’hommes, trempée jusqu’aux os, gagne un bois. Le lieutenant donne l’ordre de nous appuyés debout contre les arbres et surtout de ne pas nous endormir. Il ajoute : si un de vos camarades tombe, secouez le et aidez le à se relever

Hélas ! Le froid continue de faire son œuvre. Ma capote gèle. Elle est raide et me gêne dans mes mouvements. Mes pieds me font mal ; je ne les sens pratiquement plus.

A coté de moi un de nos camarades tombe. Nous sommes obligés de le secouer, de le relever, de le gifler pour qu’il reprenne connaissance, tache rendue des plus difficile parce que nos capotes sont devenues une véritable carapace et entravent nos mouvements. D’autres camarades s’évanouissent, nous les secourons.

Que ces quelques heures vécues dans la nuit noire furent longues et douloureuses.

Au petit matin nous nous approchons de l’ILL, rivière derrière laquelle nous supposons que se trouve notre DFL. Nous observons longuement l’autre rive, rien ne semble bouger. Le jour continue de se lever. J’entends murmurer, tout proche de moi : Je vois bouger un casque. Comment est-il ? Demandais-je. Il ressemble fort à un casque américain me répondit le camarade. Je cherche à voir. Oui les gars c’est un casque américain. D’une seule voix nous hurlons : nous sommes des français. De l’autre coté de la rive des hommes de chez nous sortent de leur trou. Ils protègent notre traversée. Nous retrouvons notre Liberté. Quel bonheur. Il est si grand que j’en oublie comment nous avons traversé la rivière, par contre je me souviens très bien du schnaps que les biffins nous ont distribué pour nous réchauffer.

Où étions-nous ? Quelle unité nous accueille ? Peut être le BM 21. Je n’en ai aucun souvenir.

Dans l’euphorie du moment je perds le contact avec mes camarades sapeurs.

Emmenés derrière les lignes, un officier me demande à quelle unité j’appartiens. Il me fait conduire à Bolsenheim près d’Erstein.

Une brave dame m’accueille. J’ai le souvenir de m’être réveillé dans un grand lit douillet. Ayant rejoint, je pense, la cuisine cette dame me dit : Vous avez dormi 24 heures. J’ai fait sécher vos affaires mais vous n’avez plus de souliers . Elle m’indique un magasin dans lequel s’est installé un dépôt de vêtements militaires. J’en ressors, quelques heures plus-tard, habillé de la tête au pied. Remerciant le responsable il me dit avoir déjà distribué des tenues à des gars du Génie. Ce renseignement me permet de retrouver mes quatre copains dont HERAUD.

Tous les cinq nous sommes allés à Obernai. Nous sommes, là, entrés dans un restaurant. Nous avons demandé si nous pouvions avoir quelques pommes de terre cuites à l’eau car nous n’avons pas d’argent, précisons-nous. Le ‘’Patron nous questionne ‘’ et pour toute réponse va à la cuisine.

Nous faisons un excellent repas. Merci à ce restaurateur.

Pratiquement au moment de quitter l’établissement nous voyons passer une jeep dans laquelle nous reconnaissons le lieutenant DUFFOUR. Il nous cherchait.

Là s’arrête l’épopée de cinq gars du Génie.

Récit transmis pas son ami Pol PORTEVIN le 12 novembre 2011

 
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