Le général Charles MOREL, Commandant la 2e Cie Chambaran du BM 4 dans la Campagne d’Alsace, témoigne des combats meurtriers de l’Illwald (25 janvier 45)

Crédit photo : Le Bataillon de Chambaran - Pierre Deveaux.

Presses universitaires de Grenoble, 1994

La 2 COMPAGNIE DU BATAILLON DE CHAMBARAN DANS L’ILLWALD

durant la Campagne d’Alsace le 25 janvier 1945

Extrait de l’ouvrage le Bataillon de Chambaran, secteur 3 de l’Armée secrète. Témoignages. Pierre DEVEAUX – Presses Universitaires de Grenoble, 1994

Dans la narration de cette campagne, ont été mis en parallèle et entre guillemets, le journal d’un officier d’état-major de la 2e  brigade, le sous-lieutenant DURAND et le récit des opérations vues sur le terrain par les acteurs (en bleu, celle du Capitaine MOREL) . (Note de l’auteur).

(...)

Mercredi 24 janvier :

Ce matin trois mille coups sur la corne du bois, qui résiste. Midi, le pont sur l’Ill est fait ; vers 17 heures, le 22e BMNA liquide le bois et la maison forestière. Depuis hier, environ 75 prisonniers ; atteignons 02, le BM 5 attend le BMNA. Le pont n’a pas sauté et il n’y a pas de marécages. Demi-succès seulement ; l’ennemi est enfoncé, mais nous n’avons pas encore atteint nos objectifs .

Sur place : les compagnies du BM 4 attaquent. Le terrain est miné, aussi mettons-nous les pieds dans les empreintes laissées par les camarades qui nous ont précédés. L’artillerie pilonne devant notre progression et nous offre un paysage apocalyptique fait d’éclairs, d’arbres qui craquent et s’effondrent dans l’indescriptible fracas des armes. Grisés par l’odeur de poudre montant de cet enfer dantesque, nous ressentons à ce moment un enivrement confus fait de plaisir cruel et pervers, plus fort que notre peur - car nous avions peur - celui du rapace qui fond sur sa proie...

Nous sommes stoppés, car le Génie n’a pas terminé le pont sur l’Ill et nous attendons l’appui des chars. Nous stationnons dans la forêt. Des bras tendus s’élèvent au-dessus de quelques sapes ennemies dont les occupants retardataires se rendent. Nous prenons les abris que viennent d’abandonner les Allemands. Le bois est marécageux, il y a partout des canaux de plusieurs mètres de largeur. Nous regardons construire un pont.

Quand les chars arrivent à proximité de la 2e compagnie, la vibration du sol provoque l’explosion des mines qui blessent ou tuent une quinzaine d’hommes.

Nous sommes incapables d’utiliser nos armes, car lors de la progression par bonds, la chaleur de nos mains a fait fondre la neige, et l’eau qui s’est introduite dans les mécanismes a gelé, les canons sont bouchés. Certains essayent d’uriner sur les culasses, mais n’y parviennent généralement pas, car le froid particulièrement vif et l’émotion (que l’on pourrait aussi appeler la trouille ) rendent introuvables nos zizis recroquevillés. Un obus explose à proximité, il y a un mort et plusieurs blessés. Deux Chambaran de la 1e compagnie sont tués : Roger GIRON, de Tullins et Roger GIROUD, de Serres Nerpol.

Jeudi 25 janvier :

Nous piétinons, c’est très dur. Des chars empêchent notre progression en terrain découvert. La brigade trouve les Allemands fortement enterrés. Les pieds gelés commencent. Nos patrouilles avancent malgré tout.

Dans la soirée, gros émoi à l’état-major, l’ennemi attaque sur MOREL. Dans la nuit, ils ont pu décrocher avec de grosses pertes. Ça devient angoissant. Un moment on a cru perdues les autres compagnies du BM 4 ; il n’en est rien. Cinquante hommes de la 2e compagnie sur cent quarante rentrent .

Que se passe-t-il sur le terrain ? A l’aube, la marche d’approche s’effectue en silence au milieu d’une plaine nue traversée par plusieurs rivières. Devant la 2e compagnie, de la forêt au canal du Rhône au Rhin, c’est un feu d’artifice. Le canon tonne, pilonnant les positions ennemies.

La 2e dépasse le BM 5 et tout à coup, c’est le silence, un silence pesant, un silence de mort qui couvre la plaine et les bois enneigés. La 2e avance et se déploie pour atteindre son objectif : la corne Sud-Est de l’Illwald.

A huit heures du matin par un froid de moins quinze degrés, les sections commencent à avancer dans les sous-bois. La 4e section a changé de chef depuis quelques jours. Le lieutenant qui commandait a été blessé et remplacé par l’adjudant-chef BOURCHANIN (un ancien de la gendarmerie). Ses hommes sont de jeunes engagés qui ont rejoint le bataillon de marche il y a peu de temps, venus des Ardennes. Ils ne sont pas très aguerris encore, mais l’allant de leur chef les galvanise.

Les hommes marchent lentement, en tirailleurs, sur la neige dure. Le froid transperce les tenues américaines trop légères, peu adaptées à la température. A chaque minute, l’œil et l’oreille attentifs cherchent à deviner un bruit ou une silhouette. De petits éléments ennemis sont encore disséminés dans la forêt, laissés en arrière pour retarder la progression. De temps en temps, des coups de feu partent, sur la droite, sur la gauche. Parfois une brève rafale, une explosion de grenade. La marche est chaque fois interrompue, chaque homme à l’écoute, puis elle reprend avec davantage encore de prudence ! Mais la 2e compagnie avance toujours. Les quelques Allemands rencontrés sont, tour à tour, liquidés ou se replient.

Aux approches de midi, la lisière est enfin atteinte et le capitaine MOREL peut installer ses positions.

Face à l’ennemi, il place la première section, la plus aguerrie, celle du lieutenant Valois. De chaque côté les deuxième et troisième sections. Enfin, vers l’ouest, du côté des lignes françaises, la 4e section de l’ adjudant-chef BOURCHANIN, moins expérimentée, plus fragile.

Le moral est excellent, l’opération s’est déroulée de façon parfaite. L’effectif est au complet et s’ajoute la satisfaction de la mission accomplie. Cependant une inquiétude va surgir rapidement .

Le capitaine MOREL qui a envoyé des reconnaissances à gauche et à droite de ses positions, voit revenir l’une après l’autre ses patrouilles déçues. Les autres formations du bataillon, sans doute accrochées plus vigoureusement par l’ennemi n’ont pu franchir le bois. La 2e compagnie se retrouve seule, avancée à la lisière.

Et tout à coup, le silence jusque-là protecteur est devenu solitude. Transis sous le froid intense, les hommes et leurs chefs sentent leurs muscles s’engourdir. Les heures passent, attentives et anxieuses.

A plusieurs reprises, des alertes viennent crever cette solitude. L’ennemi n’est pas inactif. Il voudrait certainement reconquérir le terrain perdu ce matin et la position de la 2e compagnie est maintenant très inconfortable. Quelques mouvements de panique vont même se dessiner parmi les hommes, lorsqu’ils verront un engin blindé faire quelques incursions. Mais bientôt le silence recouvre de nouveau la plaine et la forêt...

Le capitaine MOREL se demande, depuis midi, quelle décision va prendre le commandement de la brigade. Va-t-il lui donner l’ordre de revenir en arrière avec sa compagnie trop mal placée ? Ou bien ses positions pourraient-elles être renforcées par l’arrivée du reste du bataillon ?

La réponse à ces questions vient vers seize heures. L’ordre précis que la 2e compagnie doit rester sur place cette nuit, les autres unités la rejoindront demain. Tout va se jouer à partir de cet ordre-là ! Pour exécuter au mieux la volonté du commandement, il faudrait mettre les hommes à l’abri, à la fois de l’ennemi et aussi du froid qui va encore s’accentuer avec la nuit. Mais il est absolument impossible de creuser le sol gelé profondément. Et puis les hommes ne vont bientôt plus en avoir le temps. Dans l’obscurité qui se fait rapidement, les Allemands déclenchent des tirs de mortiers, d’abord espacés, puis dont la cadence s’accélère. La compagnie doit être bien repérée par l’ennemi et elle ne peut pas se protéger efficacement. Des blessés tombent.

Des dispositions sont prises pour les évacuer : ils partiront avec la corvée de ravitaillement. Mais déjà l’étreinte se resserre et la colonne est en partie interceptée par des patrouilles ennemies.

Vers dix-huit heures, après une véritable préparation d’artillerie où les volées de mortiers se succèdent sans interruption pendant un quart d’heure, les Allemands déclenchent un feu très violent d’armes d’infanterie. C’est un déluge de feu et d’acier qui s’abat sur la 2e compagnie. Les Panzerfaust, les obus de mortier, des centaines et des centaines de balles traçantes, des milliers de projectiles font de cette nuit de l’Illwald un spectacle dantesque et hallucinant. L’air gelé vibre aux explosions et aux crépitements, l’obscurité, pâle au-dessus du sol blanc est rayée de lueurs fulgurantes.

Au fil des minutes la situation devient critique. Elle sera bientôt désespérée, les tirs arrivant de tous côtés à la fois. Il est même certain que les plus nourris partent des arrières où se trouve la section BOURCHANIN . Cela signifie clairement que la position a été contournée et que la compagnie se trouve maintenant encerclée.

Les Allemands, tout vêtus de blanc (c’est un bataillon qui rentre de Norvège, bien entraîné aux combats d’hiver), attaquent avec une violence inouïe par la forêt. Les hommes n’ont presque pas de protection. La 4e section ne peut plus faire un mouvement. Les hommes tombent sous la mitraille.

L’adjudant-chef BOURCHANIN s’est abattu dans la neige, atteint mortellement, un des premiers, avec les trois quarts de ses hommes.

Peu après, l’ennemi donne l’assaut, capture les quelques rescapés de la section et occupe la position. Le capitaine MOREL , au milieu des hommes traumatisés et désemparés qui restent en sa compagnie, réussit avec le lieutenant VALOIS à en regrouper une quarantaine. Avançant à tâtons dans la nuit, la petite colonne cherche un passage entre les lignes ennemies pour sortir de l’enfer. Elle a fait tout de même deux prisonniers. Puis elle arrive devant une rivière, le Ben-waser aux eaux profondes et glacées. Il faut absolument la traverser. Ce n’est peut –être que de l’autre côté que se trouve le salut.

Mais parvenu sur l’autre rive, le capitaine MOREL a perdu quelques-uns de ses hommes. Trop épuisés de congestion, ils ont été entraînés par les eaux, quelquefois sous les yeux de leurs camarades impuissants. Au PC du bataillon de marche n°4, vers vingt-deux heures, lorsque se présente enfin la deuxième compagnie, ce n’est plus qu’une malheureuse et pitoyable troupe réduite à l’effectif d’une grosse section. Les hommes complètement exténués de fatigue et de froid, les vêtements trempés leur ont gelé sur le corps, sont dans un tel état qu’il faudra de longs moments avant qu’ils semblent revenir à la vie. Et il faudra bien ensuite que le capitaine Morel, effondré devant l’ampleur du désastre, fasse le bilan. Les présents sont rapidement comptés, il saura qu’il a perdu quatre-vingt-dix hommes : trente-cinq morts, vingt-cinq prisonniers et trente blessés.

Tragique revirement du sort des armes. D’une compagnie qui, à midi, se trouvait au complet après l’accomplissement d’une mission difficile, il ne reste ce soir que quelques hommes hébétés, rescapés ils ne savent trop comment de l’épouvantable nuit.

Là-bas, de l’autre côté de la sinistre forêt de l’Illwald, le corps du chef BOURCHANIN et ceux de ses jeunes soldats éparpillés autour de lui, déjà raidis par la mort et le froid, ne sont plus que d’immobiles points sombres à la lisière du bois, étendus sur la neige d’Alsace. Près de chacun d’eux, une tache de sang rouge vif, sur l’immense tapis blanc, restera, lorsqu’on aura relevé les corps, pour témoigner du sacrifice *.

Dans la nuit, le lieutenant ARTIERES rejoint le PC de Saint-Hippolyte avec une poignée de soldats. Après de nouveaux comptes, la 2e compagnie déplore soixante disparus sur cent quarante.

Parmi les morts, cinq Chambaran :

A l’aube du 26 janvier, un groupe de brancardiers, pour la plupart Chambaran, escorté par le médecin lieutenant René FRANCOIS , transportait un blessé entre la corne de l’Illlwald, d’où venaient de se dégager la 2e compagnie et la 1e compagnie de JEANPERRIN toute proche. Les brancardiers, qui ne portent pas la Croix rouge, sont alors attaqués par une patrouille allemande. René FRANCOIS couvre, avec succès, le repli du blessé à l’aide d’un tir d’arme légère et peut à son tour rejoindre indemne les lignes françaises.

La 1e compagnie est en ligne depuis le 23 janvier. Elle stationne dans la forêt de l’Illwald sur la berge d’une petite rivière, dans 50 à 70 centimètres de neige. Les hommes ont creusé leurs trous, sur les rives de la voie d’eau, dans lesquels ils allument un feu dans la journée. Les braises sont retirées avant le crépuscule, si bien que dans la nuit, ils sont chauffés par réverbération. Un groupe de la 2e section occupe une position avancée de l’autre côté de la rivière. Il s’est installé dans des abris abandonnés par les Allemands et couverts de rondins, dans lesquels il ne peut faire de feu pour se réchauffer la nuit. Le chef de groupe et ses hommes se couchent les uns contre les autres, mettant leurs couvertures en commun. Hélas au réveil, ils ont les pieds gelés malgré les snow-boot (larges chaussures caoutchoutées dans lesquelles ils pénètrent sans retirer leurs souliers) dont ils ont été dotés à Presse. Ils se déchaussent alors et marchent quelques minutes, pieds nus, dans la neige pour rétablir la circulation qui, après de mémorables onglées, se refait peu à peu.

Les groupes de la 1effectuent de multiples patrouilles de reconnaissance avec, généralement, l’ordre de ne pas tirer, sauf en cas de force majeure. L’une d’elles a pour mission, comme presque toujours, de repérer les positions ennemies. Forte de huit à dix hommes, elle se faufile dans les sous-bois enneigés avec à sa tête un sous –officier de la 2section muni d’un talkie-walkie. Ils cheminent à la queue leu-leu en gardant leurs distances, En cette fin d’après-midi d’hiver, un froid vif leur brûle les oreilles ci le nez. L’œil aux aguets, ils progressent lentement dans une neige dure qui crisse sous leurs pas, s’arrêtent de temps à autre et écoutent. Le silence de la forêt est profond et pesant.

Ils ont déjà parcouru, méfiants, plus d’un demi-kilomètre : rien. Ils avancent dans un taillis et doivent parfois se baisser pour passer sous les branches qui les gênent. Ils descendent dans le sous-bois en légère déclivité et s’apprêtent à déboucher, un peu plus bas, dans une haute futaie. Tout à coup le chef de patrouille se trouve nez à nez avec un coq faisan perché bas, qui dans le crépuscule naissant dort déjà la tête dans ses plumes. L’oiseau surpris et gêné par la ramure s’envole dans un fracas qui réveille les sous-bois. La petite colonne s’arrête : quelque chose a bougé sous les grands arbres. A cinquante mètres environ, peut-être moins, le chef de groupe aperçoit des hommes tout vêtus de blanc, se confondant avec la neige, qui, mitraillettes aux poings se meuvent lentement en se retirant doucement chacun derrière les troncs gris de hêtres séculaires. Pas un seul geste brusque, leur mimétisme est parfait. Les Français dont les uniformes sombres tranchent sur le tapis blanc ont failli tomber dans un traquenard. Ils sont face à face avec une patrouille allemande composée de soldats aguerris, ceux-là même qui ont anéanti la 2e compagnie.

Sur un signe du chef, les hommes du groupe de la 1ère compagnie s’aplatissent dans la neige profonde. Ils reculent en rampant, s’aidant des coudes pour remonter la pente, prêts à tirer, face à l’ennemi qui les voit forcément et pourrait les massacrer, mais qui ne tire pas. La patrouille française, même couchée, constitue sur ce terrain en déclivité une cible parfaite. Mais les ordres sont les ordres, d’un côté comme de l’autre. Sans l’envol du faisan, elle était bel et bien coincée. L’incident est signalé par radio au PC de compagnie qui donne l’ordre de repli et le petit détachement indemne rejoint les positions françaises.

Ailleurs, une patrouille légère, avec un sous-officier et deux hommes, a pour but d’identifier l’armement d’une petite troupe ennemie qui, paraît-il, bivouaque à un kilomètre environ des positions de la 1e compagnie, direction Nord-Est.

Le groupuscule progresse dans une coupe récente où le bois est empilé en stères recouverts de dômes de neige. Au moment où les trois hommes, après moult précautions, sont en vue des Allemands qui se chauffent autour d’un grand feu, une harde de chevreuils, dans un fulgurant démarrage, soulève un nuage de neige poussiéreuse qui alerte l’ennemi. Heureusement les trois Français sont bien couverts par la section mitrailleuse du sous-lieutenant TAILLADE .

Vendredi 26 janvier :

L’accrochage d’hier soir a été grave mais moins tragique que nous le pensions. Malgré tout, environ 60 disparus sur un effectif de 140. Meilleures nouvelles du sud de notre attaque. Nos blindés et les Américains de la 3e division US ont réussi la percée. Holtzwihr, Riedwihr et Jebsheim sont pris. On va essayer de nous aider par le Sud. Dans la soirée, les blindés reculent, l’infanterie n’ayant pu occuper le terrain. Toujours angoissant comme situation. Nos BTN sont réduits à moitié d’effectifs par pertes et pieds gelés .

A la 2e compagnie on fait les comptes : 60 disparus, mais combien sont morts, blessés ou prisonniers ?

(...)


Notes

*Passage extrait du très beau livre d’Albert Darier, Tu prendras les armes, pages 449 à 453, écrit d’après le récit qui lui a été fourni par le capitaine MOREL qui à l’époque commandait la 2e compagnie.

SOURCE BIBLIOGRAPHIQUE

Ecouter : le témoignage en 2011 de Maxime BALAY (BM 4) rescapé des combats de l’Illwald, et son évocation des généraux MOREL et ARTIERES. Sur cette même page figure la liste des tués dans l’Illwald.

En savoir plus

 
Navigation