"Les généraux de la DFL" : une conférence de François Broche

Conférence de F. Broche

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Conférence de F. Broche

 

Les Généraux de la 1e DFL

Ce qu’a su faire, pour la France, la 1e Division française libre, ce qu’elle a su faire par le cœur, le corps, les armes de ceux qui “en” étaient, ce qu’elle a su faire avec ses chefs, Kœnig, Brosset, Garbay, ses officiers et ses soldats, c’est un des plus beaux morceaux de notre grande Histoire…

Le 27 février 1946, cinq semaines après son départ, le général de Gaulle adresse ce satisfecit à l’unité emblématique des combats de la France Libre et à ses trois principaux chefs qu’il m’incombe aujourd’hui de vous présenter, dans le cadre d’un cycle où ont déjà été évoqués Leclerc, Catroux, ainsi que les généraux d’aviation et les amiraux de la France Combattante.

Avant de commencer, je voudrais tout de même préciser que, tenu par le sujet qui m’a été fixé ainsi que par le rappel du général de Gaulle, je me suis trouvé confronté à deux difficultés :

La première difficulté a été résolue en conformité avec l’esprit de la DFL, qui existait antérieurement à sa création et a subsisté après avoir changé d’appellation, durant toute la guerre et à travers avatars et métamorphoses. De la DLFL créée en avril 1941, elle-même héritière de la Brigade française d’Orient du général Monclar, à la DMI des années 1943-1945, il n’y aura jamais, aux yeux de l’Histoire et dans l’épopée française libre qu’une seule Première Division française libre.

Le seconde difficulté était elle aussi de pure forme : la 1e DFL a été mise sur les rails par Legentilhomme et par Larminat, dont je rappellerai brièvement le rôle, et effectivement commandée par Kœnig, Brosset et Garbay, sur lesquels je m’étendrai davantage.

Legentilhomme et Larminat, les pères fondateurs

En juin 1940, Paul Legentilhomme est un brigadier de 56 ans, commandant supérieur des troupes françaises de la Côte des Somalis depuis janvier 1939. Sorti de Saint-Cyr en 1907 dans la promotion La Dernière du vieux Bahut , il choisit la Coloniale et servira en Indochine, au Levant et à Madagascar. Entre temps, parti en campagne en août 1914 avec le 23e Régiment d’infanterie coloniale, fait prisonnier dans les premières semaines de la guerre, il ne sera libéré qu’en novembre 1918. Promu capitaine durant sa captivité (1915), chef de bataillon en 1924, il est lieutenant-colonel en 1929, juste avant un troisième séjour en Indochine (1931-1935). À son retour en métropole, il est nommé à la tête du 4e Régiment de tirailleurs sénégalais, puis commandant en second de Saint-Cyr (janvier 1937). En décembre 1938, enfin, général de brigade, il reçoit le commandement des troupes à Djibouti, qu’il rejoint le mois suivant.

Dès juin 1940, partisan de la poursuite du combat, il tente de rallier la colonie à la France Libre, épaulé par le colonel de Larminat, qui a tenté d’en faire autant au Levant, et par son adjoint, le capitaine Raymond Appert (qui sera l’un des principaux artisans du ralliement du territoire à la fin de 1942). Mais, à Damas comme à Djibouti, les officiers et les troupes sont, dans leur majorité, fidèles à Vichy. Destitué le 1e août, Legentilhomme quitte le territoire le lendemain et rejoint Londres en octobre. De Gaulle le nomme général de division et commandant des Forces françaises libres au Soudan et en Erythrée, avec la mission de rallier ses anciennes troupes de Djibouti (janvier 1941). C’est dans l’exercice de ce commandement qu’il prend contact avec les unités qui seront bientôt rassemblées au sein de la Première Division française libre – qui ne s’appelle pas encore Première DFL : 13e Demi-brigade de la Légion du général Monclar, Bataillon de marche n°3 du commandant Pierre Garbay, escadron de spahis du commandant Paul Jourdier… Le 11 avril, de Gaulle lui prescrit de les réunir au sein d’une division, en y adjoignant des éléments divers : fusiliers marins du capitaine de corvette Robert Détroyat, Bataillon d’infanterie de marine du commandant Pierre de Chevigné, BM1 de Raymond Delange, BM2 de Robert de Roux, éléments d’artillerie de Jean-Claude Laurent-Champrosay, Génie, Train, Santé, Intendance, Transmissions… Cette division est baptisée Division légère française libre, en abrégé : DLFL

Rendez-vous est pris au camp de Qastina, en Palestine, pour une revue de la nouvelle division, le 26 mai 1941. La journée est historique : Legentilhomme présente à de Gaulle sept bataillons, une batterie, un escadron de spahis, une compagnie de reconnaissance, des éléments de services : des troupes concentrées mais toujours mal pourvues, lit-on dans les Mémoires de guerre. De Gaulle remet les premières croix de la Libération gagnées en Libye et en Erythrée et, surtout, annonce qu’il faut à présent prendre le contrôle des deux territoires du Levant, que le général Dentz s’apprête à livrer à l’Axe au nom de Vichy. Quelques jours plus tard, la DLFL entre en Syrie pour un affrontement fratricide et sanglant. Legentilhomme lui-même est blessé au bras gauche au cours d’un bombardement d’aviation. Il n’abandonne pas son commandement et conduit la division jusqu’à Damas.

Après l’armistice de Saint-Jean-d’Acre (8 juillet 1941), les troupes françaises libres se dispersent afin de prendre la relève des troupes du Levant qui choisissent – en toute liberté – de rejoindre la France de Vichy. Durant l’été, Legentilhomme exerce un éphémère commandement à la tête des FFL d’Afrique française, avant d’être nommé commissaire national à la Guerre (25 septembre 1941) : Le général Legentilhomme, écrira Kœnig, nous a laissé le souvenir d’un chef personnellement courageux, vigoureux, qui sait être exigeant quand il le faut, mais toujours très humain et plein de souriante bonhomie. Il aura en quelque sorte ouvert le sillon dans lequel marcheront, après son départ, les commandants de la 1e DFL. Compagnon de la Libération (2 septembre 1942), il est nommé Haut commissaire pour les possessions françaises de l’Océan Indien et gouverneur de Madagascar (décembre 1942). Membre du Conseil de défense de l’Empire (janvier 1943), général de corps d’armée, commissaire à la Défense du CFLN (octobre 1943), il succédera à Koenig comme gouverneur militaire de Paris au cours de l’été 1944.

Le 20 août 1941, de Gaulle décide de dissoudre la DLFL et il charge le général de Larminat, qu’il vient de nommer adjoint de Catroux, commandant en chef au Moyen-Orient, de mettre sur pied deux nouvelles divisions, baptisées divisions légères ou encore brigades : l’une, la 1e BFL, commandée directement par Larminat avec, comme adjoint, Pierre Kœnig, qui vient d’être nommé général de brigade, est destinée à être envoyé sur le front de Libye ; l’autre, commandée par le général Cazaud, est chargée d’assurer l’ordre au Liban. Ces deux unités reçoivent dès cet instant le nom de Force L - comme Larminat, à ne pas confondre avec la Force L comme Leclerc, appellation de la colonne Leclerc lors de la campagne de Tunisie deux ans plus tard.

Edgard de Larminat est l’une des figures les plus singulières de la France Libre.

On serait volontiers aujourd’hui tenté de voir en lui une espèce de marginal. Disons que c’est une très forte personnalité, avec une aptitude au franc-parler et aux foucades qui lui vaudra des inimitiés féroces au plus haut niveau du commandement. Cela dit, d’une fidélité à toute épreuve envers le général de Gaulle. Comme Legentilhomme, de onze ans son aîné, Larminat est un ancien de la Grande Guerre : engagé comme simple soldat à 19 ans en 1914, alors qu’il vient à peine d’entrer à Saint-Cyr, dans la promotion dite de la Grande Revanche , il termine la guerre avec le grade de capitaine, obtenu à 23 ans, quelques blessures et quatre citations. Comme Legentilhomme, il opte pour la Coloniale : il est successivement affecté au Maroc, en Mauritanie, en Indochine, enfin au Levant. Lieutenant-colonel en 1935, il est, au moment où éclate la guerre, chef d’état-major du commandant supérieur des troupes du Levant, qui n’est autre que le général Weygand, nommé à ce poste en août 1939. Colonel en mars 1940, Larminat approuve la volonté de Mittelhauser – qui a remplacé Weygand rappelé en métropole le 17 mai - de poursuivre la guerre aux côtés des Britanniques. Mais cette volonté ne se mue pas en décision : Mittelhauser décide finalement de rester fidèle à Vichy.

Pour Larminat, c’est l’heure de vérité et aussi celle de l’action. Dans ses Chroniques irrévérencieuses, il a retracé le déroulement des journées des 26, 27 et 28 juin, au cours desquelles Mittelhauser et ses collaborateurs retournèrent leur veste de façon peu glorieuse, tandis qu’il tentait de faire basculer l’armée du Levant vers la France Libre à ses débuts. Mis aux arrêts de forteresse le 29 juin, il s’évade dès le lendemain et passe en Palestine. Il se rallie à de Gaulle ; organise aussitôt un centre de renseignement et de propagande, qu’il confie au capitaine Paul Repiton-Préneuf, futur adjoint de Leclerc à la 2e DB ; est reçu par Wavell, commandant en chef britannique au Moyen-Orient ; puis se met immédiatement à la disposition de Legentilhomme. De retour au Caire le 28 juillet, il rend compte à de Gaulle de l’échec du ralliement de Djibouti ; de Gaulle lui demande de le rejoindre à Londres. Par bateau, c’était une affaire de deux mois – en doublant le cap de Bonne-Espérance. Heureusement, ses bonnes relations avec l’état-major britannique du Caire lui permettent de prendre place à bord d’un avion en partance pour Lagos (Nigeria), d’où un hydravion l’acheminera en Angleterre.

En cours de route, le scénario est modifié : à Lagos, il rencontre René Pleven, chargé par de Gaulle de préparer le ralliement du Tchad. Larminat supervise rondement le déroulement des opérations au Tchad, au Congo, au Cameroun et en Oubangui-Chari - en étroite coordination avec le gouverneur Éboué, les colonels Marchand et Leclerc et le commandant Claude Hettier de Boislambert. En trois jours (les Trois Glorieuses ), tout est bouclé. De Gaulle apprécie vivement ce brillant succès : dès le 27 août, il nomme Larminat général de brigade et, le lendemain, haut-commissaire de la France Libre pour l’Afrique équatoriale, en lui déléguant non seulement tous les pouvoirs administratifs mais aussi le commandement de l’ensemble des forces terrestres, navales et aériennes de la région. Dans ces fonctions, l’une des premières tâches de Larminat sera d’organiser les bataillons africains qui seront ensuite appelés à faire partie de la colonne Leclerc et de la 1e DFL.

Onze mois plus tard, de Gaulle l’envoie en Syrie, comme adjoint de Catroux, et le nomme Compagnon de la Libération (1e août 1941). Il sera promu général de division l’année suivante, mais cette promotion prendra effet à compter du 1e juillet 1941. Commandant la 1e BFL, complètement mise sur pied en décembre 1941, il l’emmène au combat le mois suivant. C’est lui qui, à partir de la mi-février 1942, entreprend d’organiser la position de Bir Hakeim, dont nul ne devine encore qu’elle sera l’enjeu d’un combat décisif trois mois plus tard. Au moment où les choses se préciseront, à la mi-mai, Larminat ne commande plus directement la Brigade : en avril, il a passé le commandement à Kœnig et lui-même assure désormais le commandement des Forces françaises du Western Desert – c’est-à-dire : la Libye et l’Égypte. Larminat rêvait de grands commandements, qu’il était d’ailleurs très qualifié pour exercer, me dira plus tard le général Kœnig. Le résultat, c’est que c’est moi et non lui qui ai récolté la gloire à Bir Hakeim ! Il lui faudra patienter deux ans et demi pour recevoir enfin un commandement important, sinon un grand commandement . En octobre 1944, de Gaulle le nommera commandant du Détachement d’armée de l’Atlantique, chargé de réduire les dernières poches de résistance allemandes.

Encore faut-il rappeler qu’entre temps, les deux brigades ou divisions légères, très éprouvées par les campagnes de Libye et les combats de l’Himeimat-El Alamein, ont été retirées du front et placées en réserve d’armée au camp égyptien de Gambut. Elles vont s’y morfondre pendant cinq mois. A la fin de décembre 1942, de Gaulle décide que la Force L (comme Larminat) doit devenir une belle et forte division.

Le grand tournant est pris le 17 janvier 1943 : ce jour-là, une Instruction personnelle et secrète dispose que les FFL qui prendront part à la campagne de Tunisie seront placées sous le commandement de Larminat et organisées en deux grandes divisions :

Cette IPS est l’acte de naissance des deux divisions emblématiques de la France Combattante : la 1e DFL et la 2e DB.

Officiellement créée à Gambut le 1e février 1943, commandée par Larminat, avec Koenig comme adjoint, la DFL comprend deux brigades : l’une, commandée d’abord par Koenig, puis par Pierre Lelong, l’autre par Diego Brosset. Elle ne sera engagée en Tunisie qu’à la fin de la campagne. Après quoi, Larminat et Kœnig la quitteront : l’un – promu général de corps d’armée le 25 mai - pour être nommé chef d’état-major général des FFL auprès du CFLN ; l’autre – promu général de division – pour superviser la fusion des FFL et de l’armée d’Afrique à Alger. Nommé général de brigade le 1e juin 1943, Brosset devient deux mois plus tard commandant de la 1e DFL.

Sur le général de Larminat, je ne peux, en terminant, que vous renvoyer au dossier très complet préparé et dirigé par Philippe Oulmont et qui fera prochainement l’objet d’un très volumineux Cahier de la Fondation Charles de Gaulle.

J’ai, comme vous venez de le constater, dépassé assez largement la feuille de route fixée par le général de Gaulle dans son texte du 27 février 1946. Mais il ne pouvait être question d’évoquer la 1e DFL sans ce salut aux deux pères fondateurs.

Kœnig, la figure emblématique

De Kœnig, je dirais volontiers qu’il est davantage l’homme de Bir Hakeim que de la DFL à proprement parler, et c’est, je crois, à ce titre, qu’il en demeure la figure emblématique.

Né à Caen le 10 octobre 1898, d’un père facteur d’orgues d’origine alsacienne, il effectue ses études secondaires au collège Sainte-Marie et au lycée Malherbe de Caen, avant de s’engager en avril 1917 au 36e régiment d’infanterie, avec, pour tout viatique, ces mots de sa mère, qui a refusé de l’accompagner à la gare pour ne pas s’attendrir : J’aimerais mieux te savoir mort que vaincu !

Promu aspirant en février 1918 – à 19 ans et demi – il est envoyé au front quelques semaines plus tard. Sa conduite lui vaut d’être cité et décoré de la Médaille militaire ; sous-lieutenant en septembre 1918, il choisit de rester dans l’armée. Il sera, vingt-trois ans plus tard, l’un des rares généraux sortis du rang de l’armée française. Affecté au 15e bataillon de chasseurs alpins, il sert ensuite, successivement, en Silésie, dans les Alpes puis en Rhénanie, dans les troupes françaises d’occupation (1919-1929). Lieutenant, versé dans la Légion, il prendra part, dans les rangs du 4e régiment étranger, aux opérations de pacification du Maroc (1930-1934), avant d’être affecté à l’état-major du général Catroux, alors chef de la région militaire de Marrakech (1934-1940).

En février 1940, le capitaine Kœnig quitte le Maroc et rejoint la 13e Demi-brigade de Légion, avec laquelle il s’embarque pour la campagne de Norvège. Promu commandant pendant la traversée, il joue un rôle important dans la prise de Namsos et résiste avec détermination aux violentes contre-attaques allemandes. Rapatriée en France dans les premiers jours de juin, la 13 débarque à Brest le 16 juin, le jour même où les troupes allemandes occupent Rennes. Quatre jours plus tard, en compagnie d’une dizaine d’officiers de Légion – parmi lesquels le colonel Magrin-Vernerey, le futur général Monclar – Kœnig gagne l’Angleterre et se rallie au général de Gaulle. La débâcle nous avait submergés peu après notre débarquement en Bretagne, écrira-t-il. Nous avions quitté la France avec la résolution de continuer la lutte jusqu’au bout, quelle qu’en fût l’issue.

Il n’a rencontré de Gaulle, alors commandant le 19e bataillon de chasseurs à pied en Allemagne occupée, qu’une ou deux fois, à la fin des années 20. Il a, en particulier, assisté à une de ses conférences devant les officiers de la garnison de Coblence et conserve le souvenir d’un homme très mince, très grand, plutôt distant, parlant une langue châtiée, sans aucune note – d’une personnalité très forte. Il le retrouve quinze ans plus tard, en compagnie de Magrin-Vernerey, et tous deux apportent au chef d’une France Libre encore très pauvre en effectifs un cadeau de poids : le ralliement de la plus grande partie des légionnaires de la 13. De Gaulle leur explique le sens de son action et leur dit sa certitude de la victoire finale. Après avoir pris congé, Kœnig et Monclar éprouvent la même impression : Nous venions de rencontrer un génie clairvoyant, écrira Kœnig. Il nous dépassait sans peine de toute la hauteur de ses vues prophétiques et je le sentis bien vite avec certitude. Quelques jours plus tard, il est chargé de préparer, dans le plus grand secret, les plans de l’expédition de Dakar, en concertation avec l’état-major allié. Après l’accablant échec de l’opération Menace (septembre 1940), il prend une part décisive à la campagne du Gabon (novembre 1940), avant d’être nommé lieutenant-colonel et commandant militaire du Cameroun (décembre 1940).

Au début de 1941, nommé colonel, il est envoyé au Levant comme chef d’état-major du général Legentilhomme. Après la campagne de Syrie, il est nommé général de brigade (août 1941) : en moins d’un an, il est passé de trois barrettes à deux étoiles - spectaculaire progression pour quelqu’un qui n’est même pas breveté de l’École de Guerre ! À la fin de 1941, il devient donc le chef de la 1e Brigade française libre, où il retrouve ses anciens compagnons de la 13. C’est à ce poste qu’il organise la riposte française à l’avancée de l’Afrika Korps vers l’Egypte, successivement à Halfaya, à Mechili, puis à Bir Hakeim. Retracer son rôle dans l’héroïque siège de Bir Hakeim par les armées de l’Axe, commandées par le plus brillant général du IIIe Reich, nous entraînerait évidemment trop loin. Je me contenterai de rappeler ce qu’écrira Pierre Messmer, ancien capitaine à la 13e DBLE, au lendemain de la mort de son ancien chef :

Pour les Français, Kœnig a été et restera le héros de Bir Hakeim. C’est lui qui avait organisé la position et entraîné la brigade chargée de la défendre. C’est lui qui commandait quand l’assaut allemand se déchaîna. C’est lui qui rejeta l’ultimatum de Rommel, et, après quinze jours, ayant presque épuisé ses réserves d’eau et de munitions, décida une sortie de vive force qui brisa l’encerclement ennemi. (Le Figaro, 4 septembre 1970)

Et tout le monde a en mémoire le texte du télégramme que, de Londres, le 10 juin 1942, le général de Gaulle envoyait au chef de la BFL : Général Kœnig, sachez et dites à vos troupes que toute la France vous regarde et que vous êtes son orgueil. Quinze jours plus tard, le vainqueur de Bir Hakeim devient Compagnon de la Libération.

Avec Leclerc, Kœnig devient, du jour au lendemain, l’une des plus illustres incarnations militaires de la France Libre. Après Bir Hakeim, il participe à la bataille d’El Alamein, puis à la campagne de Tunisie, à l’issue de laquelle il sera promu général de division. Le 1e août 1943, il est nommé chef d’état-major adjoint, à Alger, avec la délicate mission d’opérer l’amalgame entre l’armée d’Afrique et les Forces françaises libres ; dans cette mission, écrit le général Jean Delmas, il révèle une grande largeur de vues qui freine les ardeurs épuratives de certains FFL et les aigreurs de fidèles maréchalistes. En mars 1944, il devient, à Londres, délégué du GPRF auprès du général Eisenhower, commandant suprême interallié ; à la même date, il est également nommé commandant supérieur des troupes françaises de Grande-Bretagne et surtout commandant des Forces françaises de l’intérieur (FFI).

On peut s’interroger sur la réalité de ce commandement : l’état-major des FFI était-il en mesure d’exercer efficacement la moindre autorité en territoire occupé ? Il est permis d’en douter, surtout lorsque l’on songe au déclenchement prématuré d’insurrections encouragées par les messages radiodiffusés, comme celle du Vercors, le 6 juin 1944, dont Kœnig s’efforcera d’atténuer les effets dans un ordre adressé à l’ensemble des FFI le 10 juin : Freiner au maximum activité guérilla stop Impossible actuellement vous ravitailler en armes et en munitions en quantité suffisante stop Rompre partout contact dans la mesure du possible pour permettre phase réorganisation stop éviter gros rassemblements stop Constituer petits groupes isolés stop Directives impossibles à appliquer sur un plateau déjà submergé par de jeunes volontaires bien décidés à se battre jusqu’à la mort contre les troupes d’occupation. Général de corps d’armée en juin 1944, il devient gouverneur militaire de Paris le 25 août suivant – poste qu’il occupera jusqu’à la fin de la guerre : Sa simplicité, son dégoût de toute publicité, de toute exhibition, sa franchise directe, brutale même, écrit son biographe, Louis-Gabriel Robinet, consacrèrent sa popularité. Modeste, fidèle à ses amis, généreux envers ceux qui lui paraissaient les plus malheureux, incapable de tricher avec l’honneur, il garde, dans sa charge éminente, toutes les qualités de l’homme privé.

En avril 1945, il sera chargé par de Gaulle de la délicate mission de procéder à l’arrestation du maréchal Pétain, remis par la Suisse aux autorités françaises. On lui reprochera d’avoir refusé de serrer la main du Maréchal ; il s’en expliquera plus tard franchement avec son avocat, Jacques Isorni, qui confiera à Louis-Gabriel Robinet : Il lui paraissait déplacé de serrer publiquement la main tendue d’un homme qu’il allait arrêter. Après une demi-seconde d’hésitation, il prit la seule attitude qui lui parût convenable : il claqua les talons, se mit au garde-à-vous, et, la main au képi, salua le Maréchal. Il pensait que c’était l’attitude la plus convenable et la plus déférente. C’était également l’avis d’Isorni…

Il sera ensuite commandant en chef des forces françaises d’occupation en Allemagne, poste où il mettra en application le vieux précepte dominer sans humilier : Son but, écrit Louis-Gabriel Robinet, était de créer un climat dans lequel les Allemands se rendraient compte eux-mêmes de l’intérêt qu’ils avaient à repousser toute nouvelle tentative d’hégémonie et de rechercher plutôt les moyens de rassurer la France et les pays occidentaux pour coopérer avec eux à la consolidation de la paix en Europe.

On lui reprochera parfois son goût de la pompe et des fastes, mais ils étaient sans doute nécessaires pour faire subir au peuple allemand le choc psychologique qui l’inciterait à oublier la fausse grandeur promise par le régime hitlérien.

Dans les années qui suivent, il cumule honneurs et responsabilités, mais aussi déceptions et, sans doute, amertume. Le récit de cette partie de sa vie excéderait largement le sujet qui m’a été fixé. Je me contenterai donc de rappeler qu’après avoir quitté l’armée, où sa fidélité au général de Gaulle le rendait suspect, il entre en politique à la demande même du Général – mais non sans hésitation. Elu député du Bas-Rhin lors des législatives de 1951 – au lendemain de son élection à l’Académie des Sciences morales et politiques -, il fut ensuite, à deux reprises, ministre de la Défense dans les cabinets Mendès France et Edgar Faure en 1954-1955. Parlementaire apprécié, président de la commission de la Défense nationale, champion de la lutte contre la CED, il se porte un instant candidat à la succession de Vincent Auriol à la présidence de la République (décembre 1953). Mais, au fond, il n’était pas fait pour la carrière politique et il avait peu de goût pour les honneurs. Il n’était ni intrigant ni ambitieux : J’ai quitté la Grande Muette pour dire la vérité au pays , avait-il déclaré lors de sa première campagne électorale. Mais l’expérience montre que les Français sont rarement prêts à entendre la vérité.

Paradoxalement, le retour au pouvoir de Charles de Gaulle accentue son effacement : Kœnig n’est pas d’accord avec le Général sur l’Algérie et le fait savoir. D’autres points de litige aggraveront le fossé : la politique israélienne et aussi la présence de Kœnig dans de nombreux conseils d’administration. La rupture entre les deux hommes ne sera jamais publique, mais elle se manifestera par le froid qui s’installe entre eux. En décembre 1965, seuls les intimes seront informés que Kœnig votera pour François Mitterrand, qui s’était engagé à amnistier les hommes de l’OAS. Quatre ans plus tard, il mènera une campagne active – et publique, cette fois - pour Alain Poher contre Georges Pompidou, héritier du Général.

En 1966, il rédigera un brouillon de testament dont son biographe cite ce passage significatif : Je pars dépouillé de toute tristesse terrestre, de tout vain désir, de tout appétit ; non que je n’eusse pas eu d’appétit – mais j’en avais trop vu, j’étais trop chrétien (donc trop humble) pour ne pas savoir que les égards, les prébendes, les marques d’honneur terrestres sont sans grande valeur. Quatre ans plus tard, à l’annonce de la mort de son ancien compagnon devenu un adversaire politique, le général de Gaulle fera connaître à sa veuve sa peine en des termes d’une admirable élévation :

Rien n’a jamais valu, ne vaudra rien, quant à l’amitié et à l’estime qui me lient au général Kœnig, en comparaison de ce fait immense qu’il fut, pendant les plus grandes épreuves de notre histoire, mon très cher, précieux et glorieux compagnon.

C’est dire que, sa mort dissipant le reste, comme le vent balaie la poussière, je lui garderai jusqu’à mon dernier jour l’attachement et le souvenir les plus émus et les plus fidèles.

Je suis d’ailleurs convaincu qu’à mesure du temps, les insignes services qu’il a rendus à la France paraîtront plus purs et plus beaux.

Une fois de plus, de Gaulle voyait loin et ne se trompait pas : quatorze ans après sa mort, enfin, le général Kœnig se verra, en effet, attribuer par le gouvernement de Pierre Mauroy la plus haute distinction militaire. Le biffin du 36e RI de 1917 ne se doutait sûrement pas que, tout au fond de sa musette, il y avait un bâton de maréchal…

Brosset, le chef charismatique

Il faudrait un volume pour dire ce qu’était le général Brosset, une encyclopédie pour dire ce qu’il savait, une bibliothèque pour contenir ce qu’il disait.

Cette formule du général Saint Hillier donne une idée de la richesse d’un homme exceptionnel, d’un homme complet, plus exactement d’un homme accompli, qui semble avoir parfaitement assumé le plus possible d’humanité , comme le recommandait Gide, l’un des auteurs de sa jeunesse : Nous saurons aimer, écrivait-il à 29 ans, d’une même ardeur les joies de l’esprit et celles du corps, l’action et la méditation, (…) ne pas plus sacrifier les femmes aux philosophes que les mathématiciens à la bonne chère, comprendre Einstein mais aussi un chef berbère, Stendhal, Freud et un Toucouleur, pénétrer Mozart ou Bach et conduire sa troupe au combat, mener du même cœur son cheval, un flirt, sa voiture, son savoir et son esprit critique, s’apprendre à courir, à nager, comprendre l’Angleterre, l’URSS, la Chine, la chasse à la baleine, la théorie des quanta, en bref saisir la vie, posséder Dieu, ne pas craindre certes de mourir, mais moins encore, mais moins surtout, de vivre !

Le volume dont parlait le général Saint Hillier existe : il a paru en 1999 aux Editions Economica, il s’intitule Général Diego Brosset et a pour auteur Mme Geneviève Salkin, à qui l’on doit plusieurs biographies, ainsi que l’édition des Souvenirs du général de Bazelaire, son grand-père. Il va sans dire que je m’en suis beaucoup servi et que j’y renvoie ceux d’entre vous qui aimeraient aller plus loin dans la connaissance de l’homme qui demeure, aux yeux de l’Histoire, le chef charismatique de la Première DFL. Je signale en outre que les carnets inédits de Diego Brosset paraîtront prochainement dans la collection Bouquins aux éditions Robert Laffont, dans le cadre d’un volume préparé par Guillaume Piketty, comprenant également les carnets de Pierre Brossolette, de René Pleven, de Charles d’Aragon et de quelques autres grands résistants.

Né à Buenos-Aires le 3 octobre 1898 (huit jours exactement avant Kœnig), le petit Diego découvre la France deux ans plus tard. Comme ses frères, il sera vite mis en pension chez les jésuites, ce qu’il supporte assez mal, physiquement et moralement. Dès 1914, il n’a qu’une idée : partir, s’engager comme son frère aîné, mais il n’a que seize ans ! Il lui faut attendre d’avoir dix-huit ans pour contracter un engagement pour la durée de la guerre dans les chasseurs à pied. Il reçoit son baptême du feu au fort de la Malmaison en octobre 1917 et y récolte sa première citation pour sa très belle attitude au combat. Promu caporal en février 1918, il ne cesse dès lors de se distinguer d’abord dans la Somme, puis sur les plateaux du Soissonnais, où il sera nommé sergent et à nouveau cité à l’ordre du bataillon. L’armistice le surprend à l’école d’aspirants d’Issoudun. C’est, note-t-il dans les carnets qu’il a commencé à tenir, la fin d’une époque intense où quelques-uns, beaucoup même, étaient plus brutes que jamais, mais où d’autres, au contraire, se dépassaient, s’exaltaient ; (…) la fin d’une époque héroïque, qu’on ne regrette pas, qu’on ne peut pas regretter, mais qui n’en reste pas moins, dans le souvenir de ceux qui l’ont vraiment vécue, une époque noble.

Aspirant en avril 1919, il participe au défilé de la Victoire le 14 juillet suivant, dans les rangs de son régiment de chasseurs ; deux mois plus tard, il décide de signer à nouveau un engagement dans l’armée pour deux ans et de préparer l’école d’infanterie de Saint-Maixent, permettant aux sous-officiers d’accéder au statut d’officier. Il se donne à fond à la fois à l’étude et au sport : il sera champion de France militaire du 800 mètres et du 1 500 mètres. En outre, escrimeur de bon niveau, il séjournera également à l’école de gymnastique et d’escrime de Joinville. Sous-lieutenant, il est d’abord nommé au Soudan en 1922. Deux années durant, il y mène une vie de méhariste, à la fois très active et très axée sur la vie spirituelle. Elle lui inspirera de superbes pages de ses carnets, comme celle-ci, qui atteste que ce garçon d’à peine vingt-quatre ans est animé de très hautes préoccupations :

Le désert est un cloître, mais un cloître immense, silencieux, quoique clair et ouvert au plein ciel, comme ceux des chartreux les plus sévères. (…) Comme nos studieux aînés, je décompose mon temps entre l’étude et la méditation. Mes modèles sont Psichari et Foucauld, mais l’inspiration qui fournissait à leur réflexion une pâture n’est pas la mienne. Ma méditation, souvent religieuse en son essence, ne l’est pas dans son but et ne le sera pas en ses résultats. Jamais je ne sens ma raison se diriger vers une croyance ; bien au contraire, le doute s’affirme en moi seule certitude.

Il ne se limite pas à la seule méditation, nourrie de la lecture de Bergson et de Maritain, il lance ses hommes et leurs chameaux dans de longues courses, partage la vie des habitants du désert, s’initie à leur culture et, de temps à autre, fait le coup de feu contre les partisans. Deux ans plus tard, il se retrouve dans le Sud algérien, à la tête d’un peloton de méharistes, puis, en 1925, séjourne une première fois en Mauritanie : troisième pays, mais c’est le même désert, qui lui inspire une Etude critique des méthodes méharistes éprouvées par l’expérience. C’est, nous dit sa biographe, un méhariste heureux, très bien noté par ses supérieurs, encore qu’on le trouve un peu jeune pour commander un peloton à fort effectif. De cette époque date cet étonnant portrait dû à l’un de ses camarades, le lieutenant Magré :

Brosset a 28 ans. A cet âge, il est permis de nourrir de grands espoirs, aussi ne nous étonnerions-nous pas qu’il fût ambitieux, s’il ne professait en même temps un scepticisme pur et un agnosticisme intégral. (…) Dire que Brosset est ambitieux ne suffit pas pour saisir ce caractère vaste et complexe ; il faudrait y ajouter son sens de la diplomatie et de l’affabilité. Quand Brosset est serviable, il l’est sans détours. Ses jugements sur autrui, encore qu’ironiques, ne sont jamais méchants. Il a pénétré tous les secrets de la psychanalyse et, disciple heureux de Marcel Proust, il est particulièrement habile à découvrir et isoler les “multiples petits bonshommes”, comme dit ce dernier, qui composent le moi. Mais ne croyez pas que Brosset soit uniquement un homme de pensée ou d’action vaine ; ce serait oublier que le lieutenant Brosset est un soldat. Admirablement doué physiquement, capable de tous les efforts, il possède toutes les vertus guerrières.

Magré insiste sur sa grande intelligence et sur l’étendue de sa culture : Brosset, assure-t-il, est le prototype de la culture vaste et variée, il travaille dix heures par jour, six heures la nuit. Il étudie l’arabe, l’espagnol ; il fait revivre la langue azer [une vieille langue du Sahara occidental qui sera étudiée plus tard par Vincent Monteil et par Théodore Monod] mal en point. Il s’intéresse à l’astronomie et aux procédés topographiques (…). La littérature euopéenne moderne, les questions sahariennes, islamiques, de la race jaune, n’ont plus que de rares secrets pour lui. On tremblerait si le lieutenant Brosset n’était doué d’une puissance de travail qui ne connaît pas ses limites, ce qui, par ce côté, l’apparente aux grands hommes.

Cet ensemble de qualités, auxquelles il ajoute la ténacité, autorise le lieutenant Magré à prédire à son camarade les plus hauts sommets des honneurs républicains. Brosset n’a pas trente ans, mais son charisme naturel opère à plein : on l’aime, on l’admire, on l’envie ; on est séduit, et souvent fasciné. Un autre camarade, le lieutenant René Génin – qu’il retrouvera dans la France Libre – lui dédie une ballade, où Diego apparaît seul, assis au haut bout, car il n’a pas d’égaux.

En 1927, il achève un roman, qu’il intitule Il sera beaucoup pardonné, où il a mis beaucoup de ses rêves et de ses actions, et un court récit, Emmaüs, qu’il envoie à François Mauriac. L’appui du grand écrivain ne convainc pas Grasset de publier ces premiers essais mais cette déconvenue ne décourage pas Brosset de continuer à écrire. L’année suivante, il regagne la métropole pour un séjour de deux ans, d’abord à Coulommiers, puis en Espagne où il est envoyé pour effectuer un stage linguistique. Durant cette période, il se lie avec le sous-lieutenant de zouaves Jean Bruller – qui ne s’appelle pas encore Vercors – immédiatement séduit par son énergie, par sa volonté, par sa vivacité. En 1929, il regagne la Mauritanie pour un nouveau séjour de deux ans. Il y écrit un nouveau roman, aussi discrètement autobiographique que le précédent : Un Homme sans l’Occident, tout en assurant le commandement d’un groupe nomade opérationnel.

Promu capitaine à 32 ans, nommé à la section Etudes au ministère de la Guerre, il épouse en 1931 Jacqueline Mangin, fille du général. La vie de bureau lui laisse le temps de fréquenter l’Ecole des Langues orientales, dont il obtient le diplôme, et d’écrire de nombreux articles pour Le Bulletin du Comité de l’Afrique française et pour L’Illustration ; malheureusement les éditions Plon refusent de publier Un Homme sans l’Occident, dont la lecture est jugée fatigante en raison de l’abus de mots et expressions en langue berbère. Nommé au Maroc en 1933, il y reste jusqu’en 1937. En 1935, le roman paraît enfin, sous la signature de Charles Diego, aux éditions du Moghreb, moyennant un léger changement de titre : Sahara, un homme sans l’Occident obtient ce qu’on nomme un succès d’estime (il sera réédité à la Libération, avec une présentation de l’auteur par Vercors). Brosset prépare le concours de l’Ecole supérieure de Guerre : il y est reçu en 1937 seizième sur 81. Il est heureux d’y entrer, mais il sera vite déçu par l’insuffisance intellectuelle des professeurs et le caractère trop étroitement militaire de l’enseignement : Le milieu de l’Ecole de Guerre est un milieu sans âme, écrira-t-il. Il ne s’y épanouit pas, mais cela ne l’empêche pas d’être breveté d’Etat-major juste avant la déclaration de guerre. Il a 41 ans.

Promu chef de bataillon, il est d’abord affecté au ministère des Colonies, puis à la Mission militaire française en Colombie, en mai 1940. Il n’y restera que sept mois : dès le 27 juin, il rallie en effet le général de Gaulle et lui offre ses services d’ officier breveté parlant l’anglais et beaucoup mieux l’arabe. De Gaulle accepte immédiatement et lui propose de faire partie de son état-major. Il mettra six mois à rejoindre Londres. Il voit de Gaulle pour la première fois le 14 janvier 1941. Nommé lieutenant-colonel, affecté au 2e Bureau, il mène, selon le mot de Geneviève Salkin, la vie bien remplie et heureuse d’un gaulliste à Londres, en attendant d’accompagner le Général en Afrique en mars. A Fort-Lamy, il fait la connaissance de Larminat et Leclerc : Cela change des chefs habituels de la vieille armée française, note-t-il dans ses carnets. Il suit de Gaulle au Soudan, en Ethiopie, au Caire, d’où il se rend à Aden pour y relancer les contacts avec la Côte française des Somalis. La mer Rouge et l’Arabie enchantent ce grand lecteur d’Henry de Monfreid.

Le 7 juin 1941, il est de retour au Caire, où de Gaulle et Legentilhomme préparent l’entrée des troupes françaises au Levant. Il accompagne le Général à Jérusalem quatre jours plus tard. Le mois suivant, il est nommé à l’état-major de Catroux, commandant en chef des FFL au Moyen-Orient, puis commandant des troupes de l’Euphrate et enfin commandant de l’Est syrien. Il n’y est pas heureux, car il lui tarde de participer aux combats en première ligne. Le 23 novembre 1942, il écrit à Catroux pour lui rappeler son cursus depuis juin 1940 et ajoute : Beaucoup de responsabilités, beaucoup de travail, peu d’occasions de mettre à l’épreuve ma vigueur et ces qualités qui, chez les militaires, sont presque uniquement prisées, puisque ce sont les seules que l’on récompense. Jugeant que son commandement actuel est assez flatteur mais ne correspond pas à ses aptitudes, il demande à servir au feu, même sans grade . La réponse ne se fait guère attendre : un mois plus tard jour pour jour, il est nommé commandant de la 2e Brigade de la 1e DFL et, en même temps, général de brigade. Entre temps, il prépare une conférence sur Baudelaire et Rimbaud, qu’il doit prononcer à Alep en janvier 1943.

Bien sûr, il est heureux et fier, mais son unité est bien mal en point : elle n’a été engagée que de manière épisodique dans les combats de Libye et elle a été pillée au profit de la 1e Brigade, celle qui s’est couverte de gloire à Bir Hakeim. Alors, écrit Geneviève Salkin, il piaffe d’autant plus qu’on se bat en Tripolitaine, que Leclerc progresse dans le Fezzan pour rejoindre les Anglais et que même des unités de l’armée d’Afrique, bien mal armées, sont engagées depuis fin novembre en Tunisie auprès des Britanniques. Sa hantise est que tout soit terminé avant même que la 2e Brigade soit prête à entrer en ligne. Au camp de Gambut, il l’entraîne, il la motive. En avril enfin, elle reçoit l’ordre de gagner le front tunisien et parcourt en quinze jours 2 400 kilomètres. Il était temps ! Quelques jours avant la capitulation allemande, Brosset et ses hommes s’illustrent lors des durs combats de Takrouna.

Dans les semaines qui suivent, il observe avec inquiétude les difficultés de l’amalgame entre l’armée d’Afrique, commandée par Giraud – qu’il a connu au Maroc et qu’il respecte – et les Forces françaises libres. Le 1e juin 1943, il accompagne Larminat à Alger et revoit de Gaulle, aux prises avec les prétentions de Giraud : La balance finira par pencher vers de Gaulle, note-t-il, car il a toute la France résistante derrière lui. Et il est rassuré en apprenant que le projet de Kœnig, commandant la 1e Brigade, de faire de la DFL une unité opérationnelle est accepté. Après une mission à Alexandrie, où l’expédie Kœnig, qui commande la Division en l’absence de Larminat, il a la surprise d’être nommé, le 5 août 1943, commandant de la 1e DFL : Je ne me cache ni la difficulté de la tâche qui m’incombe, écrit-il à de Gaulle le lendemain, ni la légèreté qu’il pourrait y avoir à l’assumer allègrement porté par la vanité d’en avoir été jugé digne. Il laisse le commandement de la 2e Brigade à son adjoint, le colonel Pierre Garbay et, secondé par le commandant Saint-Hillier et le lieutenant Prunet-Foch, il entreprend sans tarder de réorganiser une division – devenue officiellement Première division motorisée d’infanterie, ou 1e DMI - où il fait figure de nouveau auprès d’hommes qui ont un beau palmarès à leur actif et qui ne sont pas disposés à se laisser prendre en main sans renâcler – d’autant plus que leur éloignement provisoire à Zouara, en Libye, a été ressenti comme une frustration.

Témoin direct, le général Saint-Hillier racontera :

Il se constitue un état-major, réarme la division et l’entraîne au combat dans les exercices en vraie grandeur qui durent une semaine. Il impose une discipline rigoureuse. Il mène sa vie comme sa voiture, à cent à l’heure. Il dort peu ; à 4 heures, il est debout, sortant de son camion PC sans faire de bruit pour ne pas réveiller son aide de camp. Un peu plus tard, il fera sa culture physique, galopera à cheval. Il parle, ordonne, écrit, enseigne. Il accorde tout juste vingt minutes de tranquillité à son état-major pour faire une sieste, qu’il pratique n’importe où – à l’occasion allongé en slip sur la pierre tombale d’un cimetière malodorant bouleversé par les obus. Pour son anniversaire [il a 45 ans], il saute à pieds joints sur une table devant son état-major rassemblé pour cette démonstration.

Parfois, le camp tunisien de Nabeul est le théâtre de manifestations bien singulières, comme cette garden party où se côtoient le général Catroux, le général Mast, résident général en Tunisie, et tous les chefs militaires alliés présents dans la Régence : Brosset n’a jamais été aussi heureux ni aussi à son aise, écrit sa biographe. Le 8 novembre 1943, probablement influencé par Larminat, qui redoute le retour des politiciens d’avant-guerre jugés responsables de la défaite, il écrit à de Gaulle pour lui demander leur exclusion de l’Assemblée consultative et lui laisse entendre que l’armée de la France combattante est en droit de se voir reconnaître une compétence politique. Il ne sera pas entendu. Mais, pour l’heure, un souci plus immédiat l’accapare : il faut que la DFL soit engagée en Italie, où le général Juin est chargé d’emmener l’armée française reconstituée pour le premier assaut contre l’Axe en Europe. Sur ce point, de Gaulle est catégorique : lors d’une conférence interalliée réunie le 27 décembre, il exige - et obtient - que la DMI soit engagée en Italie. Le 1e janvier 1944, Brosset confie à ses carnets :

Que fut pour moi l’année qui s’achève ? Année immobile en somme ; année passée dans les camps avec huit jours de combats ; pour cadre pendant six mois le désert, puis le spectacle de la vie politique par intermède, comme une séance de cinéma hebdomadaire. Des honneurs et des déboires allègrement supportés les uns et les autres, et qui, les uns et les autres, ne m’ont pas amoindri. Aucune vanité des honneurs, aucune aigreur des déboires. (…) Impatience de partir, mais mon impatience devait se taire pour me permettre de tromper celle des autres ; rôle de chef. De quoi sera fait demain ? De lourdes responsabilités peut-être et j’allais dire – je dis – j’espère. Paré pour y faire front ? Peut-être.

Tout l’homme est dans ces lignes écrites à la hâte : tranquillement sûr de lui, mais foncièrement inquiet. Le 11 avril 1944 enfin, la plus grosse partie de la Division s’embarque pour Naples ; Brosset rejoint dix jours plus tard et prépare sans tarder l’insertion de la DFL dans le dispositif allié. A la mi-mai, les Français participent très efficacement à l’enfoncement de la ligne Gustav. Brosset est rassuré : De cette expérience nouvelle, écrit-il à sa femme, je tire la conclusion que je suis capable de mener le combat d’une division ; j’en doutais, mais la preuve est faite. Aucune difficulté pour moi à manier infanterie, artillerie, génie et même tanks, fussent-ils américains ou français. C’est très étrange que cette découverte progressive des possibilités qu’on représente.

Mon propos n’est évidemment pas de retracer l’histoire de la 1e DFL-DMI en Italie. Je me contenterai seulement de donner un aperçu de l’action et de l’état d’esprit de son chef, qui confine littéralement à l’exaltation. Dans une autre lettre à sa femme, il se décrit ainsi : Je grimpe sur les chars en marche, j’engueule Pierre et Paul, je dis merde aux obus et ça avance. Je ne serai jamais un vrai général, mais ma division est une vraie division. Il a raison : il ne sera jamais un vrai général, c’est-à-dire un général ordinaire. Il sera, il est, beaucoup mieux que cela : un vrai chef, un chef charismatique, toujours en tête de ses troupes, bousculant à la fois ses hommes et ses ennemis, tel que le décrit Saint Hillier : On le voit partout, en première ligne, toujours avec les unités de tête qu’il lance dans la bagarre, toujours en liaison par radio avec son chef d’état-major, modifiant les emplacements et les ordres en fonction du terrain, redressant les situations. Il sait communiquer son enthousiasme à ses troupes, qui connaissent ses réparties tantôt brutales, tantôt pleines de fantaisie…

Séduisant, déroutant, fascinant, entraînant, Brosset donne toute sa mesure lors de la prise de Rome, puis de la poursuite en Toscane : C’est, écrit le général Juin, un chef jeune, ardent et intrépide, qui s’est donné de toutes ses forces et de toute son intelligence à sa bataille et qui l’a toujours bien conduite, à l’avant, comme il sied. Le 29 juin, il dîne au palais Farnèse avec de Gaulle, qui, le lendemain, vient passer en revue la Division à Naples. Le climat est si bon que Brosset en profite pour faire part au Général de ses inquiétudes sur l’avenir de la DFL : à Alger, il est en effet question de rappeler les coloniaux, de supprimer la demi-brigade de Légion, bref de casser l’unité emblématique de la France Combattante. Ce n’est qu’une fausse alerte : au début d’août, la Division au complet embarque pour la Provence. Comme à son habitude, Brosset participe directement à tous les combats du débarquement, mêlé à ses hommes, écrira l’un de ses adjoints, le capitaine Magendie, d’aussi près que je voudrais le voir faire à beaucoup de commandants de bataillon.

Le 23 août, il entre dans les premiers à Toulon, toujours occupée ; en revanche, quelques jours tard, c’est dans Lyon déjà libérée qu’il fait son entrée, avec un panache qui lui vaut une popularité immédiate. Ainsi il monte le perron de l’Hôtel de Ville avec sa jeep, puis se promène dans les rues où l’on continue à tirailler et engueule les tireurs : Apostropher des gens qui tirent des coups de fusil, me foutre d’eux et mettre les rieurs de mon côté m’amuse, écrit-il ; dommage que je n’ai plus ma voix de jadis. Le commissaire de la République Yves Farge sera époustouflé de le voir debout sur son command-car, le képi sur la nuque, la poitrine au vent, criant : Bandes de cons, est-ce que ça va finir ? et comme par miracle les armes se taisaient : Je revois, écrit Farge, cette silhouette de héros au torse bombé, les deux poings sur les hanches, cet homme superbe dans sa prestance et dans son cri ; cette autorité de soldat qui, d’un mot cru, retourne la situation, puisque aussitôt la colère se mue en acclamations.

Nommé commandant d’armes de Lyon et général de division, il ne tarde pas à reprendre la poursuite vers Dijon, avant de relever la 45e Division d’infanterie américaine dans le Jura. Le 3 octobre, pour son quarante-sixième anniversaire, il prend Ronchamp. Maurice Druon, chargé d’un reportage sur la DFL par Le Parisien libéré, ébloui par sa vitalité, cite ce mot de lui : Les hommes forts ne tombent jamais quand il faut passer. C’est au même Druon qu’il tiendra, le 23 octobre, ces propos qui apparaissent comme une sorte de déclaration d’amour à sa Division : La 1e DFL ? Elle est comme ma fille, une fille susceptible, bien douée, capricieuse, difficile et, quand elle veut, charmante. (…) Elle a des excuses à ne pas être comme tout le monde. Elle s’est formée en courant le monde… C’est une grande unité qui a de la chance. Elle est un peu flirt et les succès l’ont grisée ; elle flirte avec la mort, un peu trop. Il ne cesse de s’inquiéter de son avenir, de son éventuel démantèlement ; de Gaulle, qui vient l’inspecter le 22 octobre près de Remiremont, le rassure.

Moins d’un mois plus tard, à l’aube du 20 novembre 1944, il s’élance en jeep vers le front de Belfort, avec son chauffeur et son deuxième officier d’ordonnance, le célèbre acteur Jean-Pierre Aumont. Il est radieux : Tout marche bien, nous serons ce soir à Giromagny, s’écrie-t-il. A ses soldats, il adresse ce message : Dans les jours qui suivent, je compte sur vous, les plus vieilles et les plus jeunes troupes de la nouvelle armée française, pour atteindre Giromagny et le Rhin au Nord de Mulhouse. Il visite les unités, harcèle les hommes, court, saute, bondit sous une pluie torrentielle. Sa jeep verse dans le fossé, il en demande une autre, prend le volant, et fonce vers Champagney : Jamais je ne l’avais vu aussi fougueux, aussi impatient, se souviendra Jean-Pierre Aumont, qui l’entend s’écrier à plusieurs reprises : La vie est magnifique ! Il dit aussi : C’est merveilleux ! C’est à peine si le chauffeur a le temps de le mettre en garde : Méfiez-vous, mon général, la jeep déporte à gauche quand on freine… Un coup de frein brutal pour éviter des sapeurs qui travaillent sur un pont surplombant le Rahin. L’officier d’ordonnance et le chauffeur son éjectés ; le général, cramponné à son volant, bascule dans la rivière. On ne retrouvera son corps que deux jours plus tard.

Immédiatement, de Gaulle fait part à sa veuve de son chagrin d’avoir perdu un ami et ajoute : Jamais (…) je n’ai eu du général Brosset autre chose que des preuves éclatantes d’ardeur, de noblesse de cœur, de désintéressement, de dévouement à son devoir et à tous ceux qui dépendaient de lui. Tout bas, pour moi-même maintenant, je le remercie de m’avoir si souvent réconforté sur une route difficile par l’exemple qu’il donnait. Aux hommes de la DFL-DMI, il fait également part, dans un télégramme, de son grand chagrin : Il était, rappelle-t-il, de la noble et chère phalange qui s’était, dès les premiers jours, groupée autour de moi pour accomplir notre mission au service de la France et dans laquelle la mort a si terriblement frappé. Le jour même de sa mort, de Gaulle fait de Brosset un Compagnon de la Libération.

Désigné pour prendre le commandement de la Division, le général Garbay adressera à toutes les unités l’ordre général suivant : Notre général est mort. Il est mort en pleines opérations au soir d’un magnifique succès. A nous qui le pleurons, il lègue l’impérieux devoir de maintenir intacte dans sa cohésion et son esprit la superbe unité qu’il avait su forger.

Ce devoir incombe, tout naturellement et en premier lieu, à son successeur.

Garbay, continuateur et liquidateur

On a déjà rencontré Pierre Garbay à deux reprises, au moins : d’abord comme commandant du Bataillon de marche n°3, avec Kœnig, puis, plus tard, comme adjoint de Brosset. Il reviendra à cet officier moins flamboyant sans doute que ses prédécesseurs d’être leur continuateur et de commander la DFL jusqu’à la Victoire.

Né le 4 octobre 1903 à Gray (Haute-Saône), il entre en 1922 à Saint-Cyr dans la promotion de Metz et Strasbourg , qui est également celle de deux généraux qui s’illustreront à divers titres : Leclerc et Challe. Sous-lieutenant en 1924, il choisit la Coloniale, est d’abord affecté au Maroc, où il participe à la guerre du Rif dans une section de mitrailleurs, puis est nommé lieutenant et désigné pour la Chine, en 1928 ; il y sert jusqu’en 1931. Rapatrié, il fait un stage à l’Ecole d’Application de Versailles, puis au SR. Capitaine en 1933, il retrouve la Chine, où il sert à l’Etat-major du Détachement français de Shanghai. En juin 1938, on le retrouve en Afrique équatoriale, au Régiment des tirailleurs sénégalais du Tchad, où il est l’adjoint du lieutenant-colonel Jean Colonna d’Ornano, qui sera tué à Mourzouk en janvier 1941.

Refusant l’armistice, il prend part au ralliement du Tchad à la France, est nommé chef de bataillon en septembre et commandant du Bataillon de marche n°3. C’est à la tête de cette unité qu’il participe aux premiers combats des Français libres contre l’Axe en Erythrée, notamment lors des combats de Kub-Kub et de l’Engiahat, en février-mars 1941. En mai, le BM 3 est envoyé en Syrie ; en septembre, Garbay quitte le bataillon pour prendre le commandement de la 4e Brigade légère. Entre temps, de Gaulle a fait de lui un Compagnon de la Libération (25 juin 1941). Lieutenant-colonel en décembre, il est également nommé commandant de l’Infanterie de la 2e Brigade française libre, puis, en mai 1942, adjoint au général Cazaud, commandant la 2e BFL, dont il prendra le commandement un an plus tard, à l’issue de la campagne de Tunisie. En Italie, l’année suivante, il montre une grande autorité dans plusieurs combats difficiles, notamment à Viterbo, Montefiascone et Bolsena, et il est nommé colonel le 25 juin 1944. Commandant l’Infanterie de la DFL en août 1944, il apparaît de plus en plus comme le second de Brosset, auquel il succède tout naturellement le 20 novembre 1944, à 41 ans à peine, ce qui fait probablement de lui le plus jeune général de la France libérée (si l’on excepte bien sûr les généraux de la Résistance).

Garbay connaît la Division depuis ses débuts et, avec le flegme et la discrétion qui ne cesseront de le caractériser, il lui revient, tout en poursuivant les combats, la difficile mission de blanchir la DFL, c’est-à-dire de remplacer les coloniaux mal adaptés aux rigueurs du climat vosgien par les combattants de l’intérieur, qui ne sont pas a priori des modèles de discipline. L’Histoire retiendra qu’avec lui, tout se passe sans heurts, sans drames, sans surprises – et sur ce plan, Garbay apparaît incontestablement comme l’anti-Brosset : Il est difficile d’imaginer deux personnalités aussi différentes que le général Garbay et le général Brosset, écrit le général Simon. Garbay est une sorte de moine-soldat, calme et sans passion. Très réfléchi, excellent manœuvrier, il est d’un tempérament très timide mais bienveillant et aimable lorsque l’on a su gagner sa confiance. Il n’aime pas parader ou paraître en public, mais cache beaucoup de générosité naturelle sous un aspect un peu rébarbatif.

Là encore, je ne referai pas l’histoire de la DFL dans les campagnes des Vosges et d’Alsace. Je rappellerai simplement que, sous le commandement de Pierre Garbay, elle va de victoire en victoire, jusqu’aux derniers combats, sur les pentes du massif alpin de l’Authion, en mai 1945. Garbay sera le dernier commandant de la DFL et il aura le triste privilège de dissoudre l’unité, une fois la guerre terminée. Après la guerre, il exerce jusqu’en 1961 de hautes responsabilités outre-mer : commandant supérieur des troupes de Madagascar, puis de Tunisie, enfin de la zone AOF-Togo. Général d’armée en 1958, gouverneur militaire de Paris en 1959, membre du Conseil supérieur de la Guerre jusqu’en 1960, il prend sa retraite deux ans plus tard et disparaît en 1980. Sa dernière citation personnelle le qualifiait d’ exemple vivant de droiture, de courage, d’abnégation et d’esprit du devoir . Ces mots, pour une fois, n’étaient pas creux : ils reflétaient très fidèlement le fond d’une personnalité.

J’ai cité en commençant l’éloge de la 1e DFL par le général de Gaulle. Je citerai, pour conclure, la fin du texte de février 1946 : C’est un rocher que les vagues du temps ne pourront détruire jamais. C’est, pour toujours, un défi lancé à ceux qui doutent de la France. Kœnig, Brosset et Garbay avaient été, successivement, chacun selon son tempérament et son style, les solides instruments de ce défi.

François Broche

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