MAGNY-JOBERT, mon village dans la tourmente (25-27 septembre 1944) par Madame VIllemot, institutrice en poste lors de combats de 1944

Avec l’aimable autorisation de Mme Villemot Marie-Claire, fille de l’institutrice étant en poste lors des combats de 1944 et avec le concours des enfants scolarisés de l’époque

Ces pages écrites pour que les gens de Magny-Jobert se souviennent, résument leurs propres témoignages. Elles renferment peut-être quelques inexactitudes et certainement bien des lacunes. Mais elles sont la preuve de notre bonne volonté. C’est pourquoi nous osons les dédier à la 1e DFL qui nous a libérés.

Les écoliers de Magny-Jobert (FE de 1945 à 1953).

MAGNY-JOBERT

C’est un tout petit village de 31 feux.

Il est situé dans la vallée de la Clairegoutte, à gauche de la route Lure-Héricourt, entre deux collines. Au sommet de l’une d’elles passe la route d’Andornay, devant le cimetière co-paroissial dont Jobert aperçoit seulement la grande croix ; l’autre colline est couronnée par la superbe forêt qui s’étend jusqu’à Lomont, Belverne, Frédéric-Fontaine.

La plupart des maisons sont bâties sur la rive droite de la Clairegoutte, dans le fond de la vallée ; quelques-unes seulement se dressent sur les flancs des collines. Ce sont toutes des maisons rustiques, solides ; l’une d’elles était autrefois un moulin, une autre le pavillon de chasse du prince de Montbéliard, au temps où la forêt couvrait tout le pays. Enfin, à l’extrémité du village, à la lisière de la forêt, se dresse la Chapelle des Cornottes ou la Michelhaus ; c’est une petite construction couverte de lierre, ombragée de beaux tilleurs ; à quelques pas de son seuil, on trouve une fontaine miraculeuse dont l’eau guérit certaines maladies des yeux ; l’histoire de cette chapelle compte de nombreuses légendes et ce petit sanctuaire reçoit bien des pèlerins.

Magny-Jobert n’a pas de boutiques. Il a un atelier de menuisier et des carrières de grès en exploitations.

Le village possède une école depuis 1839. De 1839 à 1953, neuf maîtres et maîtresses ont enseigné à Magny-Jobert, preuve certaine que notre petit village est bien agréable à habiter.

[...] L’offensive des Vosges a commencé pour la 1e DFL vers le 20 septembre 1944.

Le 25 septembre, la 2e Compagnie du BM 4 venant de RUGEMENT, passe le Rognon près du moulin Billotte et progresse dans le chemin de la Bouillie, ayant pour objectif l’église de LYOFFANS ; la 3e Compagnie venant de la forêt RACENET progresse en direction des BARAQUES dont le château d’eau est son objectif.

Ce matin du 25 septembre, les Allemands sont vigilants : le bombardement de la nuit, ils l’ont compris, est le prélude de l’attaque ; les relèves sont fréquentes.

Tout à coup, le tir de nos batteries les surprend. Les guetteurs restent à leurs postes mais l’arrivée des premiers soldats français les oblige à se replier : Achtung, schvarzen soldaten ! La plupart sont faits prisonniers.

La bataille est engagée

La 3e Compagnie voit sa progression arrêtée par le feu des armes automatiques allemandes ; nos batteries de 220 et 155, placées à VUILLAFANS, la VERRERIE et ROYE arrosent le terrain ; et la progression reprend ; les Français s’emparent du Moulin de la CUDE ; puis ils progressent à travers les champs du CHANOIS en direction des BARAQUES ; mais les armes automatiques allemandes font des ravages énormes dans leurs rangs et le reste de la troupe s’arrête au croisement du champ la Charme et du chemin creux dit la montée.

Dans l’après-midi, une section commandée par le lieutenant HET essaie de s’emparer du croisement des routes de LYOFFANS-MAGNY-JOBERT en progressant dans le lit de la CLAIREGOUTTE ; devant la puissance du feu ennemi, elle doit se replier : la progression sur Magny-Jobert n’est pas possible tant que les Allemands tiennent la CHEVREGOUTTE et les BARAQUES.

La 2e Compagnie progresse vers l’église malgré les précautions prises par les Allemands qui ont barré le lit du Rognon pour inonder la prairie.

La 1e Compagnie qui doit atteindre le carrefour du monument, ne peut emprunter l’itinéraire fixé, c’est-à-dire la route : le tir du Soyeux la harcèle. Elle prend alors l’ancienne voie du tram, direction maison Grézel (une section) ; une deuxième section protégée par deux chars progresse par la route.

A Magny-Jobert, le 25 septembre

Naturellement, à Magny-Jobert, on ne sait rien, on devine seulement, à la mine soucieuse des soldats, au nombre des blessés qui arrivent au poste de secours, à la violence du bombarde ment, que la bataille est rude.

Dans l’après-midi, un soldat se dresse sur le seuil de l’atelier Boichot et dit d’un ton de désespoir : L’armée de Gaulle est à Lyoffans. Les chefs avaient dit aux soldats que les Américains allaient attaquer et ils n’avaient pas peur des Américains : Les Américains vont passer sur la route d’Andornay ; mais nous tirer ; eux, tous capout ! Ils commencent à déchanter.

Dans les abris, hélas bien précaires, chaque fois que le tir s’apaise, on dit : ils arrivent ! mais le tir reprend bientôt, violent, meurtrier.

Enfin, vers six heures, l’accalmie se prolongeant, les gens sortent de leurs maisons. Ils contemplent la rue avec stupéfaction : toutes les fenêtres des maisons ont leurs carreaux brisés, les toits sont éventrés, les murs troués, les arbres fracassés ; on ne peut passer sur la route jonchée de tuiles brisées, de branches, de fils entremêlés. Chacun soigne ses bêtes et cherche un abri pour la nuit. Tous les gens se groupent dans les quelques caves voûtées qui existent dans le village.

La nuit du 25 au 26 septembre Elle est cruelle pour tous

Dans les caves, les gosses ne veulent pas dormir, ils pleurent, les vieillards gémissent ; et tout le monde, surtout les anciens combattants, se pose la lancinante question : que se passera-t-il demain ?

Chez Chaillas, Momier, Devaux, Vuillemot Abel et Vuillemot Jeanny, des réfugiés de la région parisienne, en tout une vingtaine de personnes, sont entassés dans le fond, sur quelques bottes de paille. Le lieutenant allemand et sa garde occupent l’autre extrémité. Le centre est réservé aux blessés et aux agents de liaison qui, entre deux missions, dorment sur la paille. Sur une civière, un gosse de 17 ans agonise, traversé de part en part par un éclat d’obus. Le lieutenant est triste et soucieux ; il promène sur l’assistance un retard songeur et dit : Voilà, la première phase de la bataille est terminée ; demain, ce sera la deuxième !

La nuit s’écoule lentement. De nouveaux blessés s’alignent à côté des premiers ; un major vient les examiner et décide de les emmener à CLAIREGOUTTE d’où ils partiront pour Belfort. De temps en temps, l’officier touche l’épaule d’un dormeur ; l’homme lève la tête, comprend, enfile ses bottes et part dans la nuit, vers la ligne de combat.

Le 26 septembre L’aube se lève

Dans la cave de la maison Chaillas, on chuchote : II faut aller arranger les bêtes ! . Mais le lieutenant dit fermement : Je ne défends à personne de sortir, mais ceux qui sortiront ne rentreront pas . Chez Abel Villemot, ils s’en vont, chez les autres, ils restent.

A l’entrée de la cave, l’officier est assis ; il a revêtu son imperméable : il est prêt à partir. Autour de lui : sa garde. L’officier parle d’une voix calme, posée ; dans le fond de la cave, on saisit ce seul mot, plusieurs fois répété : Die Stellung ! Die Stellung ! Un jeune SS, un gaillard, genou en terre, écoute en avalant tartine après tartine.

Le bombardement recommence, aussi terrible que la veille, infernal.

Tout de suite les blessés affluent. Il y en a plus que la veille, ils arrivent à la porte de la cuisine et crient : Lazaret ! L’officier se précipite, les fait entrer dans la cave où un infirmier les panse avant de les faire évacuer. Voici l’adjudant qui logeait chez Louis Lavalette ; il a le poignet déchiqueté et se tord de douleur ; blessure par éclatement de grenade, dit un ancien combattant, il y a eu corps à corps, les nôtres approchent !

A la fin de la matinée, un dernier blessé arrive. A l’officier qui a couru le recevoir, il crie dans un dernier râle : Aâh ! africa !

Quelques instants après, un agent de liaison apparu à l’entrée de la cave dit quelques mots. Les Allemands se lèvent et quittent la cave sans un regard pour ceux qui restent.

Seuls, les civils peuvent discuter : il est certain que les assaillants progressent. Jeanny Vuillemot s’approche d’un larmier : il voit un soldat à genou devant la pâture Chaillas, en position de tir, visant la route d’Andornay. Quelques instants après, il s’effondre.

A l’école, quelques occupants de la cave décident de se rendre compte de la situation par eux-mêmes. Ils grimpent au grenier et, par la lucarne, Perrin voit des troupes entrer à ANDORNAY ; il voit aussi des soldats noirs au bord du ruisseau. Ça avance , dit-il en redescendant.

En effet, ça avance.

Les soldats de la 2e Compagnie du BM 4 ont passé la nuit dans les roseaux qui encombrent les rives du ruisseau et, à l’aube, ils attaquent la ligne de défense passant par le cimetière.

La première vague d’assaut est fauchée : les Allemands tirent sur les Français par les brèches du mur du cimetière ; d’autres, dans les trous individuels creusés dans le champ Perrin, dissimulés par les hautes herbes, couchent les assaillants des rafales de leurs armes automatiques. Il faut se replier.

Alors un char prend position au carrefour du monument et tire sans arrêt sur le cimetière.

Cela ne suffit pas.

Un officier monte dans le grenier de la maison Mathey, à LYOFFANS par la lucarne, il voit le cimetière, le champ Perrin ; dans les trous individuels, il distingue nettement les casques allemands.

Il appelle le servant d’un F.M, un soldat noir et lui montre les casques : Je vois dit le soldat. Et quelques instants lui suffiront pour abattre les occupants des abris et aussi les combattants qui cherchent à s’évader du cimetière.

Les Français repartent à l’assaut et, après de furieux corps à corps, s’emparent enfin du cimetière.

La troupe des Français est décimée. L’affaire du cimetière de Lyoffans a été la plus dure de toute la campagne , dira plus tard un combattant.

Le soir même, les survivants sont relevés et les nouvelles troupes passent la nuit dans le cimetière, dans la boue, sous une pluie battante. Pendant ce temps, la 1ère Compagnie attaque ANDORNAY.

Dans la journée du 25, les chars venant de PALANTE ont essayé de délivrer le village ; mais les pluies ont grossi le ruisseau, détrempé le terrain ; un char s’enlise ; impossible de le dégager. Pour déloger les Allemands qui tiraient sans arrêt, les Français ont envoyé sur ANDORNAY des obus incendiaires et l’incendie a anéanti plusieurs maisons.

Pour soutenir l’action de la 1e Compagnie du BM 4, l’artillerie tire sur le village. Deux nouvelles maisons brûlent.

Vers 11 heures, les Français occupent le bas du village. Puis c’est la lutte pour occuper le carrefour, les pertes françaises sont lourdes et les maisons sont terriblement endommagées.

Enfin, vers six heures, le haut du village est occupé à son tour.

Le BM 4 est cité à l’ordre de l’armée : Les 25 et 26 septembre, s’est emparé, après une lutte héroïque sous la pluie des villages tenacement défendus de Lyoffans et Andornay .

La nuit du 26 au 27

A MAGNY-JOBERT , tout le monde a regagné les caves. On discute dans l’obscurité car on n’a pour s’éclairer que de petits bouts de bougie, glanés çà et là. Chez Chaillas, on a laissé les portes ouvertes, craignant le retour des Allemands. A chaque instant, des soldats arrivent, cherchant leur officier. Un homme portant un blessé sur son dos réclame le lazaret. Les deux hommes sont ruisselants : blessé depuis le matin, devant le cimetière, un des soldats est resté toute la journée dans son trou, sous la pluie, avec son camarade ; le soir venu, celui-ci a chargé l’autre sur son dos et, dans le noir, a essayé de gagner le poste de secours ; ils sont tombés en traversant la CLAIREGOUTTE. On met des vêtements secs au blessé qui s’endort sur la paille. Un peu plus tard arrive un groupe guidé par un infirmier Les hommes repartent mais l’infirmier demeure pour soigner le blessé qui a une balle logée sous l’omoplate.

Dans la cave de l’école, un seul soldat allemand a refusé de suivre les camarades. Il s’endort. Mais un Allemand pénètre dans la cave, secoue le dormeur. Celui-ci s’éveille et blêmit. Sans prononcer une parole, il se lève et suit l’autre. Quelques secondes après, retentit au dehors une détonation qui glace d’effroi les occupants de la cave.

Enfin, l’aube paraît. On sort aux alentours des maisons. On n’aperçoit pas d’Allemands : ils sont au-dessus du village, dans les carrières.

Le 27 septembre

Dans chaque maison, on a soigné le bétail, on a fait la corvée d’eau. Et on attend. Tout est calme.

Boichot et Lastenet profitent de cette longue accalmie pour relever Louise et Emile Bille qu’ils déposent dans leurs pauvres cercueils de bois blanc. Sur l’un, Boichot écrit : Louise, et sur l’autre : Emile. Ils déposent les cercueils côte à côte dans l’écurie de Tatet car quand pourra-t-on les enterrer ?

Paul Perrin, habitant ANDORNAY, inquiet sur le sort de ses parents, arrive à Magny-Jobert. Il visite ses parents hébergés dans la cave de l’école puis veut rejoindre ANDORNAY en passant par les Planchettes. Il est mitraillé.

Alors il monte la Banire et arrive près de chez Breton. Un char est en position. Il doit, dans quelques minutes, envoyer sur Magny-Jobert 400 obus de gros calibre.

Les Français vont attaquer et ils doivent s’emparer de Magny-Jobert coûte que coûte. Paul Perrin s’entretient avec l’officier, le renseigne. L’officier, perplexe, envoie une patrouille à Magny-Jobert. Ballot confirme les dires de Perrin : les Boches ne sont plus au village.

Chaudez arrive et joint ses instances à celles de Penn. Il ne faut pas bombarder le village : Tirez sur les lisières ! Tirez sur les carrières ! Quelques instants après, le tir se déclenche. Une avalanche d’obus s’abat sur les carrières, la sente de Belverne, les Cornottes, les Alleurris. Les Boches surpris n’ont pas le temps de se replier ; leurs pertes sont énormes.

Bientôt, les Français entrent à MAGNY-JOBERT et progressent jusqu’à la lisière du bois, ramassant une quantité de prisonniers.

A Magny-Jobert, les gens sortis de leurs abris assistent ébahis à l’arrivée de leurs libérateurs.

On les prend d’abord pour des Américains à cause de leur uniforme.

Ils se font connaître : ce sont des soldats du Bataillon d’infanterie de marine et du Pacifique des forces françaises libres, bataillon glorieux qui s’est battu sur tous les champs de bataille des forces françaises libres en Libye, Erythrée, à Bir Hacheim, à El Alamein et en Tunisie, puis en Italie et a partout, par son dynamisme et sa bravoure, représenté dignement les Forces Françaises combattantes.

Une longue acclamation retentit : Vive de Gaulle ! Vivent les soldats de la France Libre !

Les combattants avancent dans les rues du village de leur allure souple de soldats du désert, les uns, l’arme en avant, explorent les maisons et ramassent les prisonniers, livrent assaut aux SS entêtés qui ne veulent pas se rendre ; enfin, les hommes du bataillon de transmission parcourent le village avec leurs antennes et communiquent avec le PC.

Bientôt, les prisonniers sont rassemblés devant la maison Chaillas. On les fouille, on les aligne. Ils ont perdu de leur morgue.

L’infirmier allemand a un revolver au côté. Un soldat le lui arrache en disant d’un ton fier : Chez nous, les infirmiers ne sont pas armés ! L’autre blêmit en bafouillant une excuse.

Le blessé est installé sur une civière. Rentrons-le, dit un soldat Car les premiers obus allemands s’abattent sur le village. On le transporte dans la cave et des soldats s’installent à côté de lui, assis sur des pierres, grillant quelques cigarettes. Le Boche leur jette des regards furieux, haineux.

Les soldats s’en aperçoivent. Que vont-ils faire ? T’es pas prêt de r’voir Adolphe ! gouaille simplement un parisien. Décrire la fureur du Boche est impossible.

Mais la bataille continue. Malgré tous leurs efforts, les Français ne peuvent progresser au-delà des lisières.

La libération de Magny-Jobert

Le village même de MAGNY-JOBERT est donc occupé par le Bataillon de Marine et du Pacifique. Mais les combats aux extrémités du village ne sont pas terminés.

Dans la matinée de ce mercredi 27 septembre, le bataillon de marche n°4 parti de PALANTE , a libéré CLAIREGOUTTE . Et deux sections poussent une pointe en direction de Frédéric-Fontaine. Elles se joignent aux fusiliers-marins qui, avec leurs petits chars M3, armés d’une mitrailleuse de 7,6 mm et d’un canon de 37 mm, sont arrêtés derrière le talus de la route de F. Fontaine, à la sortie de CLAIREGOUTTE.

Laissons parler le lieutenant GRAS, chef de section au BM 21 :

Devant nous s’ouvre la route de Magny-Jobert. Sur la gauche, une grande prairie bordée de vergers monte en pente douce vers le sud-est. Au fond, vers le sud, c’est la forêt. Tout a l’air calme, rien ne décèle la présence de l’ennemi. Ce n’est qu’apparence car un fusilier marin en béret, caché derrière une haie, guette, la mitraillette au point : " y a des Boches dans la prairie à côté de la route" et il désigne un point à environ 200 mètres. "Ils sont là, dans des trous à ras du sol !" Le sous-lieutenant TOMASI met sa section en place derrière le talus de la route de Frédéric-Fontaine. Les fusiliers marins mettent en marche les moteurs de leurs chars. Lorsque tout le monde est prêt, les deux chars ouvrent le feu. Tout en tirant, ils avancent le long de la route de MAGNY-JOBERT et les tirailleurs s’élancent à leur suite. A quelque distance de la position repérée, les deux chars s’arrêtent et cessent de tirer. Nous les dépassons au pas de course en criant aux Allemands de se rendre. Soudain, trois Allemands surgissent du sol en levant les bras et viennent vers nous les yeux hagards et les traits crispés par l’angoisse et l’affolement. Le mouvement est donné : d’autres se lèvent au fur et à mesure que nous avançons.

Quelques rafales de mitraillettes : ce sont les tirailleurs qui tirent sur les Allemands trop lents à sortir de leurs trous. Le troupeau des prisonniers emportant ses blessés est acheminé vers l’arrière et nous reprenons la progression. Tout à coup, un tirailleur qui s’était un peu écarté est pris à partie par des Allemands qui lancent des grenades. Ils sont abattus. Tout près de là, nous tombons sur des jeunes allemands de dix-sept à dix-huit ans qui n’osent pas prendre un parti courageux et nous regardent avec affolement. Enfin, ils se rendent Le terrain est maintenant nettoyé... Cependant, au-delà de la route d’Andornay, nous apercevons des Allemands qui s’enfuient vers la forêt. Nous tirons dessus de longues rafales et plusieurs d’entre eux tombent, mais lorsqu’ils arrivent à la lisière, ils se tournent contre nous et bientôt les balles claquent à nos oreilles. Je fais avancer la 1e section sur la route d’Andornay pour tenir les Allemands de la forêt en respect et nous repartons vers Frédéric-Fontaine.

A l’autre extrémité, il y a les Baraques et le moulin du Faux. On ne sait rien de bien précis sur ce coin solidement défendu par les Allemands. Le terrain a été pilonné, le moulin de FAUX a été pris et repris par les combattants des deux côtés. Le soir du 26, il y a eu un violent combat aux Baraques et les pertes des Allemands ont été lourdes. Le 28, les fusiliers marins s’emparent définitivement du terrain.

Malgré la tentative de contre-attaque allemande, le mercredi 27, MAGNY-JOBERT reste aux mains des Français .

La contre-attaque allemande

Le 27 septembre , les Français ne dépassent pas les lisières de la forêt.

Un peu avant la tombée de la nuit, il est bien certain que les Allemands s’apprêtent à contre-attaquer. Et ils contre-attaqueront sans doute avec succès car les forces françaises ne sont ni assez nombreuses, ni assez appuyées.

A MAGNY-JOBERT , certains veulent quitter le village. Mais les soldats s’y opposent

Déjà, une ligne de défense, passant par le centre du village, est organisée.

A ANDORNAY les soldats font descendre tout le monde dans les caves en prévenant : Si, au cours de la nuit, vous percevez du bruit, vous ne bougerez pas ! Et ils ouvrent toutes les fenêtres qui regardent vers la forêt, ils y placent les FM ; et vigilants, ils fixent l’espace envahi par les ténèbres qui couvrent les vergers, les prés, le ruisseau et les champs jusqu’à la forêt où les Boches tapis sont prêts à s’élancer pour reconquérir le terrain.

Les derniers ordres donnés sont graves : Si la contre-attaque allemande se précise, la formation motorisée qui occupe Frédéric-Fontaine se repliera sur MOFFANS en passant par FROTEZ ; FREDERIC-FONTAINE, CLAIREGOUTTE, MAGNY-JOBER T seront abandonnés ; au jour, la résistance s’organisera sur la ligne crête du Chânois - route d’Andornay .

Heureusement, dans nos villages, on ne sait rien de la gravité de la situation et chacun s’installe pour la nuit.

Mais dans la cuisine Chaillas, un homme veille, le capitaine B. ; à côté de lui, le téléphone, dont un grand Sénégalais souriant assure la garde ; dans la pièce à côté, des officiers dorment étendus sur le plancher.

Il pleut, la nuit est noire comme de l’encre, la rafale fait gémir les arbres de la forêt, et le milieu du village est un véritable cloaque.

De demi-heure en demi-heure, les sentinelles se relèvent aux avant-postes. A chaque instant, des agents de liaison ruisselants, l’air soucieux, pénètrent dans la chambre des officiers.

Tout à coup, un homme entre et joyeux, il lance au Sénégalais dont le visage s’éclaire : La CC est arrivée ! - La CC est arrivée ? Nous sommes bons dit le soldat, et il ajoute en regardant les civils présents : N’ayez pas peur, ils ne reviendront pas !

Le capitaine B. n’a pas dit un mot. Depuis un instant, la pipe à la bouche, il examine et pointe une carte d’état-major. Le calme de cet homme est admirable. A le voir, on dirait vraiment qu’il prépare l’itinéraire d’une excursion. Il a fini. Il se lève, dit calmement quelques mots au Sénégalais qui se précipite au téléphone.

Et une conversation s’engage entre le capitaine B. et l’officier commandant l’artillerie. Je voudrais te parler du tir de cet après-midi... Ce n’était pas tout à fait cela... J’aurais voulu plus près des lisières... Et si j’avais besoin de vous cette nuit, dans quelles conditions puis-je demander le tir ? Le capitaine B. va raccrocher. Puis il ajoute, après avoir réfléchi un instant : Après tout, s’il arrivait quelque chose, il serait trop tard... Déclenchez le tir immédiatement, en avant des lisières !

Et quelques instants après, un formidable tir de barrage stoppe l’élan des Allemands qui, à ce moment précis, quittaient l’abri des arbres pour se ruer à l’assaut.

La contre-attaque allemande échoue.

Les Français resteront à MAGNY-JOBERT.

Bir Hakim l’Authion n°169 avril 1998.

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