MERGIER Pierre

28/11/1921 - 21/06/2012

Grade : souslieutenant

Unité : SANTE - Spears

 

Français Libre

 

À propos

Lieu de naissance : Tours

Profession : etudiant

Ralliement : londres (juil.-40)

Date de décès : 21/06/2012

Lieu de décès : Tours

 

Écrits

L’AUTHENTIQUE HISTOIRE DE L’HOPITAL CIVIL DU LAVANDOU (17/23 AOUT 1944)

Par Pierre MERGIER

Dans un ouvrage sérieux intitulé "Le Service de Santé dans les combats de la Libération" (édition "Rhin et Danube", II est question, page 60, de "l’Hôpital Civil du Lavandou", où le Médecin Lt Col. Vernler aurait assuré, peu après le débarquement de Provence, le fonctionnement de 100 lits chirurgicaux.

Cette mention n’a, a priori, rien de particulièrement insolite, sauf pour les habitants les plus anciens de cette charmante station, qui se souviennent parfaitement qu’il n’existait au Lavandou, au moment de la dernière guerre, aucun hôpital civil ou militaire.

Faut-il alors supposer que la rédaction de cet ouvrage aurait pris quelque liberté avec la rigueur historique ? Je ne le pense pas, mais pourquoi ne pas profiter du 50e anniversaire du débarquement en Provence pour rappeler l’histoire étonnante de cet hôpital improvisé qui, tel une rosé des sables, ouvert en quelques heures, à partir de rien, n’aura guère vécu plus d’une semaine ?

Je le ferai d’autant plus volontiers que cet épisode est étroitement Hé à ce qui reste l’un de mes meilleurs souvenirs : mes retrouvailles avec la terre de France après plus de quatre ans d’aventures et d’exil...

Tout commence en juillet 44. Les "Commandos d’Afrique", l’une des unités de choc de la Ie Armée, qui se sont illustrés lors de la libération de la Corse et de la prise de l’Ile d’Elbe, reçoivent mission du Général de Lattre de Tassigny, de protéger le gros du débarquement des forces alliées, lequel doit avoir lieu à Cavalaire, en allant occuper, quelques heures auparavant, une zone comprise entre le Cap Nègre, La Môle et le Rayol.

Le Médecin-Général GUIRRIEC, Directeur du Service de Santé de la Ie Armée, demande, parallèlement, au Médecin-Colonel VERNIER, Médecin-Chef de l’Ambulance Spears, d’assurer la couverture chirurgicale de l’opération en détachant une antenne auprès des commandos.

C’est un honneur pour Vernier et pour son ambulance en même temps qu’une redoutable épreuve : comment trouver les sept volontaires nécessaires parmi les cent cinquante que compte l’ambulance sans risquer de faire 143 mécontents ? Vernier le sait bien qui commence par se désigner lui-même. Puis il choisit ses "volontaires", un à un, selon ses propres critères, en leur faisant promettre le secret le plus absolu. Je fais partie des sept et n’en parle à personne, tout en commençant à rassembler discrètement matériels et médicaments nécessaires. Dans la nuit du 8 au 9 août, notre équipe quitte sans bruit l’ambulance, cantonnée à Albanova, près de Naples, pour aller rejoindre les commandos d’Afrique qui terminent leur entraînement du côté de Salerne.

Nous avons juste le temps de participer à quelques exercices avant de nous embarquer, le 11 août, sur le "Prince David", un navire canadien spécialisé dans le transport des LCA. Comme chacun sait, les LCA sont des petites embarcations destinées à assurer la liaison entre les transports de troupes et les points de débarquement. Une ultime répétition a lieu en Corse, non loin du golfe de Propriano et c’est là que nous est révélé, enfin, l’objet précis de notre mission.

Dans la nuit du 14 au 15 août, peu avant minuit, nous quittons le "Prince David" à une quinzaine de kilomètres de la côte, pour passer dans les LCA amarrés, pour la circonstance, le long de sa coque. Dans notre embarcation, le Colonel BOUVET, Commandant des commandos d’Afrique, le Commandant RUYSSEN , son Chef d’Etat-Major, et une section des commandos armés jusqu’aux dents, celle du Lieutenant BESSIERE . Pour ce qui nous concerne, notre "armement" consiste en six paniers d’osier interchangeables qui contiennent, soigneusement répertoriés et rangés, les moyens nécessaires à une trentaine d’interventions chirurgicales.

Les LCA prennent, en silence, la direction de la côte. Au bout d’une heure, nous en devinons l’approche à la perception de bouffées d’odeurs de pins qui nous surprennent et nous émeuvent. Palabres à bord entre BOUVET, RUYSSEN et le Midship canadien responsable du LCA ! Rien ne se passe comme prévu : le fanal qui doit, de la terre, guider notre approche, reste invisible. Nous faisons des ronds dans l’eau en attendant qu’il se manifeste.

Vers l’ouest, le bruit d’une fusillade est nettement perceptible, mais devant nous, la côte, maintenant toute proche, reste endormie. Nous avalons, de temps à autre, une petite lampée de whisky pour nous maintenir à la hauteur des circonstances, chacun sur son petit nuage. Ce détail n’est pas destiné à passer à la postérité mais II a son importance.

Nous découvrons, soudain, une plage qui s’approche rapidement de nous. BOUVET à qui ce grand silence persistant paraît suspect, murmure à RUYSSEN : " Mais qu’est-ce qu’ils attendent donc pour tirer ?" Nous percevons un choc léger : le panneau avant du LCA s’abaisse et nous voilà étreignant dans nos mains le sable de la plage.

La suite va très vite. A peine les hommes et le matériel sont-ils à terre que les LCA font demi-tour et disparaissent dans la nuit, sans demander leur reste. Une première fusée descend au-dessus du rivage en l’éclairant a giorno ; une autre lui succède puis une autre encore. Les Allemands, enfin réveillés, prennent la plage du débarquement sous leurs feux. Nous nous en éloignons après avoir dissimulé nos paniers opératoires dans un fossé et partons à la recherche d’un tunnel à l’entrée duquel il a été prévu que nous installerions provisoirement notre antenne chirurgicale.

Comme, de toute évidence, nous n’avons pas débarqué à l’endroit prévu, nous n’avons aucune chance d’atteindre notre objectif sans le secours de quelqu’un du pays. Nous avisons un homme qui, du pas de sa porte, assiste, sans comprendre, à tout ce remue-ménage. Il s’attendait bien, nous dit-il, à un débarquement, mais à un débarquement américain. La vue de soldats français le surprend et, en même temps, le remplit d’aise. Il nous apprend que nous sommes au Canadel (alors que nous devrions être au Rayol. Le tunnel, au lieu d’être à l’ouest, se trouve en réalité à l’est de l’endroit où nous sommes. Mais comme il a été transformé, nous dit-il, en réduit fortifié par les Allemands, il n’est pas question d’aller nous y installer. L’homme nous apprend encore que la plage du Rayol a été minée, depuis quelques jours, mais que les Allemands s’étaient réservé celle du Canadel quelques jours encore pour se baigner. Heureuse coïncidence !

Comme la fusillade s’intensifie et se rapproche, nous conseillons à notre interlocuteur d’aller se mettre à l’abri et nous nous engageons sur une route qui monte. Dès que nous sommes un peu plus au calme, nous tenons un rapide conseil. Vernier décide de rester au plus près des blessés et des paniers opératoires et me charge d’assurer la liaison avec le PC des Commandos qui doit s’établir, au petit jour, au sommet du Mont Biscarre , un endroit facile à trouver, car c’est la colline dominant tout le secteur. Il me confie son colt, suprême honneur, et me voilà parti dans la nuit, à travers le maquis, m’appliquant à suivre la ligne de plus grande pente pour être sûr de ne pas me tromper.

En cours de montée, dans l’obscurité, yeux et oreilles aux aguets, je me demande ce que je devrais faire en cas de rencontre. Le mot de passe paraît d’une incroyable naïveté : je dois crier "France" à l’inconnu se dressant devant moi, lui doit répondre "Afrique", s’il est ami. S’il ne l’est pas, il n’hésitera sûrement pas longtemps sur mon identité ! La question se pose justement. J’entrevois, trois pas devant moi, une forme allongée. A ses côtés, un affût de mitrailleuse. L’homme semble dormir. Quand je suis tout près de lui, mon colt à la main, il se réveille brusquement, me regarde d’un air effaré et me dit quelques mots en arabe. Je réalise qu’il s’agit d’un tirailleur marocain du Commando qui s’est endormi sur la pente, avec tout son harnachement, mort de fatigue.

Quand le jour se lève, je suis déjà parvenu à mi-hauteur du sommet en progressant, tant bien que mal, à travers un terrain difficile, couvert d’arbustes calcinés par les récents incendies. Les branches charbonneuses se sont chargées de mon camouflage : c’est à peine s’il reste quelques zones plus claires sur la peau de mes bras. J’imagine qu’il doit en être de même pour le visage.

Tandis que je regarde au-dessous de moi la côte dont les contours se précisent de minute en minute, arrivent, de l’horizon, des chasseurs portant l’étoile blanche - donc américains. A ma grande surprise, ils arrosent de bombes toute la zone du débarquement.

Je pense à mes camarades de l’équipe chirurgicale restés près de la voie ferrée, qui ont dû être pris sous le feu des avions. Deux d’entre eux seront blessés par ce bombardement intempestif.

J’arrive enfin au sommet de la colline. Il y règne beaucoup d’agitation. BOUVET va d’un talky-walky à l’autre, répondant immédiatement aux informations reçues par des ordres brefs.

Au moment où je m’approche de lui, il reçoit un message du Capitaine DUCOURNAU lui signalant, du Cap Nègre, l’approche d’une importante contre-attaque allemande. Bouvet veut se porter immédiatement à la rescousse. RUYSSEN toujours très calme, parvient à le convaincre de rester au PC. (C’est finalement la marine qui neutralisera, par des tirs précis, une partie des assaillants et obligera les autres à battre en retraite).

Je rends compte à BOUVET du contretemps intervenu dans l’installation de notre antenne par suite de l’occupation du tunnel. Il m’apprend que toute la zone du débarquement a, maintenant, été nettoyée. Nous n’avons donc qu’à nous installer dans la villa qui semblera le mieux convenir, à charge, pour le Colonel Vernier, de la réquisitionner. Tout sera régularisé en temps utile.

Je redescends vers le Canadel, retrouve l’équipe chirurgicale, un peu à l’écart de la station, encore sous le choc du bombardement américain et fais part à Vernier des consignes de Bouvet. Il jette rapidement son dévolu sur une vaste villa située dans une zone assez bien préservée des incendies qui ravagent encore les bois de pins de la côte. Il s’agit de la villa Mestre (un industriel, propriétaire d’un magasin célèbre, avenue de la Grande Armée). VERNIER y est fraîchement reçu et doit pousser un bon coup de gueule pour faire admettre aux occupants qu’ils doivent se serrer un peu pour faire place aux blessés. En moins d’une heure, les pièces du rez-de-chaussée sont débarrassées de leur mobilier. L’une d’entre elles est équipée sommairement en salle d’opération et les autres en chambres d’hospitalisation au moyen de brancards amenés par les Commandos. Les paniers opératoires sont récupérés et déballés et, en fin d’après-midi, nous commençons à traiter les blessés qui affluent : certains attendent déjà depuis plusieurs heures, comme le Capitaine THOREL qui présente une plaie abdominale et ne peut être opéré qu’à la douzième heure. Malgré nos efforts, il ne survivra pas.

VERNIER opère toute la nuit, sans désemparer et Il opère encore toute la journée du 16.

La villa Mestre ne suffit plus et, en attendant que se déploient les moyens d’hospitalisation de la Ie Armée et des Américains, il faut bien trouver une solution d’urgence.

VERNIER fait un saut jusqu’à la petite station du Lavandou qui vient d’être libérée. Il avise l’Hôtel de Provence qui, du fait des circonstances, est resté inoccupé et décide d’y installer son antenne chirurgicale dès l’après-midi du 17 août.

Nous rencontrons, immédiatement, une extraordinaire solidarité auprès de la population locale : les uns apportent de la literie et des draps pour équiper la grande salle à manger de l’hôtel en salle d’hospitalisations, d’autres proposent leurs services : médecins, sage-femmes, infirmières, volontaires de toutes sortes veulent absolument se rendre utiles. Toutes les bonnes volontés sont acceptées et jamais blessés n’ont été accueillis, soignés, veillés, dorlotés avec autant de ferveur.

Pour les gros travaux, un renfort inattendu se présente. Lulu, brune égérie de la résistance locale, arrive à la tête d’un peloton de femmes fraîchement tondues pour cause de "collaboration corporelle’ avec l’occupant. Elles ne fanfaronnent pas, ces pauvres filles au crâne rasé, mais, à tout prendre, elles préfèrent encore "travailler à l’hôpital" que d’être abandonnées à la vindicte populaire.

Lulu, elle, s’impose rapidement comme patronne au reste du personnel bénévole par son autorité personnelle et son sens de l’organisation. C’est tout juste si, au bout de quelques jours, on ne lui donne pas de "Madame la Directrice".

Quant à l’équipe chirurgicale, déchargée de ses soucis d’intendance par le zèle et l’efficacité des volontaires civils, épaulée par le personnel sanitaire local et par des infirmiers prisonniers allemands (qui se sont mis spontanément à sa disposition au Canadel et qui ne la quitteront pas jusqu’à la fin de la fin de la guerre), elle opère à tour de bras. En deux jours, l’Hôtel de Provence, devenu hôpital complémentaire, dispose de 250 lits. De nombreux blessés y sont traités et hospitalisés : 345 au total.

Parmi eux, l’acteur Jean-Pierre AUMONT, Lieutenant de la 1e DFL, déjà blessé en Italie.

C’est à "l’Hôpital du Lavandou" que sont évacués, quelques jours plus tard, les blessés de la DFL en provenance d’ Hyères et c’est justement à Hyères, à l’hôtel Continental, que nous allons nous installer, dès le 23 août, pour nous rapprocher des unités qui s’apprêtent à prendre Toulon au prix de durs combats.

Nous abandonnons donc "l’Hôpital du Lavandou" en pleine activité, les praticiens civils du lieu ayant pris notre relais, mais nous savons que son existence sera courte. Les blessés seront rapidement évacués soit sur les hôpitaux militaires de campagne récemment débarqués, soit vers l’Italie où une importante partie de la logistique du CEF reste stationnée.

Quant à la brune Lulu, sans laquelle "L’Hôpital du Lavandou" n’eût pas été ce qu’il fût, qu’elle trouve dans ce récit l’hommage et les remerciements tardifs de notre équipe.

J’aime à imaginer qu’après la guerre elle s’est retrouvée insouciante et rieuse, au comptoir d’un bar, devant la grande bleue, un bar ayant naturellement pour enseigne "Chez Lulu"...

Pierre MERGIER

Bir Hakim l’Authion n°153, Juillet 1994