MORLON Paul

05/12/1912 - 02/06/1993

Grade : colonel

Unité : RA

 

Français Libre

 

À propos

Lieu de naissance : Baugy

Profession : militaire

Ralliement : aef (août-40)

Lien compagnons

Date de décès : 02/06/1993

 

Écrits

LES ESSIEUX

Avant le départ de Damas, LAURENT-CHAMPROSAY avait fait remplacer les roues en bois des 75 (traction hippomobile) par des roues métalliques équipées de pneumatiques afin de pouvoir les tracter par des véhicules automobiles. Les nouvelles roues avaient été récupérées sur des avant-trains de 105 long tracté. Ces roues pesaient 280 kg au lieu de 70 pour les roues en bois. À partir de la quatrième pièce de la troisième batterie, il n’y avait plus de roue d’avant-train disponible. Cette pièce et les quatre de ma batterie furent équipées de roues de canon de 105, roues qui pesaient 340 kg (les deux 75 antichars de chaque batterie avaient déjà des roues métalliques avec bandage en caoutchouc alvéolaires, dites increvables, comme toutes les unités de l’armée française équipées de 75 tractés ).

À vive allure, sur les pistes du désert, la force cinétique de ces roues était telle qu’au moindre bond sur une touffe d’herbe garnie de sable, l’essieu du canon cassait net. Ce fut le cas des essieux de trois pièces de la quatrième batterie et d’une pièce de la troisième batterie (qui par ailleurs cassa une flèche).

LAURENT-CHAMPROSAY, furieux devant ces incidents dus à une méconnaissance de la mécanique, est allé certain jour jusqu’à me traiter de saboteur .

Regardant défiler la batterie lors d’une étape, je venais de voir la roue d’une pièce se détacher et, tandis que le tracteur s’arrêtait, la roue continua à rouler seule plus de 300 m avant de se coucher.

LAURENT-CHAMPROSAY arriva à ce moment-là :

 Mauvais graissage

 Non, mon Commandant, roues trop lourdes pour les essieux.

 Nous allons voir ; faites enlever le couvercle de bout d’essieu .

Le maréchal-des-logis mécanicien d’artillerie exécute. La graisse, surabondante, apparaît, d’une belle couleur de beurre frais. Sur la position d’ HALFAYA , il fut possible de récupérer des roues d’avant-train sur des 105 mm français utilisés par les Allemands. Mes trois pièces en furent équipées. Après, il n’y eut qu’un seul incident, sur un essieu fatigué antérieurement par les roues lourdes.

LES GLISSIERES

À CHARUBA, compte tenu du calme relatif, je décide de faire réaliser l’entretien des tubes, dit de batterie . Celui qui est le plus complet au niveau de l’unité, une seule pièce à la fois pour garder le maximum de puissance de tir. Le lieu tenant de tir et le maréchal-des-logis mécanicien d’artillerie, avec sa boîte à outils, se portent à la première pièce. Catastrophe ! Les glissières entre tube et frein sont pleines des poussières soulevées sur les pistes par les roues du tracteur et celles du canon. Le tube ne peut être reculé sur son frein ! Alerté, je me rends à la pièce... et vite j’ordonne aux cinq autres de se mettre à l’entretien, d’enlever la poussière avec des brin dilles de paille, des morceaux de bois, d’employer le fil de fer avec modération pour ne pas détériorer les glissières. Sans affolement, tout le personnel des pièces se met avec conscience à ce travail de fourmi, tandis que je pense à ce qui aurait pu arriver à MECHILI où, pendant la retraite, au départ du premier obus : les freins des six tubes hors d’usage !

Et rapidement, je me rends en moto au PC du régiment pour rendre compte. D’une manière peut-être trop directe : Mon Commandant, mes six pièces sont hors d’état de tir. LAURENT-CHAMPROSAY , sans réfléchir, a une réaction bru tale :

—  Saboteur !

—  Non, ce n’est pas un sabotage, mais un état de fait pour lequel personne ne m’a alerté et j’explique l’incident en ajoutant :

—  Par ailleurs, il n’y a aucune raison pour qu’il n’en soit pas de même pour les canons des trois autres batteries et ceux des compagnies lourdes de l’infanterie, les mêmes causes produisant les mêmes effets.

Le patron encaisse, réfléchit un court instant et appelle successivement au téléphone QUIROT, CHAVANAC et GUFFLET :

—   À quand remonte votre entretien de batterie ?

—   À Damas, mon Commandant. Les trois réponses sont identiques.

—  Commencez-le immédiatement pour toutes vos pièces ; il y a un pépin à la quatrième batterie à ce sujet et rendez-moi compte.

Les trois autres capitaines rendent compte assez rapidement des mêmes ennuis à leurs pièces, sans aucune exception.

LAURENT-CHAMPROSAY avise KOENIG de l’indisponibilité momentanée de ses 24 canons et attire son attention sur les pièces de l’infanterie. Koenig croit d’abord à une plaisanterie, pourtant ce n’est pas le genre de Laurent-Champrosay. Les sections antichars des bataillons sont mises dare-dare à l’entretien de leurs pièces.

—   Vous, MORLON, rentrez à votre batterie. Passez-moi un message téléphonique pour la remise en état de chacune de vos pièces et restez en alerte spécia le jusqu’à nouvel ordre

À la troisième batterie, le lieutenant de tir CONAN, très expéditif, utilise pour accélérer l’opération le câble et le cabestan d’un tracteur. Une fausse manœuvre et il a plusieurs doigts d’une main sectionnés. Évacué sanitaire, il ne sera pas des combats qui suivirent et, du coup, passera dans les troupes aéroportées où il fera une belle carrière jusqu’à un certain jour où en Algérie... Mais comme disait Kipling, ceci est une autre histoire... Peu de temps après, CONAN sera remplacé par le Lieutenant RIVIE , venant des Tcherkesses.

Au bout d’une heure, je rends compte au PC de la mise en état de ma première pièce, qui est donc la seule de la brigade à pouvoir tirer ; puis, assez rapidement, des cinq autres. Vers la fin de l’après-midi, l’alerte spéciale est levée. Laurent-Champrosay et Koenig peuvent respirer.

Les services de l’armée britannique trouvèrent une solution au problème posé pour la protection des glissières de nos tubes : ils nous fournirent une graisse spéciale, presque solide, qui ne fondait qu’aux environs de 70°, pour luter les glissières. Au tir, cette graisse se mettait en boules qui tombaient sur le sol.

J’eus l’avantage d’être le premier à alerter le commandant sur cette situation aventureuse que le règlement n’avait pas prévue et que personne n’avait subodorée. Je crois qu’à partir de ce moment-là, LAURENT-CHAMPROSAY se rendit compte que j’étais solide, que j’avais souvent le nez creux, mais il se garda bien de me le dire.

Colonel Paul MORLON

BIR HAKIM L’AUTHION N°172 JANVIER 1999

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