Mont Redon, 20 août 1944, par Marcel PRUDHOMME (BM 5)

Trois heures du matin, chef de groupe de FV, je suis désigné par le capitaine CHRETIEN , mon commandant de compagnie, pour protéger les sapeurs chargés de détecter les mines possibles, il faut créer un débouché pour la 1e Compagnie du BM 5, la mienne, qui doit attaquer le Mont REDON , appuyée par le BM 11 sur notre droite.

Il n’y a pas de mines. Quel silence après le vacarme de tout à l’heure où des milliers de pruneaux de 105 ont plu sur ceux d’en face. Ils sont certainement morts ou ils ont déguerpi. Eux qui nous avaient copieusement arrosés de mortiers la veille !

Quand, à 5 heures, le bruissement des feuilles traînées m’annoncera la compagnie, je devrai rejoindre ma section... les voilà... Vite, où est la 2e section ? Rien alors, suivons la 3e. Incorporons-nous, on verra après.

En avant ! Tout de suite, nous débouchons dans la ferme... les Boches se taisent. L’atmosphère est chargée de menace. Passée la ferme, nous empruntons l’allée des gros platanes. Voici la route. Nous nous espaçons : je bondis, franchissant les fossés semés de barbelés, entraînant mes tirailleurs. Et brusquement, le fracas, l’enfer.

Ça crépite de tous côtés. À droite la 20 mm de protection arrose au jugé la base du Mont Redon, à 2 m du sol.

Le temps de situer le rideau métallique qui se tisse au-dessus de ma tête, je me plaque au pied d’un cep. Derrière le cap, des balles se fichent en groupe à 50 cm. Debout ! Un bond ! ... Oh ! Je pose le pied au beau milieu de six Tellermines... surpris, je suis heureux de n’avoir pas sauté.

Allons ! Suivez ! En avant ! En avant ! À 25 mètres, un tirailleur géant est frappé à la tête par une balle de 20. Il voltige les bras en croix pour ne plus se relever.

Les oreilles et la tête sont remplies de craquements, de crépitements, d’arrachements, la bouche est pleine de crachement, d’aboiements rauques, du goût de la poudre et du sang.

Nous arpentons à grands coups de jarret la vigne, le pré, la pente. Sans répit, nous assaillons cette pente.

Un réseau de barbelés nous arrête. THERRY le coupe et nous franchissons sous le feu l’étroit passage ; ça crache de plus près. Quelques ombres vert-de-gris se défilent sous les arbres ébranchés.

Est-ce une impression, ils ont l’air de décrocher ? ... alors accrochons ! En vingt enjam-

bées, nous atteignons le ressaut. Des bruyères sèches se profilent et nous cachent le premier plateau. Qu’y a-t-il derrière ? ...

Au fait, combien sommes-nous ? Un, deux, trois, six blancs : le lieutenant CHAPPERON, l’adjudant POUTEAU, les sergents VUITTON, THERRY CORONA et moi... puis une vingtaine de tirailleurs et gradés noirs. Ça va bien ! chut ! des voix !

Je me dresse vivement : à 5-6 mètres de notre groupe d’essoufflés : des frizous, c’est le moment ! ... Une furia de gueules rouges et de faces noires déferle dans les bruyères, assaille les tranchées. La Wehrmacht est là, qui levant les bras, les mouchoirs, qui bondissant sous les arbres pour fuir...

Ceux qui ont fini la guerre lèvent leurs bras, jettent casques, armes, harnais bourrés de grenades. Un tirailleur les amène à l’arrière... et déjà, notre groupe s’échelonne dans ses bonds sur le plateau non couvert. La liaison est difficilement assurée. Et les 88 pleuvent autour de nous.

Le commandant allemand nous sait arrivés au premier piton. Aïe ! M... ! Touché j’enlève ma chaussure : une balle l’a creusée en travers... Mais bah ! Pas d’os brisés. Sulfamides, pansement. J’ai eu chaud ! ... ma godasse lacérée, lacée tant bien que mal, je repars en avant, le groupe en bon ordre.

Un bond, deux bonds... tr... Je sens un choc brutal à la jambe droite. La vache ! ... il m’a repéré. Du piton, il continue à me mitrailler.

Couché, je me roule derrière un tertre et, en hâte, avec l’aide de mon caporal KAYABA BAMOGO , je fais un pansement.

Que faire ? blessé aux deux jambes, je ne puis plus avancer normalement. Je confie à KABAYA le commandement du groupe et, piteux, rageur, je rampe vers l’arrière, entouré longtemps par les points d’impact de cette saleté de mitrailleuse.

CORONA passe à côté de moi, un grand trou rouge au bas du visage, un tablier de sang sur la poitrine.

Pauvre vieux ! C’est tout ce que je puis lui dire. Il marche en titubant vers l’arrière...

Extraits du récit écrit à chaud par
Marcel Prudhomme de la 1e Cie du BM 5
BIR HAKIM L’AUTHION n°172 Janvier 1999

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