Devant Grussenheim, dans la nuit du 27 au 28 janvier 1945, par Maurice CHASTANET (Génie)

Ce récit nous a été communiqué par son ami Monsieur Pol PORTEVIN, le 30 novembre 2011


Cette nuit là, la 1e section de la 2e Compagnie du 1e Bataillon du Génie, commandée par le Lieutenant Arnaud, l’adjudant chef LALONG, le sergent BRUT le caporal Louis DELAGE a pour mission de construire un pont de bateaux pneumatiques afin d’assurer à l’infanterie, dont des Légionnaires, un passage sur la Blind cours d’eau en crue.

Il est prévu de décharger les canots à couvert puis de les faire trainer par les sapeurs.

Grussenheim, village Alsacien face à nous, est à environ 800 mètres. Les allemands y sont retranchés.

La nuit est claire. L’épaisse couche de neige est gelée. Il fait moins 20 degrés.

Ni Marcel CHASTANET , un des deux sapeurs rescapés du pont sur la Blind, ni ses camarades ne portent de tenues blanches.

Il est environ 20 heures.

Ils approchent les camions ; Ils les arrêtent près d’un petit pont de bois à l’abri de grands arbres.

Une centaine de mètres les sépare de la Blind, où deux ou trois Sherman sont déjà en position près de la rivière.

En faisant le moins de bruit possible ils déchargent les canots pneumatiques.

Les sapeurs sont alors pris sous un violent tir d’artillerie.

Ils se mettent à l’abri dans le fossé.

Ils pensent être repérés mais qu’importent ils doivent construire le pont.

Le calme revenu ils constatent les dégâts. Pas de blessé mais les bateaux sont inutilisables.

Le bateau que Marcel CHASTANET trainait, aidé par deux camarades est crevé par des éclats.

Vers 21 heures le lieutenant ARNAUD rassemble ses sapeurs et fait approcher d’autres camions. Des éléments d’un pont Bailey sont déchargés. (Pont en fer et dont les parties sont assemblées par de grosses chevilles également en fer).

La construction commence.

Hélas …. Dans le silence de la nuit les maillets, dont ils se servent pour enfoncer les chevilles d’assemblage, font grand bruit.

L’équipe distingue, dans la direction de Grussenheim, des bruits de moteurs. Les plus avertis d’entre eux assurent qu’il s’agit de moteur de chars Tiger. Leur va et vient les intrigue, mais sans y attacher trop d’importance, ils poursuivent leur travail.

Vers 22 heures, un nouveau violent tir d’artillerie se déchaine mais cette fois les mitrailleuses sont de la partie.

C’est la débandade ; chacun cherche un abri.

Marcel CHASTANET raconte : Je m’embotte dans le fossé avec mon camarade MOLINIER ou déjà d’autres camarades sont tapis. Combien de temps sommes nous restés ainsi je ne saurais le dire.

Le calme revenu chacun reprend le travail, oh !... pas pour longtemps l’enfer s’abat de nouveau sur nous. Un déluge d’obus dans un bruit infernal où se mêle le sifflement des balles tirées par des armes automatiques.

Mon camarade MOLINIER me crie : " je vais sous le GMC" . A peine est-il arrivé que le camion reçoit un obus. Le GMC explose. (Il y avait toujours dans nos camions du TNT, un puissant explosif)

Tapi dans le fossé Marcel CHASTANET entend les balles ricocher.

Le calme revenu il sort du fossé. Il regarde aux alentours. Quel carnage !!

Il n’y a plus de camion, son camarade est littéralement haché. Il aperçoit le sergent BRUT . Il est appuyé contre un arbre. Marcel CHASTANET s’approche, le secoue, il s’effondre. Il a la tête tranchée, séparée du corps. Il entend appeler. Il voit le lieutenant ARNAUD , couché sur le dos. Il a les jambes déchiquetées. Il le prend comme il peut et le met sur son dos. Descendu à nouveau dans le fossé il l’emmène vers le camion. Une mitrailleuse les prend en point de mire. Quelle distance a-t-il parcourue jusqu’au poste de secours où le médecin capitaine LEVY-LEROY soigne les blessés ? Il ne sait pas mais ce fut long.

En chemin il voit un copain qui comme lui porte un blessé dont la capote est brulée dans le dos. Ce pauvre diable est devenu sourd. Il nous dit être de Lyon.

Marcel CHASTANET dépose le Lt ARNAUD au camion ambulance et retourne chercher le sapeur qu’il a vu dans le fossé. Il a une jambe cassée. Il le charge et le ramène à l’arrière. Les mitrailleuses se font toujours entendre. Il repart à nouveau au secours d’autres blessés.

Les tirs redoublent. Il se met à l’abri d’un Sherman. A l’intérieur il entend parler.

Les tirs étant moins danse il part de nouveau secourir un légionnaire. Il le transporte au camion infirmerie.

Vers minuit ce qui reste de la section est relevé par la 2e section commandée par le lieutenant SERROR.

Le lendemain après-midi, Marcel CHASTANET revient en GMC au pont sur la Blind avec l’adjudant Ben Baous. Triste privilège que de chercher ses copains parmi les cadavres mutilés .

A Limoges, 37 ans plus tard, au cours d’une réunion Rhin et Danube Marcel CHASTANET fait la connaissance de Robert CONSTANT, pilote du Bautzen, ce Sherman qui l’abrita quelques instants la nuit du 27 au 28 janvier 1945.

Ce blindé était stationné au bord de la Blind.

Robert CONSTANT lui raconta ce qu’il vécut :

Le GMC du Génie est venu s’installer au bord de la Blind presque devant le Bautzen. Les sapeurs se sont tout de suite mis au travail.

Tard dans la nuit un nouveau violent tir d’obus s’abat sur nous. J’ai vu, par mon périscope, une grande explosion. Le camion du Génie venait d’être pulvérisé par un ou plusieurs obus. De grands cris s’élevèrent. J’ai vu des corps allongés, des hommes qui couraient certains vers mon char pour tenter de s’abriter. J’ai entendu quelqu’un crier : Venez me chercher, j’ai les jambes coupées.

Robert CONSTANT raconta également à Marcel CHASTANET qu’à son arrivée a bord du Bautzen il aperçu, dépassant d’un petit tas de terre, un casque allemand. J’ai aussitôt ordonné à PICOULEAU mon copilote, de tirer dessus avec sa mitrailleuse. Par le laryngophone j’ai alerté la tourelle et ordonné à THUYARE , le tireur, d’envoyer un obus de 75 qui fit mouche. Mais l’allemand avait quand même eu le temps de tirer son panzerfaust qui a bien touché notre char mais à du ricocher sur le blindage car il n’a pas pénétré. Il y avait également un officier. Tous les deux ont été tués.

Au cours d’une autre réunion à laquelle Marcel Chastanet assiste, Picouleau montre à ses voisins de table une photographie prise par lui-même le 28 janvier.

C’est une vue des bords de la Blind sur laquelle on distingue bien le corps de l’officier allemand et de son grenadier.

Marcel Chastanet la regardant s’écrie " mais j’ai la même ". Je l’ai prise le 28 janvier.

Les deux photos comparées, seul un détail les différencie.

42 ans plus tard, à Ajaccio, le docteur LEVY-LEROY, le médecin du Bataillon s’écrit :

Mais c’est CHASTANET ce sapeur qui eut le courage de retourner, dans l’enfer de Grussenheim, chercher d’autres blessés .

Récit recueilli par Pol PORTEVIN
Compagnie sur 1 / 1 du Génie de la 1e D.F.L.

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