Michel THIBAUT (BM 24 puis BIMP) : de Obenheim à l’Authion en janvier 1945

Récit de Monsieur Michel Thibaut établi en octobre 2012 et transmis à l’A.D.F.L. par Madame Pefferkorn

D’OBENHEIM A L’AUTHION : Janvier 1945

Obenheim

Au cours de la bataille, l’ennemi se rapprochant de plus en plus, nous voyons nos munitions s’épuiser. Nous recevons l’ordre de nous replier, et en groupe, accompagné par le Lieutenant VILAIN , nous réussissons à passer au travers des lignes allemandes. Au cours de la nuit, nous sommes récupérés par un groupe du 3e régiment de Tabors Marocains, près du village d’Erstein, trempés et transis de froid. Nous sommes ramenés à la caserne de Sélestat, puis nous sommes affectés au B.I.M.P. (Bataillon d’Infanterie de Marine du Pacifique).

Je me retrouve affecté à la 4e Section Lourde à Ebersmunster comme tireur à la mitrailleuse en position dans le jardin du couvent et nous logeons dans la maison des sœurs, celles-ci étant évacuées.

Nous effectuons des patrouilles de nuit pour repérer l’ennemi. Un soir, au cours d’une embuscade, notre camarade COLLIN est blessé par une mitraillette. Plus tard, nous repartons pour le village de Sassenheim, nous avons de la neige jusqu’aux genoux et la marche est pénible. Nous sommes logés dans les fermes du village, parmi les habitants. La nuit, attaque des Allemands : Richier est blessé, nous ramassons un soldat allemand, que nous ramenons au cimetière du village pour l’enterrer.

Février 1945

Nous sommes dirigés sur Mutzig où nous embarquons dans des wagons à bestiaux, direction inconnue, il fait très froid. Nous roulons toute la nuit dans des wagons glacés. Au petit matin le train s’arrête, il fait très doux, des ouvriers qui se trouvent le long des voies, nous disent avec un fort accent méridional que nous sommes à Valence dans la Drôme. Le voyage continue jusqu’à Juan les Pins. Nous débarquons et la section se loge dans un hôtel totalement délabré L’Amirauté Hôtel Nous rejoignons en camions Tourette – Levens où nous sommes logés chez l’habitant : rassemblements journaliers, manœuvres dans les champs, tirs, entraînements à la mitrailleuse, aux mortiers, aux fusils, aux grenades et ceci jusqu’à la fin Mars.

De temps en temps, patrouilles pour les volontaires dans les montagnes, Alpes Maritimes.

11 Avril 1945 : Début de l’attaque de Cabanes Vieilles – L’Authion

Départ en camions, vers les montagnes, nous débarquons à Saint Etienne de Tinée. Nous prenons à pied l’ascension vers l’Italie, par une sente étroite. Il y a de la neige et plus nous montons, plus il fait froid. Après des heures de marche nous arrivons au haut d’une cime, c’est le col de Lombarde, au fond nous apercevons des baraques, c’est Cabanes Vieilles.

Nos unités sont déjà en place et au contact avec l’ennemi : les canons de 105 sont en action, les obus sifflent en passant par-dessus nos têtes et tapent dans la montagne et provoquent des éboulis de rochers qui dévalent dans la vallée. Nous devons nous en protéger. Nous plaçons, Bernard Jacquemart et moi, nos deux mortiers de 60 mm, en direction de l’ennemi, nos pourvoyeurs approchent de nous les munitions et se préservent de la vue d’en face le mieux possible. La bataille fait rage, nous tirons une trentaine de projectiles, nous avançons lentement en rampant. Mis à nouveau en position, nous faisons feu : incident de tir , un de nos engins contient un obus qui n’est pas parti et qui reste coincé dans le canon. Le percuteur a bien touché la cartouche mais celle-ci ne s’est pas allumée. Bernard déboîte la plaque de base saisit le canon et le penche doucement vers l’avant pour faire descendre le projectile. Je saisis mon mouchoir, nous faisons écarter les pourvoyeurs, j’attends que l’obus apparaisse à la sortie. Doucement et avec précaution, je m’en saisis vite, je place une goupille de sécurité dans son logement ouf….je balance l’obus vers le fond du ravin. Nous avons eu une belle frousse, Bernard et moi, nos fronts perlent de sueur.

Nous reprenons nos esprits et remontons la pièce de mortier et avançons doucement vers les baraques. Les Voltigeurs se battent toujours et occupent petit à petit l’ensemble de l’îlot qui résiste. Trois chars des Fusiliers Marins progressent lentement en tirant sur l’ennemi, l’un d’eux saute sur une mine antichars près de nous, une de ses chenilles est cassée. Il stoppe mais continue à tirer. Du char nous sortons un blessé au ventre, ses camarades le mettent à l’abri sous une roche en attendant de l’évacuer vers l’arrière. Nous parvenons à pénétrer dans une baraque après avoir dressé nos pièces derrière celle-ci.

L’ennemi nous a repéré et nous tire dessus. Tout à coup, un obus percute l’embrassure d’une fenêtre.

Soume , un jeune de seize ans, est touché à la cuisse par un éclat qui lui ressort par la fesse de l’autre coté.

Philippi, un Corse qui revenait de permission est atteint d’un éclat en pleine poitrine, il tombe sans dire un mot, raide mort. J’essaie de le relever, mais il ne respire plus, le reste des nôtres n’a rien. Je sors derrière la cabane vérifier si nos armes ne sont pas touchées. C’est alors qu’arrive un mortier qui explose prêt de moi et de Yves Michelis , ce dernier est touché à l’épaule par un éclat, moi j’ai ma capote déchiquetée, ma cartouchière coupée en deux et l’épaule de mon blouson qui commence à brûler. Un de nos mortiers est criblé d’éclat et inutilisable.

Nous quittons l’emplacement après avoir fait venir les brancardiers. Nous continuons à inspecter les baraques pour nous assurer qu’elles sont vides. Je constate que sous une remise se trouve le cadavre d’un soldat allemand, allongé sur le dos, son fusil et sa musette à côté de lui. Dans cette musette, se trouve une énorme bourse remplie de pièces d’argent de cinquante Reich pfennig. Au fond de la remise, se trouvent encore harnachés un cheval et un mulet.

En continuant ma visite dans une 3e baraque, je découvre au fond d’une pièce trois blessés : il s’agit de soldats autrichiens du 111e de Montagne. L’un d’eux me signale qu’à l’intérieur une pièce de viande toute fraîche est accrochée ; (cela devait être les cuisines), une caissette pleine d’œufs, des boîtes de conserve, des grosses boîtes de lard et un jerrican de vin : c’est du banyuls. Je récupère les animaux, attache toute ma prise au bât du mulet et me dirige vers notre poste de commandement qui se trouve près des premières baraques. Cette précieuse prise servira à améliorer notre ordinaire.

En chemin, je rencontre Bernard Barthelemy , un Ardennais, un de nos fusil - mitrailleur une balle explosive l’a touché au casque (nous portions des casques américains, un lourd et un léger) la balle a explosé entre les deux. Il était affublé d’un énorme pansement autour de la tête, on peut dire qu’il a eu de la chance

Les prisonniers étant refoulés vers l’arrière, nous sommes chargés de les fouiller et les surveiller. On leur confisque les armes, les boussoles et tout ce qui peut leur servir dans une fuite. Pendant ce temps, un des chars parvient à pénétrer dans l’entrée du Fort de l’Authion et le canarde à coup de canon, ce qui fait se rendre les occupants. En arrivant, je fais sensation avec tout mon équipement, surtout le jerrican de banyuls dont à l’aide de mon quart, je commence à faire la distribution autour du groupe.

On croit être à couvert et personne ne se méfie. C’est alors qu’arrive une rafale d’obus de mortiers, explosant près de nous : le souffle éclatant tout prêt nous jette à terre. Parmi le groupe, un officier des Officiers de Marine qui était assis le long d’un talus se redresse, puis s’écroule aussitôt, le quart à la main. Nous nous approchons de lui, il est mort, touché par un éclat en plein cœur. Le reste du groupe et mes deux animaux sont indemnes.

Après avoir formé une colonne de prisonniers allemands, le B.I.M.P. les emmène en direction de Nice. Je récupère une paire de chaussure de montagne, cela m’arrange bien, car les miens sont en piteux état.

Les combats terminés, nos officiers nous rassemblent.

Nous sommes relevés par une compagnie du B.M. XI (Bataillon de Marche n°11) qui prend notre place dans Cabanes Vieilles et dans nos casemates.

C’est là que je vois arriver des copains de mon pays, Lourdez de Varenne, Roger Langonnet, Roger Broyonet et Vaterlo de Mezy Moulins.

Nous embarquons, avec joie, dans des camions direction Levens – Tourette. Tard dans la nuit, nous retrouvons nos anciens logements et nos amis. Nous nous allongeons épuisés sur nos paillasses. Quelques jours plus tard, nous sommes rééquipés à neuf, puis c’est un repos bien mérité. Quelques jours après nous sommes invités par nos chefs à nous rendre dans les hôpitaux autour de Nice pour visiter les blessés qui se trouvent à Beaulieu, Beau Regard et Beau Séjour. Nous sommes tous très heureux de les revoir.

La fin du mois d’avril approche. Un matin nous sommes réunis sur la place du village : on nous annonce que nous devons préparer nos paquetages, départ sous peu pour l’Italie. Nous montons dans les camions, direction l’Italie. Arrêt à Saint - Etienne de Tinée.

La neige se met à tomber, nous passons la nuit sous la tente, c’est le 1e Mai. Tout est blanc mais il ne fait pas froid. Enfin nous arrivons à Vinadio où nous débarquons : direction le Fort de Vinadio, où nous trouvons des paillasses neuves et de la paille. Nous les remplissons et nous nous installons dans les chambrées pour y passer le reste de la nuit. Le lendemain matin, on nous apprend que l’Armistice a été signée à Reims, les Allemands se sont rendus sans condition.

La joie éclate sur tous nos visages. Nous avons quartier libre. Nous retournons dans nos piaules, prenons nos grenades que nous allons faire éclater dans les douves autour du Fort. Tout le monde est déchainé, nous tirons des salves de fusils, il en résulte un bruit infernal. Nous sortons et dévalons dans les rues de la ville en poussant des cris de joie et en chantant.

Du fossé qui se trouve près de la place, nous ressortons un canon de 88 ainsi que son caisson rempli d’obus, que les Allemands avaient abandonné. Nous le mettons en place, face à la montagne. Nous tirons plusieurs obus et des habitants viennent récupérer les douilles en cuivre. Le tenancier du café qui se trouve place de la mairie vient nous inviter pour déguster de bonnes bouteilles pour fêter la fin de la guerre. Nous retournons au canon pour tirer quelques salves, quand tout à coup une jeep arrive, un officier de chez nous en descend et nous somme d’arrêter de suite. Nous n’avions pas vu que la bêche d’ancrage de la pièce s’était enfoncée, et nos obus passaient au-dessus de la colline et explosaient tout prêt d’un village de l’autre côté.

Après, nous décidons d’aller faire sonner les cloches de l’église à toute volée. Au faîte du clocher se trouve un clocheton que l’on appelle campanile, avec une petite cloche à l’intérieur. Il a l’air assez vétuste mais nous n’y prenons pas garde. Nous y accédons à l’aide d’une trappe au bout d’une échelle quand arrive tout essoufflé un prêtre qui nous fait signe de redescendre avec de grands gestes. Nous lui obéissons, nous sommes à peine au milieu de l’église que se produit un grand fracas accompagné d’un énorme nuage de poussière. C’était le clocheton qui s’est écroulé. Sans l’intervention de ce brave curé, je ne sais ce qui se serait passé. Grâce à lui nous avons eu beaucoup de chance ;

Alors, nous décidons de nous calmer. Nous avons quand même bien fêté l’armistice. Plusieurs jours après, je suis appelé au P.C. de la compagnie avec plusieurs camarades. C’est pour nous annoncer que nous partons pour Nice, puis chez nous en permission de détente mais par nos propres moyens, ce que nous ne manquons pas de faire.

Deux jours après nous sommes à Paris et puis je retrouve mon village, personne ne nous attend, mais quelle joie !

Thibaut Michel pointeur au mortier de 60 mm
Octobre 2012

Début de l’attaque 11 Avril 1945 Campagne de Cabanes Vieilles – l’Authion

2e Compagnie du B.I.M.P.

Etaient encore avec nous : Longony Pierre de La Fère de l’Aisne, Duvilier, Derly et Masson du Nord, Philippi, Odim, Santutchi de Corse, Yves Michelis d’Albi et Colombero d’Hyères

Du B.M.XI

Lourdez Pierre, Broyon Roger, Langonnet Roger et Varleto tous originaire de l’Aisne

Il en eut bien d’autres mais je ne me souviens plus de leurs noms

 
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