NORDMANN Roger

29/11/1920 - 02/05/2015

Grade : lieutenant

Unité : FTA/RA/BM 2

 

Français Libre

 

À propos

Lieu de naissance : Paris

Profession : étudiant

Ralliement : Londres (juilet 1940)

Date de décès : 02/05/2015

Lieu de décès : Paris

 

Écrits

Roger Nordmann n’a pas entendu l’appel du général de Gaulle mais il s’est engagé dans la France libre dès juin 1940. Il raconte avec émotion les moments importants de cette période. http://www.bfmtv.com/video-infos-actualite/detail/l-aventure-de-la-france-libre-172645/

NOTRE INVITE DU MOIS : Monsieur Roger NORDMANN

Je suis né un 30 novembre - le même jour que Churchill ! -, mais moi en 1920, dans une famille juive bourgeoise, l’aîné de trois garçons. Nous habitions à Paris 89 rue de Lille, devant la Légion d’Honneur…c’est un signe, non ? C’est là que j’ai vécu jusque fin 39, lorsque nous sommes partis à Poitiers.

Je venais de terminer mon année d’hypotaupe au Lycée Saint Louis à Paris lorsqu’à la déclaration de guerre en 39, sans doute pour sauvegarder l’élite, on a déplacé toutes les classes préparatoires en province et je me suis retrouvé à faire mon année de Mathématiques Spéciales à Poitiers où j’ai passé les écrits des concours de Polytechnique et de Normale Sup. Mon idée était d’être professeur de Mathématiques, dans ma jeunesse et mon adolescence, je n’ai fait pratiquement que deux choses : du sport et des Maths…

Arrive alors la catastrophe de la défaite. Mes deux frères étaient externes, moi j’étais pensionnaire au Lycée et on nous a laissés sur le trottoir le 15 ou le 16 juin. Mon père était mobilisé et ma mère est venue chercher ses trois garçons pour les conduire à Angoulême où elle avait des amis. Des avions italiens nous ont mitraillés sur la route. C’est là que, le 17, j’ai entendu le discours du Maréchal Pétain. J’étais hors de moi, j’ai dit Il faut continuer et ma mère a dit Tout à fait d’accord.

Elle a été à mon avis la première résistante de France car elle m’a fait un papier, autorisant son fils mineur à s’engager dans les troupes anglaises ou américaines, signé Germaine Nordmann.

C’est dommage que j’aie perdu ce papier. J’ai toujours eu pour ma mère une grande admiration parce que, lâcher son fils comme ça, ce n’était pas facile… Mon père l’a rejointe 24 heures après et quand elle lui a dit Roger est parti, mon père n’était pas du tout d’accord. Il m’a couru après, furieux contre ma mère parce qu’en tant qu’ancien combattant de Verdun, il estimait le Maréchal Pétain. Il a mis je crois 8 jours à virer sa cuti, mais le virage a été complet. Je ne sais pas ce qui serait arrivé s’il m’avait rejoint… J’avais 19 ans.

Je décide donc de partir pour l’Angleterre, il ne m’est pas venu à l’idée d’aller en Afrique du Nord. Je vois passer le convoi des avions Potez qui venait de Méaulte, premier objectif de l’attaque allemande. Il se trouve que j’avais fait un stage en 39, chez Potez à Méaulte.

Je vois passer des têtes que je connais dans le convoi et je leur demande : Où allez vous ? On va à Bordeaux. Vous m’emmenez ? Je dis au revoir maman, au revoir mes frères et je suis parti.

A Bordeaux passant sur le port, je vois un contre-torpilleur anglais, je dis Merci de m’avoir emmené, c’est ce que je cherche… et je me pointe à la coupée où il y avait une sentinelle armée : mais il n’a pas été question de me laisser monter à bord ! C’était le H 00. Quand je suis arrivé en Angleterre, j’ai appris que le H 00 avait été coulé en sortant de Bordeaux.

Il faut trouver un autre transport pour aller plus au Sud. Dans la gare de Bordeaux Saint Jean, je rencontre Bob Maloubier, un nageur du Racing club de France. A 2 heures du matin, je me réveille et je vois un panneau où il est inscrit plus de trains civils à partir de minuit. Alors que fait-on dans ces cas là ? …on s’habille en militaire ! Sur la place des Quinconces, il y a un dépôt de vêtements de l’armée tchèque, gardé par des Français en armes, c’était leur boulot...au lieu de se battre contre les Allemands ! J’essaie de prendre une tenue mais ils ne me laissent pas faire.

Je vois arriver un copain de classe que je n’avais pas vu depuis trois ans, Yves Gratien, Sergent Chef de la Coloniale, qui arrive en tenue avec ses tirailleurs en armes, impeccables. On tombe dans les bras l’un de l’autre, il me dit Qu’est ce que tu fais ? Il faut que je m’habille en militaire ! Ah bon, alors il va voir les soldats et leur dit J’ai un homme à poil. Bien chef, servez-vous…

Je rentre dans un garage et j’en ressors fringant militaire, l’uniforme tchèque était à la coiffure près, le même que le Polonais et le Français.

Je prends donc le train avec Bob, nous sommes descendus jusqu’à Saint Jean de Luz où j’ai raté les départs du Batory et du Sobieski, bateaux polonais sur lesquels sont partis environ 400 des premiers Français Libres.

Je me souviens avoir monté la garde à la mitrailleuse chez les Polonais au marché couvert. Un gradé est venu me parler, un capitaine très gentil qui parlait français m’a dit : Allez prendre la garde à la mitrailleuse, ce que j’ai fait. Sur le quai, en uniforme avec un calot de taupin, j’ai trouvé un garçon qui était dans la même tenue que moi… c’est comme ça que j’ai fait la connaissance de Jean Mathieu Boris, depuis, une amitié indéfectible nous lie.

Nous avons réussi à embarquer le 24, sur le dernier bateau parti de Saint Jean de Luz, le Baron Nairn, un charbonnier anglais. Bob qui était derrière moi n’a pas réussi à embarquer et a été arrêté ; nous ne nous retrouverons que 20 ans plus tard…Il passera par l’Espagne et après une guerre superbe, créera les nageurs de combat de la Marine Française.

Nous n’avions rien à manger, ça a duré deux jours, on a eu très peur à un moment en voyant un avion, mais heureusement, c’était un anglais…un Sunderland…

C’est l’arrivée en Angleterre. J’ai la photocopie du papier que Boris a gardé du débarquement à Plymouth. Le train pour Londres, c’était amusant : il y avait six ou huit places par compartiment, les anglais nous ont assis Jean Mathieu et moi dans le premier compartiment avec un type en armes, devant la porte. Aux gens qui voulaient s’asseoir, le type disait : Non, non, ces deux là sont des prisonniers ! C’était un compartiment pour les Anglais. Je ne sais plus à quelle gare, que voit-on sur le quai ? Des dames avec des plateaux de sandwiches. Nous avons du faire une telle tête que les tommies nous ont dit Vous avez faim ? Sure, ils nous en ont apportés ! Des sandwiches, il y en avait partout, plein les banquettes…on ne pouvait plus s’asseoir !

On arrive à Londres et les Anglais nous parquent à l’Empress Hall, je ne sais plus ce que c’était, une patinoire ou bien un stade, et là, les Anglais, qui avaient très peur des espions, de la 5e colonne, m‘ont demandé si quelqu’un pouvait répondre de moi et comme j’étais allé en vacances en Angleterre chez Monsieur et Madame Zuppinger, 21 Carlyle Road à East Croydon, ils me convoquent 24 heures après : On a eu de bons renseignements sur vous ; qu’est ce que vous venez faire ? Je viens me battre ! Vous avez des références militaires ? , je réponds J’ai fait la préparation militaire supérieure d’artillerie - Vous allez aller à Woolwich - c’était leur école d’artillerie, correspondant à celle de Fontainebleau en France - je dis que ça me convient, que ça correspond bien à ce que je souhaite mais en sortant du bureau, des gars avec brassard bleu blanc rouge m’abordent : On a un Général, on fait une armée. Alors je suis retourné voir les Anglais et je leur ai dit que j’allais rester avec mes compatriotes. You’re free ! Good Luck !

Quand quelqu’un me demande à quelle date j’ai rallié, je réponds que je n’ai jamais rallié….je fais partie des fondateurs ! Mon acte d’engagement porte le n°10… ça ne veut rien dire d’ailleurs puisqu’il est daté du 28 août ! Mais enfin, ça fait bien d’avoir l’engagement n°10 !

Je me suis retrouvé à l’Olympia, toujours avec Jean Mathieu et trois amis d’avant-guerre : Jacques Augendre, Gérard Théodore des amis du Lycée Saint-Louis, et Daniel Dreyfous-Ducas, avec qui je jouais au hockey, qui m’a fait mettre au garde à vous quand j’ai voulu l’embrasser en le retrouvant, parce qu’il était Lieutenant…

Nous ne sommes pas restés très longtemps à l’Olympia. Je dois dire que l’accueil des Anglais a été assez extraordinaire. Lorsque nous sortions de l’Olympia, ils se battaient pour nous emmener chez eux. C’était à qui serait le plus gentil avec nous. Et puis les filles de joie étaient particulièrement patriotes. A Soho, la majorité de ces filles était françaises.

Nous avons quitté l’Olympia pour Delville Camp à Cove-Aldershot où nous sommes restés un mois et demi. On a commencé l’instruction à la section d’artillerie, où j’étais affecté comme 2e canonnier mitrailleur. Je tirais au F.M. 

Un beau jour il y a une sélection… On s’est mis torse nu, et on a demandé au Médecin auxiliaire de choisir les 50 plus costauds. A l’époque je faisais 98 kilos…Je n’étais pas du tout inquiet quand on a dit Prenez les plus costauds : j’avais été vice-champion de France du lancement de poids ! J’ai été sélectionné et on nous a dit : On vous sélectionne, mais on ne vous dit ni pour où ni pour quoi. On nous a distribué des tenues coloniales…et quand on allait acheter des cigarettes, la vendeuse nous disait Vous allez à Dakar, vous ? C’était un secret bien gardé !

Le 30 août, nous sommes partis à Liverpool. Il y a eu un bombardement important et à la radio, Ferdonnet, le traitre de Stuttgart a dit Bon voyage, Légion De Gaulle ! On a embarqué sur deux bateaux, le Westernland sur lequel est monté le Général de Gaulle et les fusiliers marins et le Pennland où ont embarqué des unités combattantes dont la section d’artillerie.

Au sein de cette section, il devait y avoir 18 taupins qui avaient fait leur P.M.S. Une ambiance formidable…

Il n’y a pas si longtemps, on m’a fait un cadeau extraordinaire, l’affiche du Pennland… Jacques Roos qui m’a offert cette affiche m’a fait là un beau cadeau… C’est sur ce bateau là qu’on est partis pour Dakar. Le Westernland et le Pennland, étaient sisterships.

Dakar : c’est l’échec et on débarque à Douala. Le Général nous dit : Si vous voulez renoncer, je m’arrangerai pour vous faire rapatrier. Il n’y pas eu une seule défection…

Nous étions à Bonabéri, de l’autre côté du Wouri par rapport à Douala. C’était un lazaret de lépreux et on traversait le Wouri sur le Ponpon, un petit remorqueur à haute cheminée… Une anecdote : dès le début en Angleterre, le Lieutenant - puis Capitaine- Chavanac, est venu me voir en me disant Dites-moi, Nordmann, vous ne voudriez pas être mon ordonnance ? Je lui dis Ca va pas non, vous ne croyez tout de même pas que je me suis engagé pour être votre ordonnance ! Il est revenu plusieurs fois à la charge, pour que je sois son ordonnance et régulièrement j’ai refusé… quand on a débarqué à Douala, on nous a dit L’’Artillerie, vous allez en face à Bonabéri. Le Ponpon remorquait une péniche dans laquelle on a balancé toutes nos affaires et Chavanac est venu me voir Nordmann, vous ne voudriez pas porter mon sac s’il vous plait ? Alors je luis dis Je ne suis pas votre ordonnance ! Il me dit Mais vous êtes le seul capable de le porter. Alors j’attrape son sac et le balance dans la péniche en me disant Je suis en train de me faire avoir ! Je m’étais fait avoir par Bébert !

Nous sommes restés un mois et demi ou deux mois en instruction à Bonabéri ; on tirait avec des petits canons de 65 de montagne, on n’avait rien d’autre. C’est là qu’on a vu apparaître pour la première fois Champrosay, à l’occasion d’une fête de la Sainte Barbe dont j’ai encore le texte ... il ne lui a pas plus du tout que les canonniers se permettent de mettre en boîte leurs officiers…Chavanac et Quirot eux, comprenaient ça très bien mais pas Champrosay. Nous ne le connaissions pas ; si on l’avait connu, on l’aurait taquiné et il aurait été fou furieux…

De nombreux indigènes se sont engagés, dont des artilleurs. On nous a dit On va faire une école d’officiers à Brazzaville, je me suis dit tant qu’à tirer au fusil mitrailleur un indigène fera ça beaucoup mieux que moi qui vois mal, et comme j’ai fait la préparation militaire supérieure d’artillerie, je vais suivre le cours. Sur les 51 de la section d’artillerie, vingt sont partis suivre le cours d’élèves officiers. Nous avons pris le bateau de Douala jusqu’à Pointe Noire et à Pointe Noire on a pris le Congo Océan, débarqués à Brazzaville où on nous a dit : Il n’est pas question d’artillerie, on n’a pas les moyens de faire une école d’artillerie, ce sera l’infanterie ! Il y en en a quatre ou cinq qui ont refusé et qui sont retournés à la section à Pointe Noire : Ravix, Simonnet, De la Roche, Théodore… les autres ont suivi le cours d’Infanterie à Brazzaville et sont sortis officiers d’infanterie Coloniale. Deux par la suite, se sont retrouvés à l’Artillerie : Boussarie chez Leclerc, et moi, chez Koenig.

On suit donc le cours d’élèves officiers à Brazzaville, on sort aspirant, et certains sont affectés à Douala au Bataillon de Marche n°6. Le 23 juillet 1941, un ordre de mission signé par le Lieutenant Colonel Lanusse, commandant le Bataillon mixte n°6, affecte15 aspirants aux Troupes du Levant.

Nous voici partis de Douala pour un voyage extraordinaire : par le train jusqu’à Yaoundé - un train construit par les Allemands du temps où ils avaient le Cameroun. Là nous avons touché deux picks ups et nous sommes partis le long du parallèle en passant par Bangui, Bengassou, Buta au Congo Belge, pour arriver à Juba, au Soudan Anglo égyptien, premier endroit où le Nil est navigable.

Cette traversée de l’Afrique fut un étonnant voyage. Nous étions quinze et deux chauffeurs. Il y a des endroits où il n’y avait pas de route, on était dans la forêt vierge, mais dans l’ensemble on a eu des pistes, on n’a pas été obligés de couper des arbres. On passait les rivières sur des bacs…On arrivait dans les villages, les chauffeurs se mettaient à chasser des poulets pour nous les donner à manger.

Nous avons donc embarqué à Juba et descendu le Nil – croisière de rêve sur un bateau à roue pour gagner le barrage de Wadi Alfa parce qu’Assouan n’existait pas à l’époque. De là, nous avons pris le train pour Le Caire et enfin, nous avons rejoint Beyrouth en véhicule alors que la campagne de Syrie venait de se terminer.

Arrivé à Beyrouth, j‘ai mon affectation au Bataillon de marche n°2, Bataillon qui venait de Bangui, et qui avait été assez sérieusement maltraité pendant la campagne de Syrie. Je me présente au commandant de Roux : Aspirant Nordmann, je suis affecté à votre unité. Bienvenue à bord, content de vous voir, ici on ne parle pas français. Vous avez quarante-huit heures pour apprendre le Sango ! Nous sommes trois ou quatre à Paris, en dehors de l’Ambassade de Centrafrique à parler Sango et c’est notre joie et notre plaisir que de le parler.

Je me suis retrouvé à la 7e Compagnie du BM 2 et nous avons fait la campagne de pacification dans le bec de canard de la Djezireh, la région de l’Euphrate, où les bédouins étaient révoltés, attaquaient la Postale, nous faisaient les pires ennuis et où la 5e Compagnie - celle d’Amiel - a eu des morts. Un Bataillon de Légion était avec le BM 2 dans cette opération de police. Quand ça a été fini, la 5e Compagnie du BM 2 a eu une citation de Croix de guerre, à Mayadin, la Croix de guerre des T.O.E.

Pendant ce temps, l’Artillerie connaissait des moments difficiles : quelques Européens du début ont plus ou moins manifesté leur mécontentement et le Régiment manquait d’officiers. Il s’est dit : Il y a Nordmann ! Qu’est ce qu’il fait à Alep avec le BM 2 ?

On m’a demandé si je voulais bien revenir à l’Artillerie. Et comme un imbécile, j’ai dit oui !

Champrosay m’a reçu, m’a demandé si je me sentais capable de commander mes anciens camarades, je lui ai dit que de ce côté-là, je ne voyais pas de grosses difficultés et je me suis retrouvé comme aspirant à la 1e Batterie, Batterie disciplinaire à l’époque. Il me semble que j’ai rejoint le régiment à Homs en octobre ou novembre, et fin décembre nous sommes partis pour le Western Desert.

Quand on s’est quittés 7 mois plus tard, Champrosay m’a dit Vous n’avez pas des méthodes d’officier d’active mais il savait bien que je ne l’étais pas ! Après Bir Hacheim, au cours du premier repas réunissant les officiers rescapés du régiment (9 sur 24), j’ai entendu un juif ne devrait jamais faire partie d’une armée nationale …

J’ai donc quitté le régiment après Bir Hacheim. Je peux vous dire qu’après avoir tiré les premiers obus, le 27 mai, c’est moi qui ai tiré les derniers obus le 10 juin à 8 heures et demi ou 9 heures du soir. Le brigadier-chef Emile Maillot chargeait et tirait, et moi je déplaçais la crosse. Il est mort après la sortie. A nous deux, nous avons vidé les caisses, on tirait n’importe où.

La sortie, c’était extraordinaire, féérique, les fusées éclairantes, les balles traçantes…le spectacle ne laissait pas de place à la peur. Une ambulance avait pris feu, et on voyait les allemands qui balançaient de l’essence pour que ça brule bien, que ça éclaire…tous les tirs se concentraient là-dessus parce qu’on voyait bien que c’est là qu’on passait…

J’ai été évacué sur l’hôpital de Beyrouth. J’avais reçu le 6e jour à Bir Hacheim de petits éclats d’une mitrailleuse breda de 20 mm, dans la cuisse ; ça faisait des éclats comme de gros grains de sel. J’avais ça sous la peau, je les ai enlevés avec mes ongles, ça saignait un peu, mais ensuite, ça a fait des trous complètement infectés. Je me suis retrouvé à l’hôpital Maurice Rottier de Beyrouth avec une septicémie. A l’époque, il n’y avait pas de pénicilline et j’ai été soigné avec du Dagénan.

Là j’ai fait des démarches pour trouver une autre affectation que le Régiment d’artillerie et j’ai fini par me faire affecter à une batterie de côte à Tripoli. Les papiers d’affectation arrivent à de Larminat qui réagit : Il n’est pas question que Nordmann quitte les forces françaises du désert, d’accord il ne retournera pas au régiment d’artillerie, je le prends à l’Etat Major. Je me suis donc retrouvé à l’Etat major de de Larminat. C’est comme officier du 4e bureau que j’ai participé à la Bataille d’El Alamein mais je ne me suis pas battu… Et puis il y a eu le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord, et de Larminat a quitté le Western Desert pour aller s’installer en Alger. Il n’a pas emmené son Etat major, seulement deux ou trois officiers avec lui, et je me suis retrouvé au 4e bureau de Koenig. Je partageais une petite guitoune, avec Jacques Roumeguère. Le Capitaine Cance qui commandait le 4e Bureau, Jacques et moi avons organisé le déplacement de Gambut à la Tunisie. Déplacer une Division à deux brigades (la quatrième brigade n’était pas encore arrivée de Djibouti), quelques milliers de véhicules, il fallait le faire… cela consistait à installer les dépôts d’essence, de vivres, les ateliers et les aires de repos le long de la route pour faire les 3 000 kilomètres.

La campagne de Tunisie terminée, je n’avais plus mal à la jambe, je pouvais de nouveau me déplacer sans canne et je voulais rejoindre une unité combattante. On m’a affecté à une CAC, compagnie antichars

Son capitaine qui venait de Djibouti, qui avait l’insigne de la France Libre était maréchaliste convaincu, alors je n’ai pas pu rester dans cette unité.

J’ai donc été muté au 21e Groupe Antillais de D.C.A. où tous étaient des Français Libres et où il n’était pas question du Maréchal ! Ils étaient tous partis des iles de la Guadeloupe et de la Martinique, en pirogue au milieu des requins, pour rejoindre les îles anglaises.

Le 21e Groupe Antillais dépendait des FTA, les Forces Terrestres Antiaériennes, un petit groupe avec Koenigswarter, à l’Etat major de la Division. Ce sont eux qui recevaient les consignes et les transmettaient au 21e Groupe de D.C.A et éventuellement, supervisaient les autres armes de D.C.A s’il y en avait dans les autres unités. Mais il n’y en avait pratiquement pas sauf des fusils mitrailleurs.

Je l’ai rejoint en Tunisie à côté de Nabeul. Ce 21e Groupe avait pour origine le Bataillon des Antilles n°1 formé aux Etats-Unis. Il y a eu également le Bataillon des Antilles n°5, qui est venu bien après et qui a participé brillamment à l’attaque de Royan avec Tourtel, qui y a trouvé la mort.

J’avais un copain de la 1e section d’artillerie, Henri Augustin, Ingénieur général de la météorologie qui était 2e canonnier avec moi à Bonabéri, et avait fait le cours d’élève-officier à Brazzaville. Il s’était retrouvé en Syrie à faire de l’occupation, et avait râlé parce qu’il voulait se battre : il a fini par se faire affecter au B.A. 5 et s’est battu à Royan.

Avec ce Groupe de D.C.A j’ai fait la Campagne d’Italie et la Campagne de France.

En Italie, il y avait peu d’avions allemands. Je n’ai pas eu à faire ce que j’ai fait en France : tirer avec des armes de D.C.A sur des avions, sur du personnel et sur des engins. Mais une nuit ils sont venus grenader l’Etat major que le Groupe Antillais défendait, du côté de Montefiascone. On n’a pas pu faire grand chose et on a perdu du monde.

Le débarquement de Provence… On avait passé trois semaines à Brindisi à waterproofer les véhicules pour qu’ils passent dans deux mètres d’eau, c’est-à-dire équiper les moteurs de prises d’air et les envelopper dans de la graisse. Mais comme la péniche de débarquement a été se coller juste au bord avec une bonne vague, il avait été inutile de waterproofer pendant des jours !

Comme il n’y avait pas d’avions, on a fait office de Train avec nos camions G.M.C, on a transporté les gars sur la côte d’Azur. J’ai quitté mon unité à Nîmes. C’est lié à l’histoire de mes parents… Je n’avais eu que deux fois de leurs nouvelles pendant la guerre : la première fois en mars 1942 dans le désert en Jock columns, dans un paysage lunaire (j’ai retrouvé le même quand on a vu le film d’Amstrong sur la Lune...) : le ravitaillement arrive avec une lettre pour moi. Adresse : Roger Nordmann chez de Gaulle…et ça venait de Suisse. La lettre était datée de décembre 40, d’une dame qui me disait J’ai vu vos parents à Pau, ils allaient très bien… La seconde fois, en 1944, par un cinéaste qui était passé par l’Espagne, et m’a fait dire qu’en 1942, il avait vu mes parents à Toulouse et qu’ils allaient bien. C’était là toutes les nouvelles que j’avais quand j’ai débarqué à Cavalaire en 1944.

Alors à Nîmes, je vais voir mon commandant et je lui dis je vais à Toulouse. Je prends la jeep et mon ordonnance. Il me dit Il n’en est pas question, débrouillez vous sans jeep et retrouvez nous dans huit jours à Besançon.

J’ai retrouvé mes parents, ce qui a été un conte de fées extraordinaire. Et ensuite j’ai rejoint la Division à Lyon. J’ai eu comme adjoint, en Italie et en France, l’aspirant René Bloch, qui nous a lâchés en novembre 1944 pour aller à l’Ecole Polytechnique, par la suite l’Ingénieur général René Bloch est devenu une importante personnalité.

En octobre dans les Vosges, on m’a dit Vous allez à Besançon pour intégrer l’Ecole Polytechnique. J’y vais et là on me dit Non, vous n’avez pas été admissible, alors vous allez aller au Lycée et dans trois mois, vous pourrez aller à l’Ecole polytechnique. Je me suis dit pas question pour moi de retourner sur les bancs d’un lycée…

J’étais assuré d’un emploi dans le civil, ayant été embauché par Marcel Dassault (Bloch) en 1941. Marcel Bloch avait été mis en prison pour le procès de Riom, comme responsable de la défaite… Mon père l’a vu à cette époque, Marcel lui a demandé : Votre fils Roger, qu’est ce qu’il devient ? Mon père lui a dit Je ne sais pas, il est parti il y a un an en Angleterre, et Marcel Bloch a dit : S’il en revient je le prends !

J’ai eu la chance d’en revenir et que lui revienne du camp de Buchenwald. Il était à Paris depuis quatre jours quand il m’a convoqué. J’étais avec ma batterie à Nanteuil le Haudouin, et je vais au 1 rue de la Pompe où Marcel Bloch était paralysé sur le lit, une planche à dessin à côté de lui : Je suis content de vous voir, quand vous serez démobilisé, vous viendrez travailler chez moi. Merci beaucoup Monsieur, soignez vous bien ! C’est extraordinaire, car je ne le connaissais pas : je ne l’avais vu qu’une fois quand j’avais quinze ou seize ans. Mais il s’était passé là une histoire qui l’avait marqué. Mon père m’avait dit : Ce soir tu dînes à table, alors que les garçons, chez les Nordmann, ne mangeaient pas à table, mais à la cuisine…je me trouve donc à table avec mes parents, Monsieur Marcel Bloch, sa femme et Henri Potez, autre constructeur d’avions et sa femme. Je ne dis rien, je suis dans mon coin.

A un moment, mon père leur dit Auquel de vous deux donnerai je Roger quand il sera en âge ? Et les deux piquent du nez dans leur assiette, ils n’avaient vraiment aucune envie de se mouiller... alors j’ai dit Quand le moment sera venu, on fera ça aux enchères ! Monsieur Bloch a tourné la tête vers moi et je me suis dit que j’irai travailler chez Bloch. Il s’est rappelé de cela quatre ans après, ça l’avait vraiment marqué !

Bon alors, les Vosges, l’Alsace. On se bat ; on a les pieds gelés, pas agréable du tout ! Et puis la redescente dans le Midi, et la torpille vivante à Monte Carlo : c’est ma batterie qui gardait le port. Des gars avaient réussi à passer pour faire exploser une torpille dans le port. Il y a eu des dégâts matériels, mais pas de mort. Un de mes canons qui était sur la jetée a tiré sur le canot quand il est passé, et celui-ci s’est transformé en torpille vivante…

Je ne suis pas monté dans les Alpes…pour moi, tout s’est arrêté au fort de Roquebrune. Et j’ai fêté la fin de la guerre à Cannes.

Pour terminer, voici une gentille histoire : huit jours après le débarquement, une fois Toulon, pris, on arrive à La Londe les Maures dans un petit manoir, un agréable petit château. Je m’installe et il y avait là le châtelain, cheveux blancs- pour moi un très vieux monsieur-, portrait du Maréchal au mur… Je vois bien à qui j’ai affaire ! et le soir je lui dis : Monsieur, mes camarades et moi nous sommes un peu gênés de rentrer en France, parce que vous savez, nous sommes tous condamnés à mort, déchus de la nationalité française avec confiscation de nos biens . Oh - me dit-il - mon jeune ami ne vous en faites pas ! Le maréchal est si bon, il vous pardonnera…

Le notable n’a absolument pas compris pourquoi mon hilarité, j’ai appelé au téléphone pour dire Ne vous en faites pas, Pétain nous pardonnera !

J’ai été un des premiers démobilisés de la division, le 24 juillet 1945, parce que j’étais tout ce qu’on veut sauf militaire, et le 25 j’étais au boulot ! A Saint Cloud à l’usine Dassault, secrétaire administratif, une autre histoire commençait !

Roger Nordmann, janvier 2011


Propos recueillis par Florence Roumeguère entre novembre 2010 et Janvier 2011

Éloge funèbre

Le Président et le Conseil d’administration de l’Amicale ont eu le regret d’apprendre le décès de leur Vice-Président d’honneur, M. Roger Nordmann dans la nuit de samedi à dimanche dernier.

Les obsèques ont eu lieu le 7 mai 2015 à 15 heures au cimetière du Père-Lachaise Paris 20e.

L’Amicale présente ses condoléances à sa famille et à ses proches.

Eloge funébre de Roger Nordmann, par le Colonel (h) Pierre Robédat, Président de l’A.D.F.L.

Lu par Yvette Buttin-Quélen, secrétaire générale

Roger nous a quittés au moment où il allait avoir connaissance des cérémonies ayant commémoré le 70e anniversaire de nos combats dans les Alpes du sud : les derniers de cette guerre.

Notre amitié remonte à l’été 1943, alors que je recherchais les camarades de mon frère, partis comme lui,d’Angleterre, sur le "Pennland", le 30 août 1940 à destination de l’Afrique, pour y continuer la guerre.

Ils étaient les premiers soldats à reprendre les armes, ceux qui allaient écrire l’épopée de la France Libre.

Parmi les quelques 1 650 hommes, dont le général De Gaulle lui-même, outre les légionnaires provenant de Norvège, il y avait la préfiguration des futures unités françaises libres : chars, artillerie, infanterie, fusiliers marins, sapeurs, transmissions, santé, intendance, services.

Tous refusaient la défaite.

Au plan humain, certains provenaient des unités repliées après Dunkerque, d’autres, en général plus jeunes, avaient rallié l’Angleterre au péril de leurs vies. Parmi eux, il y avait de nombreux universitaires.

Roger était de ceux-la. Destiné à la plus prestigieuse de nos écoles, son avenir était tracé mais il a préféré rester dans l’honneur et poursuivre le combat.

Après le refus de Dakar, son unité oeuvre pour le ralliement des territoires de l’Afrique Equatoriale Française.

Contournant l’Afrique par le Cap, Durban et Port-Soudan, son unité aide aux succès remportés en Erythrée au printemps 1941. Les noms de Cub-Cub, Keren, Massaouah figurent sur nos drapeaux.

Suivra la campagne de Syrie en été 1941. Roger est devenu officier : il commande une section de canons de 75 au 1e RA.

Il va s’illustrer à Bir Hakeim de Février à Juin 1942 puis à El Alamein en Octobre et Novembre 1942.

Il est de tous les combats en Tunisie en 1943.

En Italie, en 1944, son unité, bien qu’assurant la défense anti-aérienne, se voit lors de moments difficiles, confier des missions de combat d’infanterie. Le succès complet nous désigne pour débarquer les premiers sur les côtes de Provence en Août 1944.

Hyères, Toulon, Lyon, Autun, Belfort, l’Alsace, enfin les Alpes du Sud jalonnent nos engagement partout victorieux.

A l’armistice de Mai 1945, les Français Libres, seuls à avoir continué le combat, ont permis à la France de gagner la considération des Alliés, lui permettant d’accéder aux grandes réunions qui ont scellé le sort des nations.

Suprême consécration, notre pays fait parti du Conseil de sécurité des Nations-Unies.

Roger, ta gloire aura été de figurer parmi les artisans de ses succès.

Cette période 1940-1945 qui nous a tous tant marqués a fait vivre des situations extrêmes qui ont façonné l’homme.

C’est en homme accompli que tu débutes une carrière dans l’aéronautique civile et fonde une famille.

Tu n’as jamais perdu de vue tes camarades de guerre, et comme adhérent puis vice-président de l’amicale des anciens de la 1e DFL, tu as œuvré pour que notre mémoire soit mieux connue et mise en valeur.

Titulaire de 3 citations, Commandeur de la Légion d’Honneur, Grand Officier dans l’Ordre National du Mérite, part tranquille Roger, tu as bien servi le pays et tu resteras un grand parmi les "Free French".

Au nom de tous tes camarades, je te fais un grand salut.

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