Pierre BOURGOIN (13 DBLE), Compagnon de la Libération, raconte l’engagement du 24 janvier 1945 au Moulin d’Elsenheim (Alsace)

Notre camarade Jean-Pierre SARTIN, Compagnon de la Libération, ancien de la 13e L.B.L.E. nous fait parvenir un extrait du livre " Sacré drôle de guerre " Auteur : Saint Roc - Editeur : S.NP. 1948 aujourd’hui introuvable qui relate un tragique accrochage dans lequel le sous lieutenant CUROT est tué lors de l’offensive pour la prise de Colmar

Le pseudonyme de "Saint Roc" cache le non du Capitaine Pierre BOURGOIN, Compagnon de la Libération, décédé en 1966 qui commandait la Compagnie Lourde du 2B.L.E.

En voici le récit :

ILLHAUESERN. 24 Janvier - 22 heures.

Illhauesern flambait la nuit dernière. Dans ses ruines se cache ce soir un " Home, very sweet home ", le P.C. avancé de la Compagnie lourde. Autour d’une table quatre garçons furent lentement, avec méthode, convaincus que la vie peut être courte, et qu’il faut éviter d’en gaspiller les parcelles. Il fait bon chez nous pour savourer le présent. Une petite pièce encombrée de divans. Dans une chambre voisine, quelques matelas par terre. Pour entrer, une fenêtre basse qu’on enjambe. Des couvertures, des édredons camouflent les trous des murs. Les mitraillettes prêtes sont pendues près des portraits de famille.

Quatre guerriers... Il y a là CHARRAS, un sergent, né au Maroc, que les hasards de la guerre ont fait mécanicien. Astucieux en diable, sa technique est dangereuse dans la vie courante, inappréciable aux fortes périodes. Avec des planches et des ficelles il lui est arrivé de réparer des ressorts de Tritures et l’appareil rens.it plusieurs centaines de kilomètres.

Près de lui, GROUFFAC, ancien cavalier devenu piéton motorisé, troque indifféremment mitraillette contre volant. En face, un caporal-chef, grand diable maigre aux muscles longs, qui s’appelle TOWSEY parce que le nom saxon sembla curieux à cet enfant de Moscou. Depuis vingt ans, il collectionne les cicatrices, écume au poker les malheureux bataillons les soirs de solde et peut sortir, sur commande, brelans de femmes ou d’as à moins qu’on ne préfère les carrés. J’achève le lot.

Qu’est-ce qui pourrait nous séparer ? L’argent ? Ici qu’en pourrait-on faire ? Les femmes ? Il n’y en a pas. Silencieux, chacun dans la fumée entretien un rêve inconscient, songe à l’après-midi.

J’ai eu de la veine. Des cavaliers m’ont sauvé la vie. Involontairement d’ailleurs, un peu comme le cerf de deux ou trois ans coupe la piste derrière un vieux "dix cors" et détourne la meute. Les pauvres se sont fait étriller dans l’aventure. J’ai tout raconté aux copains.

One formation du génie d’une vingtaine de types devait partir du Moulin pour déminer la route d’Elsenheim le prochain village. Une section de Légion les protégeait. Moi, j’étais dans le coup comme "conseiller technique" pour coordonner voltige et sapeurs. Beaucoup de jeunes. Le tout s’épanouissait sur la chaussée comme les silhouettes d’une baraque de tir à la Foire du Trône.

Depuis six ans que je fais la guerre, j’ai chipé des réflexes. De même qu’un chien sait distinguer les aliments nocifs et choisir les herbes salutaires, j’ai fini par acquérir ce que les Thomistes appellent l’ "estimative", l’instinct du danger. Mon estimative était formelle. A six cents mètres le bois rejoignait la route. L’endroit était trop propice, les Bochetons devaient- tenir l’embuscade. Le temps de franchir quelques deux cents mètres" et nous allions nous faire fusiller. Un peu crispé, j’attendais la réaction du cocktail de biffins et de sapeurs aux premières rafales... Quand les cavaliers s’ en mêlèrent .

Deux jeeps d’abord, commandées par un lieutenant, grand type d’allure franche, solide. Nous avions parlé ensemble dans la matinée, près du moulin. Il ne faut jamais- empêcher un cavalier, même motorisé, d’agir à sa guise. On perd son temps. Mais le garçon était sympathique. J’ai stoppé les jeeps. Mon lieutenant, où allez-vous ? - On fonce ! - Mais les Boches vous attendent à cinq cents mètres. Laissez-nous au moins reconnaître la corne du bois."

Autant vouloir bloquer un train lancé. Pour achever la fête foraine, trois tanks-destroyers à la queue leu leu débouchaient à l’angle du moulin, Toutes gaillardes, les grosses bêtes faisaient des grâces sur la route.

’-Mon rôle de coordinateur n’avait plus de raison d’être. J’ai commencé par planquer tout mon petit monde. Soulagé, mais curieux de connaître la fin de l’aventure, j’ai rejoint le lieutenant. Il avait arrêté sa voiture cent mètres plus loin, près d’un ponceau, pour observer l’autre jeep qui’ roulait vers les Bêches. Ce ne fut pas long. Une, deux minutes plus tard, une fusillade invraisemblable l’accueillait près du bois, avant-goût de ce qui m’attendait avec mes zèbres.

Surpris, affolés peut-être, les Allemands manœuvrèrent comme des bleus Ils ont tiré beaucoup trop tôt, démoli le véhicule mais laissé filer les conducteurs qui purent revenir par les fossés.

A plat ventre derrière un arbre, vieille habitude bien utile, je guettais la lisière.

Près de moi, genou en terre, le lieutenant cherchait à voir lui aussi. J’ai reçu un choc, un coup dans l’oeil, le poids d’un corps Un obus anti-char venait de traverser notre arbre, tuant l’officier. A la tempe, d’un petit trou, coulait un filet de sang. Il n’avait pas pu souffrir J’ai tiré le corps du pauvre camarade dans le fossé, essuyé mon oeil écorché par un éclat de bois.

" Bien caché dans la corne de forêt, l’anti-char allemand s’en est donné à cœur joie.

Les deux tanks-destroyers avaient pu regagner un abri derrière le moulin.

Le premier pataud, coincé dans cette impasse n’était plus qu’une boule pourpre où grillait un équipage. Cinq, six obus vinrent accuser le coup, en marquant de points sombres le monstre qu’ils perforaient sans effort, sans secousse, un peu comme des tiges de fer rougies qu’on aurait plongées dans les grosses mottes de beurre des crémiers d’avant-guerre. Des flammèches montèrent joyeuses. Quatre hommes venaient de mourir.

" Sur la route de Gémar bloquée par la grosse masse, l’affaire était interrompue. Les cavaliers remettaient la progression à une date ultérieure.

" J’ai dû passer aux aveux. Quand l’officier fut tué, sa jeep ronflait au ralenti près du ponceau. J’ai pensé me l’approprier. Vingt mètres derrière flambait le destroyer. Une série de réflexions rapides... La jeep se trouvait face à l’ennemi. Sauter en vitesse, manœuvrer sous le canon boche c’était risqué avec ma blessure récente. Cette voiture sauvée il faudrait bien la rendre aux cavaliers ou passer pour un pilleur de cadavres, un " charognard". Tout triste, j’ai renoncé, tiré la morale : "Bien mal acquis ne profite jamais" en jetant un dernier regard plein de regret. Un bruit sec, une nouvelle flamme... un obus en plein moteur venait de régler mon cas de conscience...

" En bourrant de nouvelles pipes, nous avons parlé de cette indifférence pour la mort des copains, un soldat tombe, son voisin le ramasse, observe en connaisseur la profondeur du coup, l’endroit inutile, applique un pansement si le combat le permet. Est-il tué, en ramasse le corps. Puis on s’ occupe d’autre chose.

Cependant nous les aimons, nos camarades. Peur ramener un blessé, un cadavre, nous risquons notre vie. Nous quatre, nous l’avons fait plusieurs fois. Il n’est pas une réunion, pas un gueuleton où nous ne parlions des absents. Même ce soir, dans ce village détruit, les morts sont tout près de nous.

Dans notre métier de tueurs, il doit sans doute falloir de la gaîté, de l’optimisme, pour tenir le coup. L’organisme réagirait-il inconsciemment ? La tristesse du guerrier correspond-t-elle à la mélancolie du cheval de course ? Un beau jour quand la forme s’en ressent, l’affaire se termine à l’abattoir... Nos morts, nous les vengeons. Alors n’est-ce pas la sagesse de laisser les pauvres types qui vivants sont déjà morts, enterrer leurs morts ?

Perdu dans de grosses bouffées, GOUFFAC semblait plongé dans des pensées profondes. Des noix trainaient sur la table qu’il broyait par poignées entre ses paumes énormes. Il tria les quartiers, leva la tête.

Dis donc Mercier (BOURGOIN), si je me rappelle bien, tu nous as dit tout à l’heure qu’en ramenant le corps de l’officier tué, avant de revenir au moulin, tu avais remarqué sept à huit bochetons, raides comme des piquets abattus dans l’attaque d’hier ? Tu as même précisé que l’un deux t’avait offert un parabellum. Ils doivent avoir des godasses ces clients là... Au lieu de raconter de grands coups sur les macchabs, on pourrait profiter du clair de lune pour aller se chausser convenablement. Il suffira de prévenir l’avant-poste du moulin au passage.

(...)

Publié dans Le Combattant de la 1 e  D.F.L n°4 Juillet 1984

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