Pierre CAPUCIN... par Paul CHANOINE - TRAIN (2)

Souvenirs de guerre de Pierre CAPUCIN, par Paul CHANOINE (suite)

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4 - L’Erythrée

pris du train en allant de Port-Soudan à Luatkin (Soudan anglo-égyptien)

On a débarqué ensuite [1] à Port-Soudan [2] - c’est là que j’ai retrouvé le bateau qui m’avait emmené en Angleterre - et alors là on est allé faire une petite promenade en Érythrée [3] . C’était contre nos “amis” italiens. C’était une promenade. On n’a pas vraiment eu de coups durs. Il fallait occuper ce coin pour empêcher que les Allemands viennent à la place des Italiens (les Allemands étaient beaucoup plus dangereux, et ils n’avaient pas beaucoup confiance dans les Italiens).

On était à cette époque formé en une compagnie de transport et de ravitaillement (la 1e D.F.L. n’existait pas encore, et la colonne Leclerc était au Tchad) qui était encadrée par les Anglais. On était dans des camions Benford (anglais) et on faisait le ravitaillement pour les Anglais. Comme Armée française véritable, il n’y avait à ce moment-là que la Légion. Presque toute la Légion avait rallié ; et d’ailleurs, où vouliez-vous qu’ils aillent ? Ils n’allaient pas venir en France…

On a fait notre petite campagne d’Érythrée jusqu’à la frontière éthiopienne. Les Italiens n’avaient pas du tout envie de se battre. D’ailleurs il y avait à ce moment-là un des fils du roi Victor-Emmanuel, le duc d’Aoste ; et s’ils avaient voulu résister en Érythrée, cela leur aurait été facile : c’était des montagnes. Les Italiens n’étaient peut-être pas des guerriers - ils n’avaient pas l’esprit bagarreur des Allemands - mais c’étaient de bons constructeurs, de bons maçons. Ils avaient fait des routes magnifiques, en pleine montagne.

On a été à Asmara, qui était à 2 000 mètres, puis au port de Massaouah sur la Mer Rouge où régnait une chaleur épouvantable. En plein midi, il faisait au moins 40 et notre eau était bouillante. Là, les Italiens se sont rendus [4] alors qu’ils auraient pu facilement faire une sortie. On n’était qu’une poignée (2 000 ou 2 500) et eux étaient 10 000 [5] , avec la Marine et tout ! On n’avait que des fusils (des fusils 36 français) et peut-être deux ou trois canons ; pas grand chose !

Il y avait une ville en pleine montagne qui s’appelait Cub Cub [6] . On raconte que ce nom venait de ce que des tirailleurs Sénégalais [7] avaient attaqué avec des coupe-coupes. Était-ce vrai, était-ce une légende inventée par les Italiens ?

C’était alors Monclar qui commandait. Je me souviens d’une petite histoire drôle. À Port-Soudan ou à Souakim - on a débarqué à Souakim, à côté de Port-Soudan - je montais un jour la garde tout bêtement devant une citerne. Arrive Monclar qui avait fait la Norvège et qui en était sorti plus ou moins blessé et déhanché. Avec lui, il ne fallait pas broncher ! Il me demande : “Qu’est-ce que vous gardez là ?” Je ne pouvais pas répondre (on n’a pas le droit de répondre au garde-à-vous). Il me dit : “Repos !” Je lui dis : “Mon colonel, je ne sais pas trop ce que je fais là !” Alors il me dit : “Ouvrez moi la cuve !” Mais je n’avais pas le droit de me séparer de mon fusil (je ne sais même pas s’il y avait des balles dedans, et Monclar était tellement vache…). Il m’a alors commandé de poser mon fusil. On a ouvert la citerne et il n’y avait rien dedans ! Il y a eu ensuite un gars qui s’est fait engueuler pour avoir fait garder une citerne vide…

Autre anecdote : l’histoire de Fournier de la Barre - il a été un des très rares 2 classes à être devenu compagnon de la Libération (il a sauvé des ambulances à Bir Hakeim…) -. Un jour il voit le fameux Monclar arriver. Qu’est-ce qui lui a pris ? On ne sait pas. Il a crié : “Silence aux morts !” Cela n’a pas plu à Monclar qui l’a condamné à deux jours de consigne “sans augmentation de la part de son supérieur” (une condamnation pouvait normalement être aggravée par le capitaine, puis par le commandant et ainsi de suite) au motif suivant : A crié, sur le passage d’un officier supérieur déjà malade, d’une voix de soprano de la Chapelle Sixtine, Silence aux morts ! anticipant par là la mort prochaine de cet officier . C’était le style de Monclar : il pouvait piquer des colères terribles mais ses gars l’aimaient beaucoup. Avec de Gaulle il ne s’entendait pas tellement.


Notes

[1] Le 15 février 1941

[2] Au Soudan, colonie britannique.

[3] Colonie italienne qui menaçait le Moyen-Orient et la “route des Indes”. Le gouvernement britannique avait décidé de s’en emparer.

[4] Mi-avril

[5] “1 000 Français Libres ont fait 14 000 prisonniers italiens” selon “La France et son empire…” (p.106).

[6] Prononcer “Coube-coube”

[7] Le terme Sénégalais désignait globalement les Africains servant sous les armes françaises, qu’ils viennent du Sénégal ou d’un autre pays.

5 - Syrie (1941)

Après l’Érythrée - on était alors en juin 1941 -, on a rembarqué à Massaouah, le port affreux à la chaleur torride.

On est reparti. Quoique monsieur de Gaulle ait dit qu’il ne voulait pas que les Français se battent entre eux, on a quand même été obligé de se battre en Syrie contre les Français de Vichy [1] . C’est à ce moment-là qu’on a commencé de dire les gaullistes, les vichystes… C’est à ce moment que j’ai découvert qu’on nous appelait les gaullistes : on nous traitait de sales gaullistes, de vendus aux Anglais, de traîtres à la patrie, de renégats (toutes les expressions y sont passées)… Nous, on s’appelait entre nous les français, c’est tout.

C’était la même opposition de noms que lorsqu’on rentrait dans une ville et que selon le camp on était appelé les libérateurs ou les occupants… Cela rappelle quand Napoléon est rentré de l’Île d’Elbe et qu’au fur et à mesure de sa progression triomphale, on l’a appelé successivement Bonaparte, puis Napoléon, puis Sa Majesté l’Empereur… Cette façon de faire a été de tous les temps. Nous, on les appelaient les vichystes, les gars de Vichy, mais pas les pétainistes. Ils nous appelaient les gaullistes, mais cela nous laissait froid, et on ne reprenait pas ce terme.

Cette campagne a donc été pour nous un problème terrible. On est d’abord allé en Palestine, au camp de Quastina [2] où de Gaulle est d’ailleurs venu [3] - il était aussi venu une fois en Érythrée -. Les troupes ont débarqué légalement, avec la complicité des autorités vichystes. Mais c’était dangereux car la Palestine était alors sous l’autorité de l’Égypte.

Et ensuite il y eut la bagarre de Syrie [4] . Là, cela n’a pas été joyeux parce que se battre contre les Italiens, encore ça va, mais contre les Français… Être mitraillé par les avions français alors que sur nos drapeaux on avait enlevé la croix de Lorraine, pour éviter les divisions ! D’ailleurs officiellement, on n’a jamais eu la croix de Lorraine sur nos drapeaux. On avait le drapeau bleu-blanc-rouge et une petite flamme rouge sur laquelle il y avait la croix de Lorraine. On nous a accusé d’avoir sali le drapeau français en y mettant la croix de Lorraine. En fait cette croix est celle de Jeanne d’Arc. Ce n’est pas de Gaulle qui l’a inventée ; c’est l’amiral Muselier [5] (qui avait rallié mais qui, ne s’entendant pas du tout avec de Gaulle, a quitté plus tard le Comité de la France Libre).

Catroux, après avoir été gouverneur d’Indochine, était devenu gouverneur de ce qu’on appelait le Levant [6] . C’était alors le seul général à cinq étoiles qui ait consenti à rallier de Gaulle. De Gaulle a pensé qu’en envoyant Catroux là-bas, cela allait faire jouer des sympathies qui permettraient de rallier des forces. De Gaulle a bien raconté dans ses Mémoires qu’il avait été écœuré par le comportement des forces de Vichy alors que notre intervention là-bas avait des raisons stratégiques : il s’agissait d’empêcher les Allemands de passer.

Cette campagne a été pour nous une des plus dures, non seulement du point de vue des pertes [7] - c’est là qu’on en a eues le plus, en dehors de Bir Hakeim - mais surtout moralement : les Anglais nous ont plus ou moins laissé tomber et on combattait d’autres Français, ceux de Vichy qui étaient commandés par l’ancien gouverneur de Paris nommé Dentz, celui-là même qui en juin 1940 avait demandé que les jeunes quittent Paris en déclarant alors que des camps étaient organisés à cet effet, ce qui était faux : il l’avait peut-être alors décidé, mais c’est tout ! Et le résultat c’est que je me suis retrouvé à Royan comme raconté précédemment. J’ai donc retrouvé ce Dentz, deux ans plus tard, - entre temps il avait été nommé général - mais il était cette fois dans le camp d’en face…

Devant Damas [8] , c’est là que cela a été très dur. On a d’abord pensé qu’ils allaient faire un simple baroud d’honneur. Mais non. Il y avait des officiers de Saint-Cyr des deux côtés, qui se battaient les uns contre les autres…

Après cette bagarre en Syrie, qu’on a conquise, ou ralliée - ça dépend du nom - suite à quoi [9] certains ont accepté de rejoindre la France Libre, les autres étant rapatriés en France [10] . En Syrie d’ailleurs Monclar a refusé de combattre. Mais de Gaulle ne lui a rien dit. Il faut dire qu’en Syrie, les Anglais ont toujours joué double jeu ; ils voulaient aussi s’en emparer. Et en plus les Allemands arrivaient. Monclar avait donc plusieurs raisons - politiques, militaires… - pour ne pas vouloir en Syrie se battre contre des Français.

En Syrie, je m’occupais toujours du ravitaillement. On était cependant équipé désormais de mitrailleuses antiaériennes. On avait aussi récupéré du matériel auprès des Italiens : on avait des Brenda 13.2 qu’on a utilisées tant qu’on avait les bonnes munitions.

Quand on montait la garde dans les villages arabes, c’était dangereux : on nous conseillait de ne jamais nous appuyer contre un mur quand on était fatigué parce que les maisons étaient là-bas très différentes des nôtres, avec des tas de couloirs, des accès inconnus, et on pouvait être facilement surpris.

Tout cela m’a donc permis de faire un beau séjour à Damas, puis au Liban qui était un pays magnifique, et en Égypte aussi. Selon les radios, c’était toujours “les troupes rebelles de l’ex-Général de Gaulle” ou “les troupes libératrices”… Et puis ce sont les Allemands qui sont arrivés. On a fait connaissance de la flotte d’Alexandrie qui n’a jamais bougé. Il y avait pas mal de navires de guerre mais l’amiral Godefroy n’a jamais voulu rallier la France Libre.


Notes

[1] La Syrie, comme le Liban, était sous mandat français depuis 1920. L’indépendance de la Syrie avait bien été proclamée en 1941 par la France Libre mais Vichy y maintenait ses troupes (45 000 hommes environ).

[2] Fin avril 1941 (cf. “La France et son em pire…” p.108). C’est là que se constitue la 1e Division Légère de la France Libre (D.L.F.L.) ou 1e Brigade Française Libre.

[3] Le 26 mai 1941

[4] À partir de juin 1941.

[5] Né en 1882. Voir “Les Français à Londres” p.96… pour son histoire, puis p.239… pour “l’affaire Muselier”.

[6] Liban et Syrie

[7] La 1 D.L.F.L. aura 164 morts et 650 bles sés.

[8] Juin-juillet 1941.

[9] La reddition des forces de Vichy a lieu le 13 juillet.

[10] Quelques milliers d’hommes seulement choisiront de rallier la France Libre : 1 000 Français, 1 000 légionnaires et 2 000 tirailleurs. Les autres, plus de 30 000 soldats, refuseront de rester et seront rapatriés vers la France.

6. La Libye (1941-1943)

Ensuite on a dit : “il faut que la France soit présente en Libye” parce qu’avait commencé la bagarre entre les Anglais et les Italiens - il n’y avait pas encore les Allemands -. Il y a eu alors la première campagne de Libye. On nous a équipés d’antichars, de canons de 25 qu’on avait piqués aux Français de Vichy. Vous voyez la diversité de notre armement : anglais, italien, français… C’est là que sera créée [1] la 1e D.F.L. (la 1e Division de la France Libre ; il n’y en avait qu’une, il n’y avait pas le choix !).

On a constitué une unité antichars et j’y ai été affecté, au hasard. Nos canons de 25 [2] nécessitaient de tirer à vue sur les chars visés. Mais on n’a jamais eu l’occasion de voir les Allemands. Ce qui fait qu’on n’a jamais tiré. La seule fois où l’on a tiré, on l’a fait par erreur contre des Australiens qui étaient avec nous : on a cru que leur drapeau était celui des Allemands ! Heureusement on ne les a pas touchés ; on s’est très vite rendu compte de notre erreur. C’est authentique ! Il y avait dans cette première campagne des néo-zélandais, des australiens, des hindous…

On partait en Jock-colonnes [3] pour patrouiller. Mais un jour, il y a eu un vent de sable. Un vent de sable, dans le désert, c’est magnifique. C’est plus haut qu’une la maison, et on ne voit plus rien. Le sable s’infiltre partout, même dans les tableaux de bord. Et quand le vent de sable s’est levé, qu’a-t-on vu ? Une patrouille allemande à un kilomètre ! Notre réaction a été magnifique : on est parti chacun de notre côté, les Allemands dans un sens, et nous dans l’autre !

On a bien vu cette fois les Allemands, mais heureusement pas de près ! Les autres fois, on a bien vu des canonnades ; on s’est même fait canonner, mais toujours de loin.

Durant cette campagne, on s’est bien amusé, jusqu’à Bir Hakeim… On s’est tellement bien amusé, qu’un jour on s’est trouvé dans un champ de mines et qu’on ne le savait même pas. Théoriquement on avait des fanions de reconnaissance et des cartes ; mais elles étaient loin d’être à jour. Un jour on était chez les Anglais, un autre jour ailleurs ; alors, à force de se déplacer, on se perdait, et on ne savait plus à qui appartenait le champ de mines…

Ce qui manquait, c’est qu’on n’avait pas beaucoup à boire ; un peu d’eau, pas de vin bien sûr. Un jour on était à El Adem, un terrain d’aviation pas loin de Tobrouk ; on avait touché le ravitaillement en boissons, la cantine. On avait du whisky. On était enterré dans des trous. On était tellement bien que quand le terrain a été bombardé la nuit, on ne l’a même pas entendu ! Le lendemain matin, on s’est réveillé ; on s’est dit : “Ouille aille aille”. On a été très heureux d’avoir été enfouis !

A ce moment les occasions d’être bombardé et mitraillé, on ne les comptait plus. Le plus angoissant, ce n’était pas les mitraillettes ; cela faisait “tac-tiiiii”. Le plus angoissant, c’est quand on voyait les bombes descendre des avions. On se demandait où cela allait tomber. On avait plus peur des bombes que des mitraillades. Et pourtant le résultat était le même…

Après cette première campagne de Libye, on est retourné en Syrie, histoire de prendre l’air un peu et de reformer des troupes.

Après on est reparti en Égypte par le Caire car, suite à la 1e campagne de Libye, les Allemands et Rommel s’étaient approchés très près de la frontière égyptienne. Dans le fond, c’est grâce à Rommel si on s’est ainsi promené ! On l’appelait “le renard du désert”. C’était vraiment un grand soldat. Il était général allemand ; sans doute était-il pour Hitler, mais ce n’était pas un nazi - cela lui a coûté cher plus tard : on l’a fait mourir -. J’ai lu son livre “La guerre sans haine” ; il a été réalisé à partir des carnets qu’il écrivait tous les jours pendant la guerre et que son fils a rassemblés plus tard pour les publier.

Comme soldat, il a été impeccable : à Bir Hakeim, quand on était fait prisonnier, légalement on n’était pas des soldats ; on était des déserteurs, des rebelles. Donc on n’était pas protégé par les lois de l’armée. Et Rommel pouvait très bien nous faire exécuter. Comme à l’époque les Français Libres étaient considérés légalement comme rebelles, Adolf avait dit : “Tout Français pris les armes à la main sera, conformément aux lois de la guerre, exécuté.” On ne pouvait rien dire. Mais Charles de Gaulle a prévenu - je l’ai appris plus tard en lisant ses Mémoires - que si on fusillait des Français Libres, il fusillerait en représailles des Allemands (on avait quand même fait à l’époque quelques prisonniers de guerre allemands). Je ne sais pas si de Gaulle aurait été jusque là, mais enfin Rommel a dit : “J’ordonne que les Français prisonniers soient traités comme les autres.” Et de fait, on a récupéré quelques années plus tard, en Italie, deux de nos camarades qui avaient été faits prisonniers et qui n’avaient pas été trop mal traités.

Rommel avait entendu parler de de Gaulle par son livre sur “L’armée de métier” et on raconte que c’est de ce livre qu’il s’était inspiré pour mettre l’accent sur les blindés dans son armée. Alors que nous, en France, on n’a rien pris de ses idées : la seule division blindée qu’on ait eue, c’était celle avec laquelle de Gaulle a essayé en 1940 de reprendre Abbeville. De Gaulle avait écrit plusieurs livres avant la guerre : Au fil de l’épée, L’armée de métier… Mais certains généraux français ne voulaient pas non plus de l’armée de métier…

Après on a donc fait la seconde campagne de Libye. Depuis la première, les Italiens avaient été remplacés par l’Afrikakorps commandée par Rommel (voir “La guerre sans haine” où il donne toutes les descriptions des batailles de Libye ; on y retrouve exactement les mêmes noms mais la description se fait à l’inverse, de l’autre côté : “les Français ont été repoussés, les Anglais ont été battus…”). On a réussi à reconduire les Allemands jusqu’à la frontière. Durant cette campagne, on a bien tiré quelques coups de canon, comme ça, au hasard, mais on n’a jamais vu les Allemands de près.

Dans la 1e D.F.L., il y avait le bataillon du Pacifique composé de gens qui venaient de Nouvelle-Calédonie, de Martinique et qui venaient combattre en Libye. C’était la France ; même s’ils avaient la peau mate, ce n’était pas grave.

Du point de vue du ravitaillement, on avait du corned-beef et des biscuits de guerre. Ce n’était pas très marrant. En Érythrée on avait de la chance : on avait réussi à tuer des antilope-cheval. Ce n’était pas excellent, mais c’était quand même mieux que le corned-beef.

Je ne me souviens plus bien des épisodes militaires successifs et du rôle joué par mon unité dans les différentes batailles. En gros, on suivait la masse et on foutait le camp quand les autres arrivaient ; et vice versa… Que vouliez-vous d’ailleurs faire d’autre ? Ou on était fait prisonnier, ou on se taillait. Au début les Anglais ne voulaient pas des Free French, d’une armée française, et de Gaulle s’est bagarré à ce propos avec Churchill. De Gaulle avait même envisagé un moment de nous envoyer en Russie [4] ; je ne sais pas ce qu’on aurait été faire en Russie ! Comme quoi le destin… Et puis finalement un général anglais a accepté de prendre des Français avec lui.

Lors de la bataille de Bir Hakeim, au début de l’encerclement de nos troupes, on a dû escorter un convoi avec un canon de 25. On est sorti de nos lignes, mais quand on a voulu rentrer, on n’a pas pu le faire : il y avait entre Bir Hakeim et nous la 90 Panzer ou je ne sais plus quoi. On a essayé plusieurs fois de rentrer mais on n’a pas pu. Il y a bien eu une brigade anglaise qui a essayé de percer les lignes allemandes, mais ils n’ont jamais réussi. J’ai donc fait la première partie de la bataille de Bir Hakeim mais pas la suite. Vous savez : on pouvait facilement disparaître durant cette bataille. On a ainsi retrouvé dans le désert, je crois que c’est 18 ans après, un avion de guerre anglais, avec l’équipage au complet devenu des squelettes, mais sans traces de mitraillage sur le fuselage. Est-ce que l’avion avait atterri par manque d’essence ? Vous vous imaginez la mort des gars, sans eau dans le désert…

La bataille de Bir Hakeim, qui devait durer 3 jours et qui en a duré 10 [5] , a drôlement embêté Rommel et les Allemands : cela a permis aux Anglais - à la VIIIe armée - de se replier et de préparer El Alamein [6] . S’il n’y avait pas eu la résistance de Bir Hakeim, les Allemands arrivaient certainement avant nous à Alexandrie. Bien sûr, j’ai appris tout cela plus tard en lisant des livres.

Grâce à Bir Hakeim, qui bloquait Rommel et immobilisait deux divisions, l’une italienne, l’autre allemande, les Anglais ont pu se reconstituer. Il y a eu ensuite la bataille d’El Himeimat où est mort Amilakvari [7] . Puis El Alamein.

Durant la 2e campagne de Libye, on a été deux fois encerclé. Les Allemands avaient coupé le ravitaillement. Le plus dur, c’était la boisson. Encore sans manger, vous pouvez tenir. Mais sans boire ! On a été comme ça coupé de tout pendant deux à trois jours.

Une autre fois, un soir, vers minuit, il y a eu 2 000 canons de notre camp (anglais, néo-zélandais, australiens…) qui ont tiré en même temps. Il faisait clair comme en plein jour ; le sol tremblait. Les Allemands étaient écrasés sur place, et leur ravitaillement n’arrivait plus. Une autre fois encore, on s’est fait bombarder par erreur par les Anglais, mais c’était avant, à Bir Hakeim.

Au total, pour le transport de matériel on a fait au moins trois fois le désert de Sinaï entre Beyrouth, Le Caire…

J’ai passé mes 20 ans en Syrie [8] . On était alors à Ain Sofar, un petit village à la frontière du Liban et de la Syrie. On était au repos. Ce jour-là il y a eu le Général Catroux, gouverneur de Syrie et du Liban, qui est passé en grand uniforme, accompagné de Mme Catroux. On lui a dit : “Mon général, je vais vous présenter quelques jeunes français.” Il m’a demandé : “De quelle région êtes-vous ?” Je ne sais plus ce que je lui ai raconté, et puis j’ai ajouté : “Mon général, j’ai 20 ans aujourd’hui.” Je l’ai dit comme ça, dans la conversation. Il m’a répondu : “C’est très bien, mon ami.” Et Mme Catroux m’a donné un pull-over que j’ai gardé et que Maria, plus tard, a détricôté pour en faire un pull-over pour Alain. Je me demande encore comment et par quel mystère j’ai pu garder tout ce bardas-là !


Notes

[1] Le 1e février 1943. La 2e D.F.L. prendra vite le nom de 2e D.B.

[2] Cf. “La France et son empire…” p.117 : il y avait à Bir Hakeim du côté français 3 300 hommes et seulement 18 canons de 25 (sur un total de 100 pièces antichars).

[3] Colonnes militaires volantes très mobiles (cf. “La France et son empire…” p.116).

[4] Cf. “La 1e D.F.L.” p. 206

[5] Exactement du 26 Mai au 12 juin 1942. La position des Français devra finalement être abandonnée, mais cette “non-victoire” deviendra un fait d’armes retentissant.

[6] Bataille fameuse (fin octobre - début novembre 1942) gagnée par les Anglais contre l’Afrikakorps.

[7] Colonel commandant la Légion étrangère, rallié à de Gaulle avec les troupes venues de Narvik.

[8] Le 21 octobre 1942


LIRE LA FIN DU RECIT

7. Tunisie (1943) 8. Italie (1943-1944) 9. France (1944-1945) 10. Et ensuite…

 
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