Pierre CAPUCIN... souvenirs de guerre... par Paul CHANOINE - TRAIN

PAUL CHANOINE, de son nom de guerre PIERRE CAPUCIN, un ancien du TRAIN, est disparu en mai 2010.

En faisant des recherches photos sur Internet, j’ai découvert tout à fait par hasard le récit de l’ensemble de son parcours durant la guerre ; en fait, toute son histoire...

Son gendre, François NICOLAS , nous a donné l’autorisation de publier sur le site de l’Amicale de la 1e D.F.L. l ’intégralité de ce récit.

Au nom de tous les Anciens, nous l’en remercions très chaleureusement. F.R.

SOUVENIRS DE GUERRE DE PIERRE CAPUCIN PAR PAUL CHANOINE

Propos recueillis les 10 Septembre et 10 Décembre 1989 par François Nicolas

Photos scannées et cartes établies par Guy Becis

POSTFACE

Être captif, là n’est pas la question. Il s’agit de ne pas se rendre, voilà.
Nazim Hikmet (1948)

Être du bond. N’être pas du festin, son épilogue.
René Char (1944)

You know you had a father ; let your son say so. [“Tu le sais, tu as eu un père ; puisse ton fils en dire autant.”]
William Shakespeare

Ces propos, recueillis oralement fin 1989, ont été transcrits au cours de l’été 1994. Je souhaitais qu’ainsi mes fils puissent prendre connaissance, à l’occasion du 50e anniversaire de la Libération, des souvenirs de guerre de leur grand-père ; ayant déjà mis à leur disposition les souvenirs de guerre de mon propre père, je tenais à ce qu’ils puissent disposer également de ceux du père de leur mère.

Ces deux témoignages à mes yeux se complètent : Paul Chanoine n’a-t-il pas commencé sa guerre au moment même - juillet 1940 - où Henri Nicolas, comme des millions d’autres, terminait la sienne ; et ces deux hommes ne se sont-ils pas ensuite côtoyés, bien plus tard, débarquant en même temps au même endroit [2] ?

Le destin de Français Libre [3] de Paul Chanoine a quelque chose de fascinant pour un homme de ma génération. Qu’il y ait à en apprendre sur la France (ce pays qui n’existe comme tel que lorsqu’il est en état de s’adresser au monde pour soutenir une idée universelle), sur l’audace de la jeunesse (oser exercer son propre jugement, se dresser face à l’opinion majoritaire et braver les injonctions étatiques), sur le courage des hommes (la gloire des pseudonymes, et le dédain des titres) et sur bien d’autres choses encore, tout cela s’impose à cette lecture.

Mais j’aime surtout donner à mes fils l’occasion de mieux connaître leur grand-père en découvrant sa présentation, ironiquement lucide mais dépourvue de tout cynisme, d’une guerre sans militarisme, en déchiffrant son témoignage d’une grandeur anonyme, d’une singularité sans représentation, d’une ténacité courageuse sans héroïsme et sans ostentation.

François Nicolas

Les notes de bas de page, comme la bibliographie, ont été ajoutées par mes soins.


Notes

[1] Les numéros ont été attribués après-guerre, dans l’ordre d’inscription à l’Association, non au cours de la guerre dans celui de l’engagement (Paul fut, en fait, un des 1 000 premiers engagés).

[2] Autour du 15 août 1944 à Cavalaire…

[3] Retenons : Français Libre désignait quiconque appartenait à la France Libre, nullement un Français qui de surcroît aurait été libre.

Sommaire
  1. Royan
  2. Angleterre (1940)
  3. Dakar (1940)
  4. Érythrée (1941)
  5. Syrie (1941)
  6. Lybie (1941-1943)
  7. Tunisie (1943)
  8. Italie (1943-1944)
  9. France (1944-1945)
  10. Et ensuite…
Royan

J’ai été élevé à la frontière belge, dans le petit village de Saint Michel, par mes grands parents maternels. Mes parents s’étaient séparés quand j’étais petit et mon père était mort quand j’avais 10-12 ans (en 1932, je crois). Ma mère tenait un café mais j’étais toujours avec mes grands-parents qui habitaient juste à côté. Mon grand père travaillait à l’usine mais il avait aussi une vache à la maison. Mes grands-parents avaient vécu l’occupation allemande pendant la guerre 1914-1918 et c’est eux qui m’avaient inculqué la haine de l’allemand, du boche. En effet ils n’avaient pas gardé de bons souvenirs de cette période ; certes ce n’était pas à cette époque les nazis mais c’était quand même l’ennemi, et cela n’avait pas été tellement rigolo. Dans mon enfance, chaque fois que mon grand-père buvait un verre, il commentait son geste en ajoutant : “Encore un que les boches n’auront pas !” C’était une expression idiote. J’ai connu ensuite quelqu’un dans le quartier du XI dont le père utilisait la même expression ; c’est dire qu’elle était alors répandue. Et quand dans mon enfance on jouait à la guerre, personne ne voulait être le boche !

C’est pour cela que ma mère m’a dit en 1938 : “Je ne veux pas que tu restes à la frontière”. Et c’est comme ça qu’on est partis, elle et moi, pour venir à Paris.

En 1940, il y a eu l’appel du Gouverneur de Paris pour conseiller aux habitants de quitter la capitale en annonçant que des camps étaient organisés pour les recevoir. C’était la version officielle ; en fait rien n’était organisé, il n’y avait que la pagaille d’organisée, ça c’est sûr ! Alors j’ai eu l’idée de partir pour Royan. Pourquoi ai-je pensé à Royan ? Je ne sais pas. Il y avait des années que je n’avais pas eu de nouvelles d’amis qui habitaient dans mon pays natal - les Campora (lui, italien d’origine, était le voisin de mes grands-parents ; il travaillait comme gardien d’usine) - et dont je savais qu’ils allaient tous les ans à Royan. Je me suis dis : “Tiens, il y a peut-être les Campora à Royan”. Et je suis alors parti sur les routes de France et de Navarre vers cette ville. C’était le 13 juin 1940, et c’est ainsi, à la porte d’Orléans, que j’ai quitté ma mère.

Comment ai-je vécu en cours de route ? Je ne sais pas. J’ai toujours été incapable - et pourtant j’ai eu le temps d’y penser - de reconstituer mon voyage, au milieu des réfugiés. Je me souviens simplement qu’à proximité d’un cimetière il y avait eu un bombardement ; c’était la première fois de ma vie que je voyais un bombardement. Et c’est là que j’ai connu mon premier camarade de la future France Libre, Maurice Antoine, qui partait aussi - je ne sais pas d’où il venait exactement - et qui disait comme moi : “Je ne veux pas voir les Allemands”. Arrivés à Saintes, près de Royan, on a été accueillis par une famille.

Je vais ensuite dans les rues de Royan à la recherche de Campora, mais, dans la tourmente générale, autant chercher une aiguille dans une botte de foin ! Il y avait plein de réfugiés ; c’était une vraie cohue. En repartant de Royan, je heurte alors quelqu’un par hasard, près d’un tabac. Et qui était-ce ? Justement la personne que je cherchais, que je n’avais pas vue depuis 1938 et dont je n’avais eu aucune nouvelle depuis ! C’était le destin. 49 ans plus tard, je revois d’ailleurs encore sa tête ! C’était le 17 ou le 18 juin, je ne sais plus exactement. Il me dit : “Mais qu’est-ce que tu fais là ? ” Je lui dis : “Mais je viens vous voir !” Après je lui ai tout raconté ; mais sur le coup, il était absolument sidéré. De Paris j’avais emmené une valise de vêtements que j’ai traînée ensuite jusqu’en Angleterre… Il me dit : “Bon, et bien tu viens à la maison ; il n’y a pas de problèmes.” Il y avait là sa femme, sa fille - Jeannine - qui était à peu près de mon âge, la grand-mère et puis la famille chez qui ils logeaient. Je suis resté chez eux, et c’est comme ça que ma mère a su ensuite que j’avais été jusqu’à Royan et que j’étais encore vivant à cette date.

Mais ce n’était pas là le tout car les Allemands arrivaient - je les ai si bien fuis qu’au bout du compte, je ne les ai jamais rencontrés de toute la guerre ! -. Alors je vais sur la plage avec Jeannine. Il y avait là des soldats polonais et on leur a demandé ce qu’ils faisaient en cet endroit. Ils nous ont répondu : “On attend le bateau ; nous partons ce soir pour le Canada.” Je rentre et je dis à la famille : “Moi je m’en vais ; je vais rejoindre les Polonais.” Pourquoi ? Je n’en savais rien. Alors je pars avec ma valise - elle n’était pas légère - et les Polonais me disent : “On embarque cette nuit.”

Cette nuit, il y eut un orage magnifique. On a été à la Pointe de Grave, où il y avait le rassemblement. Théoriquement on n’avait pas le droit, car on était civil, mais il régnait une pagaille magistrale, avec déjà à cette époque beaucoup de Juifs qui fuyaient l’envahisseur. Alors les Polonais embarquent, et nous, défense d’embarquer : le capitaine du navire ne voulait prendre que des militaires. Alors je dis : “C’est pas tout. On veut quand même partir.” Et bien malgré tout, on a réussi à embarquer. Comment ? Je n’en sais plus rien. Le bateau s’appelait le Dailius (je l’ai revu, deux ans plus tard, à Port-Soudan) ; il était anglais et était là, je crois, pour rembarquer les militaires, comme à Dunkerque.

On était donc à bord, mais ce n’était pas tout. On était serré là-dedans ! Il y avait quelques Français et deux saint-cyriens. Je me rappelle toujours d’une espèce de cabine ; il pleuvait à torrents. On n’avait rien à manger. Je ne me souviens pas depuis combien de temps je n’avais plus mangé (en fait depuis que j’avais quitté la famille). J’ai dit aux Polonais : “D’accord, mais il faut manger.” Alors ils ont été chercher du ravitaillement. Le bateau a pris la mer, je ne sais comment, mystère. On ne savait pas ce qui se passait.

Sur ce bateau, il y avait peut-être une dizaine de jeunes. C’est tout. Sinon il y avait beaucoup de Juifs, et des soldats. Il y a eu ainsi pas mal de jeunes qui sont venus en Angleterre, sur des barques, dans des conditions invraisemblables. Pour chaque gars, c’était un destin différent. Les Bretons étaient nombreux.

Angleterre

Le résultat du voyage : on s’est d’abord retrouvé à Plymouth ou à Portsmouth. Là, il y avait les bateaux qui arrivaient et on les renvoyait vers Liverpool où je suis arrivé gentiment, le 26 juin 1940. Alors là, la coïncidence a continué ; on a eu une chance ! On débarquait bien sûr ; mais se trouvait à ce moment-là au même endroit une partie [1] de l’armée de Norvège qui revenait de Narvik [2] avec le fameux colonel Magrin-Vernerey dit Monclar - cette armée était commandée par le général Béthouard (condisciple de de Gaulle à Saint Cyr) lequel n’a pas voulu rallier la France Libre -.

On tombe sur un officier de cette armée qui nous demande : “Vous êtes Français ?” On dit “Oui !”. Alors il dit : “On vous prend en charge.” Je lui dis : “Mais on n’est pas militaire !” Il dit : “Même si vous n’êtes pas militaire, on vous prend quand même en charge.” Bon, alors je dis : “Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?” “Vous restez là !”. On était habillé à moitié en militaire - je me rappelle : les Polonais nous avaient donné une casquette carrée avec l’aigle -. Bon, alors on attend les événements. On nous envoie au camp d’Arrow Park, et c’est là que je rencontre Miss Davenport qui deviendra ma marraine de guerre.

Pendant ce temps il y a eu le monsieur “qui vous savez” [3] qui avait lancé l’appel le 18 juin. Le 27 juin [4] s’amène au camp un monsieur, avec deux étoiles [5] . Il dit : “Je suis de Gaulle” - il nous était inconnu ; cela aurait pu être Pétain ou Weygand, pour nous c’était pareil -. Il dit : “Je suis le Général de Gaulle. Je suis la France. Je continue la lutte.” Qu’est-ce qu’il n’avait pas dit là ! Avec le mot France, il ralliait qui il voulait. Il dit : “Messieurs, ceux qui veulent suivre, venez avec moi. Ceux qui ne veulent pas, les Anglais les rapatrieront sur la France.” Et effectivement, ils ont été rapatriés, sauf un bateau qui a été coulé, mais passons… Alors on nous a demandé : “Est-ce que vous voulez rester pour combattre du côté des Anglais ?” On a dit : “Oui, pas d’histoires ; allons-y pour la France !” On voulait bien, pour parler comme Jeanne d’Arc, bouter non plus l’Anglais mais l’Allemand hors de France. On nous a dit : “Vous êtes considérés comme étant volontaires ; on vous embarque.” Le 28 juin, on est parti pour Londres où l’on a rencontré d’autres Français à l’Olympia Empire Hall [6] . C’est là, le 1e juillet, qu’a eu lieu l’engagement officiel ; on a signé pour toute la durée de la guerre, c’est-à-dire “jusqu’à ce que la guerre soit terminée”. On ne savait pas, bien sûr, le nombre d’années !

On a été ensuite emmené le 2 juillet au camp militaire d’Aldershot [7] pour nous entraîner [8] . On a été mis dans des casernes et les Anglais nous ont équipés ; on avait la tenue anglaise, impeccable. On n’avait pas la Croix de Lorraine mais simplement un insigne “France”. On était 2 classe et on avait un officier qui venait de Norvège. On appartenait à la demi-brigade d’Orient (la raison de ce nom ? Je ne l’ai jamais sue). Elle était en fait commandée par Monclar, au titre de la Légion étrangère. De juillet à août, l’entraînement a été intensif mais on a aussi un peu visité l’Angleterre. L’accueil de la population était très sympathique : quand nous allions dans les pubs, nous n’avons jamais eu à payer une seule consommation ; nous étions pour eux les Free French.

On a fait quelques excursions : on a visité le Château de Windsor (le plus vieux et le plus grand château du monde) où nous avons aperçu de loin le Roi, la Reine et leur fille Élisabeth. Un autre jour, on a visité l’abbaye d’Eton et un collège où l’on a bu du thé. Au début, on le buvait en vitesse, et puis après on s’y est habitué : on ne buvait plus que cela… Une autre fois, on a visité les tombeaux de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie qui reposaient dans une abbaye. Quelle ironie du destin pour le grand empereur que d’être enterré chez “l’ennemi héréditaire” !

Le 14 juillet, on a défilé à Londres, mais on n’était pas nombreux [9] . Avant de partir on avait touché la tenue coloniale anglaise (battle dress), avec des shorts immenses, à double battant, prévus pour les Indes contre les moustiques ! Le défilé était pour nous très émouvant mais le cœur restait triste. L’accueil de la population était chaleureux ; on a vu Mme Churchill

Ensuite on est retourné au camp. On sera bombardé deux fois de suite parce que le camp était situé le long de la ligne de chemin de fer très importante de Southampton. On passait toutes les nuits dans des espèces d’abris car c’était l’époque du Blitz [10] . C’est à cette époque qu’on a rencontré des Canadiens français. Quelle joie ! Tragiquement pour eux, leur camp a été une nuit bombardé par les Allemands qui en réalité nous visaient.Ensuite on est retourné au camp. On sera bombardé deux fois de suite parce que le camp était situé le long de la ligne de chemin de fer très importante de Southampton. On passait toutes les nuits dans des espèces d’abris car c’était l’époque du Blitz. C’est à cette époque qu’on a rencontré des Canadiens français. Quelle joie ! Tragiquement pour eux, leur camp a été une nuit bombardé par les Allemands qui en réalité nous visaient.

Un jour [11] on a appris qu’on annonçait en France que les rebelles de l’ex-Général de Gaulle avaient été anéantis la nuit dernière. Manque de pot pour nous !

Ensuite le roi Georges est venu fin août nous rendre visite [12] . C’était un événement ! A 5 heures du matin, on était tous debout pour tout briquer si bien que lors de sa visite, vers 15 heures, nos chaussures brillaient comme des miroirs !

Quand je me suis engagé et que j’ai signé, je n’avais pas encore 18 ans mais on ne m’a rien demandé. Il y avait des plus jeunes encore. Il y a eu alors un camp de formation des jeunes pour ceux qui avaient 14-15 ans. Car il y avait des familles entières qui débarquaient. Par exemple dans l’île de Sein, tous les gars valides se sont embarqués.

Dans les Forces Françaises Libres, on était alors 7 000 personnes en tout [13] . Sur 40 millions de français, ce n’était pas beaucoup ! Peu de généraux ont rallié ; ils ne voulaient pas se mettre au garde-à-vous devant un deux étoiles. Seul Catroux [14] l’a fait. Mais Catroux avait connu de Gaulle comme prisonnier en 1914. Weygand par exemple, que de Gaulle avait bien connu, n’a jamais voulu rallier. Était-ce par fidélité au Maréchal ?


Notes

[1] Essentiellement la 13 demi-brigade de la Légion étrangère.

[2] Un corps expéditionnaire allié (25 000 hommes) fut dépêché en avril 1940 sur ce territoire ami avec pour objectif de couper “la route du fer”. Le Corps se retira en bon ordre le 7 juin pour arriver en Angleterre le 21 juin.

[3] Le général de Gaulle.

[4] L’armistice a été signée par Pétain le 22 juin. Le 23 juin, le gouvernement britannique déclare : “Le gouvernement de Sa Majesté ne peut plus considérer le gouvernement de Bordeaux comme celui d’un pays indépendant.”

[5] De Gaulle faisait alors de nombreuses tournées de recrutement dans les camps réservés aux soldats français. Il semble que ces tournées aient eu des résultats plutôt décevants (cf. “Les Français à Londres” - voir bibliographie - p.102).

[6] Vaste bâtiment d’exposition, situé dans la banlieue de Londres, que les Anglais ont mis à la disposi tion de de Gaulle (voir “Les Français à Londres” p. 133…).

[7] Camp de Camberley, à proximité d’Aldershot.

[8] Le 8 juillet 1940, vingt jours après l’appel du 18 juin, la France libre ne rassemble encore que 98 officiers, 133 sous-officiers et 713 hommes de troupe, soit 947 volontaires en uniforme, toutes armes confondues, auxquels il convient d’ajouter 200 jeunes, âgés de moins de 18 ans, des “cadets”, habillés en scouts (cf. “Les Français à Londres” p.128).

[9] De Gaulle a apparemment choisi ce jour-là un défilé très limité, misant sur l’emblème et le contraste plutôt que sur une impossible démons tration de force (cf. “Les Français à Londres” p.132).

[10] des grands bombardements allemands…

[11] Le 31 juillet, les journaux anglais publient la nouvelle suivante, venue de France : “Tous les militaires déclarés rebelles, qui ont rejoint une armée étrangère pour continuer à combattre, seront condamnés à mort s’ils ne sont pas ren trés en France le 15 août.” Ces militaires avaient été déchus de la nationalité française huit jours plus tôt.

[12] Le 24 août, Georges VI (1895-1952) vient à Aldershot passer en revue la petite armée de la France Libre.

[13] Les F.F.L. sont officiellement crées le 7 Août 1940 à la suite d’un accord signé entre de Gaulle et Churchill (cf. “Les Français à Londres” p.141…).

La 1 Brigade, constituée fin août et commandée par Monclar, atteint 2 330 hommes. C’est là le noyau de la future 1e D.F.L.

[14] Sorti de Saint-Cyr en 1898, il fut fait prisonnier durant la guerre 1914. Nommé gouverneur général de l’Indochine avant-guerre, il sera révoqué par Vichy et rejoindra de Gaulle en septembre 1940. “Soldat et politique”, il prendra en mains les pouvoirs de la France au Levant en 1941 et presque aussitôt proclamera, au titre de la France Libre, l’indépendance de la Syrie et du Liban.

Dakkar

Courant août, les bruits courent d’un prochain départ pour l’Afrique.

Et puis un jour on apprend que nous quittons Aldershot pour une destination inconnue. Mystère ! On va à Liverpool ! C’était marrant ; je me suis dit : “On ne va quand même pas repartir pour la France !” Ainsi j’avais débarqué à Liverpool, et j’ai rembarqué à Liverpool. Le bateau qui nous a emmené d’Angleterre [1] s’appelait Westernland ce qui veut dire “Terre de l’Ouest”. La nuit, on a été bombardé sur le bateau. On est parti quand même, mais on ne savait pas pour où. On n’était pas le seul bateau. On était en convoi [2] , bien organisé.

Trajet du Westernland

On est arrivé à Freetown [3] . C’était la première fois qu’on a vu l’Afrique. On a débarqué. On n’est pas resté longtemps. De Freetown s’est formé le convoi pour Dakar. Il y avait le Westernland et le Pennland ; c’était deux navires réquisitionnés par l’Angleterre mais équipés par des Hollandais qui étaient plutôt germanophiles et ne pouvaient pas voir les Français en peinture. Le résultat, c’était qu’on bouffait très mal jusqu’au jour où Magrin [4] s’est foutu en pétard et a dit : “C’est la Légion qui fera la tambouille” (autrement dit la cuisine). Après ça, on a mieux mangé.

Petite anecdote : sur le Westernland, on avait des ballons et des filets pour se protéger des avions. Un jour il y a un ballon qui fout le camp. Un camarade arabe, dont j’ai oublié le nom, dit alors à notre sergent d’origine italienne nommé Plisson : “Sergent Plissonne, chouffe [5] le ballonne !” Dans sa bouche, avec sa prononciation, cela rimait très bien !

Autre souvenir : sur le bateau en allant vers Dakar, il y avait eu un camarade qui était mort. On l’avait immergé à la mode de la marine à voile. C’était émouvant. On l’a mis dans un sac ; on a mis le sac sur une planche, et on l’a gentiment balancé à la mer. Cela faisait quand même tout drôle !

L’histoire de Dakar [6] a échoué : on a essayé de débarquer. C’est là que l’amiral Thierry d’Argenlieu [7] , très révérend Carme, et le petit-fils du Maréchal Foch [8] ont été avec un drapeau blanc comme plénipotentiaires pour obtenir le ralliement de Dakar [9] . Mais cela n’a pas marché. J’ai su après : le gouverneur Boisson, qui était pourtant un ancien de la guerre de 1914, n’avait pas voulu se rallier. Beaucoup n’ont pas voulu rallier de Gaulle, d’abord parce qu’il était pratiquement inconnu, et ensuite parce qu’ils avaient quatre ou cinq étoiles : alors se mettre, à titre temporaire, aux ordres d’un général à deux étoiles… C’est pour cela que cela n’a pas marché. Mais il faut ajouter que les Anglais, avant, n’avaient pas été non plus très fair-play parce qu’ils avaient, à Gibraltar, laissé passer la marine de Toulon - il y avait là le fameux Richelieu [10] . Ensuite, devant Dakar, les Anglais lui ont tiré dessus. Parmi nous, il y avait beaucoup de bretons (peut-être 60%) et ils avaient des frères ou des cousins sur les navires en face ; cela a été extrêmement pénible.

Quand il a vu cela, de Gaulle a dit : “Pas de bagarre. Je ne veux pas que les Français se battent entre eux” [11] . Entre-temps il y a eu le ralliement du Cameroun [12] - pas de problèmes - puis celui du Gabon [13] - il y a eu un peu de bagarre -. Ensuite on est revenu à Freetown.

De là on a pris un autre bateau [le Neuralia] pour atteindre le Cameroun qui avait été rallié par Leclerc [14] - lequel était pratiquement inconnu à ce moment-là -, par Hettier de Boislambert [15] et par Pléven [16] - des gens que je ne connaissais alors pas

Arrivée à Douala (Cameroun), sur le port (octobre 1940)

L’accueil a été extrêmement sympathique. Mais où nous loger ? On l’a fait à quelques kilomètres de Douala, au camp de Bassa (j’en ai parlé plus tard avec des collègues de travail camerounais qui venaient justement de là-bas). Un camp affreux, qui était même interdit aux Noirs ! On a vécu là pas tellement longtemps.

C’est là que j’ai eu mes 18 ans - on était en 1940 -. J’avais un camarade, Mottet, qui a eu ses 18 ans le même jour que moi.

Après monsieur de Gaulle a dit : “C’est pas le tout. Le Cameroun, c’est bien, mais il faut aller ailleurs.” C’est là que Leclerc a formé, avec une poignée de gars, sa fameuse colonne qui a remonté vers le Tchad alors que nous, on a rembarqué. Il fallait en effet que la France Libre soit représentée partout.

On est retourné à Freetown pour la 3 fois. On a pris un bateau qui s’appelait le Neuralia [18] et on a fait une petite promenade jusqu’au Cap.

Au Cap on a fait escale mais on n’a pas eu le droit de descendre. Pourquoi ? Je n’en sais rien.

Après on est remonté et on est allé à Durban. On a fait ainsi soixante-deux jours de mer sans voir la terre.


Notes

[1] Avec 2 000 hommes environ le 30 août 1940 (cf. “La France et son empire dans la guerre” p.84 ; “Les Français à Londres” p.188…). La troupe est commandée directement par de Gaulle qui embarque lui-même sur le Westernland.

[2] 2 bateaux transports de troupe française - le Pennland et le Westernland -, divers navires marchands, escortés par 4 bâtiments des F.F.L. et une flotte de guerre anglaise (dont un porte-avions) transportant un corps de débarquement anglais de 4 500 hommes.

[3] Capitale de la Sierra Leone, colonie britannique.

[4] dit Monclar

[5] En arabe, chouf = regarder

[6] Tentative de rallier l’Afrique Occidentale Française par une opération militaire conjointe des Français Libres et des Anglais.

[7] Né en 1889, officier de marine, il démis sionne en 1919 pour entrer chez les Carmes. Mobilisé en 1939, il est fait prisonnier en juin 1940, s’évade aussitôt, gagne l’Angleterre et se rallie à de Gaulle.

[8] Le capitaine Becourt-Foch

[9] Le 23 septembre 1940

[10] Après le bombardement de la flotte française par les Anglais à Mers-el-Kébir (près d’Oran) le 3 juillet 1940, le reste de cette flotte avait quitté la Méditerranée, les Anglais la laissant paradoxalement franchir le détroit de Gibraltar. Le cuirassé Richelieu, qui avait échappé à une tentative de torpillage anglaise à Mers-el-Kébir, s’est ainsi retrouvé ensuite à Dakar, face à la flotte franco-anglaise…

[11] Fin de l’expédition le 25 septembre.

[12] Cf. “Les 4 glorieuses” : ralliement sans combats à la France Libre de la plus grande partie de l’Afrique Équatoriale Française, soit le Tchad (le 26 août), le Cameroun (le 27 août), le Congo (le 28 août) et l’Oubangui-Chari (le 29 août). Suite à quoi ne manquait que le Gabon.

[13] Le Gabon est rallié début octobre à la France Libre après 10 jours de combats.

[14] Pseudonyme pour Philippe de Hauteclocque, né en 1902.

[15] Premier officier à rejoindre de Gaulle, le 19 juin 1940.

[16] Homme politique, également rallié de la première heure à de Gaulle.

[17] 21 octobre 1940

[18] Le 24 décembre 1940. La troupe constitue le complément du Bataillon de Marche n°3 dans la Brigade d’Orient. Elle comprenait la 13e demi-brigade de Légion étrangère, la 101e compagnie auto, les chars, une ambulance chirurgicale, l’intendance (cf. “La France et son empire…” p.103)

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