Pierre GRANIER (BM 24) La Campagne d’Italie : 1 - L’attaque sur le Garigliano

LES SOLDATS OUBLIES DE LA 1e DFL

LA CAMPAGNE d’ITALIE : L’ATTAQUE SUR LE GARIGLIANO

Le convoi de camions était parti de SAN MARCELLINO, près de Naples, après la tombée de la nuit. Les hommes savaient seulement qu’ils montaient en ligne.

La quatrième brigade était en tête, et le B.M. 24 en tête des autres. Le convoi roulait, sur une mauvaise chaussée défoncée par les charrois, les bombes, les obus et les pluies. La route avait dû être goudronnée, autrefois, du temps de Mussolini et de la prospérité fasciste. Mais aujourd’hui il n’en restait plus trace.

Bondissant de trou en ornière, les G.M.C. allaient très doucement, les chauffeurs étant gênés par l’absence de lumière, car il n’était pas question d’allumer les phares. Malgré la consigne qui en avait été donnée avant le départ, les conducteurs avaient progressivement rapproché leurs véhicules, attirés par ce besoin humain de se serrer les coudes à l’heure du danger.

J’étais assis à côté du chauffeur, un soldat de la compagnie du Train, dont je distinguais le profil tendu et crispé sur son volant, les yeux écarquillés, à chaque éclatement d’obus. Derrière, les tirailleurs ne parlaient ni ne riaient. Leur fusil entre les jambes, ils fixaient la nuit profonde de leurs prunelles blanches qui lançaient de brèves lueurs quand un coup rapproché illuminait le camion.

Pendant la plus grande partie du trajet, le convoi n’avait pas reçu d’obus. Mais il venait d’arriver sur une portion de route battue par les pièces à longue portée, et les artilleurs allemands l’arrosaient sporadiquement, un coup toutes les deux ou trois minutes. Ce n’était pas assez pour stopper le convoi, mais c’était suffisant pour énerver les hommes. La poussière était si intense, sur cette route privée de goudron depuis un temps immémorial, qu’on eut dit du brouillard.

Mais les chauffeurs connaissaient la route et avaient l’habitude de cette sorte de travail. Parfois, un camion s’immobilisait, un pneu crevé par un obus, ou plus simplement victime d’une panne ; ses occupants et le camion suivant le poussaient alors en dehors de la route. Le chauffeur et ses passagers se répartissaient sur les autres véhicules, et le convoi repartait. Il n’était pas question de réparer, ou même de sauver le G.M.C. en prévision d’un dépannage ultérieur, et le pauvre bahut dégringolait sans oraison funèbre au fond d’un ravin, car nous étions en terrain montagneux.

Une fois de plus, le convoi stoppa brusquement. Mon camion vint buter du nez dans l’arrière du précédent. Un homme passa très vite, allant d’un camion à l’autre et transmettant un ordre dans la nuit :

—  Tout le monde en bas. Dégagez la route... Les chefs de sections au capitaine, en avant du convoi !

Je répète cet ordre, imité par mes sous-officiers européens et africains. L’agent de liaison est déjà loin, mais on l’entend encore crier en decrescendo :

—  Tout le monde en bas... Dégagez la route... *

Les tirailleurs ne se le font pas dire deux fois. Par-dessus les ridelles, ils sautent sur la chaussée et filent vers la gauche, s’évanouissant dans un noir encore plus noir qu’eux. Je trouve à tâtons mon sac, ma mitraillette Thomson - ce Tommy gun trop lourd dont ont été dotés les chefs de section avant de percevoir la carabine U.S. - et mon porte-cartes, en vue de remonter le convoi immobile et silencieux, pendant que mon chauffeur soulève le capot et se prépare à un rapide contrôle de son moteur, en tringlot consciencieux qui n’oublie pas ses consignes permanentes.

Soudain, un sifflement aigu déchire mes oreilles : le bruit de ma mitraillette, frappant le sol dans la chute, se confond avec celui de l’éclatement. Je suis tout de suite environné de chaleur et de poussière. Quand celle-ci est dissipée, je me relève à demi et regarde vers le camion : il a au moins deux pneus crevés par des éclats du projectile qui est tombé sur la route, derrière le véhicule. Le chauffeur n’a pas été touché, mais il préfère renoncer à l’examen de son moteur, et rejoint les tirailleurs, dans les buissons en contrebas. Ils plaisantent gentiment avec ce camarade à la peau blanche qui est un soldat de France comme eux. Ils ne le connaissaient pas, deux heures plus tôt, mais ils ont vite sympathisé, et le chef Gottingar s’inquiète pour son bahut :

—  Tu vas pas changer les pneus crevés ?

—  Penses-tu ! répond le chauffeur. J’ai pas le temps, et j’ai qu’une roue de secours. Et puis, ce n’est pas la première fois qu’on abandonnera un camion sur le bord de la route pour un pneu crevé. Je vais simplement le ranger contre les rochers... quand les Allemands s’arrêteront de tirer.

Et le jeune chauffeur se tient prêt à se remettre au volant pour une courte manœuvre, en roulant tant bien que mal avec deux roues à plat.

Cela fera une épave de plus, sur ces routes italiennes où l’avance des troupes alliées était jalonnée par des carcasses de jeeps, de G.M.C., des chaussettes U.S. et aussi des cadavres de chevaux abandonnés par des artilleurs allemands.

En tête du convoi, je retrouve les autres, c’est-à-dire le capitaine SICARD qui commande la 2e compagnie, et les chefs de sections : le sous-lieutenant ULM, qui commande la section lourde (mitrailleuses et mortiers de 60 m/m) ; l’ aspirant LEMARINEL et l’adjudant-chef DELPECH, commandants des 2e et 3e sections de fusiliers-voltigeurs, et l’aspirant CHABAUX, mon adjoint, avec METROT.

Il me remplacera si je suis blessé, ou plus simplement si je dois remplacer le capitaine Sicard, pour une raison identique. Ulm est plus âgé que moi, mais je suis le plus ancien en grade. Originaire de Nouvelle-Calédonie, ULM est issu du corps des sous-officiers de carrière de la Coloniale. C’est un gradé sérieux, un peu trop peut-être, et qui ne rit pas volontiers aux plaisanteries des deux plus jeunes, LEMARINEL et CHABAUX, espiègles et taquins comme on l’est à vingt ans.

LEMARINEL est d’origine normande. En juin 1940, il était encore un adolescent, mais l’appel du 18 juin l’a incité à partir sans délai pour l’Angleterre. Avec d’autres camarades de son âge, il s’est embarqué clandestinement sur un chalutier, et est arrivé à Londres quelques jours plus tard. On l’a d’abord envoyé au centre de formation des aspirants de la France Libre, à Camberley, et il a été affecté au B.M. 24 peu après sa nomination.

CHABAUX un peu plus jeune que LEMARINEL est du recrutement pied-noir. Fils de colonel, il s’est engagé dès qu’il a eu dix-huit ans, a été envoyé à l’école de Cherchell, d’où il est sorti aspirant.

DELPECH tranche quelque peu sur le lot. Il a largement dépassé la trentaine, servait à Djibouti jusqu’au début de 1943, et a suivi les trois bataillons du commandant Raynal quand ce dernier a rallié l’ensemble de la colonie à la France Libre. C’est un adjudant-chef classique, dont on sait qu’il fera bien son boulot, à la tête de sa section, tout comme le gars qui vient de Londres et celui de Nouvelle-Calédonie, l’aspirant pied-noir de l’école de Cherchell, ou moi enfin, sous-lieutenant venu d’Indochine..

LA COMPAGNIE DE TÊTE DU BATAILLON DE TÊTE

II est une heure du matin, dit le capitaine SICARD. Le jour se lève à cinq. Il nous reste donc quatre heures pour gagner une position abritée des vues, où les tirailleurs vont s’enterrer pour la journée ; tout doit être terminé avant le lever du soleil, si nous ne voulons pas prendre une dégelée d’obus sur nos abris. Toute la journée, on se planque. À onze heures du soir, demain ou plutôt aujourd’hui, attaque générale sur le front : la grande attaque de printemps. De onze heures à onze heures trente, préparation d’artillerie. À onze heures trente - exactement à vingt-trois heures trente - débouché de l’infanterie. Nous sommes la compagnie de tête du bataillon de tête. Premier objectif : le village de San-Andrea. Amenez ici vos sections, sans pagaïe, tout de suite. Quand tout le monde sera là, la compagnie partira en colonne par un, jusqu’à la base de départ. Voilà, c’est tout pour le moment .

LES PITONS FORTIFIÉS DE LA LIGNE GUSTAV

Les Allemands tiennent toutes les hauteurs, au nord de la boucle du Garigliano, illustré par Bayard, le Chevalier sans peur et sans reproche, quelques siècles plus tôt. C’est la ligne Gustav, objectif de la Division.

Quand la ligne Gustav sera prise, les blindés pourront dévaler dans la plaine, sur la droite de la Division, et pousser jusqu’à Rome. Mais il faut d’abord prendre la ligne Gustav.

La compagnie marche, cette nuit-là, pendant deux ou trois heures, sur de mauvais sentiers, étroits et escarpés, à peine assez larges pour un homme. Et pourtant, fréquemment, il faut se plaquer contre la paroi rocheuse pour laisser la voie libre à des convois de mulets qui redescendent des lignes, conduits par des tirailleurs de la 3e Division d’Infanterie Algérienne. Ces brêles assurent, à eux seuls, tout le ravitaillement en eau potable, vivres et munitions, car il n’est pas question d’envoyer des véhicules sur ces pistes de montagne.

En face, les Allemands disposent d’excellents observatoires, ce qui interdit aux troupes françaises le moindre déplacement de jour. C’est pourquoi l’heure de la grande attaque a été fixée au milieu de la nuit.

Je marche en tête de ma section, elle-même en tête de la compagnie. On ignore où est le capitaine.

—  Tu sais où nous allons ? Me demande une ombre, dans la nuit. C’est la voix d’ ULM, qui a remonté la file en trébuchant sur les cailloux du sentier.

—  Vaguement, lui dis-je... Il nous faut suivre ce sentier jusqu’à une bifurcation, où nous tournerons à gauche ; là, d’ailleurs, un Marocain doit nous attendre, pour nous conduire à ses positions.

—  Nous relevons des Marocains ?

—  Oui, et paraît-il de sacrés types : ce sont eux qui ont pris une tête de pont aux Allemands, sur la rive droite du fleuve...

Je me tais, pour laisser passer un nouveau convoi de mulets.

—  Dégagez la piste !

Mon ordre, répété de gradé en gradé tout le long de la colonne, se perd dans la nuit comme l’écho d’une pierre ricochant sur les parois d’un gouffre. Les premières brêles passent, tenus habilement par leurs muletiers berbères ; leurs bâts plus larges qu’eux tapent et rebondissent contre le flanc de la montagne. Sans rechigner, les tirailleurs saras s’effacent comme ils le peuvent, dans des cliquetis d’armes, de bidons, de mors et de harnachements.

Soudain, cinq ou six coups de mortier sifflent au-dessus de la compagnie, pour aller éclater un peu plus loin. S’ils étaient destinés à la compagnie, ils sont nettement trop longs. Il y a tin peu de flottement dans la colonne, un mulet fait un écart, son palefrenier le lâche aussitôt, sans doute pour lui laisser sa chance, mais l’animal perd l’équilibre et roule dans le ravin. On entend un bruit de chute, en contrebas. Le muletier se penche au-dessus du vide, mais la nuit est trop épaisse pour qu’il puisse distinguer quelque chose. Alors l’homme hausse les épaules et suit le convoi, qui ne s’est même pas arrêté. La compagnie marche encore pendant un long moment. Je commence à en avoir assez, de ce sentier caillouteux qui n’en finit pas, des convois de mulets que nous croisons sans cesse, et de cette nuit d’encre où l’on n’y voit pas à deux mètres.

Une grande ombre se dresse soudain, sur la piste, s’approche de moi et parle avec un fort accent arabe :

—  La compagnie de relève ?

—  Oui , dis-je.

Un instant plus tard, un lieutenant de tirailleurs marocains se présente à son tour :

—  C’est vous qui commandez ici, mon lieutenant ?

—  Pas depuis longtemps, me répond l’officier. Mon capitaine a été tué ce matin, d’un éclat de mortier.

—  Ils ont l’air d’avoir pas mal de mortiers, dans le coin.

—  Je vous crois ; ils disposent d’observatoires magnifiques, connaissent à fond le secteur, qu’ils occupaient encore récemment. Cela leur permet de nous lâcher de ces dégelées !... Vous n’en avez pas idée !... Mais vous ne tarderez pas à vous en rendre compte... Bon. C’est pas tout ça, faut que je vous explique le truc...

—  Minute, dis-je, j’ai un capitaine, laissez-le rappliquer, il ne doit pas être loin.

Au même instant, le petit père SICARD se pointe sur la piste, tout suant et soufflant.

Derrière, dans la nuit, les Saras se sont laissés tomber sur le sol, vaguement disséminés à l’abri des rochers. Je ne les vois pas, mais je suis sûr qu’ils dorment déjà.

Alors voilà, commence le lieutenant des Marocains : cette crête où nous sommes, c’est notre première ligne. Mes tirailleurs sont là, tout près, planqués dans leurs trous...

—  Il y a du pet ? demande ULM, qui vient lui aussi d’arriver.

—  Ça dépend. À part ces foutus mortiers, ça serait plutôt calme, en ce moment. Mais on ne sait jamais : la nuit dernière, le bataillon voisin a repoussé une contre-attaque. Les gars d’en face, d’après les renseignements que nous avons pu recueillir, en interrogeant des prisonniers, appartiennent à la division Hermann Goering. Ce sont des S S...

Le capitaine SICARD se gratte le nez, selon son habitude. ULM dit merde , et moi j’avale ma salive. L’autre continue :

Ils seraient fortement retranchés dans des abris bétonnés, à l’épreuve des gros calibres d’artillerie, et ont sur nous l’avantage du terrain, très facile à défendre, mais difficile à attaquer. Quand il fera jour, vous pourrez vous en faire une idée. Vous verrez ces pitons, ces gorges étroites et encaissées... C’est un secteur vachement dur, tellement que les Américains n’en ont pas voulu. Le C.E.F. en a hérité... Cette ligne Gustav n’a de ligne que le nom. En réalité, toujours d’après les prisonniers, elle serait profonde de plusieurs kilomètres. Vous avez d’abord, paraît-il, quelques champs de mines artistement camouflés. Puis des réseaux de fils de fer barbelés. Puis des tranchées agrémentées de blockhaus. Aussitôt après, ça recommence. Mais le plus emmerdant de tout, peut-être, ce sont ces sales obus de mortiers qui viennent vous chercher partout, et principalement au fond des ravins où vous vous croyez peinards... Maintenant, si vous permettez, mon capitaine, je vais vous montrer le secteur et nos positions, après quoi nous pourrons nous en aller, avant le jour, dans votre intérêt et dans le nôtre.

LES DJEBELS DES APENNINS

Les Marocains s’en allèrent presque aussitôt, pour ne pas avoir à progresser en plein jour, sur des sentiers exposés aux vues et aux coups des Allemands. Ils laissèrent la 2e Compagnie sur la position, en butte à des tirs de harcèlement pas très dangereux, mais assez désagréables, car il était difficile de consommer une boite de rations tranquillement. J’obligeai les tirailleurs à creuser leurs trous. Ils me regardèrent d’abord sans comprendre, pensant que leurs grigris les préserveraient bien assez des obus, qu’il était inutile de se fatiguer, quand on pouvait faire autrement, et qu’il aurait fait si bon s’étaler au soleil de mai, les doigts en éventail, le ceinturon débouclé, le fusil à côté, dans l’herbe, mais pas loin quand même. Mais comme j’insistais, ils obéirent.

Pour tuer le temps, je vais d’une section à l’autre, croisant parfois le petit père SICARD, qui fait comme moi, en se grattant le nez, qu’il a plutôt long.

—  Planquez-vous, mon capitaine, lui dis-je à un moment. Vous allez finir par vous faire descendre, et par faire repérer la compagnie...

SICARD s’assied à côté de moi, à l’abri d’un talus :

—  Bon Dieu ! dit-il, cette journée est interminable... Je voudrais être plus vieux de vingt-quatre heures !

—  Moi pas : aujourd’hui nous vivons, c’est toujours ça de pris.

GOTTINGAR s’approche silencieusement :

—  Mon lieutenant, combien tu veux que je donne de grenades par homme ?

—  Quatre aux voltigeurs, et deux aux autres.

Le sergent-chef Sara s’éloigne. Je bourre ma pipe, l’allume. SICARD prend une cigarette dans sa poche, la triture un moment pour la défroisser, la tape sur sa paume et l’approche de mon fourneau. Nous fumons un moment en silence, délicieusement vautrés au soleil déjà chaud de ce matin de mai, en Italie méridionale.

—  Au fait, mon capitaine, vous avez bien été au P.C. du bataillon, tout à l’heure ; y avait-il du nouveau ?

—  On attaque toujours cette nuit, et MERREAUX a été tué ce matin.

Merreaux était un sous-lieutenant que j’avais un peu connu à Tripoli.

—  Comment a-t-il été tué ?

—  Par un éclat de mortier.

Exit Merreaux. Voilà un gars qui se portait bien, puis un obus éclate, et on emporte MERREAUX dans une toile de tente toute dégoulinante de sang. Exit...

Midi arrive, et avec lui rappliquent les deux aspis, puis ULM, puis DELPECH.

—  Qu’est-ce que vous venez faire ici ? leur demande SICARD .

—  On vient manger, mon capitaine, comme en Tunisie, du temps de la popote de Nabeul, répond CHABAUX.

Nabeul, c’est le village du Cap Bon où nous avons cantonné sept mois, avant de nous embarquer pour Naples.

—  Le repas de l’amitié, ajoute LEMARINEL ... Et peut-être le dernier...

—  Bon, fait Ulm, qu’est-ce que nous avons au menu ? Des rations K ou des rations C ?

—  Vaut mieux des rations C, dit le capitaine ; c’est lourd, c’est encombrant ; les rations K, on les fout dans la poche du treillis.

—  Et le pinard ? Qui c’est qui a le pinard ? demande CHABAUX.

—  C’est en principe GALOUNDI , l’ordonnance du capitaine.

—  Passe le bidon, Galoundi, dit LEMARINEL, en s’adossant confortablement à un rocher, les deux pieds écartés, le ceinturon dégrafé, le casque posé à côté de lui, sur le sol.

—  Lemarinel, mettez votre casque !

—  Bien mon capitaine, mais ça sera pas commode, pour manger.

—  Il faudra vous y faire, mon vieux.

—  On s’y fera, mon capitaine... Qu’est-ce qu’il y a, dans ce bidon ?

—  C’est du muscat de Tunisie, répond le capitaine, en ouvrantune boite de méat and vegetable stew.

—  Ce que ça peut être dégueulasse, ce truc-là, dit Ulm. Mais c’est bon pour les tirailleurs : ils s’en empiffrent, faut les voir !

À ce moment, le petit père SICARD pousse une exclamation, en recrachant la gorgée de vin, ou prétendu tel, qu’il a voulu boire :

—  Hé, Galoundi, dit-il en s’adressant à son ordonnance, qu’est-ce que tu as fait, avec mon bidon ?

—  Mon cap’taine, moi j’ai lavé ton bidon, il avait de l’eau sale, alors j’y ai mis de l’eau...

—  Bougre d’idiot ! C’était pas de l’eau sale, mais du muscat !

C’est bien là le genre d’initiatives qu’ils prenaient de temps en temps, nos braves tirailleurs saras. Mais on leur pardonnait toujours, finalement : ils étaient nos soldats, nos compagnons, demain ils se feraient tuer pour la France et pour leurs chefs blancs, si l’occasion s’en présentait...

GALOUNDI fut quand même traité d’andouille avec conviction par tous les officiers de la 2e compagnie, l’incident fut clos, et le repas se poursuivit paisiblement, malheureusement arrosé avec de l’eau pure. Là-bas, vers le nord, derrière les pitons, les Allemands devaient casser eux aussi la croûte, car leur bombardement avait cessé.

Le soleil de mai continuait à réchauffer délicieusement les hommes de ses rayons italiens, et il n’y avait plus qu’à attendre le soir.

ET LA NUIT S’EST EMBRASÉE...

C’est une nuit de printemps magnifique et sereine, avec un ciel criblé de milliards d’étoiles, sous lesquelles, tout à l’heure, des hommes vont mourir. Ces hommes qui vont s’entre-tuer, ce sont des Américains, des Anglais, des Allemands, des Français. Demain, tous ces gens-là seront alliés, aujourd’hui ils sont ennemis...

Celui qui n’a pas connu le contraste entre la beauté de la nature où tous les êtres, insectes, oiseaux, plantes vivent intensément, et la mort imminente qui va s’abattre sur des gosses de vingt ans qui le savent et l’attendent, en espérant pourtant qu’elle sera pour l’autre, celui-là ne sait pas combien la vie est belle.

Il n’y aura plus jamais de problème, plus de tristesse, pour toi si tu t’en sors. Toutes les filles seront belles, tous les jobs seront valables, et confortables seront les terrasses de café où tu t’assiéras pour siroter un pastis. Il va être vingt-trois heures et comme la nuit est splendide ! J’ai vingt-quatre ans, un galon d’or sur l’épaule, de bons copains et de braves tirailleurs et voilà que je suis peut-être en train de consommer la dernière journée de ma vie, la dernière heure, la dernière minute...

Tout est maintenant paré. Les hommes ont perçu leurs cartouches, leurs grenades, leurs deux jours de vivres et leur ration d’eau, qu’ils devront économiser. Dans cinq minutes, la préparation d’artillerie va se déclencher sur les positions allemandes, elle durera une demi-heure et sera fantastique : tous les tubes du Corps Expéditionnaire Français entreront en action. Les autres répondront sans doute aussitôt, et attention aux mortiers dans le creux des thalwegs. À vingt-trois heures trente, l’infanterie pas- sera à l’attaque. Ma section sera à droite, et en tête de la compagnie...

Onze heures moins quatre. Un visage de mère, avec son doux sourire et ses cheveux gris, qui se penche sur un lit d’enfant, pour le border... C’est vrai qu’il est tard et l’heure de dormir, pour les gens paisibles qui n’ont pas choisi de faire la guerre.

Un enfant qui dormait, c’était hier. Aujourd’hui, cette nuit plutôt, il y a là un homme sérieux, responsable, un sous-lieutenant couché dans le creux d’un fossé, au défilement d’une crête, sous un ciel criblé d’étoiles.

Un homme qui va mourir. Il va mourir et il ne le sait pas, et sa journée a commencé normalement : il s’est levé, a bu son quart de café brûlant, dans un bivouac inconfortable dont il sait maintenant, trop tard, que c’était un paradis.

Onze heures et une seconde.

D’un seul coup, la nuit s’est embrasée. Dans une immense lueur rouge, les crêtes, les pitons, les arbres se découpent, étranges silhouettes noires sur toile de fond pourpre. Voici d’abord les lueurs et ensuite les éclatements. Mais les coups sont tellement rapprochés, les départs d’innombrables batteries tellement confondus, entremêlés, que, tout de suite, ce n’est qu’un roulement ininterrompu, infernal, comme si tous les canons de l’Apocalypse venaient de se déchaîner.

Sans transition, mes nerfs se sont calmés. Il me fallait ce bruit, ce monstrueux feu d’artifice. Sans impatience, j’attends l’heure de bondir.

LES ARTILLEURS ALLEMANDS RIPOSTENT

Comme on s’y attendait, les Allemands ripostent : un obus de 88 vient de passer avec son sifflement caractéristique juste au-dessus de ma section. Un peu long, l’éclatement se perd dans la vallée, derrière. Un autre le suit, trop court de cinquante mètres.

Un coup plus long, un coup court, un coup au but. C’est classique. Le but, précisément, c’est la crête où nous nous planquons.

Le troisième obus arrive comme un rapide qui traverserait une gare sans s’arrêter ; pourvu qu’il brûle la station ! Il la brûle, pas de beaucoup, certes, mais ça suffit, c’est bon... Et puis, le quatrième aussi, bon Dieu ! Mais en voici un cinquième qui...

Rien n’est plus plat que le corps d’un fantassin couché sur le sol quand arrive un pellot. Plat comme un cadavre, car il est curieux de constater à quel point les cadavres paraissent pressés de rejoindre la terre dans laquelle ils vont se malaxer, s’intégrer, se mélanger comme du hachis parmentier...

Le cinquième obus a éclaté en plein sur la crête, à quelques mètres de moi. Déchirement horrible du métal. Sifflements des oreilles, bouffée de chaleur et odeur persistante de la poudre qui se dissipe lentement. De la terre sur le casque, dans la bouche, les yeux. Mais c’est tout : le miracle. La baraka. Pourvu que ça dure.

Quelqu’un se glisse à côté de moi. C’est METROT :

—  Ben, mon lieutenant, il a éclaté pile sur le troisième groupe ! Pas un blessé ! C’est une chance !

Au même moment, grésillement précipité dans le poste-radio :

—  Allô, Berthe, je vous reçois cinq sur cinq.

—  Ce coup est tombé chez vous, avez-vous de la casse ?

—  Rien à signaler.

Je coupe. Maintenant, les artilleurs allemands ont réglé leur tir. Ils arrosent soigneusement, méthodiquement, abondamment la position de la 2e compagnie, avec leurs 88, leurs mortiers, leurs minnenwerfer, leurs 155.

Il est temps de passer à l’attaque. Tout, plutôt que ce pilonnage imbécile. Heureusement que les tirailleurs ont creusé leurs trous dans l’après-midi, ce qui limite la casse. Mais il y en a pour une demi-heure, avant le débouché de l’infanterie. Au bout de cinq minutes, j’ai déjà un tué et trois blessés, pour rien, alors qu’ils auraient été précieux, plus tard, dans l’attaque et l’assaut, si assaut il y a.

—  Brancardiers !... appelez les brancardiers !...

—  Onze heures dix... Onze heures vingt... vingt-cinq, vingt-six... huit, neuf...

Toutes les montres ont été réglées sur celle du petit père SICARD . Le démarrage doit se faire à 23h30 précises. Le cadran lumineux dans la nuit, amical et compréhensif :

—  Je suis avec toi, tu sais, ne t’inquiètes pas, quoi qu’il arrive, les minutes, les heures tournent et tourneront indéfiniment, pour que toi, ou celui qui héritera de moi si tu te fais descendre, me remonte. Les minutes, les journées, les mois et années tournent, et quel sera le poids de cette attaque sur le Garigliano, dans vingt ans, dans cent ans ? Un événement banal, dérisoire. Et d’ailleurs, toute la vie n’est-elle pas dérisoire, en définitive ? Il y a ceux qui passent la rivière et viennent s’échouer, mourir sur l’autre rive. Et il y a ceux qui restent en cours de route, soit au début, soit au milieu, dans le courant, soit presque au bout de la traversée...

METROT, près de moi, attend. GOTTINGAR , le grand sergent-chef sara aux profonds tatouages, attend, la mitraillette à la main, et je saurai bientôt qu’il sait s’en servir. Les trois chefs de groupes africains attendent.

Un peu plus loin, CHABAUX attend, comme un poulain impatient. Plus loin encore, LEMARINEL doit ruminer entre ses dents ses griefs contre GALOUDI à propos de ce bidon de muscat, en attendant... À moins que ce ne soit ULM , cet autre râleur de la compagnie et le petit père SICARD doit se gratter le nez.

—  Plus que quarante secondes... trente... dix... trois... une...

—  En avant !

LE DÉBOUCHÉ DES TIRAILLEURS

À la lueur d’un éclatement, ma section a bondi comme un seul homme, et s’est mise à dévaler la pente, en direction de l’ennemi, et je trouve qu’ils sont beaux, mes soldats à la peau d’ébène sous le casque anglais posé de guingois, au sommet de leur crâne. Ils sont beaux et ils foncent, avec leur atavisme de guerriers ancestraux.

Mais les autres l’ont vue aussi, ma section, grâce à cet obus vicieux qui n’a tué personne, mais qui sera lourd de conséquences.

Car les Allemands, passés maîtres dans l’art de raccourcir leur tir au rythme d’une infanterie avançant péniblement de crête en thalweg, ne quitteront plus, désormais, la 1e section de la 2e compagnie du 24e bataillon de marche de tirailleurs saras de la 1e Division Française Libre du Corps Expéditionnaire Français en Italie, qui sont partis, ces Saras, à l’attaque avec la mitraillette ou le fusil à la main, et le coupe-coupe au ceinturon, prêt à être utilisé, en cas de besoin, comme dans leurs guerres tribales.

Cette nuit-là, ils ne crient pas, comme ils le feraient chez eux. Ils avancent en silence, en courbant un peu le dos, comme si les obus allaient passer au-dessus, et c’est d’ailleurs le cas, le plus souvent. Quelquefois aussi, un coup éclate en plein dans la section. Alors, qu’ils soient debout, courbés ou couchés, des hommes sont touchés, qui dans le buste, qui dans les jambes, qui dans la tête, tantôt plaqués au sol, tantôt boulant comme des lapins. Certains gémissent, ou poussent des cris de douleur qui montent dans la nuit, dérisoires à côté des éclatements et du déchirement du métal. Et puis, il y a ceux qui tombent et meurent sans bruit, aussi silencieux qu’une seconde plus tôt, quand ils progressaient à côté de leurs copains, sur cette montagne de cauchemar.

On abandonne provisoirement les morts, on fait un pansement rapide aux blessés, que les brancardiers récupéreront plus tard, s’ils n’ont pas trop de besogne et s’ils réussissent à trouver ces ravins, ces pitons perdus où la 2e compagnie signe son passage du sang de ses soldats africains, venus de si loin pour mourir ici de façon si discrète. Et de toute façon, plus tard, morts ou survivants, ce ne seront pas eux, les triomphateurs : eux, en mettant les choses au mieux, ils auront une médaille, une étoile de bronze peut-être... Deux ou trois fois par an, on les réunira au pied d’un monument aux morts, on leur dira qu’ils sont des héros, puis on les oubliera jusqu’à la prochaine cérémonie patriotique...

Guidé par la boussole et les rafales de mitrailleuses qui indiquent la direction des positions allemandes, je marche devant mes hommes. Encore une page du règlement d’infanterie qu’il faudra modifier : dans une troupe qui attaque, le chef de section n’avance pas avec le groupe de soutien mais en tête des groupes de tête.

Je marche en tête de mes hommes, dans une nuit d’autant plus noire que les éclatements l’illuminent davantage, et l’on serait presque tenté de les bénir, ces obus, s’ils n’apportaient pas chaque fois leur cargaison de mort.

LES PREMIERS TUÉS DU BATAILLON

La troisième compagnie est accrochée, sur la gauche du bataillon. Il lui faut prendre une première position, pour permettre aux autres compagnies d’attaquer sur San Andréa, l’objectif initial du bataillon.

Ça a l’air de bagarrer dur, du côté de la trois. Je reconnais le crépitement du fusil-mitrailleur américain - dont nous sommes dotés - contrastant avec les rafales plus sèches et plus rapides de la mitrailleuse allemande : Ta... caKKK ta... ça... fait la trois. Rrrran répondent ceux d’en face. Deux cent cinquante coups minute contre huit cents.

Quand la trois aura atteint son mamelon, la deux la dépassera, et dépassera aussi, sur sa droite, la une, qui se sera alors arrêtée pour appuyer la deux de ses feux. La manœuvre classique en tiroir, que l’on réussit toujours à merveille, avant, à l’exercice, devant un parterre de généraux et de parlementaires.

Toutes les cinq minutes, Anatole appelle Berthe :

Avez-vous la liaison à vue avec le Farceur ? (Farceur, c’est la trois).

La liaison à vue, par une nuit pareille ! En fait de liaison, j’ai toutes les peines du monde à la maintenir avec la section LEMARINEL , sur ma gauche.

Une voix crie mon nom, dans la nuit. C’est ULM, qui a devancé sa section lourde. Il est en rogne.

—  Qu’est-ce qu’il t’arrive ? je lui demande.

—  Comment veux-tu que je te suive, avec mes mitrailleuses et mes mortiers ? Tu vas trop vite, dans ce terrain de cochon !

—  Comment, je vais trop vite ! Le capitaine me demande à chaque instant si j’ai contacté Farceur ; je me crève et je crève mes types pour le satisfaire, et tu trouves que je vais trop vite, mais où te crois-tu donc ? Sur les Champs-Elysées ?

ULM repart vers sa section. Deux ou trois heures se passent encore, avec toujours des coups de mortiers et des obus de 88. La gorge sèche, le cou tendu, je ne m’arrête même plus pour évaluer les dégâts, et puis METROT est derrière, c’est son boulot, en attendant d’avoir à me remplacer à la tête de la section, si ma baraka m’abandonne.

Toujours pas de liaison avec Farceur, quand, brusquement, j’entends des coups de pioche, à deux ou trois cents mètres de là. BOUCHARD, l’aspirant de liaison au P.C. du bataillon, qui vient justement de me rejoindre, s’en va aux renseignements, avec deux de mes tirailleurs pour escorte. À ce moment, je puis confirmer la liaison avec la section LEMARINEL , sur ma droite. Nos deux sections sont bien équilibrées, en tête de la compagnie, et je décide de stopper un moment, en attendant de savoir ce qui se passe. D’après la direction des coups de pioche, la 2e compagnie aurait déjà dû dépasser la 3e. Raison de plus pour faire une pause. Il est cinq heures. Sur les crêtes, le jour se lève lentement, les ombres se découpent, des silhouettes sortent de la nuit, passant du noir au gris, et du gris au kaki.

Je m’aperçois soudain que le silence est total : plus de rafales, plus d’éclatements d’obus, plus de coups de mortiers. L’accalmie avant la contre-attaque, peut-être...

Dans le ravin, sur ma gauche, une ombre avance et grossit rapidement. C’est BOUCHARD . Allongé sur la contre-pente d’où, les jumelles à la main, j’essaie de voir quelque chose, je me retourne à demi et l’appelle doucement. Le voici près de moi, rampant sur les derniers mètres, au défilement de la crête.

—  Alors ?

—  Tu n’as rien à boire ? Mon bidon est à sec.

Je lui passe le mien. Il boit une lampée, pas trop, il est correct. Il s’essuie la bouche d’un revers de main et demeure silencieux. Eh bien ?

—  C’est bien la trois. Ils ont atteint leur objectif et sont en train de creuser leurs trous... Les Allemands ont foutu le camp, c’était sans doute un avant-poste. Seulement, j’ai de mauvaises nouvelles : JEANNE est tué, et FAUROUX a les deux jambes coupées.

JEANNE était un tout petit aspirant de dix-neuf ans, sans un poil au menton, frais émoulu de l’école des cadets de la France Libre de Camberley, en Angleterre. Il était parti de Normandie en juin 1940, sur un bateau de pêche, avec deux ou trois gosses comme lui, dont LEMARINEL et BOUCHARD Comme ils étaient un peu jeunes, on les avait d’abord envoyés à l’école, avant d’en faire des élèves-officiers, puis des aspirants.

Pour Jeanne , le baptême du feu, encore si proche d’un autre baptême, sera sans lendemain. Il a été tué d’un éclat de mortier en plein cœur, et n’a sans doute pas souffert...

FAUROUX , c’est mon copain de Tripolitaine, celui avec qui j’ai failli me noyer, un jour que la Méditerranée était déchaînée et nous drossa sur une falaise rocheuse. Il est d’active, sous-lieutenant issu de la dernière promotion de Saint-Cyr-Aix-en-Provence, on l’avait envoyé en Afrique du Nord, un peu avant le débarquement américain du 8 novembre 1942 sur les côtes marocaines, et il avait ensuite rejoint la 1e D.F.L.

Avec MERREAUX hier et ces deux-là cette nuit, le B.M. 24 en est déjà à trois officiers descendus, dès la première nuit de la grande attaque de printemps. FAUROUX n’est pas mort, bien sûr, mais...

—  Tu crois qu’il s’en sortira ? demande CHABAUX .

—  Tiens, tu es là, toi ? Et tes tirailleurs ?

—  T’en fais pas pour eux. Au fait, le capitaine vous fait dire d’arrêter la progression, en attendant de nouveaux ordres.

—  (...)

Quant à JEANNE , on l’a laissé dans le ravin où il est mort parce qu’on n’a pas eu le temps de l’enterrer. Ses tirailleurs lui ont simplement mis une toile de tente dessus.

Je ne sais que penser. Je suis comme assommé. Ma langue est sèche et pâteuse. Comme mes tirailleurs, je suis épuisé par cette progression nocturne dans la montagne. L’artillerie et les mortiers allemands m’ont mis hors de combat un cinquième de ma section, sans que j’aie rien compris, et sans avoir même l’impression d’avoir fait quelque chose d’utile. Mon poste radio fonctionne très mal, et je n’ai plus aucune liaison avec Anatole.

—  GOTTINGAR !

—  Monyeut’nant ?

—  Dis aux tirailleurs de creuser leurs trous en vitesse !

—  Oui, mon yeut’nant.

GOTTINGAR disparaît. Aussitôt après, coups de pioche tout autour. Les tirailleurs ont compris que le temps des manœuvres est fini, et que, tout bien considéré, un bon trou dans le sol est encore le meilleur des grigris.

—  Quel bordel ! dit CHABAUX .

—  Tu ferais mieux de retourner vers ta section. Ce n’est pas parce qu’elle est en réserve que tu ne vas pas prendre, d’une minute à l’autre, une dégelée d’obus.

—  Bien, mon lieutenant. Mais tu avoueras que c’est un fameux bordel : on démarre hier soir par une nuit noire comme on n’en a jamais vu, on se casse la gueule à chaque pas, les boches nous assaisonnent avec leurs mortiers sans qu’on sache d’où ça vient et sans qu’on puisse riposter. On a au début la liaison avec Anatole, qui nous demande toutes les cinq minutes si on voit Farceur, et quand on a mis la main, c’est-à-dire l’oreille, sur Farceur, c’est Anatole qui disparaît, nom de Dieu !

—  Allez, fous le camp !

CHABAUX s’en va de la crête, presque aussitôt remplacé par le petit père SICARD .

—  Qu’est-ce qu’on fait, mon capitaine ? lui dis-je. On continue sur San Andréa ?

—  Pas tout de suite : il y a du tirage sur la gauche. La trois est bien arrivée sur son mamelon, mais le bataillon de Marocains qui marche sur notre gauche s’est fait recevoir à coups de lance- flammes. Le truc classique depuis la guerre de 14-18 : au moment de l’assaut, les Fritz font kamarad , les Marocains se découvrent, et les enfants de salauds les allongent à bout portant, ils ont dû se replier. Maintenant, notre artillerie va donner sur ce piton... On le voit très bien d’ici : cette espèce de pain de sucre, droit devant nous...

—  Quoi ? Les Boches sont là-haut ? Et nous, on est ici ? Et il fait maintenant jour ! Mais alors, mon capitaine, faut pas rester là ! Mais vous vous rendez compte ? Les Allemands suivent tous nos mouvements ! Il faut faire quelque chose, avancer ou nous replier, mais surtout ne pas rester sur cette crête !

Le petit père SICARD se gratte le nez, et il dit :

—  C’est vrai, vous avez raison GRANIER , je n’y avais pas pensé...

À ce moment, voilà un autre capitaine qui rapplique sur la crête. Décidément, cela fait beaucoup de monde, sur ce minuscule bout de terrain particulièrement vulnérable.

Cet officier, je le connais vaguement. Il est à l’État-major de la Division, et il apporte des ordres :

On craint une contre-attaque sur votre position, alors vous allez vous replier sur cette autre crête, derrière. Je vous fais couvrir par un tir d’arrêt, dans quelques minutes.

Et il s’en va, avec son opérateur radio. Le capitaine SICARD le suit sur ses talons, tandis que moi, sans perdre une seconde, je donne mes ordres à mes chefs de groupes. Les tirailleurs commencent à se replier, et tout cela se fait très vite, bien évidemment. Mais voilà que l’enfer se déchaîne à nouveau, et cette fois, les obus viennent de derrière, c’est-à-dire que ce sont des obus français : le tir d’arrêt promis par l’officier de l’État-major vient de s’abattre sur ma crête, sans que l’on ait tenu compte du léger décalage nécessaire au décrochage de ma section, qui pourtant n’a guère traîné. Un détail.

Mais un détail qui me coûte huit autres types au tapis, dont deux morts, et des blessés plus ou moins graves, mais en tout cas hors de combat.

Une bavure dont personne n’assumera jamais la responsabilité !

De longues années plus tard, je reverrai cet officier d’état-major, tout vieilli, tout chenu, tout blanchi. Et je ne lui ai rien dit, à quoi bon ? Maintenant, il est mort. Paix à son âme.

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