Allocution sur la bataille de Bir Hakeim, mai 2012, par Pierre SIMONET (RA)

Cette présentation de "Bir Hakeim dans le contexte géo-politique" a été faite par Pierre SIMONET le 21 mai 2012 au cours d’un repas amical (cinquante personnes) à Toulon. Ce repas fut organisé par le capitaine de vaisseau e.r. Claude Deguines et l’ambassadeur en retraite Alain Pierret, tous deux fervents connaisseurs des FFL.

Lundi 21 mai 2012

Soixante dixième anniversaire des combats de Bir Hakeim, Libye, 27 mai-11 juin 1942

Allocution par Pierre Simonet Compagnon de la Libération

Je remercie Alain et Claude d’avoir organisé cette soirée à l’occasion du soixante dixième anniversaire de la bataille de Bir Hakeim en Libye. Cette bataille a opposé la première Brigade Française Libre aux forces de l’axe du 27 mai au 11 juin 1942.

Depuis la défaite de l’Armée française en juin 1940, B.H. est la première bataille rangée opposant une unité française en uniforme à l’armée allemande.

Sur le plan stratégique et politique ce fait d’armes représente un événement important pour la cause alliée et pour le moral de la résistance intérieure française naissante.

Quelques mots d’histoire pour situer notre combat. Nous sommes en mai 1942 en plein milieu de la seconde guerre mondiale.

L’Allemagne et l’Italie ont sous leur contrôle la plus grande partie de l’Europe y compris la moitié de la France et une bonne partie de l’URSS. L’armée allemande approche du Caucase. Elle vise les champs pétroliers de Bakou et les plaines de la Volga à Stalingrad.

Elle maintient en Libye une armée importante. J’en parlerai dans un instant.

Il reste à la France sa zone libre et une partie de son empire d’outre-mer : les vastes territoires d’Afrique du nord et l’Afrique Occidentale française.

Le Royaume Uni tient Gibraltar, Malte et exerce son influence sur l’Égypte et le Moyen-Orient. Cependant, la situation en méditerrannée n’est pas en faveur des Britanniques. Ils ont perdu la maitrise de la méditerranée centrale. Malte est paralysée par les bombardements aériens, et la flotte et l’aviation ennemies opèrent quasi librement depuis l’Italie et la Crète jusqu’en Libye.

En Libye, c’est le sujet qui nous occupe, Rommel est à la tête de l’Afrika Korps, (l’armée germano-italienne en Afrique). Il a pour mission de bousculer la VIIIe armée britannique, d’occuper l’Égypte et de s’emparer du canal de Suez, qui est la voie stratégique vers l’Inde et les ressources pétrolières du Moyen-Orient.

En face de Rommel, se tient la VIIIème Armée britannique : Elle est campée sur une ligne nord-sud allant d’El-Gazala en bord de mer jusqu’à Bir Hakeim en plein désert à 60 km au sud.

Les deux armées adverses sont fortes chacune de 200 000 hommes, de milliers de chars et sont équipées d’armement moderne et d’une forte aviation.

La 1e Brigade Française Libre est postée à Bir Hakeim, charnière sud du dispositif britannique. Elle est forte de 3 700 hommes et d’une femme. BIR HAKEIM est un carré de désert rocailleux de 4 km de côté, surplombant légèrement le désert alentour.

Notre Brigade est intégrée à la VIIIe armée britannique. Elle est organisée en unité française autonome, commandée par un français, le général Koenig. On y trouve des militaires qui ont refusé la défaite de juin 1940, des troupes de volontaires de Polynésie, Nouvelle-Calédonie, Afrique et de jeunes évadés de la France occupée. Nous sommes les Free French, c’est ainsi que les British nous appellent avec sympathie.

Venons en maintenant aux opérations proprement dites. Notre brigade prend la responsabilité de la position de Bir Hakeim en février 1942.

I)  De février à mai 42 : Dans les mois qui précèdent le siège, nous organisons et fortifions la position d’une manière intelligente qui s’avèrera, à l’épreuve, d’une grande efficacité.

Nous lançons des colonnes mobiles qui harcèlent l’ennemi et patrouillent sans relâche dans ce vaste no man’s land large de 50 km.

C’est ainsi que le 26 mai, une de nos patrouilles repère une forte concentration de véhicules et de chars ennemis en route vers le sud. La grande offensive de l’Afrika Korps contre la VIIIe armée britannique a commencé.

II)  Le lendemain, à 8h du matin, par un ciel lumineux, une colonne de 70 chars se rapproche de Bir Hakeim. Elle se déploie en deux vagues sur un front d’un kilomètre et fonce droit sur le camp tirant de tous ses feux. C’est impressionnant.

Le grand moment est venu. À courte distance notre riposte éclate. Les canons antichars de la Légion, nos quatre batteries d’artillerie, les Bofors des fusiliers marins se déchaînent. Des chars sautent sur des mines, d’autres touchés de plein fouet explosent en flamme, cinq parviennent à l’intérieur de la position et sont détruits à bout portant.

Une heure et demie plus tard, les attaquants se retirent. Ils ont perdu 32 chars et laissent 91 prisonniers, dont le colonel Prestissimone (un Italien) qui commandait l’attaque.

Dans les instructions qu’il n’a pas eu le temps de détruire, on peut lire : Objectif, 27 mai 9h00 du matin, destruction de la brigade gaulliste par la 2e Brigade Ariete .

En réalité, la bataille de Bir Hakeim va durer 15 jours.

La première semaine du 27 mai au 2 juin l’Africa Korps qui n’a pu nous réduire s’acharne sur les britanniques à 20 km au nord. Nous sortons du camps retranché et lançons nos colonnes sur les flancs de l’ennemi qui poursuit à distance son mouvement tournant vers les arrières britanniques. Nous détruisons plusieurs chars et de nombreux camions produisant un effet de nuisance appréciable.

III)  Le 2 juin Rommel réussit à percer les lignes britanniques. Il peut continuer son avance en force, mais décide de lancer deux divisions pour éliminer Bir Hakeim. Le siège proprement dit s’installe.

Le 3 juin, il fait remettre au général Koenig une sommation écrite et signée de sa main. : Vous êtes encerclés, rendez vous, sinon vous aurez le même sort que le deux brigades anglaises de Got Ualeb qui ont été exterminées avant-hier.

Du 2 au 10 juin, avec une intensité qui s’accroît chaque jour, l’adversaire nous bombarde avec ses pièces de gros calibre situées hors de portée de nos canons de 75. Il nous soumet aux assauts de plus de 800 sorties de la luftwaffe y compris les Stukas, ces fameux bombardiers en piqué. Une de leur bombe détruit par coup direct une pièce de DCA et ses six servants, une autre tombe sur l’infirmerie retranchée tuant tous les blessés en traitement. Simultanément il lance sur nous son infanterie appuyée d’artillerie notamment les redoutables canons de 88 et les chars.

Chacune de nos unités, artillerie, infanterie, armes antichars, DCA, automitrailleuses sera mise à contribution. Nous lançons au jour le jour les contre-attaques qui sauvent la position.

Rommel est excédé : le 8 juin, il prend personnellement en main la direction de l’attaque : - Il me faut Bir Hakeim, le sort de mon armée en dépend .

Nous bloquons les assauts mais l’étau se resserre. Le 9 juin Koenig réalise que la position devient intenable. Du régiment d’artillerie commandé par le prestigieux colonel Laurent Champrosay, il ne reste que plus que sept canons en état de tirer sur trente deux et demain les trois cents coups qui nous restent seront épuisés. Nous n’avons plus qu’un litre d’eau par personne. La condition des autres unités de la Brigade n’est pas meilleure : Nous ne sommes plus en mesure de repousser une nouvelle attaque. Nous devons évacuer le camp encerclé.

IV)  Le 10 juin au soir, en accord avec le commandement britannique, le général Koenig donne à la garnison l’ordre de sortir de vive force de la position la nuit même, en emmenant les blessés et le matériel encore en état. Une colonne de secours anglaise se postera à 11 km pour nous accueillir. Je tiens à rendre un hommage particulier aux anglais, qui les trois derniers jours, ont pris de grands risques pour nous aider, notamment grâce à l’aviation. Très british, il nous ont réconforté avec a nice cup of tea , lorsque nous les avons rejoint au petit matin.

La sortie, formidable coup d’audace, a réussi non sans de lourdes pertes. En six heures de bataille de nuit, huit cent des nôtres sont mis hors de combat, tués, blessés ou disparus.

Mais tout cela n’a pas été en vain

Tout d’abord la décision de Rommel de consacrer ses forces à anéantir Bir Hakeim a retenu sur place ses chars, ses bombardiers, ses chasseurs, et deux divisions avec leur matériel, leur armement, sans oublier l’intendance.

Le retard pris par Rommel profite aux Britanniques, qui, un mois plus tard, stoppent l’Africa Korps à El Alamein, 200 km avant que Rommel n’ait atteint son objectif (le canal de Suez).

Notre résistance a permis à la VIIIe Armée de se ressaisir et de recevoir des renfort.

Non tout cela n’a pas été en vain.

Après le fait d’armes de Bir Hakeim, la France enchaînée entrevoit l’espoir de la victoire. La résistance intérieure se renforce. Des journaux clandestins prennent le nom de Bir Hakeim. Un maquis fera de même et s’illustrera en Lozère.

Enfin la 1e Brigade Française Libre n’a pas été anéantie. Les trois quarts de ses défenseurs sont sortis de l’enfer.

Nous recevons des renforts et devenons la première Division Française Libre. Quatre mois plus tard, nous participons à l’offensive victorieuse de la VIIIe armée à El Alamein.

Nous continuons la lutte en Italie, libérons Rome et poursuivons la Werhmacht jusqu’en Toscane. Nous sommes en juin 1944.

Enfin, le 16 août 1944 , nous retrouvons le sol de la patrie. C’est le débarquement de Provence et la campagne de France jusqu’à la victoire le 8 mai 1945.

Le jour de la victoire, c’est une armée française forte de dix divisions qui est là.

Dans cette longue œuvre de reconquête et de libération de la France, les défenseurs de Bir Hakeim ont montré le chemin.

Au delà de ce rappel de l’histoire , j’ai une pensée émue pour ceux qui sont tombés, 1 000 morts, sur 3 600 combattants. Nous ne devons jamais oublier que si nous sommes là, c’est aussi grâce à eux.

Bir Hakeim a marqué l’histoire, comme Stalingrad, la même année, a marqué les esprits. C’est à dessein que je me réfère à Stalingrad. Stalingrad a marqué le renversement vers la victoire, en Europe. Bir Hakeim a marqué le renversement vers la victoire, en Afrique.

Il y avait là de quoi frapper les esprits : pendant quinze jours d’une lutte acharnée, une poigné e d’hommes déterminés a tenu tête à une armée moderne et très organisée : c’était une lutte inégale à un contre dix, ce qui donne à ce haut fait d’armes son caractère légendaire.

Les français libres de Bir Hakeim, tout comme leurs compagnons de la résistance intérieure, témoignent pour les générations futures d’une certaine idée de la France , selon le mot du général De Gaulle.

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