La défense du pont sur le canal, route de Gerstheim-Osthouse (I.C. 131), par Pol Louis PORTEVIN

Dans la première semaine de décembre 1944, la Première Division française Libre est relevée du front des Vosges et envoyée au repos au Nord de Bordeaux.

Le Premier Bataillon du Génie Divisionnaire auquel j’appartiens est cantonné dans la région de Barbezieux.

Fin décembre, l’offensive Von Rundstedt modifie le dispositif allié en place au Nord et au Sud de Strasbourg. Le retrait vers le Nord des forces américaines comporte, également, un projet de repli sur la crête des Vosges. La 2e D.B. Leclerc reçoit l’ordre du groupe d’armée américain dont elle dépend d’évacuer Strasbourg et de rejoindre, plus au Nord, la ligne du nouveau front allié.

Le Général de Gaulle s’insurge et décide de défendre Strasbourg.

Le Général Eisenhower accepte, mais exige que l’armée française défende, seule, la place si elle est attaquée.

La 1e D.F.L. reçoit l’ordre de rejoindre immédiatement l’Alsace.

Par le col du Bonhomme, sur une route enneigée et verglacée, nos engins blindés ainsi que les véhicules légers arrivent à Sélestat trente-six heures plus tard. Le reste du matériel, et notamment les bulldozers, arriveront le lendemain. Réel tour de force.

Il fait nuit. Il n’y a personne. Tout Le monde semble terré. En longeant un mur, je me frappe la jambe droite contre quelque chose. C’est une bouteille de vin blanc que quelqu’un me tend. Merci à cette personne dont je ne saurai jamais ni le nom, ni le sexe, ni l’endroit précis.

Nous entamons dès le lendemain des travaux de défense : pose de mines, abat tage d’arbres, etc.

Le 4 janvier, le Lieutenant DUFFOUR me confie la mission de faire sauter un pont sur le canal du Rhône au Rhin. La consigne est de détruire l’ouvrage seulement à l’approche des chars ennemis . Il ne m’indique pas le lieu. Il me demande de désigner un homme pour m’accompagner.

Bien évidemment Paul JABOUIN est volontaire, les deux inséparables, comme nous ont surnommés les copains. Nous apprenons que nous installerons notre cantonnement chez un éclusier.

Quelques instants plus tard, notre chef nous y conduit. Après avoir déposé nos affaires et nos rations K chez nos hôtes, il nous emmène, par le chemin de halage, aux systèmes de mise à feu. Il repart aussi vite qu’il est venu, pressé par les risques que fait peser l’avance allemande sur Strasbourg.

Le pont enjambant le canal sur la route de Gerstheim à Osthouse (1) se trouve en amont de l’écluse 78, à environ 200 mètres au Sud de celle-ci.

La mise à feu pyrotechnique est à l’Ouest du canal, sur le talus, tout à côté d’un des piliers du pont. Pour y accéder, quelques marches avaient été creusées dans la terre et consolidées vraisemblablement par de petites planchettes, difficiles à voir sous la neige. Le boîtier électrique est lui à la fin du plan incliné de la route passant sur Le pont, à environ 50 mètres, également à l’Ouest du point où nous nous trouvons.

Rien ne trouble la tranquillité des journées que nous passons en compagnie de L’éclusier, de sa femme, de sa fille et de Leur fils. Notre hôtesse nous cuisine d’excellents petits plats. Le chien coule des heures tranquilles. L’ambiance est agréable d’autant que rien ne nous rappelle le motif de notre présence dans ce désert de neige glacée. Rien, personne, pour nous donner des nouvelles de ce qui se passe. Aucun bruit de combat. Seules les conversations en alsacien de nos hôtes, traduites par leur fille, occupent nos journées, à l’exception de deux à trois rapides coups d’œil journaliers sur les installations de mise à feu.

Au petit jour du 7 janvier , vers sept heures trente, notre éclusier (2) tape à la porte de la chambre et entre. Lui, si calme d’habitude, parait énervé. Il nous fait signe de venir. D’un geste, notre hôte nous montre la hauteur de l’eau dans le canal. Il est prêt à déborder. Nous percevons, très au loin, des tirs d’armes auto matiques et le bruit des canons.

Le téléphone sonne. À la mine de notre éclusier, nous comprenons qu’il se passe quelque chose de sérieux. Nous rentrons nous habiller. Je prends un morceau de mèche lente, plusieurs paquets de cigarettes et d’allumettes. Je ne prends pas d’amorce de fulminate de mercure car j’en ai toujours dans mes poches de blouson. Paul et moi allons rejoindre nos postes respectifs.

Rien avant notre arrivée ne semble avoir bougé. Pas de trace suspecte sur la neige glacée. Je grimpe sur le pont pour voir au loin. Rien ne semble remuer. J’en profite, mon vieux fusil américain appuyé contre la rambarde, pour lacer mes brodequins et mettre mes guêtres. Paul, que j’aperçois, en fait autant. Le bruit des différents tirs ne s’intensifie pas beaucoup. Par contre, l’on perçoit des ronronnements de moteurs.

À cette heure de la matinée, coupés du reste du monde et séparés l’un de l’autre, rien n’indique ce qui se passe. Je crie à Paul que sans changement dans la demi-heure, il ira prendre son café. Je lui demande de m’en rapporter un.

Le cordeau bickford (3) avait été installé, côté écluse, sur le contrefort de la route, à mi-hauteur entre celle-ci et le chemin de halage. De mon poste, je vois tout ce qui m’entoure sur ma gauche, sur ma droite, et vers le bas : le chemin de halage. Je ne peux pas voir ce qui viendrait de l’autre côté du pont face à moi ou sur la gauche. Le rôle de guetteur appartient à Paul. Peut-il voir ce qui pourrait venir de sa gauche ? Le canal étant en surélévation. Je crie à Paul d’être attentif.

Toujours rien de précis. Je continue de tirer sur ma cigarette, rejetant la fumée vers le bas pour La dissimuler.

Paul me fait signe que cela continue de bouger mais qu’il ne distingue pas ce que c’est. Je pose la mèche lente sur mon béret et en protège l’extrémité sous le bord intérieur. J’allume une deuxième cigarette et je tire, à tour de rôle, sur chacune d’elles. Mes lèvres paraissent gonflées tant elles me brûlent. J’ai les yeux fixés sur mon matériel et sur Paul.

Le bruit des moteurs est de plus en plus audible. J’entends nettement le cliquetis des chenilles tombant sur les galets d’acier. Paul me crie : Ça va sortir du bois ! Je redouble mes aspirations sur les 2 cigarettes.

J’entends Paul crier : des chars !

Je le vois se recroqueviller sur lui-même et, tel un ressort, se mettre debout.

Avec la même agilité, il se couche en hurlant des chars allemands ! Je lui crie de regarder à nouveau. Il se surélève, retombe et me confirme : des chars allemands . Ils sont à environ 50 mètres de Paul et à vol d’oiseau à 100 mètres de moi. Ils sont accompagnés de quelques Fantassins. Vraisemblablement, ce sont eux que Paul voyait bouger dans le bois, sans bien les distinguer.

D’un geste j’appuie le bout d’une de mes cigarettes sur le biseau de la mèche lente. La poudre fuse dans un sifflement que je connais bien (j’avais été breveté Sapeur mineur Lors de l’instruction dispensée, en 1941, au 9e Génie, par le Lieutenant CHARLET, Capitaine au B.M.24 ). Je prends mon béret, mon fusil, abandonnant cigarettes, allumettes et mon canif (plus tard, il me manquera). Je saute sur le chemin de hallage. Je suis accueilli par le tir d’une arme automa tique. Je ne suis pas touché, alors que la neige est marquée de nombreux impacts. Je parcours peut-être une dizaine de mètres lorsque je crie à Paul de faire fonctionner son allumeur. Après deux essais, Paul me crie qu’il n’est pas opérationnel. Heureusement pour moi, car je suis trop près du pont. Je lui crie de ne pas insister et de me rejoindre.

Un formidable bruit, suivi d’un souffle puissant me propulse quelques mètres en avant. Je me retourne et regarde (je ne suis pas certain de ne pas avoir ressenti le souffle avant d’avoir entendu le bruit de la déflagration.). Je revois encore l’ensemble du pont décoller de ses piles, monter tout doucement à l’horizontale, puis les extrémités continuer leur progression, alors que le centre ralentissait. Je voyais le milieu se fendre pendant que les deux bouts continuaient, douce ment, de monter. Le tablier devait être à environ 40 centimètres au-dessus de ses assises. Il avait encore ralenti sa montée. Il était maintenant suspendu dans les airs, sans appui, se détachant nettement du reste. Il se cassait par le milieu. Les deux morceaux, semblant séparés, fléchissaient, et plongeaient dans le canal, les extrémités semblant posées sur leurs assises. Une grande vague submergeait les berges. Un épais nuage de poussière et de fumée commençait d’obscurcir ce qui avait été le pont. La vision que j’eus ne dura pas plus de quelques secondes. Bombardé par les pierres et les morceaux de béton, je cours de nouveau vers l’écluse. Inquiet, j’appelle Paul plusieurs fois. Il me répond qu’il arrive lentement car il a reçu une pierre sur un talon. Les chars paraissent nous talonner, cachés par l’écran de poussière et de fumée, cet écran qui protégea Paul de la vue des Allemands. Je l’attends et, ensemble, nous rejoignons notre éclusier. Il nous attend et paraît très inquiet. Il explose de joie en nous voyant. Nous lui expliquons, par gestes, que les Allemands sont au pont. Il nous fait entrer très rapidement pour prendre nos affaires. Nous lui laissons quelques conserves dans une caisse (4) . L’on s’étreint. Nous nous souhaitons bonne chance.

Comment avons-nous traversé le canal ? Je ne saurais le dire. J’ai le souvenir d’être passé sur quelque chose de très étroit. Je revois notre éclusier tenir quelque chose avec une gaffe, peut être une perche (5) . Passés de l’autre côté, nous lui faisons, à nouveau, un signe. Nous descendons le talus et nous engouffrons dans le champ de maïs, resté sur pieds du fait des événements. Quelques instants plus tard, une forte explosion se produit. Une énorme colonne de fumée noire monte dans le ciel du côté du Rhin. Je la situe dans la direction d’Obenheim, et à 3 ou 4 kilomètres (6) . Tout de suite après, de la même direction, une Jeep arrive à vive allure. Je dis à Paul : nos Américains reviennent. Ils vont s’écraser dans le canal. La voiture s’immobilise un peu avant le pont. Au moins deux des occupants descendent et se dirigent vers celui-ci. Qu’advient-il de ces militaires ? Qui sont-ils ?

Le bruit des moteurs nous laisse penser que les Allemands sont à l’écluse. Seul le canal et 100 à 200 mètres nous séparent et nous cachent des chars. Nous ne pouvons les voir. Ils sont en contrebas, vraisemblablement derrière la maison des éclusiers. Les maïs sont suffisamment hauts pour dissimuler Paul. Quant à moi, je pense que seule, ma tête dépasse. Enfin, nous atteignons la route de Gerstheim à Krafft. Nous empruntons alors les bas-côtés, prêts à sauter dans le fossé si cela devient nécessaire. Nous progressons vers le Nord. Nous pensons être légèrement en avance sur les chars.

Venant de la direction de Krafft, le bruit très caractéristique des moteurs de Jeep roulant à vive allure, malgré la neige et le verglas, nous fait nous précipiter dans le fossé. Nous observons l’un et l’autre le véhicule venant face à nous. Nous reconnaissons un véhicule de la 1e D.F.L. Nous sortons de notre cachette. Nous reconnaissons notre Lieutenant, Henri DUFFOUR. Ses yeux pleins de rire nous interrogent. Je lui crie : le pont a sauté devant les chars. Son visage se transforme.

Avec son sourire légendaire et son accent anglais, il nous félicite. La Jeep fait demi-tour. Nous montons à l’arrière, les jambes pendantes à l’extérieur, le fusil prêt à tirer. Nous informons notre Officier de la présence des chars à 400 ou 500 mètres de nous. Nous lui précisons qu’ils sont de l’autre côté du canal et qu’ils se dirigent vers le Nord. Pour rejoindre Erstein, notre chauffeur (7) prend une route sur notre gauche. Je fais remarquer à notre Lieutenant que nous risquons de tomber sur les chars. Cette route est sinueuse. À chaque virage, soit Paul, soit moi sommes obligés de lever les jambes pour éviter de passer les talons sous les roues. Je crains d’être éjecté par les tangages que fait notre véhicule.

À un certain moment, à quelques mètres devant notre Jeep, de petits arbres sont couchés sur la route. Les cimes ne bouchent pas complètement la route. Nous passons. Pas un coup de feu et pourtant je vois un mastodonte sortir du bois. Nous sommes tous surpris. Personne ne réagit. Compliments à notre chauffeur pour son sang-froid et sa dextérité à piloter vite sur la neige.

Quelques instants plus tard, nous arrivons à Erstein . Il y règne une grande agitation. Notre Capitaine (8) donne ses ordres. Une Jeep arrive.

Le Lieutenant JAUDET en descend. Il échange quelques mots avec notre Capitaine. Avec eux, je charge des explosifs et nous partons. Nous sommes de retour une heure plus tard. Paul et moi partons pour une nouvelle mission à Benfeld : celle de détruire, à l’approche des chars ennemis, le pont de fortune enjambant l’ILL. Pont détruit et reconstruit quelques temps auparavant. Je reçois d’un Officier de Marine, commandant un peloton de tanks destroyers (9) montés par des Fusiliers Marins, l’ordre insensé, de faire sauter le pont lorsque le deuxième char ennemi sera sur celui-ci. Merci à son subordonné de l’avoir ramené à la raison, car malgré mes explications lui démontrant l’impossibilité d’exécuter un tel ordre, il insistait. Notre position est entourée de plusieurs blindés aussi j’en profite pour demander qu’il nous soit détaché un ou deux hommes de façon à ce que nous puissions nous reposer à tour de rôle. Il fait désigner deux Fusiliers Marins.

Cette mission dure 5 jours. Elle est encore plus périlleuse et nous n’avons pas de vivres. Nous mangeons des morceaux de biscuits trouvés dans la paille du cantonnement. Pour boire, nous faisons fondre de la neige. Vers la fin du mois de janvier, l’Alsace pratiquement libérée, notre Lieutenant nous conduit à notre pont . Notre éclusier, en nous voyant, se mit à pleurer.

Il nous fit comprendre que les Allemands nous avaient cherchés. Nous comprenons qu’il avait eu des ennuis parce qu’ils étaient persuadés que notre éclusier nous cachait. Accompagné de notre Lieutenant et de notre éclusier nous allons, par le chemin de halage, voir les ruines. Passé la pile du pont, côté chemin de hallage, je découvrais la tombe du soldat qui me canardait . Il avait été tué par l’explosion. Je lisais, sur la croix que surplombait son casque, son nom et sa date de naissance. Il avait quinze ans et demi.

Quelques jours plus tard, je fus chargé d’une mission fort pénible. J’allais au cimetière d’Obenheim. J’avais le bien triste privilège de tenter de reconnaître les nôtres parmi tous les corps gisant dans la fosse commune. Je revois souvent les prisonniers allemands, dans le fond du trou, déterrant les cadavres. Et nous, les militaires des différentes armes et Unités, tentions de mettre un nom sur ces visages rongés par la chaud vive.

Puissent les générations futures se souvenir que ces hommes sont morts pour la Liberté. Leur apprend-on seulement, qu’une poignée de Français ont participé à rendre à notre France son Honneur ?

Pol PORTEVIN Génie 1/1 de la 1e D.F.L.


Notes

(1) Anciennement appelée I.C. 131

(2) Joseph Rieger, décédé à Gerstheim en 1990. Il parlait seulement alsacien.

(3) cordeau de matière fusante

(4) En 1989, il me montra la caisse qu’il avait précieusement gardée

 
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