Quelques soldats africains... par Le Capitaine Louis DOMISSY (RA)

Une odeur mièvre, un peu maladive, de fleur d’oranger flotte, par nappes dans l’air. Des alouettes huppées sautillent dans les rangs de vignes, tandis que, d’un vol lourd et bruissant, quelques perdreaux s’enfuient levant nos pas.

Un peu partout des carcasses de véhicules calcinées se tordent. On y distingue encore, parfois, l’insigne de l’Afrika Korps : un palmier et une croix gammée.

Plus loin, au bout du chemin de terre, sous les oliviers qui tamisent la lumière crue du soleil, quarante Noirs sont alignés, raides, dans leur tenue en toile beige, la chéchia bien rouge posée droit sur la tête. Propres, coquets même : ce sont mes hommes et c’est la première fois que je vais : commander des Noirs.

Commandement. — Présentation. - - Mon regard erre sur ces quarante visages très différents les uns des autres. J’évalue les statures. Je suppute les qualités physiques. Je note les regards éveillés et intelligents. Quelle magnifique leçon d’ethnologie appliquée !

Le commandant m’a prévenu : II y a de tout ; on a rassemblé ce qu’on a pu récupérer un peu partout. Je sais aussi que des commandants d’unités ont profité de l’occasion pour se débarrasser de mauvais éléments.

Dans ce lot, il me faudra trouver des cerveaux et des bras, des artificiers, des chauffeurs et des manœuvres. Et je me mets au travail. Un premier obstacle apparaît tout de suite : la langue.

— Mon lieutenant, m’a dit un vieux sous-officier de la coloniale, si vous employez la langue de Racine ils ne vous comprendront pas.

Et de fait, à part les Camerounais dont le langage châtié témoigne de l’effort des missionnaires, les indigènes de la section d’artillerie ne parlent que le langage-tirailleur, cette caricature de Français qui a cependant des règles bien définies et qui s’apprend très vite.

Bientôt je savais que gagner équivaut à : avoir, recevoir, contracter, que y en a moyen se traduit : pouvoir que complète est le superlatif en vigueur, que y en a content fait fonction d’auxiliaire pour le conditionnel, que niama qualifie tout ce qui remue... J’appris par la suite bien des expressions pittoresques, cependant, nanti de ces rudiments d’une langue véhiculaire à l’usage des Troupes Noires, je commençais mes sondages et mes investigations.

Oui, vraiment il y avait de tout ; des représentants des races les plus diverses étaient venus constituer cette section, après bien des aventures ; et déjà j’imaginais le pire. Cette hétérogénéité des éléments, la présence d’indésirables ou d’épaves d’autres unités, ne seraient-ce pas autant de causes de dépaysement générateur de mauvais esprit ?

Quelles seraient les réactions mutuelles de races aussi différentes que celles du Tchad et de la Forêt Gabonaise ? Logiquement, je pouvais prévoir des heurts.

De véritables c clans allaient peut-être se constituer, qui chercheraient à exploiter les isolés, les plus faibles. J’essayais, à la lueur de renseignements incomplets — parfois même erronés- fournis par les livrets-matricules, de composer des groupes homogènes. Il valait mieux les constituer selon les affinités raciales ou religieuses, au risque de voir se former les c clans redoutés, plutôt que d’accentuer l’éparpillement. J’utilisais les restes en élaborant de savantes combinaisons où différentes choses entraient en jeu : quelques notions d’ethnologie, des impressions, et, il faut le dire aussi : le hasard.

Au bout d’une quinzaine de jours, j’étais arrivé à une connaissance suffisante de mes hommes pour me faire une opinion sur les aptitudes de chacun.

La section était un peu comme un aquarium dans lequel on aurait mis, au hasard des captures, des espèces différentes, les unes paisibles, d’autres agressives, voire carnassières... et j’observais, un peu en naturaliste, les comportements de chaque groupe ethnique.

Les Tchadiens étaient les plus nombreux, une quinzaine : Saras, Kanembous, Baguirmiens, Toubouris s’aggloméraient dans une entente parfaite. J’avais un petit faible pour eux — sans jamais le témoigner — et j’appréciais la noblesse de leur caractère, leur magnifique anatomie qu’accompagnait bien l’aspect un peu farouche de leur visage, rendu encore plus impressionnant par des cicatrices latérales et frontales en arc de cercle.

Ils ne frayaient pas volontiers avec les autres, les Camerounais, les Gabonais, les Sénégalais. Musulmans un peu superficiels, (leur croyance se bornait à respecter les interdits portant sur la nourriture, mais qui portent sur la boisson), ils se réunissaient cependant parfois pour prier. Ils se faisaient comprendre des Arabes sans trop de difficultés ; quelques-uns portaient même des noms ou des prénoms arabes : Sadjim, Ahmed, Abdallah. D’autres noms étaient plus typiquement Sara : Nadjingar, Didingar, Goulaï ; le seul sous-officier indigène était Sara. En fait, son autorité n’était pas grande : il commandait quand j’étais dans les parages, et j’ai dû, bien souvent, affermir son autorité. Il avait tendance à protéger ses amis Saras au détriment des autres.

Je le savais, mais si je l’avais remplacé par un Gabonais ou un Camerounais, la petite confrérie Tchadienne serait devenue ingouvernable. Au fond, cette solution était la moins mauvaise.

Les Camerounais : Wondo, Tchoco, Montomé, etc., aux prénoms angéliques comme : Célestin, Raphaël, Baptiste, représentaient la fraction évoluée du groupe. Presque tous savaient lire et écrire, en français et dans leur propre langue. Conducteurs habiles, ils menaient avec brio les lourds camions de l’équipement américain — ces camions qui ont tant contribué à la victoire par leur maniabilité, leur robustesse et leur bonne volonté. Ils auraient pu, du fait de leurs fonctions supérieures, prendre de l’ascendant sur leurs camarades.

Ils paradaient un peu, mais, au fond, la conduite d’un véhicule automobile était devenue pour eux chose ordinaire et ils ne comprenaient pas bien les longs glissements d’yeux dont certains caressaient leur véhicule, longtemps avant de se décider à venir me trouver pour me dire :

— Moi y en a content faire chauffeur !

Quelques Gabonais dont X’Ganga, Mambena, les uns petits et d’apparence frêle, les autres grands et forts, contrastaient par leur vivacité avec l’effacement des Camerounais. Toujours en mouvement, on les trouvait partout — spécialement à la cuisine où ils avaient de sérieuses relations. Il fallait être toujours prêt à sanctionner quelques-unes de leurs fantaisies.

Puis venaient les isolés. Un petit brigadier aux traits fins : Samba Touré, qui se disait Ouolof ; un Mossi : Issaka, récemment recruté et qui, pourtant, avait déjà bien du mal à résister à l’attrait des boissons fortes. Un Haoussa : Guido, à la figure criblée de cicatrices de petite vérole, à la peau cuivrée, toujours silencieux. Deux Zabrama, qui ne parlaient qu’Anglais ou Arabe, et qui vivaient presque toujours à l’écart. Trois ou quatre Bayas, petits et râblés, aux dents limées en pointe.

Et tout ce monde discourait, plaisantait, s’interpellait, dans un français parfois bien incompréhensible pour : moi, et cohabitait sans trop de frictions, jusqu’au jour où Samba Touré déclara d’un air entendu, et devant de nombreux témoins que :

- Sara y en a pas bon-

Ce qui menaça sérieusement l’unité de la section et la tranquillité du sommeil dudit Samba Touré. J’eus quelques difficultés à éviter de sérieux incidents et je profitai de l’occasion offerte pour parler à tous de la nécessité de l’union, la tâche à accomplir, de la communauté à laquelle ils appartenaient et qui devait les élever au-dessus des discussions de races.

Je n’employais certes pas un langage académique, et ne suis pas sûr, cependant, qu’ils suivirent toute ma. Je crois tout de même qu’ils en comprirent l’essentiel et surtout, qu’ils ne sous-estimèrent pas la valeur de mes avertissements. En fait, le calme se rétablit. Les Saras ne déclenchèrent pas la Guerre sainte ; Samba retrouva le sommeil, et chacun se prépara en vue de la Campagne d’Italie avec plus d’ardeur que jamais.

A mesure que j’avançais dans la connaissance de mon petit groupe, je me confirmais dans l’idée que l’un d’entre- qui n’était pas un gradé — exerçait sur les autres une grande influence. Le dépositaire de la confiance de la section, celui dont l’avis prévalait, son porte-parole dans les démarches délicates, celui qui décidait si la soupe était bonne ou mauvaise, était un Sara : Sadjim.

Sur quoi reposait son prestige : sur sa force, sur son esprit, sur des vertus plus secrètes ? Je ne l’ai jamais su. Les Saras m’ont toujours fait l’effet d’être un peu à part, un peu mystérieux. Je pense que c’est une race à manier avec précaution, avec tact, parce que c’est une belle race qui n’a pas perdu tous ses caractères naturels et primitifs.

Il ne tient qu’au Chef d’en faire des soldats palabreurs et prompts à l’indiscipline ou de magnifiques guerriers nerveux, sur lesquels on puisse compter.

Sans céder jamais devant Sadjim, je me suis efforcé à ne pas porter atteinte à son prestige. En le tenant , j’étais certain d’avoir toute la section bien en mains. C’est ce qui se produisit.

Un peu avant l’embarquement, l’idée me vint d’organiser une sorte de concours de confection de tam-tam Les Camerounais ne furent pas candidats, ni les Sénégalais. Un Haoussa, trois ou quatre Saras, un Baya, deuxi Gabonais, se mirent sur les rangs, et tout le monde fut emmené en voiture au Salvage voisin où, m’assura on, se trouvaient des bidons vides, aptes à constituer de bonnes caisses de résonance.

Je laissai les postulants trier méticuleusement, sur des indices qui m’échappaient, les bons bidons ; allai discuter, avec l’aide d’un Sara parlant Arabe, le prix de deux ou trois peaux de veau et de bœuf au marc voisin.

Pendant deux jours, l’attention de la batterie tout entière fut concentrée sur la fabrication des tam-tam. Les techniques, de l’Oubangui, du Tchad, et de l’Ooogoué s’affrontaient, et chacun voulait affirmer la supériorité de sa méthode par une réussite complète... On laissa sécher les peaux lorsqu’elles furent fixées sur les bidons préalablement aménagés pour les recevoir et, deux jours après, le campement résonnait comme un village de brousse, un jour de fête.


Notes

(1) Salvage : centre de récupération de matériel.


Deux ou trois tam-tam étaient vraiment réussis et rendaient un son plein et soutenu ; la technique Sara était sans contredit la meilleure.

Une vie nouvelle semblait avoir pénétré dans le camp avec le tam-tam . Je ne suis pas prêt d’oublier le spectacle magnifique d’une nuit de réjouissances où chacun dansa des danses de chez lui, à la lueur des feux qui cuisaient deux moutons entiers à la broche, récompense de l’effort fourni par la section.

Sadjim, vêtu seulement d’un petit pagne en peau de chèvre noir, dansa une terrifiante danse guerrière où l’expression saisissante de sa physionomie était encore accentuée par les éclairs du coupe-coupe qui voletait littéralement autour de lui, tandis que Goula s’accompagnant sur son N’goudi, le violon des Saras, chantait une mélopée au rythme syncopé et aux consonances rauques. Spectacle inoubliable par sa rudesse, par sa vérité, par sa couleur.

Le tam-tam résonna fort avant dans la nuit. Les moutons étaient depuis longtemps réduits en ossements lorsque je regagnai ma tente. Quelque chose de nouveau était né entre les hommes et moi. Je sentais que je pourrais compter sur eux pour la prochaine campagne. Je constatai bientôt dans les jours qui suivirent, que l’assemblage hétérogène ressentait lui aussi l’existence d’un lien qui le transformait en bloc homogène. Ce lien ne se relâcha jamais.

Une chose qui m’a frappé chez les noirs, c’est lei amour de l’eau. Je les ai vus réellement malheureux lorsque par hasard, nous étions obligés de bivouaquer dans un endroit dépourvu de puits, de source, ou de rivière. C’e qu’il leur fallait chaque jour, comme boisson, plusieurs litres d’eau — plus que pour les Européens. Plus qu’eux aussi ils étaient sensibles au goût des différentes fontaines et, je me souviens qu’ils avaient contracté une véritable passion pour certaine source de la Campagne Romaine. Nous allâmes nous ravitailler à cette source jusqu’ moment où nous fûmes trop éloignés, mais il en fut longtemps question dans les conversations, par la suite. S’il aime boire beaucoup, le Noir adore se laver, baigner, s’éclabousser. J’ai encore dans les yeux la vis : d’une bande de solides gaillards, tout nus et tout luisant s’ébrouant dans quelque ruisseau italien, s’amusant faire mousser très fort l’excellent savon — dont nous avons perdu un peu la notion en France — qu’on nous distribuait alors, sur leur peau noire et admirant cette fine et instable mousseline blanche qui les rendait même chose le Blanc . Ils étaient, certes, plus propres que bien des soldats Européens.

J’ai pu constater aussi combien la qualité de la nourriture et sa quantité avaient d’influence sur le moral et l’état physique. En Tunisie, où les difficultés rencontrées en matière d’approvisionnement condamnaient le cuisinier à préparer plus souvent du couscous que du mouton ou du mil, les Africains n’avaient pas la verve, la spontanéité, et aussi cet air de santé qui se manifeste au luisant de la peau bien noire, presque vernie.

Je me souviens de l’enthousiasme que déclencha distribution de noix de Kola... un enthousiasme d’en : qui ont trouvé dans le jardin, après le passage des cloches, des nids d’œufs en chocolat !

L’apparition du ravitaillement de campagne américain avec ses petites boîtes multicolores et ses denrées bien conditionnées, fut accueillie avec curiosité et méfiance. Les musulmans redoutaient la présence de viande de porc dans les savantes combinaisons culinaires élaborées par les Services de l’Intendance des Etats-Unis.

Mais les rations avaient été justement prévues pour des troupes islamisées sur le type : French moslem rations. Il fut facile de calmer leurs appréhensions. On ne peut que rendre hommage à l’esprit de prévoyance - - américain ou français — qui se manifesta en cette occasion. Bien des inconvénients ont été évités, à tous les échelons, par cette sage précaution.

Les Noirs trouvèrent très rapidement ces conserves à leur goût. Jusqu’à la fin de la campagne, ils mangèrent sans se lasser les trop célèbres Meat and Beans et Meat and vegetable hash et autres mets très préparés , ont la seule évocation fit éprouver très vite des haut-le-cœur aux Européens.

Une bonne condition physique permettait de demander de gros efforts à nos tirailleurs qui supportaient avec une endurance admirable les plus grandes fatigues. Ce n’était pas une petite tranquillité d’esprit que cette certitude le redouter aucune défaillance, pourvu que les conditions demeurassent les mêmes. Ceux qui n’étaient pas insensibles à la beauté des formes admiraient avec moi l’harmonie de ces vivantes statues de bronze, aux hanches étroites, au large thorax, et dont les muscles longs s’inséraient par de fines attaches sur des articulations déliées.

Bien différent de l’athlète de la statuaire antique qui semble écrasé par la masse de ses muscles, l’athlète africain donne, au contraire, et malgré l’aspect un peu grêle de ses jambes nerveuses, une impression de souple puissance et de force aisée.

Force, endurance, et, bien souvent, adresse, telles sont, je crois, les qualités physiques essentielles du soldat africain. Pour peu qu’on l’intéresse à son travail, qu’on lui explique, de temps à autre — lorsque cela est possible -les buts poursuivis, qu’on ne le traite pas en manœuvre ou en soldat borné au chargement d’un véhicule ou à la prise d’un piton, on donne une âme, un influx nouveau à ces belles qualités physiques qui se trouvent augmentées.

II est si simple d’expliquer, lorsqu’on le peut, pourquoi il faut brûler les étapes ou accélérer le chargement d’un camion de munitions ; on peut vraiment asseoir son prestige sur autre chose que des mystères de commandement.

On remarque assez rapidement les qualités physique du Noir, mais ses qualités intellectuelles et morales de mandent plus de temps pour être découvertes.

La grande question est celle de la confiance ; sans aller jusqu’à dire que chaque indigène a un jardin secret je crois qu’il y a des petits et des grands mystères dar sa vie et qu’il ne les révèle — avec les dispositions de son esprit — qu’à ceux qui ont su gagner sa confiance ; c’est un travail de longue haleine qu’on reprend sans cesse, pour l’améliorer et qui demande, pour être bien mené de sérieuses qualités humaines et une heureuse participation du hasard.

La danse nocturne dont j’ai parlé plus haut eut pour effet de cimenter en un grand bloc les éléments très différents. La danse, le chant, le dépeçage du méchoui firent de ces fils issus des quatre coins de l’Empire les constituants d’un même corps, sous une seule direction Ils en arrivèrent très vite à parler de la section comme un Français de la Métropole parle de son quartier, de village ou de sa ville. Un peu perdus au sein d’une machine de guerre énorme, il était réconfortant pour eux de se raccrocher à quelque chose de concret, à quelque chose qui fût ramené à une mesure humaine.

Ce n’était cependant que la liaison d’hommes à un organisme. Ils voyaient en moi, au début, le chef de cet organisme, un chef à qui l’on obéit parce que c’est le règlement, parce que l’expérience de quelques jours prouvait qu’on avait tout à gagner à obéir et, au contraire, tout à perdre à inaugurer une politique de mauvaise volonté ou à persévérer dans de regrettables habitudes. C’était plus un lien physique qu’un lien moral. Ce lien moral, d’homme à homme, celui qui engendre la confiance, qui fait du chef un confident, un guide, un ami dans les mauvais coups du sort, ne s’est affirmé que plus tard, lentement, et plus ou moins fortement, comme pour toute chose humaine.

Il n’est pas question, ici, de dégager des règles d’apprivoisement ; ces choses-là ne s’extrapolent pas, elles se sentent. Je savais, en prenant en mains la direction de mes quarante Africains, qu’ils finiraient tous par m’aimer, qu’ils me considéreraient, au bout de quelques mois, comme un père, parfois sévère, jamais vindicatif, toujours juste et souvent prêt à sourire.

Il n’y eut pas de recherche dans ce recours à la confiance. Je ne voulais surtout pas qu’ils crussent à de l’ostentation. Ce n’est pas en allant goûter la soupe, une fois par jour, avec cérémonial, comme pour un service réglementaire, qu’on gagne des cœurs. Nos Noirs sont bien trop fins pour cela. Ils savent distinguer ceux qui se soucient d’eux et ceux qui ne visent qu’au rendement : ils ménagent aux uns et aux autres des dons différents.

Il fallait faire preuve de patience, attendre la crise de nostalgie, la lettre du pays, la petite attaque de fièvre —assez fréquente pendant le printemps humide d’Italie - pour témoigner, avec tact, d’une présence amie et réconfortante. Je me promenais longuement dans le camp, parlais à l’un ou à l’autre ; je connaissais leur nom, leur origine, leur situation de famille. Je leur parlais de la France, de leur pays.

Sur le sable, je dessinais une vaste carte de l’Afrique et traçais le long chemin parcouru par ces vétérans de la France Libre : Libreville, Brazzaville, Douala, Fort-Lamy, Faya, Mourzouk, Le Caire, Tripoli, Tunis. Pour certains : l’Abyssinie, La Syrie. Ils avaient tous une étonnante mémoire des noms géographiques.

—  N’Zalaya, disais-je, raconte-nous Bir-Hakeim.

Et N’Zalaya (qui, en ce temps-là, était fantassin) racontait. Et le cercle s’agrandissait autour du dessin qui les hypnotisait un peu, car ils comprenaient difficilement qu’on pût parler de pays qu’on n’a pas visités, et surtout qu’on en dessinât la carte.

— Issaka, parle-nous de ton champ d’arachides.

Et comme il hésitait, je lui demandais : — Tu connais la Daba ?

Et Issaka glapissait , expliquait aux autres avec force gestes ce qu’était une Daba, et tout le monde riait d’entendre le lieutenant parler de la petite houe de : paysans d’A. O. F.

Parfois, l’un d’eux recevait une lettre. Les Camerounais qui savaient lire et écrire s’en allaient à l’écart savourer lentement les nouvelles du pays.

— Bonnes nouvelles Tchoco ? demandais-je. Et Tchoco me confiait que son père à Douala gagnait beaucoup d’argent dans son commerce Mais les autres s’adressaient le plus souvent E moi pour connaître le contenu de leurs lettres C’était un frère, ou une muso ou une mara qui, par l’intermédiaire d’un écrivain ou d’un missionnaire, donnait des nouvelles du village el de la famille. A chaque nom - et ils étaient nombreux - - mon auditeur hochait la tête. La vie du village s’élevait d’entre les lignes : une vie simple, les cours des bœufs, du mil, les accroissements du cheptel... ou de la propre famille du tirailleur, qui ne se formalisait pas que sa femme eût gagné le pitit bien qu’il l’eût quittée depuis deux ans ! Il acceptait par contre bien plus difficilement les aliénations de patrimoine. Les lettres se terminaient toujours par les salutations de tout le village, ce qui prouvait au tirailleur qu’on ne l’oubliait pas chez lui.

Prix des bêtes, pris des récoltes : les lettres de nos paysans Normands Vendéens ou Béarnais ne parlent pas d’autre chose.

Il arrivait parfois, mais rarement, qu’une vague impression de gêne de malaise, fût dans l’air. La journée commençait mal, sous le signe du palabre. Parce qu’il avait fait froid la nuit précédente, parce que le déjeuner n’était pas bon, parce que l’on avait trop pensé au pays. L’abattement était collectif ou individuel. Dans le premier cas, je ne pouvais songer à en connaître la cause par la bouche de mon sous-officier indigène.

Il estimait que son rôle était de m’assurer, en toute occasion que tout allait bien. J’emmenais tout le monde en marche et, à la première halte, amorçais le palabre ; c’est par ce moyen que j’arrivais à savoir ce qui n’allait pas. Il était bien rare qu’au retour il y eût encore traces d’équivoque.

Il est difficile de démêler l’écheveau embrouillé de l’âme noire. Il faut, je crois, se méfier du dépaysement et de la vague d’immense tristesse qui l’accompagne. Peut-on savoir ce qui se passe dans l’esprit d’un indigène déplacé, loin de son village, quelque part dans le monde, au hasard des plans stratégiques, parfois sans frère de race, parfois sans liaison avec son pays et les siens ? N’éprouve-t-il pas cette impression d’écrasement, d’infinie petitesse, devant une machine de guerre aux terribles inventions, incompréhensibles pour lui, dans laquelle l’être se dissout ? Ne se sent-il pas goutte d’eau dans l’univers, qu’une vapeur, qu’un souffle peut écraser , sans les secours du raisonnement logique, mais au contraire tout chargé de terreurs métaphysiques ?

Alors qu’il n’est pas suffisamment armé contre les vertiges et les angoisses auxquels nous-mêmes n’échappons pas, quoi de drôle qu’il perde le contrôle de lui-même au point de se tuer ?

Cas isolés, cas exceptionnels - comme les cas de suicide chez nous — mais qui prouvent que la conduite de troupes noires ne doit être confiée qu’à des hommes qui en comprennent l’âme, et qui se sont dégagés de toute idée préconçue ou dogmatique.

Pavie parle quelque part de la grande joie qu’il éprouva à être ami des indigènes chez qui il séjournait. J’ai connu, moi aussi, cette grande joie, celle des saluts francs, des visages ouverts, des délicates attentions, où le cœur lui-même parle. J’ai connu la sensation confortable de me sentir chez moi dans le campement, au milieu d’Africains qui me considéraient à la fois comme le Chef et l’ami. Tout paraît alors simple tant le Noir met de gentillesse dans ses gestes, lorsqu’il est heureux. Rien qui sente la servitude ne marque ses attitudes, empreintes au contraire de beaucoup de naturel et, souvent, de noblesse : il est content de vivre et il le montre bien.

C’est N’Ganga qui a eu le temps de pêcher quelques poissons dans le lac de Bolsena - - tandis que je rêvais, sous les glycines d’une pergola, aux romantiques anglais qui ont tant fréquenté ces lieux, toute douceur et harmonie —et qui, silencieux et souriant, est venu m’en offrir un.

Ou bien, c’est Ouanam qui apparaît avec un gâteau de cire qu’il a disputé aux abeilles. Sa figure est toute boursouflée de piqûres et deux ou trois abeilles, emprisonnées dans ses cheveux crépus, bourdonnent malgré les grandes tapes qu’il leur administre. Lui aussi sourit de toutes ses incisives limées en pointe :

—  Pour toi, mon lieutenant.

Rien de calculé dans ce geste. Je sens que mon Baya est heureux de m’offrir quelque chose.

Je mets un peu de pommade sur les piqûres, tout en remerciant. Au bout du bivouac, des rires et des cris accompagnent la fuite d’un autre imprudent devant les abeilles.

On en parlera longtemps pendant les marches ; peut-être même une chanson naîtra-t-elle de cette aventure : Ouanam et les abeilles , quel beau titre de fable !

La campagne se termine pour nous. Sienne va tomber après Rome, lorsque les méfaits d’une mine nécessitent mon évacuation sur un hôpital de l’arrière.

C’est là qu’un camarade vient prendre des nouvelles de mes blessures. Sadjim, a insisté pour qu’il l’emmenât avec lui et attend derrière la porte. Je l’appelle. Il entre, gauche, intimidé par la blancheur de la salle, par les pansements, par l’odeur étrange, puis il me sourit, d’un pauvre sourire triste.

Il regarde la jambe plâtrée, avance la main, effleure les orteils, hoche la tête. Il pâlit, sa peau prend une couleur terne, terreuse, cendrée, son regard remonte vers mes yeux puis glisse de côté et mon brave pleure... C’est la première fois que je vois un Noir pleurer, et c’est pour moi qu’il pleure. Je suis à la fois très fier et très ému...

LOUIS DOMISSY, Capitaine au 1Régiment d’artillerie (RA)

Revue de la France Libre n°2 Aout 1946

 
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