Rétrospective de la Campagne d’Italie 1944 par Louis Cruciani (BM XI)

Le jour 28 mars 2001, c’est à la lecture d’une lettre écrite en décembre 1993 et concernant le tirailleur de 1e classe Silamane Sana, que je me suis résolu à restituer ce qui me reste de souvenirs du parcours de la 1e Section, 7e Cie du BM 11, à partir du bivouac de Castro dei Volsci, le 30 mai 1944, jusqu’à la période de repos sur les bords du lac de Bolsena et Montefiascone.

Cela en complément des récits Casa Chiaïa 17 mai 1944 paru dans le Combattant de la DFL n°102/4-1992 et celui de la campagne d’Italie paru dans Bir Hakim... l’Authion n°175 d’octobre 1999.

Donc, le 31 mai 1944, nous embarquons sur les camions du train et passons par CECCANO, TOMACELLA, MADONNA DEL PIANO, COLLEFERO . Sur l’itinéraire, nous participons à une attaque en un lieu que je ne saurais plus situer. Je me souviens que la compagnie avait commencé à être engagée, colonne par un, dans un sentier longeant un ravin qui menait sur un plateau et au débouché duquel nous avions pris les dispositions d’attaque sous les grondements de notre artillerie et les rafales des mitrailleuses adverses. Nos tirailleurs, surpris, avaient dû être relancés en avant et l’affaire s’était terminée au bout de peu de temps sans qu’il y ait eu de pertes.

Auparavant, alors que nous étions engagés colonne par un sur le sentier, un médecin et son équipe d’infirmiers nous faisait, au passage, la piqûre antitétanique : vive brûlure sans autres suites pour la plupart d’entre nous mais entrainant pour quelques autres des réactions épidermiques.

Quelques jours plus tard, un joyeux plaisantin avait parlé de piqûre de rappel devant s’effectuer, celle-là, sur la pointe du benghala, semant la colère chez certains de nos braves tirailleurs.

Après cela, nous avions eu 48 heures de repos : bivouac dans la nature, loin des localités dont l’accès nous avait été interdit par le commandement. C’est pendant cet intermède que l’ami SILAMANE avait fait ses manœuvres pour se rapprocher du Sergent-chef COUCHLANI, adjoint du Sous-Lieutenant ZACCHI.

Le 4 juin, nous reprenons nos véhicules, passons par VOLMONTONE , ZARAGOLO et GALLICANE .. Beaucoup de destructions tout au long de ce parcours ; beaucoup de morts allemands aux avancées de certaines localités.

Le 5 juin en fin d’après-midi, nous débarquons à quelques kilomètres à l’Est de Rome et franchissons un cours d’eau en passant sur une passerelle du pont démoli de LUNGHEZZA ou LUNGHIGNANO, gardé par des tirailleurs nord-africains.

La 1e section est en tête de la compagnie et s’engage direction Nord-Est, longeant une voie de chemin de fer en remblai. Le chef de section donne comme point à atteindre une tache jaune à un peu plus d’un kilomètre devant nous, sur un terrain plat et ne comportant que quelques touffes de buissons sur l’itinéraire.

Comme je n’aimais pas m’attarder sur les terrains plats, je pars avec le groupe de tête à allure accélérée, colonne par un, collant au remblai de la voie sur notre droite. Je me rends compte à un certain moment que je n’ai plus avec moi que le Caporal Anatole QUILICI (encore en vie, retraité à Paris) et un tirailleur avec son fusil mitrailleur.

Tout à coup, à une cinquantaine de mètres devant nous contre le remblai, je vois un petit groupe d’Allemands qui marquent la surprise ; je leur crie Kamarad , notre tireur au FM ouvre le feu malgré mes injonctions, une rafale en l’air, une rafale par terre. Les Allemands disparaissent comme par enchantement. De l’autre côté du remblai, on voit des têtes qui défilent indiquant une fuite à grande vitesse.

Nous fonçons et je comprends la brusque disparition des Allemands, découvrant un passage en-dessous de la voie ne pouvait être utilisé qu’en se courbant. Des coups de feu espacés partent de ce passage. Nous passons de l’autre côté de la voie qui présente un terrain touffu et plein de ronces. Quelques rafales au jugé - pas de réponse, je retourne au passage en dessous et découvre, nous tournant le dos, un Allemand en position du tireur couché.

Au moment où j’ai appuyé le canon de ma carabine sur son dos, il a allongé la main sur le bout de son fusil, y mettant un couvre-bouche, puis, à quatre pattes, à reculons, il est venu vers nous.

C’était un très jeune ; au revers de sa veste, le ruban indiquant qu’il avait fait campagne en Russie. Son index gauche était coupé - accident ou blessure du passé.

Comme je lui disais Hitler kaput , il me répondait Prima kaput .

Revenus du bon côté de la voie et tout près du passage, nous découvrions une MG42 sur affût ainsi qu’un Panzersreight (orthographe non garantie) et de nombreuses caisses contenant des munitions de ces armes.

Prenant le Mauser par le canon, je casse la crosse contre le muret du passage. Celle-ci ramenée violemment vers moi par la courroie manque de m’assommer.

D’un buisson tout près de nous sort un Allemand qui vient vers moi. Complètement apeuré il ne me quittera plus jusqu’à l’arrivée du reste de la section, certainement attardée sur ordre car le reste de la compagnie est encore en station au point d’où nous sommes partis.

En attendant, je regarde les collines qui, à partir d’un millier de mètres sur notre gauche, vont en s’élevant de plus en plus.

Bien que sans jumelles, j’ai vite fait d’y découvrir plusieurs groupes casqués se dirigeant sans se presser vers les hauts. Étaient-ce des éléments nord-africains ou des Allemands ?

La section finit par arriver suivie du reste de la compagnie. À peine un regard vers le matériel sur place. Les deux prisonniers sont passés à la section de commandement et nous reprenons la progression, nous rapprochant de la via TIBURTINA menant à TIVOLI. Un peu avant la tombée de la nuit, nous atteignons la route au carrefour menant à GUIDONIA , plus au nord. Les Allemands y avaient fait des travaux de défense comportant trois ou quatre blockhaus en bois, semi-enterrés.

La compagnie s’installe pour la nuit, la 1e section occupant le carrefour.

Quelques volées de katchouka au cours de la nuit s’abattent à trois ou quatre cents mètres derrière nous sur un terrain où il n’y a personne.

Au matin, un escadron de blindés britanniques marque l’arrêt à notre position. L’officier commandant cette unité fait sa toilette, prend le café avec nous puis continue vers GUIDONIA. D’autres blindés s’engagent sur cet itinéraire dans l’heure qui suit.

Dans l’après-midi, je raccompagne le Sergent QUILICINI , des antichars, qui était venu passer un moment avec nous. J’ai la curiosité d’aller jusqu’à l’endroit où nous avons assisté à la débandade d’un élément allemand ; les armes et le matériel sont toujours là.

De l’autre côté de la voie, cela sent le cadavre.

QUILICINI me quitte et je retourne vers le carrefour en longeant la voie sur une centaine de mètres côté par lequel avaient fui les Allemands. J’y trouve trois fusils que je jette dans les broussailles (sans casser la crosse). Passe aussi par l’endroit où étaient tombées les fusées la nuit passée.

Le 8 juin, en début de matinée, je bénéficie d’une permission de la journée à Rome avec l’aspirant Reynold LEFEBVRE et le Sergent-chef Modeste LARGERIE.

En Jeep, nous entrons dans ROME par la via TIBURTINA , après avoir admiré la douceur de la campagne romaine, vierge de traces de guerre si ce n’est celles laissées par deux ou trois chars brûlés et restés sur place. Nous tournons au hasard dans les rues de la ville. Je crois me rappeler qu’il n’y avait pas beaucoup de circulation, pas grand monde, pas de militaires. Nous admirons le Colisée et la plupart des monuments de la Rome antique rencontrés au cours de nos pérégrinations, marquant le mépris pour les vestiges mussoliniens en place.

Nous ne manquons pas de nous rendre à l’église Saint-Pierre-de-Rome avec l’espoir d’y rencontrer le Pape. L’église est pratiquement vide et impressionnante. Nous en faisons le tour, rejoints par un ecclésiastique d’un certain âge, qualité indéterminée, d’une gentillesse extrême : sa sainteté le Pape n’est pas libre en ce moment : regrets.

Vers midi, on commence à voir beaucoup plus de monde dans les rues ; très peu de militaires, rien de chez nous. Il fait chaud ce jour-là. Nous nous installons dans un restaurant bondé : riche repas. Nous roulons un peu les mécaniques.

À la fin du repas, un Monsieur d’un certain âge, rosette à la boutonnière, vient nous saluer très gentiment ; lorsqu’il nous dit qu’il est à l’ambassade française de Rome, nous nous bloquons et lui tenons des propos désobligeants auxquels il n’y a aucune réponse. Le temps étant passé, je ressens encore la honte de ce moment-là.

En quittant l’établissement, nous sommes interviewés par deux jeunes femmes qui se disent mariées, leurs époux se trouvant prisonniers en Libye ; elles tenaient à nous montrer leurs photos qui se trouvaient dans l’appartement de l’une d’entre elles et très proche du restaurant.

Par politesse, nous avons fini par acquiescer. Nous laissons l’aspirant Reynold à la garde de la Jeep dans la cour de l’immeuble.

Vu les photos, visité l’appartement et consommé quelques douceurs, mais dans la cour, l’aspi commence à s’inquiéter et nous le fait savoir par un parcours de gymkana dans la cour et des emballements de moteur de la Jeep.

Quelques kilomètres après la sortie de la ville, nous croisons le Général BROSSET qui fait demi-tour et ne tarde pas à nous rejoindre. Arrêt. Il sait que nous sommes du BM 11 par le numéro de code de notre bataillon - 89 - à l’avant et à l’arrière de notre véhicule. Nous nous attendons à quelques rebuffades car le Général n’est pas tendre pour les écarts commis sur route.

Véhicules bord à bord, il nous dit que notre bataillon a quitté son implantation du matin et est regroupé le long d’une piste à l’intérieur des terres puis... suivez-moi !

Quelques kilomètres après, il fait signe du bras, nous désignant une piste sur la gauche et retourne vers ROME.

Nous retrouvons la compagnie prête à embarquer. Récupération de nos affaires, se mettre en tenue de combat, cela n’était pas tellement compliqué mais la chaleur de cet après-midi nous avait mis à plat.

Notre convoi a contourné ROME en passant par le Nord, franchi le TIBRE qui roulait des eaux jaunâtres et nous sommes arrivés sur la via CASSIA, émerveillés par cette route large et bien goudronnée.

Nous ne tardons pas à nous rendre compte de l’efficacité des aviations alliées d’après le menu servi aux unités mécanisées allemandes en retraite sur certaines portions de cette belle voie. Les convois hippomobiles n’avaient pas été moins servis : pauvres mulets, ai-je pensé à l’époque !

Je crois me rappeler que nous avons atteint la ville de VITERBO à la tombée de la nuit pour une relève des américains.

Le lendemain 10 juin, nous partons à pied en direction de MONTEFIASCONE ; il commence à faire chaud.

En fin de matinée, nous arrivons à une déviation traitée par le Sapeur Jean LUCIANI (encore en vie à Omessa - Corse).

Il me semble que c’est à cette déviation que le Pacha des fusiliers marins AMYOT D’INVILLE avait sauté sur un astucieux empilage de Tellermines que les Allemands disposaient sur les itinéraires carrossables lorsqu’ils en avaient le temps.

Jean LUCIANI jeune résistant en Corse, avait rejoint la DFL en Tunisie fin octobre 1943 -affecté au Génie. À huit mois de service, il recevait la médaille militaire et la croix de guerre avec palme, remises par le Général de Gaulle en personne le 30 juin 1944 sur le terrain d’aviation de Marcianise près de Naples.

Le texte de sa citation mérite d’être rapporté :

Sapeur d’un patriotisme élevé dont le cran, le sang-froid et le mépris complet du danger en toutes circonstances lui ont acquis le grande estime de ses chefs et sont un bel exemple pour ses camarades.

Le 19 juin 1944, dans la soirée notamment, conduisant un angledozer et étant ainsi à un poste particulièrement exposé, a effectué pendant trois heures un travail de déviation sur la route menant à RADICOFANI, à un endroit où deux ponts avaient sauté et qui était soumis à un violent tir d’interdiction d’artillerie ennemie, sans vouloir à aucun moment interrompre son travail pour se protéger.

A ainsi rapidement rétabli la communication et permis le lendemain à l’aube la reprise de la progression d’une colonne blindée et des véhicules de la Division.

II nous était arrivé quelquefois, au Sud aussi bien qu’au Nord de Rome, d’avoir à franchir des coupures sur lesquelles, dans un bruit de tonnerre, opérait un bulldozer. Inutile de dire que nous faisions en sorte de nous attarder le moins possible en ces lieux ; je partais avec un mélange de crainte et d’admiration pour celui qui tenait les commandes et que nous laissions derrière nous, à la merci des tirs systématiques de l’artillerie allemande qui ponctuaient généralement son travail.

Ce modeste combattant, c’était Jean LUCIANI que le Général BROSSET lui-même tenait en haute estime. Ces dangereuses missions, il les accomplit jusqu’à la fin de la guerre.

Le 25 ou 26 novembre 1944 à OBERBRUCK, alors qu’il était en plein travail sous les tirs de l’artillerie allemande, un obus avait éclaté sur la pelle levée de son engin qui lui avait servi de bouclier et sauvé la vie.

Je reviens à la journée du 10 juin devant MONTEFIASCONO .

Dans l’après-midi, la 7e compagnie participe à l’attaque du Monte JUGO (434 m) ; la 1e section est en réserve.

Raconté par le Sergent-chef Maurice FILIPPI (tué le 20 septembre en Franche-Comté), adjoint à la 2e section du Sous-Lieutenant Jacques MOCHEL :

Arrivé au sommet de la section se trouve prise sous le feu des Allemands au moment même où des chars coiffent eux aussi l’objectif mais venant d’en face. Assaillants et assaillis se sont "écrasés" devant le feu des blindés. Filippi s’est levé, croisant et décroisant les bras en l’air devant les chars et reconnu comme ami grâce à son casque anglais. Une vingtaine de prisonniers avaient été faits .

Le piton avait été pris vers 13h50 mais des blindés continuaient à grenouiller sur le terrain sans avancer (chars légers, TD et Sherman), le gros lâchant un coup de canon de temps en temps.

Nous avons passé la nuit quelque part devant MONTEFIASCONO qui sera pris au matin par le Bataillon de Marche n°4, non sans pertes.

Le lendemain 11 juin, nous traversons le village qui est important et à la sortie Nord, la section cantonne dans une belle demeure que l’on nous avait dit appartenir à sa Sainteté le Pape.

Les Allemands y avaient sévi avant l’arrivée de nos troupes ; il ne restait pas grand-chose dans les parties basses, si ce n’est des dames-jeannes de bon vin.

Le 12 juin en fin de matinée, nous embarquons sur les véhicules du train divisionnaire, direction Nord. Sur notre itinéraire, après que notre convoi ait parcouru quelques kilomètres, j’ai conservé le souvenir de deux gaillards bien bâtis, tenues civiles, vestons, qui se déplaçaient dans la même direction que nous à une cinquantaine de mètres en contrebas dans les prés.

Vu de dos, à hauteur et dépassés, à aucun moment ils n’ont jeté l’œil sur le convoi. J’étais certain que c’étaient des Allemands qui tentaient de rejoindre leurs lignes ; mais que faire, je ne pouvais faire stopper le convoi ni leur faire claquer quelques balles aux oreilles, risquant de semer la pagaille et plus encore si je m’étais trompé.

J’avais joué un jeu de ce genre en juillet 1940 entre Ville-sur-Tourbe dans la Marne, à pied jusqu’à Paris. Je suis toujours certain que c’étaient des boches mais je ne regrette plus de les avoir laissés filer.

D’autres images qui me restent, alors que nous venions de débarquer un peu à la va vite car l’artillerie allemande était en train de matraquer sur la tête du convoi, pas très loin de nous. Les camions quittés, la compagnie se regroupe autour d’une grande surface plate qui forme comme un belvédère d’où nous avons vue sur l’ensemble du lac de Bolsena sur notre gauche.

De la rive d’en face qui est loin de nous et à peu près à notre hauteur parviennent les bruits d’un combat. Je conserve surtout le souvenir d’un gros tir d’artillerie effectué Sud-Nord puis reparti en sens inverse quelques minutes après : bruits et poussière.

Lorsque nous sommes descendus quelques jours au repos sur la rive droite du lac, on nous avait dit que cette affaire concernait la 3e DIA qui s’était fait contre-attaquer par des Italiens de Mussolini. Longtemps après, j’ai eu connaissance du prolongement de cette affaire.

Mes observations en ce lieu ne se sont guère prolongées car nous avons été pris sous un tir d’artillerie dans ce terrain qui ne présentait aucune protection ; il y avait eu des pertes.

Je vois encore notre Adjudant-chef de bataillon EPAUD , la nuque entaillée par un éclat, partir à la recherche du Commandant LANGLOIS pour lui remettre sa sacoche.

Disséminés dans le sous-bois proche, nous attendons la suite des événements. Nous apprenons que le BM 5 a eu des pertes sévères dans le secteur, surtout devant la cote 625 qu’il n’a pu occuper ; notre compagnie va prendre la suite.

La mise en place terminée, à 17 heures, nous débouchons de la lisière du bois, 1e section en ligne et en tête de la compagnie.

Devant nous, un terrain plat de prairie sans végétation arbustive sur 200 mètres environ au bout desquels se trouve un piton, Monte RADO côte 625, dont l’altitude par rapport à celle du terrain sur lequel nous progressons à allure rapide n’est que d’une trentaine de mètres.

À une centaine de mètres de l’objectif, nous dépassons une dizaine de tirailleurs sénégalais tués, colonne par un avec distances, le long d’un petit ressaut de terrain surplombé par l’unique arbre du plateau. Au bout et en tête de cette colonne de tués, il y a un blanc, mort lui aussi (peu après, R. PERRIER me disait que le gradé blanc n’était pas mort et qu’il s’agissait de l’adjudant-chef TOILLON qu’il avait connu au BM 5).

Le piton est coiffé, il n’y a pas d’Allemands mais nous recevons des coups de feu provenant des bosquets dans l’immense et vallonnée prairie qui, devant nous, s’étend vers le Nord.

La section de mitrailleuses et engins arrive et installe ses pièces. Nous redescendons à la base du piton et fouillons une maison qui est sur la gauche puis une grotte sur la droite, servant de cave dans laquelle s’est réfugiée une famille nombreuse.

Un coup de 88 automoteur propulse l’une des mitrailleuses du Sergent-chef Robert PERRIER, peu de temps après, on avait retrouvé en contrebas le Sergent-chef Charles BOFFI (il est inhumé à côté du Capitaine de vaisseau AMYOT D’INVILLE au cimetière français de MONTEMARIO à Rome ), projeté et tué par le même obus. On l’avait amené, criblé d’éclats, au pied du piton et recouvert de sa toile de tente qui, sortie de sa musette dans laquelle elle était pliée, avait l’aspect d’une passoire une fois dépliée.

Six prisonniers avaient été faits, tous très jeunes ; ils étaient alignés à côté du corps de BOFFI et les tirailleurs présents voulaient absolument les trucider. Il a fallu palabrer et expliquer que nous avions intérêt à les envoyer à l’officier de renseignement afin qu’ils puissent en donner sur leurs camarades... ils connaissaient la chanson !... Ils finirent par se calmer.

L’un d’entre eux alla vers le plus jeune, de bout de ligne, lui prit le bras, le mordit cruellement au poignet et s’en alla. J’ai été impressionné par le comportement du jeune Allemand sur le visage duquel je n’ai lu aucune expression de douleur ou de peur.

Je passe la nuit du 12 au 13 juin avec un élément de la section, à deux ou trois cent mètres devant le piton sur une position sommairement aménagée par les Allemands. Il tombe une pluie fine qui, heureusement, ne durera pas.

Un peu avant le lever du jour, deux civils venant vers nous sont interceptés. L’un, Italien, se dit partisan, son collègue se présente comme Sud-Africain, fait prisonnier à la reddition de Tobrouk le 21 juin 1942, puis évadé en Italie avait rejoint la résistance. Il m’avait dit s’appeler Paulcen (ou Polsen). Bon accueil de ma part mais remis tous deux en bonnes mains au retour de notre mission de la nuit. Je n’avais pas oublié les propos tenus par des camarades ayant fait la campagne de Libye en 1942 sur la reddition de Tobrouk : elle n’était pas nette !

Le 13 juin, toute une division blindée britannique (je crois me souvenir qu’il s’agissait d’une division Sud-Africaine) force sur notre droite en direction des lignes ennemies jusque-là silencieuses devant nous.

Magnifique spectacle : le terrain, prairies, petits bosquets, leur est favorable mais il l’est surtout pour la défense car après être disparus de notre vue et la canonnade qui s’ensuivit, un grand nombre de blindés étaient revenus en arrière, se regroupant sur notre plateau qui les cachait des vues adverses.

Peu de temps après, ils étaient pris sous un violent tir d’artillerie (j’avais pensé à du 150 à l’époque). À quatre ou cinq cents mètres derrière nous à la lisière d’un bois, l’un des chars avait pris feu ; l’équipage avait été abattu au moment où il l’abandonnait par un tirailleur d’une autre compagnie que la nôtre, apeuré et ayant perdu son contrôle.

Le 14 juin, nous sommes relevés par le BIMP.

Vers la fin de notre périple de mai 1986 sur les chemins de nos combats d’Italie 1944, 42 ans après, nous nous sommes arrêtés à BOLSENA pour y passer la nuit. Voulant profiter de l’occasion pour revoir les lieux du dernier engagement en Italie, le 12 juin 1944, j’avais retenu un chauffeur de taxi pour m’amener, aux aurores le lendemain, à la côte 625, Monte RADO , qu’il ne connaissait pas.

J’avais invité D. BALDACCI (CAC2), A. SPINOSI (BM 11) et S. TAVERA (BM 5) ayant tous trois combattu sur ces lieux, S. Tavera y ayant été j blessé dans la nuit du 11 au 12 juin. J. GABRIELLI du BM 11 avait préféré faire la grasse matinée, J. CAU du BIMP s’était joint à nous.

Au grand étonnement de notre chauffeur que je guidais sur notre itinéraire, nous sommes arrivés facilement sur les lieux. Aucun changement en 42 ans, si ce n’est, et cela était d’importance, que le sommet bien modeste de Monte RADO avait été arasé pour y implanter un château d’eau.

La maison isolée qui se trouvait au pied du piton sur la gauche face à nous était telle qu’elle était dans ce passé, tout comme la prairie qui s’étendait autour d’elle et où paissaient quelques moutons surveillés par une adolescente.

La grotte qui se trouvait face à nous sur la partie droite du piton avait été murée ; elle avait à l’époque servi de garde-manger et d’abri aux habitants de la maison.

J’avais pris une vue d’une partie de champ et de l’arbre unique (il n’avait pas beaucoup grossi en 42 ans) près duquel un groupe de combattants du BM 4 avait été détruit par un tir d’armes automatiques provenant du piton, à un peu plus d’une centaine de mètres en face. Voulant prendre d’autres vues, je me suis rendu compte que la bobine était épuisée.

Sur le chemin du retour, en cours de conversation, nous avons appris que notre brave taximan avait participé aux combats de Libye, Bir Hakeim et El Alamein où il avait été fait prisonnier.

Intéressants, les échanges avec Joseph CAU qui, lui aussi, avait été de la partie avec le BIM depuis septembre 1940 devant Sidi Barani... et la suite.

Le 16 juin 1944, le BM 11 part au repos sur les bords (rive droite) du lac de BOLSENA avec le BM 4 et le BM 5 . Notre compagnie bivouaque autour d’une petite maison cantonnière dans laquelle, avec l’accord du propriétaire, les sous-officiers font popote. Le lac est très poissonneux malgré les prélèvements faits par les Allemands ayant stationné dans le voisinage, par le biais d’aviateurs qui, retour de mission, conservaient une bombinette destinée à être larguée au-dessus du lac.

Quelques-uns d’entre nous se crurent autorisés à effectuer des prélèvements à partir de barques aimablement prêtées par les riverains, la plupart sans grands résultats du fait que l’onde de choc procurée par l’éclatement d’une grenade offensive n’était pas assez puissante sous l’eau. Ce n’était pas le cas en les couplant ou même en les triplant. Cette dernière méthode entraînant des fuites dans l’embarcation si elle était trop renouvelée.

Notre popote n’a pas manqué de perches, carpes, tanches et autres poissons et, pour les amateurs, d’un bon vin blanc en provenance des caves renommées du village de MONTEFIASCONE.

C’est un soir où quelques officiers de la compagnie avaient dîné avec nous que l’aspirant

Reynold LEFEBVRE avait appris la mort de son père, fusillé par les Allemands. Triste soirée !

Vers le 17 juin, je monte faire un tour au village de MONTEFIASCONE ; curieux spectacle que celui des caves livrées pour certaines à des excès en provenance des nôtres mais aussi de nos amis canadiens, polonais et autres amateurs.

Du village, j’entends des grondements de bombardements et de tirs de grosse artillerie en provenance de l’Ouest. Nous apprendrons peu après que les Français, à partir de Corse, ont débarqué à l’Ile d’Elbe.

J’apprends ce même jour le décès d’un jeune de chez moi, Vitus Vitani qui s’était brillamment distingué pendant la résistance en Corse.

Le 22 juin , le Capitaine SCALIER prenait le commandement de la 7e compagnie qui, depuis la blessure du Capitaine SOCKEEL le 17 mai à CASA CHIAIA , avait été commandée par le Lieutenant Aloyse KLEIN, Français Libre évadé en Russie et rapatrié en Angleterre avec d’autres officiers et sous-officiers parmi lesquels les Capitaine Billotte et de Boissieu ainsi que le Sergent-chef Modeste LARGERIE , de notre compagnie.

Le 25 juin, le bataillon part pour Anzio.

Ce qui précède peut compléter le récit Campagne d’Italie , les lendemains de Casa Chiaïa à partir de la récupération de Silamane Sana au bivouac de Castro dei Volsci jusqu’au départ pour Anzio.

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