Roger LUDEAU (BP) : extraits du carnet de route d’un combattant du Pacifique juillet 1942 (Egypte) - Mars 1944 (Nabeul)

Nous avions quitté Roger LUDEAU à la sortie de BIR HACHEIM. Nous le retrouvons maintenant au Camp de TAHAG (Egypte). Voici la suite de son parcours durant la Deuxième guerre mondiale, jusqu’à son départ pour l’Italie. Nous reprendrons la Campagne d’ Italie aux dates anniversaire…

Yvette Quelen-Buttin

14 JUILLET 1942 : Camp de TAHAG (Egypte)

Nous voilà revenus à Ismalia ou plutôt dans ses environs immédiats. On se remet de nos émotions et surtout de la perte de nos camarades restés dans les sables de LYBIE. La terrible tension, à laquelle nous avons été soumis ces derniers mois, nous empêche de réaliser pleinement la cruelle disparition de ceus avec qui, il n’y a pas longtemps encore, on faisait les quatre cents coups. On s’eng… copieusement, voire se bagarrer. Hélas, la guerre est passée ; pourquoi n’êtes-vous pas parmi nous, nos vieux copains ? Pourquoi ? Quelle question ! CARARO a été ouvert en deux par une bombe, KOLLEN, soufflé par une bombe également, a mis des heures à mourir dans d’atroces souffrances ; CHAUTTARD mitraillé par l’aviation ; CHARPENTIER déchiqueté par un obus ; les deux frères DEVAUX déjà blessés et hospitalisés à l’ambulance chirurgicale , ont été volatilisés par un chapelet de bombes (Bir Hacheim) ; Victor BERNUT tué à la sortie de Bir Hacheim. Voilà pourquoi ils ne sont pas là ceux qui manquent et la liste en est déjà bien longue.

29 juillet 1942 : EGYPTE

Les Forces Françaises défilent aujourd’hui devant le Général DE GAULLE.

9 septembre 42 : EGYPTE

Le Bataillon s’approche tout doucement du Caire ; nous venons de nous installer à 10 kms d’Héliopolis, la banlieue huppée de cette ville et, ce tout plein mignon joli coin de désert devient alors attrayant au possible ; C’est tout bigarré d’une multitude de tentes individuelles ou collectives, relevant de la plus haute fantaisie : il y en a de toutes les grandeurs, de toutes les espèces, de toutes les formes, et, de l’igloo au tipi indien, toutes les tendances y sont représentées. Les plus fainéants eux, ont tout simplement tendus une toile sur quatre piquets. Pour le matériel de construction, on a le choix : ça part de la soie de parachute à la bâche de camion ; le tout enjolivé de bouts de carton de récupération et de vieux sacs, en y regardant bien, donne une petite idée de la peinture abstraite ou de l’architecture d’avant-garde.

J’ai décrit avec impartialité et aussi exactement que possible la Bataille de Bir Hacheim que l’on pourrait m’accuser d’avoir enjolivée . Afin que j’ai montré volontairement éré plutôt en dessous de la vérité, je reproduis quelques passages d’un Document Allemand trouvé à El Alamein lors de notre avance en novembre 1942 et, paru dans le journal allemand Berliner Illustrite Zeitung sous la signature de Lutz Cock qui a lui-même, et de l’autre côté de la barricade, assisté à la bagarre.

Bir Hacheim est devenu depuis l’avance des Anglais en 1941 le bastion sud de la ligne de résistance qui part de Tobrouk et plus loin… Elle est devenue un pieu profondément enfoncé dans la chair du front allemand, il faut à tout prix la détruite.

Comme un éclair, ROMMEL se tourne vers le sud avec des éléments d’une division légère, groupes de reconnaissance, et la Trieste et encercle complètement en peu de jours Bir Hacheim.

….. Sous les ordres du général KLEEMAN chevalier de la croix de fer venant de l’ Est, les pionniers réussissent après un travail sans prix à ouvrir une brèche dans les premières ceintures de mines : la vigueur avec laquelle toutes les armes de la défense son concentrées sur cette brèche est si forte, que l’attaque est repoussée.

De nouveau, on essaie un jour plus tard au sud et, de nouveau, on approche un peu mais là, la grêle de projectiles devient si forte que ce serait de la folie de continuer un pas en avant dans cette entrée qui n’offre aucun abri naturel.

… et Luz Cock continue plus loin… mais c’est plus terrible pour les défenseurs de Bir Hacheim qui jusqu’au matin du 8 juin ou commence le 2e acte de l’attaque, sur la forteresse du désert, ont subi 23 attaques de Stukas ; sans quartiers tombent dans les positions intérieures et dans les positions de batteries, les lourdes bombes allemandes ; des Stukas italiens viennent eux aussi toujours et toujours au-dessus de la forteresse répandant la mort.

Je n’aimerai pas être dans cet enfer me dit un camarade qui se trouve à côté de moi dans un abri tandis que nous voyons à la jumelle toujours de nouvelles colonnes de fumée qui forment une ceinture de flammes autour du point central de la position.

Les petits abris profonds d’un ou deux mètres des groupes occupants sont malgré tout cet ouragan de bombes à peine touchés ; ils osnt éparpillés et seulement un coup au but peut occasionner des dégâts, mais les Stukas nettoient tous les jours de plus en plus les batteries ennemies.

Pendant la journée du 8 au 9 juin, toujours et toujours de nouvelles attaques de Stukas se concentrent sur Bir Hacheim et, le 10 au soir, plus d’une cent aine de bombardiers en piqué allemands et italiens laissent tomber leurs charges de bombes sur Bir Hacheim. La terre en tremble à des kilomètres à la ronde ; et Lutz Cock termine enfin… Lorsqu’ apparaît le matin du 11 juin 42, on n’entend plus un coup de feu de l’autre côté ; pendant une tentative de décrochage pendant la nuit vers le sud, ceux qui n’ont pas été tués ou capturés se rendent maintenant sans combattre davantage.

Il n’y a qu’un petit détail que Lutz Cock a omis dans son dernier paragraphe aussi je complète cette petite lacune.

Non content d’avoir pendant 14 jours tenu tête aux 32 000 hommes de l’ Afrika Korps, les 3 200 Français Libres de la Brigade se sont frayés brutalement un passage à travers leurs lignes ; tentatives de décrochage qui n’a pas trop mal réussi puisque plus de 2 000 d’entre nous se sont regroupés dans les lignes alliées avec 75% de leur matériel, 900 morts et blessés ainsi que quelques malheureux à bout de force (c’est quelque peu fatiguant de se battre de 23h au lendemain 7h) c’est tout ce qu’ils ont pu capturer . Quant à la position, ils n’ont pas dû faire fortune dessus parce qu’on avait pris un soin extrême à tout démantibuler avant… notre tentative de décrochage.

25 OCTOBRE 42 : EL ALAMEIN

Le fantastique barrage de l’ artillerie vient de s’arrêter ; c’est maintenant au tour de l’aviation : vagues après vagues, passent sans interruption au-dessus de nous, bombardiers et chasseurs. Le vrombissement infernal de ces centaines de moteurs fait presque autant trembler le sol que les charges de mort que toujours et toujours ils déversent sur des positions ennemies. Sur terre, l’attaque par les blindés et l’infanterie se déchaine, et dans l’immense plaine, ce n’est bientôt que flammes et explosions. L’artillerie d’en face s’est réveillée et riposte avec rage alors que leurs anti-chars de 50 m/m terriblement précis, ne ratent pas une occasion de faire le plus de ravage possible.

3 NOVEMBRE 42 : EL ALAMEIN

L’attaque continue. Pour l’instant, nous sommes aux prises avec une unité de parachutistes italiens de la division Folgore et … éléments de notre vieille connaissance, la division Ariete.

4 NOVEMBRE 42 : EL ALAMEIN

Après avoir délogé nos coriaces vis à vis nous occupons leurs positions admirablement aménagées ; une famille taupe n’aurait pas fait mieux.

22 NOVEMBRE 42

Nous quittons nos positions pour foncer en avant ; nos avant-gardes ne rencontrent presque plus de résistance.

23 NOVEMBRE 42 : EGYPTE

Après avoir roulé toute la journée, on s’arrête pour faire le plein, réviser les moteurs et, tout de même, laisser un peu souffler le matériel … humain.

Toute la journée nous n’avons rencontré que ruines et carcasses , en général carbonisées, de véhicules ; des colonnes entières ont été anéanties, mitraillées en pleine retraite par l’aviation ; de quelques côté que l’on se tourne, ce n’est que mort et désolation : de la ferraille inutilisable, voilà ce que sont devenus ces orgueilleux Panzers qui, il y a à peine un mois, faisaient encore trembler le Moyen-Orient.

24 NOVEMBRE 42

Nos avant-gardes avancent toujours et nous, on suit. Nous repassons le col d’Halfaya que nous connaissons bien pour l’avoir franchi….. en sens inverse il y a quelques mois, mais qu’on avait pas eu le temps d’admirer, trop occupés à mettre le plus de distance possible entre nous et ces fameuses divisions blindées appelées Panzers d’une renommée universelle ; pour aller encore un peu plus vite, on était aussi poussés par l’ aviation à croix noires qui ne lésinait pas sur les munitions ; ça fait tout de même plaisir de se remémorer ça maintenant.

25 NOVEMBRE 42 : DÉSERT DE LYBIE : 2E ÉPISODE

Nous avançons toujours, avec juste quelques arrêts indispensables pour le ravitaillement et l’entretien du matériel. On vient de dépasser Tobrouk ; là aussi la bataille a fait rage, la baie est jonchée de débris de navires et autres inventons flottantes. Sur terre, on ne voit guère que quelques pans de murs de ce qui fut un village, les cratères de bombes et les trous d’obus ne se comptent plus tellement ça foisonne. Quant aux véhicules éventrés, on n’en fait plus cas : ils font partie du paysage. Il y a même un char qui s’est cassé la g… dans l’eau, il a l’air aussi disgracieux qu’un gros crabe en colère mais d’une espèce infiniment plus dangereuse.

28 NOVEMBRE 42 : DÉSERT DE LYBIE

L’ennemi se replie à toute vitesse et nous, on suit à la même allure, déployés en formation de combat bien entendu. Dès qu’on est perché sur un monticule, se déroule sous nos yeux, et à perte de vue, le spectacle à la fois grandiose et terrifiant d’une armée moto-mécanisée en marche ; de tous les azimuts, et à perte de vue, surgissent des colonnes de chars, d’auto-mitrailleuses, de canons auto-moteurs, artillerie anti-chars, artillerie de campagne et lourde, infanterie portée, formations sanitaires, ravitaillement et même des unités de récupération de tout se qu’on laisse derrière nous comme armes, ravitaillement, matériel, etc… amis ou ennemis, rien n’est perdu, tout est ramassé, classé, étiquetté. Au-dessus de nous vrombissent de tous leurs moteurs, une nuée de bombardiers et chasseurs qui nous ouvrent la route à grands coups de bombes et de mitraillages. C’en est hallucinant de voir tout cela avancer dans un nuage de poussière et un grondement de fin du monde, renversant tout, écrasant tout sur son passage et pulvérisant, sous un déluge de fer et de feu, la moindre résistance. Voilà ce que représente une division blindée et moto-mécanisée en marche : une armée de demi-robots, ces monstres d’acier créés par l’homme et qui, avec une totale indifférence, se retournant contre lui pour l’anéantir.

La guerre de demain ? (car nous on est assez avisés pour ne plus croire à la der des der ) on en a déjà une toute petite idée en regardant inexorablement déferler ces monstrueuses machines auxquelles l’homme est déjà asservi.

30 NOVEMBRE 42 : LYBIE

Nous nous installons autour d’un aérodrome pour le défendre contre une attaque de commandos ou paras.

7 DÉCEMBRE 42

En bons chiens de garde, nous sommes toujours à garder nos kittiwacks ; quelques chasseurs ennemis viennent nous mitrailler, ils passent en rase-motte en crachant de toutes leurs pièces et arrosent le terrain de petites bombes très meurtrières. Notre D.C.A. de 90 mm, qui vient tout juste d’arriver et de s’installer leur cause une très désagréable surprise.

12 DÉCEMBRE 42 : LYBIE

Notre D.C.A. vient d’abattre un bombardier léger allemand qui s’écrase à quelques cent mètres de nous. L’équipage est tué sur le coup, plus rien à faire pour eux.

16 DÉCEMBRE 42 : LYBIE

L’ennemi a lâché Agheila, il se balade comme ça quelque part dans la nature aux alentours de Tripoli et Homs.

21 DECEMBRE 42 : LYBIE

Après avoir passé Agheila hier, nous nous installons encore en Médor ou Azor autrement dit en chiens de garde de l’aérodrome et par-dessus le marché, ça tombe à pic : ce sont des chasseurs et chasseurs-bombardiers et re-par-dessus le marché, on vient d’être survolés, situés, repérés et localisés par les petits copains d’en face. Notre aérodrome ressemblerait plutôt en de moment à la Place de la Concorde un soir de 14 juillet du temps de paix bien entendu (d’ailleurs dans ces cas là, le lecteur rectifie toujours de lui-même) ; il y fait clair comme en plein jour. Les fusées éclairantes larguées par dizaine, se balancent gracieusement au bout de leurs corolles blanches. Quant à nous, c’est au fond de nos trous qu’on se balance et à toute vitesse en s’attendant à chaque seconde à entendre le sinistre sifflement des bombes. Pour cette nuit, ils s’en tiennent à leur petite démonstration lumineuse. Mais, on ne perd rien pour attendre ; les navigateurs des bombardiers doivent être en train de cercler soigneusement de rouge l’aérodrome… comme ça, rien que pour y penser.

24 DECEMBRE 42 : LYBIE

Depuis la visite de courtoisie du 21, on entretient des relations suivies avec la Luftwaffe. Pour ce soir, après avoir tourné en rond (parce qu’on peut aussi tourner en bourrique), un bon moment malgré le déchaînement de notre D.C.A., ces messieurs se décident. 18 sifflements bien connus nous invitent à prendre immédiatement une position très parallèle avec le sol. 14 formidables explosions nous donnent tout de suite raison.

Tiens ! Tiens ! Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond et, on a vite compris parce qu’on ne dirait pas à voir comme ça mais nous sommes très intelligents, à la vitesse d’une machine électronique, on a fait de tête le petit calcul suivant : 14 ôté de 18 reste 4, il y a 4 bombes qui n’ont pas explosé et qui traînent quelque part aux alentours. En général, ça porte un nom ces saloperies là : ça s’appelle bombes à retardement. Sagement aplatis (très aplatis) au fons de nos trous on attend que ces respectables dames (deux tonnes en général) veuillent bien se décider. De sept heures à onze heures elles se mettent enfin et dans un vacarme de tous les diables à exploser les unes après les autres.

Ce jour là aussi, on a dit des gros mots, beaucoup de vilains gros mots en guise de prières car ce petit Noël, nous ne sommes pas près de le digérer.

27 DÉCEMBRE 42 : LYBIE

Encore eux mais cette fois, notre D.C.A. est comme enragée. C’est par milliers et par milliers que montent vers le ciel les traits de feux multicolores des balles et obus traçants qui, en éclatant, se développent en immenses corolles de feu. S’il n’était destiné à donner la mort, ce feu d’artifice, d’un nouveau genre, serait une merveille. En attendant, ça donne les résultats escomptés ; les bombardiers s’en retournent plutôt rapidement en gardant dans leurs soutes leurs quincaillerie explosive pour une meilleure occasion ; cette fois-là, on n’a pas dit trop de vilains mots.

30 DÉCEMBRE 42 : LYBIE

Pas à dire, ils ont de la suite dans les idées ces gens là ! Qui ! Mais nos inséparables oiseaux d’Outre-Rhin, tiens donc ! Malgré un formidable barrage de D.C.A. cette fois, ils ont le culot d’insister. Le ciel est constellé de soleils artificiels sous formes de fusées éclairantes larguées à trois mille mètres par parachute. On se croirait en plein jour, ça devient très vite intenable ; de terre montent des myriades de balles et obus alors que du haut des airs eux nous criblent de bombes et de torpilles à grenades, encore une invention de génie ce truc là : ça s’ouvre en deux à l’arrivée au sol, et, vingt cinq grenades s’éparpillent dans tous les azimuts ; il pleut cinq torpilles à quelques mètres de notre pièce, ça éclate de partout, ça explose dans tous les sens, ça saute de tous les bords, notre 75 m/m est criblé d’éclats, notre trou est à moitié effondré ; des grenades viennent encore éclater sur l’extrême bord de notre abri ; quelques centimètres de plus et une dizaine de franzosen auraient eu l’insigne honneur de figurer en belles lettres dorées sur le monument aux morts de leur patelin respectif. Les jours de cérémonie, on aurait eu droit à une belle gerbe et peut-être même au défilé, suivant les circonstances ; les enfants des écoles bien alignés en rang d’oignon, auraient écouté (avec distraction) nos faits déclamés avec des trémolos où il faut, par une personne d’autant mieux informée qu’elle n’aurait jamais f… les pieds où on aurait laissé nos peaux. D’attendrissement, j’en ai la larme à l’œil ; en attendant cette charmante perspective, ça claque toujours. ABDAHHAH qui, en plus d’innombrables défauts, a, par-dessus le marché celui d’être trop curieux, a voulu se rendre compte par lui-même de ce qui se passe à la surface. Il sort la tête et, la rentre encore plus vite… ça fait bing sur son casque, heureusement l’éclat ne l’a pas traversé ; pas besoin de preuve par neuf, avec seulement un temps de retard sur nous, il a compris que dans pareil cas la position idéale est celle du tireur couché av ec l’épaisseur se rapprochant le plus, d’une lame de rasoir posée à plat.

31 DÉCEMBRE 42 : LYBIE

Il y a certaines cités du cinéma où tout le monde voudrait être acteur. Ici, c’est tout le contraire, on aurait plutôt une préférence très marquée pour l’état de spectateur . Pour une fois, notre vœu le plus cher est en partie réalisé : on assiste de loin (si on peut dire) au formidable bombardement aérien qui fait rage sur l’unité voisine. Nous sommes éclairés jusqu’ici par les fusées d’aviation et la terre tremble sous nos petits petons tellement ça pleut et ça grêle de bombes. Tout le monde est au balcon pour y admirer en connaisseur les coups au but (pas ceux sur qui ça pleut parce que ceux-là font le gros dos).

Quand c’est une citerne d’essence de chez nous ou un dépôt d’explosifs qui sautent, on s’en étrangle tellement on dit des gros mots mais par contre si c’est un de leurs bombardiers qui s’abat en flammes ou explose en l’air, on se congratule à qui mieux mieux ; pourtant il y a des hommes là-dedans, tout comme dans les dépôts qui sautent, des hommes sont entrain de mourir. Il faudrait peut-être sortir hypocritement un grand mouchoir à carreaux et faire semblant de renifler dedans ; non, ici, c’est la guerre et nous on la fait, risques et souffrances sont notre lot de tous les jours. Demain peut-être, ce sera notre tour de mourir, à notre tour d’être broyés sans pitié par une avalanche de fer et de feu ; alors un des rescapés du bombardement de ce soir dira d’un air faussement apitoyé : Qu’est ce qu’y prenne sur la g… les pov’mecs et un autre lui répondra à peu près : qu’est-ce que tu veux que ça nous f…, t’y peux rien, ni moi non plus, alors … laisse tomber et conclura à haute voix ce que chacun pense tout bas : On aura toujours ça de moins sur la g… .

4 JANVIER 43 : LYBIE

Nous arrivons dans les environs de Syrte, le gros du Bataillon reste garder l’aérodrome et nous, les anti-chars, chenillettes et mortiers, on est invité cordialement par les autorités supérieures à nous promener dans la nature pour tâcher de… prendre contact avec l’ennemi qui, comme par inadvertance , se trimbale aussi par là.

9 JANVIER 43 : LYBIE

Le Bataillon au grand complet (déduit les morts et les blessés) s’en retourne garder l’aérodrome de chasseurs. Ce n’est pas un métier de tout repos et c’est encore plus emm… que d’être carrément en 1e ligne. La journée on a droit à de copieux mitraillages et bombardements d’aviation ; pour ça ils ne sont pas regardants, c’est par vagues de 6 ou 8 qu’ils nous piquent dessus à chaque instant en se délestant de tout ce qui peut nous découper en menus morceaux. Entre temps, histoire de tenir ses servants en bonne forme, l’artillerie d’en face nous balance sur la g… tout ce qu’elle a de disponible sur le terrain et ses alentours… et aux alentours c’est nous. 9, c’est pour les jours creux parce qu’autrement, on a droit à un petit supplément.

20 JANVIER 43 : LYBIE

Tripoli est sous le feu des canons alliés. Nos formations aériennes qui ont maintenant la complète maîtrise de l’air, passent par escadres de plus en plus denses au-dessus de nous et foncent en direction de la Sicile et l’Europe.

24 JANVIER 43 : LYBIE

L’aérodrome de Castel Benito est entre nos mains. Nous installons tout autour nos canons toujours enterrés jusqu’à la gueule. Des dizaines d’avions de toutes sortes gisent ça et là mitraillés au sol, les immenses magasins d’approvisionnement en pièces détachées sont intacts ainsi que nombre de dépôts de munitions ou majestueuses et redoutables, s’alignent les grosses bombes qui nous donnent chaque fois qu’on passe devant et malgré nous une désagréable impression de déjà vu. Ici, les blockhaus commencent à pousser comme des champignons, le pourtour de l’aérodrome en est truffé pour nous, ces machins là ça ne nous dit rien ; crever pour crever, on préfère que ce soit à l’air libre et non aplati comme des rats dans leurs trous sous des tonnes et des tonnes de béton et c’est d’un cœur plus léger cette fois qu’on se met à creuser nos tranchées anti-chars.

2 FEVRIER 43 : CASTEL BENITO

Tripoli est tombé presque en même temps que Castel Benito (qui est d’ailleurs à Tripoli ce qu’Orly est à Paris). Comme on n’en est qu’à 22 km, une opération touristique est projetée qui se confirme dans le courant de l’après-midi. Les heureux élus sautent à toute vitesse dans les camions en prenant la tangente le plus rapidement possible, un contre ordre est si vite arrivé qu’il vaut mieux se tenir à carreaux, une demi-heure plus tard, une grande partie des permissionnaires se retrouvent comme par le plus grand des hasards aux alentours de certains lieux dits de mauvaise vie. Pour l’instant, ce paradis est interdit à tout porteur d’uniforme autre que celui du Service de Santé aussi, il y a une nette recrudescence de … non combattants. La police militaire bonne enfants fait semblant de se laisser berner mais, rien qu’à voir déambuler ces caricatures de civils se dandinant avec la grâce de Donald le canard ça sent le troufion à cent trente mètres quarante.

15 FEVRIER 43 : LYBIE

Nous avons quitté sans regrets éternels Castel Benito mais, par contre, avec les plus vifs sentiments de désolation, la ville de Tripoli en général et certains endroits très fréquentés par la gent marsouine en particulier, tout ça pour remonter en ligne.

23 FEVRIER 43 …

A 13h20 nous franchissons la frontière de Tunisie. En passant devant le poste frontière, c’est avec une intense émotion qu’on salue le tricolore qui flotte orgueilleusement dans le ciel bleu. Notre drapeau, à cette minute, on se sent payé de tout. De durs combats nous attendent encore, on le sait. Beaucoup, parmi nous, tomberont aussi, mais, maintenant, c’est avec une nouvelle foi que nous combattrons, non plus désespérés mais en soldats d’une armée ressuscitée, en enfants d’une nation qu’on ne plie pas, la nôtre, la France. Dans l’après-midi, on prend position en bordure de l’aérodrome de Médinine à 5 km de la ligne Mareth occupée par l’ennemi qui saute sur l’occasion pour nous faire une démonstration réclame de ses plus récents obus ainsi que des tous derniers modèles de Messerschmidtt qui bombardent et mitraillent le terrain en long, en large et sur les côtés ; sur les côtés, c’est nous.

6 MARS 43 : MÉDININE

L’ennemi a attaqué Médinine avec une violence extrême. Après trois jours de combats acharnés, il est stoppé et se retire avec d’effroyables pertes : soixante chars et mille hommes, si on est bien informé.

12 MARS 43 : MÉDININE

Nous venons de perdre notre commandant de compagnie, le Capitaine JACQUIN . La patrouille qu’il commandait s’est fait encercler et quelques uns seulement de nos camarades dont GRISCELLI, MEYER et BÉNÉBIG , plus ou moins amochés, ont pu regagner nos lignes.

17 MARS 43 : TUNISIE

Nous sommes en position en face de l’île de Djerba. On a franchi la ligne Mareth le 13 après avoir procédé à un déminage en règle et c’est par dizaine de mille que ces fromages d’un nouveau genre capables de pulvériser chacun un char de trente tonnes ont été extraits et rendus inoffensifs… en principe. Un de nos chasseurs vient d’abattre un bombardier. Le vent de sable ce fidèle em… du soldat fait rage et d’ailleurs depuis notre apparition sur le théâtre des opérations du Middle East notre nourriture consiste surtout à bouffer beaucoup de sable et très peu du reste ; on doit être muni d’un squelette de premier choix, s’il y a des rescapés parmi nous, je doute fort qu’ils ne souffrent jamais de décalcification.

23 MARS 43 : TUNISIE

Gabès est tombé avec deux mille prisonniers, les cocos d’en face commencent à en prendre plein la citrouille, chacun son tour n’est-ce pas ? Ça ne les empêche pas de nous avoir repérés et leurs mécaniques volantes se font une joie sans mélange de nous vider sur la cafetière tous leurs chargeurs et soutes à bombes au grand complet.

10 AVRIL 43 : TUNISIE

Nous quittons nos positions de Bougrara où on s’était réinstallé à 13h00. Nous passons à Gabès. La retraite ennemie est jalonnée de quantité de véhicules mitraillés par colonnes entières. Un peu partout on rencontre des dépôts de munitions que leur génie n’a pas eu le temps de faire sauter. Broyés, déchiquetés, carbonisés gisent un peu partout les cadavres de ceux qui, il n’y a pas longtemps encore, portaient le nom d’amis ou d’ennemis.

Le 11 on s’installe à Sfax en défense côtière et le 17 nous sommes priés de montrer nos talents de terrassiers à Monastir à 20 km de Sousse.

29 – 30 AVRIL 43 : TUNISIE

Nous avons passé la nuit près des positions ennemies à Aïn Garci. On doit s’installer en face cette nuit, l’artillerie de nos vis à vis ne laisse pas à ses obus le temps de moisir et nous avons encore un tué. A 24h00 à moins que ce ne soit 0h00 au choix nous sommes sur place ; en terminant joyeusement la nuit à creuser nos emplacements de combat. Au petit jour on ne voit plus au ras du sol que la gueule de nos canons et le vilain museau noir des mitrailleuses. Ce n’est pas superflu car le réveil nous est sonné à grands coups de canons et de mortiers qui s’écrasent sur toute la position avec de sinistres miaulements. On leur répond aussitôt et alors le secteur devient malsain pour ceux qui ont bobo à leur petit cœur d’autant plus que chaque adversaire tient très solidement une colline avec l’intention d’y rester tout en profitant de l’aubaine pour balancer au voisin le maximum de pacotille explosive. Par dessus le marché, comme si ça n’allait pas assez mal comme ça, l’aviation à étoile blanche se croit obligée de faire une démonstration de bombardement aérien, je ne sais pas ce qui s’est passé, il y avait peut-être du vent, toujours est-il qu’on a tout pris sur la cafetière. Les gens d’en face étaient sortis de leurs trous pour admirer. Nous, on était rentrés dans les nôtres pour jurer, vouant les U.S.A. en particulier et l’Amérique entière en général à tous les diables.

2 MAI 43 : TUNISIE

Ça devient presque sérieux, de 22 à 23h00, trente mille obus sont expédiés en face avec tous nos vœux. Malheureusement ils nous répondent immédiatement avec une telle précision, qu’on passe une revue détaillée de toutes les projections qu’on peut découvrir dans l’au-delà, on en aura peut-être besoin dans très peu de temps.

10 – 11 MAI 43 : TUNISIE

Qu’est-ce que c’est encore que ça ? On est tiré de notre somnolence par un bruit terrifiant. On dirait une avalanche de bombes sifflantes, ça s’amplifie à un tel point que nerfs à fleur de peau on se recroqueville à mesure au fond de nos trous les poils à pic (les poils seulement) ce doit être un nouvel instrument de torture car pour la guerre des nerfs on n’a rien à leur apprendre à ces cocos là (quelques jours après on a vu les bêbêtes en question : des obusiers de 105 à six tubes). Comme si ce n’était pas suffisant comme dose d’émotion pour 23 heures consécutives, au petit jour, on regarde très pâles la plaine à nos pieds qui a disparu dans un lourd nuage blanchâtre. Les gaz ? La même pensée atroce nous tord le ventre. Les gaz ? Là alors, ce serait la fin des nouilles, mais non, on en a été quittes pour la peur. C’est tout un stock d’obus fumigènes qu’ils nous ont expédié, pour une fois on les embrasserait sur les deux joues.

MAI 43 : TUNISIE

Il y a effervescence ce matin chez nos camarades de la pièce voisine qui déménagent avec une vivacité insolite pour se planter un peu plus loin et … y creuser de nouveaux trous ; ça c’est plus fort que tout, de stupeur on en laisse tomber nos gamelles de café et on va voir en vitesse s’ils n’ont pas la cervelle un peu surmenée ; on ne sait jamais avec les émotions de ces derniers jours. Aussi on s’approche avec circonspection. A distance respectable, étant invités par les uns à ne pas faire trop de boucan alors que les autres nous montrent d’un doigt rageur un drôle de fruit qui se balance à une branche d’arbre au pied duquel ils avaient creusé leurs trous ; on allonge le cou et on reconnaît immédiatement le fruit . C’est un abus de 105 arrivé à bout de course qui s’est implanté sans éclater à un mètre au-dessus de leur nez dans la dite branche. Ça a paraît-il jeté un petit froid quand ce matin ils ont aperçu leur nouveau lampadaire les contemplant d’une ogive narquoise.

12 MAI 43 : TUNISIE

Une division italienne a déposé les armes d’après la rumeur publique. Nous on aime beaucoup ce genre de rumeur.

14 MAI 43 : TUNISIE

Cette fois, ce n’est pas un bobard, les troupes encerclées au Cap Bon se rendent. Pendant trois jours, ce sera l’interminable défilé de plus de cent mille hommes qui prennent le chemin des camps de prisonniers.

22 MAI 43 : TUNISIE

Incroyable mais vrai, le Bataillon quitte Aïn El Garci pour aller au repos à Hamman Lif à 22 kms de Tunis de bonnes nouvelles comme ça ils nous en faudrait au moins une par jour.

11 JUIN 43 : TUNISIE

Maintenant, c’est du tourisme que nous faisons. Après une nuit à la belle étoile nous continuons à musarder en admirant les immenses plantations d’oliviers alignés impeccablement à perte de vue. Nous avons aussi l’occasion de visiter Kairouan à la vitesse réduite de quarante kilomètres heure.

17 JUIN 43 : TUNISIE

Depuis le 12, nous sommes en plein désert à Zouara la belle près de Tripole (80 kms). Comme par le passé on consomme toujours du sable et par tous les côtés à la fois.

La 2e contingent du corps expéditionnaire du Pacifique vient nous rejoindre. On ne se lasse pas de harceler nos camarades de questions sur cette Calédonie qui est si loin, si loin qu’on ne la reverra peut-être jamais.

20 OCTOBRE 43 : NABEUL

Il y a un remue ménage dans la division. Le Bataillon passe à la 4e brigade et nous les anti-chars (on les a peut-être tous détruits ?). Aux mitrailleuses lourdes ça c’est au poil : les trous sont beaucoup plus faciles à creuser.

26 FEVRIER 44 : NABEUL

Encore un copain de bousillé par une saloperie de mine anti-char. Le littoral en est truffé, on a eu beau le passer au crible et en enlever des milliers et des milliers il en reste toujours à la traîne ; de notre pauvre camarade il ne reste plus rien, la déflagration l’a éparpillé sur plus de cent mètres.

12 MARS 44 : NABEUL

Journée mouvementée à 6 heures nous quittons Nabeul pour Tunis où nous prenons le train (tiens le revoilà celui-là) pour l’Algérie. A 21 heures, nous passons la frontière et nous stoppons à quelques kilomètres de Bone où, après une délassante petite marche à pied, nous installons notre matériel de camping.

Ça y est, les marsouins retournent à leur élément favori : la mer. Nous embarquons sur le transport de troupes Christians Huygens pour une destination toujours inconnue, que les combats de rues de Sousse nous font fortement supposer être l’Europe.

19 MARS 44 : EN MER

Nous sommes par le travers de Bizerte ; à 8 h et dans la soirée, nous longeons les côtes de la Sicile. Subitement nos escorteurs se mettent à tourner en rond à toute vitesse : que se passe-t-il ? La réponse arrive brutale, notre coque de noix se met à vibrer à s’en disloquer par les ondes de choc des charges en profondeur larguées par nos chiens de garde sur un requin d’acier qui, d’après les personnes bien informées du bord, aurait été coulé ; en tout cas, on n’en a plus entendu parler.

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