Roger LUDEAU : extraits des Carnets de route d’un combattant du Bataillon du Pacifique à Bir Hakeim

Les extraits de ce Carnet de route inédit ont été transmis par Roger LUDEAU à Yvette Quélen-Buttin, Secrétaire générale de l’A.D.F.L en Nouvelle-Calédonie, en janvier 2012.

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10 FEVRIER 1942 : DESERT DE LYBIE

Depuis quelques jours, çà grêle les obus et bombes de divers calibres… les gros de préférence ; c’est aussi aujourd’hui notre tour de partir en patrouille, le trouillomètre oscillant aux alentours du zéro absolu. On réussit tout de même à quitter la position avec un semblant de dignité destinée à la galerie qui nous regarde passer avec des airs de circonstance ; ceux des croque-morts se disposant à accompagner sur les lieux de leur dernier sommeil une voiturée de macchabées. On jurerait entendre d’ici notre oraison funèbre ; faux frères va ! D’émotion, on en serre encore un peu plus fort les dents… et le reste.

Ouf ! La patrouille est terminée, à part quelques grosses émotions ça ne s’est pas trop mal passé puisque nous sommes tous revenus le squelette au complet et aussi la peau par dessus. Nous arrivons juste pour voir notre D.C.A. abattre une libellule à croix noire, ce qui a déchainé sur toute la position un tonnerre de hourras et, par contre coup l’artillerie d’en face parce que eux ne sont pas contents. Ils ne sont pas Ecossais nos voisins ; quand ils nous servent, c’est toujours un peu plus que plein la louche et, c’est sous un feu d’enfer qu’on regagne précipitamment nos trous.

16 FEVRIER 1042 : DESERT DE LYBIE

Aujourd’hui, les marsouins ne sont pas du tout, mais alors pas du tout contents ; c’est à en devenir enragé et, il y a de quoi : après avoir amoureusement aménagé de solides positions nous sommes aimablement mais très fermement invités à exercer nos petits talents de terrassiers ailleurs ; c’est à croire que nous sommes spécialisés dans la construction s’emplacements de combat pour les petits copains qui n’ont plus eux qu’à se vautrer dans des positions toutes aménagées. Après avoir craché nos tous derniers gros mots (on ne peut plus en dire, on a le gosier enroué) c’est le cœur un peu soulagé qu’on saute dans les camions pour aller nous échouer on ne sait trop où et d’ailleurs on s’en f… Tiens, on n’a pas été très loin ; il fait encore grand jour. Seulement, pas affriolant l’endroit, une petite élévation rocailleuse de cinq kilomètres sur sept environ, sur laquelle il pousse autant de violettes que sur un œuf. Du sable, toujours du sable ; de tous côtés et à perte de vue ce n’est que l’immensité sableuse ; la grande paix du désert quoi !

Tout ce qu’il faut pour calmer les nerfs. Ce coin rêvé a même un nom, on ne l’aurait jamais cru : ça s’appelle BIR HACHEIM Du coup, j’en ai l’eau à la bouche, je vois de l’eau partout, de grands robinets d’eau, des ruisseaux d’eau, des fleuves d’eau, où je plonge avec délice ; Ouais, redescends vite sur terre mon ami car si BIR HACHEIM veut dire en arabe : point d’eau ou quelque chose d’approchant, il y a bien longtemps que ce n’est plus qu’un souvenir et de l’eau … il n’y en, a point en effet. Par contre, nous avons hérité d’un fort qui consiste en un vague tas de pierres sèches posées les unes sur les autres et prêts à s’écrouler sur la fiole du téméraire assez fou pour mettre les pattes dedans. Voilà en gros le secteur sue nous avons pour mission de rendre aussi hargneux que possible. Nos inséparables pelles et pioches sont sorties avec tout le cérémonial dû à des instruments de première nécessité et, distribuées à la ronde avec tant de générosité par ce vieux renard de PAYATUA qui s’est chargé de ce … travail qu’il a oublié de s’en réserver une ; et quand on lui en fait aimablement la remarque, il fait semblant d’en être navré, le salopard. Après quoi, chaque exécutant confortablement calé sur le manche de son outil regarde son voisin avec le vague espoir de le voir faire le boulot ; ça dure un bon moment, mais comme personne n’a l’air très chaud, c’est avec des soupirs à faire fondre le Pôle Nord qu’on finit par s’y mettre tous ensemble. Un bing caractéristique finit de nous décourager également, tous ensemble ; pas moyen de se tromper, nous sommes tombés sur de la roche, le seul endroit rocheux sur des kilomètres et des kilomètres à la ronde et il a fallu qu’on tombe dessus pauvres de nous. Pendant un bon quart d’heure, l’endroit n’est pas à fréquenter, tout au moins par une jeune fille bien élevée qui ne soit atteinte de myopie et aussi de surdité ; de surdité très aigüe.

2 MARS 42 : BIR HACHEIM

En dehors de leur usage initial de faire partir des obus, les gargousses nous rendent quantités d’autres services ; surtout celles en forme de macaroni ; on s’en sert comme pétard après leur avoir fait subir une légère transformation ou, comme paille pour déguster nos deux litres de flotte journaliers mais on les utilise surtout pour rallumer nos réchauds parce qu’on est un peu à court d’allumettes. Pour ça, on prend une baguette de ... et on la flanque sur le bec encore rouge du réchaud ; ça fait pouf et ça se remet automatiquement en marche. Il y a d’autres fois, ou par inadvertance, c’est tout le paquet qui se casse la g…sur le Primus ; là alors, ça fait un peu plus fort que pouf et tout le monde est éjecté dehors, la toiture d’abord, que le cuisinier a défoncé… en passant. La marmite suit immédiatement derrière précédent de peu le fourneau qu’on peut remettre presque aussitôt en marche quand par hasard il n’a pas explosé.

Il arrive quelquefois où c’est le marmiton qui est hors d’usage pour un certain temps et je parle en connaissance de cause puisque j’ai passé une journée entière à me tortiller le bras brûlé.

2 MARS 42 : DESERT DE LYBIE

Nous partions en patrouille aux alentours de BIR HACHEIM. alentours, ça veut dire dans un rayon de quatre à six cents kilomètres vers MEKILLI, EL BACHER, TIMMI et EL TELIM en em… le plus possible les colonnes ennemies et en faisant sauter le maximum de leurs véhicules ; chars de préférence. Cette petite reconnaissance doit en principe durer un mois.

12 MARS 42 : EN PATROUILLE, DESERT DE LYBIE

Deux Messerschmits 109 viennent d’abattre un Hurricane pas très loin de nous. Ils étaient tellement près, qu’ils nous ont mitraillés ensuite. Cassin plonge le nez dans le qu’il appelle son talisman , nous, on appelle ça une culotte de femme. Très jolie d’ailleurs : rose avec de la dentelle autour.

14 MARS 42 : EN PATROUILLE

L’aérodrome et les concentrations ennemies de MEKILLI sont ce soir à l’ordre du jour . Nos bombardiers sont entrain de les pilonner quelque chose de fameux. Nous en sommes à une soixantaine de kilomètres environ, pourtant la terre tremble jusqu’ici et quoiqu’il soit 23 heures, on y voit clair comme en plein jour tellement il y a de fusées éclairantes larguées, elles aussi, par les avions. Il y a aussi une quantité phénoménale de balles et obus traçants mais qui, eux, sont expédiés par la D.C.A. (ou flak) d’en face et qui, pour cette fois, ne sous sont pas destinés. Ça, c’est un avantage qu’on apprécie énormément.

16 MARS 42 : EN PATROUILLE

Qu’est-ce que c’est que ces oiseaux là ? Les oiseaux nous déclinent leur identité à grands coups de canon, quand les obus de 50, 77 et 88 s’abattent joyeusement un peu partout. On finit tout de même par réaliser que c’est colonne de faux frères et on leur répond aussitôt, ça devient alors une bagarre générale. Trois colonnes d’une centaine de véhicules chacune composées de chars, auto-mitrailleuses, half-traks et canons d’accompagnement viennent de tomber sur nos patrouilles, c’est à l’une d’entre elles que nous avons affaire. Rafales après rafales les obus s’écrasent autour de nous avec de sinistres miaulements, les éclats sifflent de partout et il n’est pas besoin de s’appeler minet pour faire le gros dos. Nos 75, mortiers, D.C.A. et mitrailleuses leur crachent un terrible barrage qui les tient de 7h à 11h mais à bout de munitions et presque encerclés par les deux autres colonnes, nous nous replions sur EL TELIM en leur expédiant nos avant-derniers obus.

4 AVRIL 42 : DESERT DE LYBIE

Le mois d’avril nous est néfaste, ça c’est indéniable tout au moins question aviation. On vient de faire absorber du 75 à une concentration de véhicules ennemis, malheureusement, ça a réveillé le gros nid de guêpes de MEKILLI. Trente quatre avions nous tombent dessus, comme nous n’avons toujours pas de D.C.A., c’est avec une joie féroce qu’ils nous massacrent pendant une heure et demie, passant si près de nous qu’ils touchent les antennes de nos voitures radio. On voit même les pilotes cherchant à repérer leur prochaine victime (j’allais dire coq de bruyère) et cette fois, il y en a. Pas moyen de se camoufler, c’est plat comme la mer par temps calme ; on riposte comme on peut avec nos fusils mitrailleurs et armes individuelles mais, ils ont l’air de s’en f… éperdument et les bombes pleuvent de plus belle frappant nos camions de plein fouet, ce qui n’arrange rien car ils sont bourrés d’explosifs et d’essence qui se mettent à sauter projetant leurs éclats meurtriers dans tous les azimuts. A la tombée de la nuit, quand à bout de munitions, les oiseaux de mort s’en vont, on se relève complètement hébétés et à bout de nerf. Ce n’est pourtant pas le moment de flancher, l’ennemi commence à remuer là-bas et il faut déguerpir en vitesse avant d’être encerclé. Ce n’est pas une petite affaire : sur dix sept véhicules il nous en reste sept plus ou moins amochés et en plus on a un tué, CARARO, et huit blessés dont deux ne tarderont pas à mourir. Ce soir la speakerine de Radio Rome annonce triomphalement : Désert de Lybie Nos forces viennent d’anéantir complètement une patrouille française libre . La dite patrouille, bien amochée mais pas complètement anéantie, se fend la g… jusque là et quoique la situation ne soit pas fameuse ça nous ravigote suffisamment pour regagner notre base clopin-clopant.

4-5 AVRIL 42 : DESERT DE LYBIE

Après avoir marché tout le reste de la nuit pour échapper aux patrouilles ennemies, nous sommes au lever du jour, survolés par des formations aériennes adverses qui doivent avoir d’autres chats à fouetter que de nous mitrailler, et c’est heureux pour nous, qui sommes exténués. On tient encore debout, on se demande comment.

Un peu plus tard, un de nos postes avancés nous recueille. Après un bon thé au lait et un petit somme, faute d’autre moyen de locomotion, on décide de faire, sur nos deux pattes, les quelques 18 ou 20 kilomètres qui nous séparent de notre base. Sous ce soleil de plomb, c’est risqué ; quelques heures plus tard, la peau fait mal tellement elle est déshydratée, par la terrible chaleur (60 centigrades en moyenne) la langue est sèche comme de l’amadou, les lèvres se fendent. On essaie de tenir jusqu’à la nuit sans toucher à notre maigre réserve d’eau qui reste notre unique chance de survivre deux ou trois jours de plus si on manque la patrouille. A mi-chemin, par je ne sais quel miracle, on trouve deux flaques d’une eau boueuse. Vite ! Un chiffon sur la bouche pour filtrer la mixture et on se sent tout à fait mieux après en avoir lampé quelques tasses. A la nuit, on arrive sur la base ; plus personne, c’est désert dans le désert, des cratères de bombes, des traces de mitraillages et deux véhicules en feu nous fixent tout de suite : la patrouille a été attaquée par l’aviation et, pour une raison quelconque, s’est repliée. Ça va mal, très mal pour nous ; si on ne réussit pas à se faire ramasser, nous sommes foutus, nos bases d’opérations sont à des centaines de kilomètres, l’avant poste d’où on vient devait se replier également, plus moyen d’y retourner. En fouinant un peu partout, on trouve un peu d’eau dans un fût et beaucoup d’essence, ça nous redonne un peu d’espoir et, comme la nuit porte conseil, on se met en boule tous en tas pour se réchauffer un peu ; la nuit, il fait très froid si le jour on étouffe dans ce paradis à chameaux.

Nous sommes réveillés en pleine nuit par un sourd grondement. Pas de doute, ce sont des colonnes motorisées en marche, mais qui ? Les fusées multicolores qui montent vers les cieux ne nous le disent pas, et, comme il fait trop noir pour reconnaître au profil si ce sont nos véhicules, on se tient coi.

Un peu avant le jour, et à la majorité des voix, on opte pour faire un grand feu, un très grand feu qui doit se voir de la lune. Amis ou non, si on ne nous ramasse pas, nos squelettes ne vont pas tarder à décorer le coin du globe. Très inquiets, et tendus à l’extrême, on attend les résultats de notre illumination ; ça ne tarde pas ; à l’horizon, grossit à vue d’œil un nuage de poussière dans lequel on finit par y reconnaître une de ces voitures jaune sale qu’on ne trouve que chez nous ; elle arrive à fond de train ; inutile d’insister, on ne peut pas décrire notre soulagement. Le Lieutenant qui la monte nous fait signe d’embarquer en vitesse et, repart encore plus vite. Il nous explique alors que l’ennemi passe à l’offensive ; le grondement des cette nuit, c’étaient leurs formations blindées et motorisées qui avançaient, toutes nos patrouilles se replient sur les positions de combat. Brr… on l’a échappé belle. Pour finir de nous assommer, il conclut narquois : vous avez eu de la chance, un peu plus on vous bombardait aussi, nos 75 étaient prêts à vomir un feu d’enfer sur cette illumination qui nous paraissait pourtant bizarre de la part de l’ennemi, c’est pourquoi on a voulu voir ça d’un peu plus près avant de déclencher le tir. Sans avoir fait de mauvaises rencontres, on rejoint la patrouille de notre sauveur. Décidément il était grand temps de nous ramasser, car celle-ci qui est une des dernières en circulation n’attend plus que la nuit pour se replier sur nos positions de Bir Hacheim.

Après avoir roulé toute la nuit, nous venons d’arriver à Bir Hacheim où nous retrouvons le gros de notre patrouille et le reste du Bataillon. Il ne nous reste plus rien : tout a sauté dans le mitraillage aérien que nous avons essuyé le 4 avril. On nous remet à neuf aussi sec et on attend les évènements.

L’ennemi s’est arrêté sur nos anciennes bases de patrouille. El Bacher, Mekilli, etc… Aussi on leur réexpédie quelques patrouilles histoire de les tâter . Eux nous tâtent à grands coups de 155 du plus loin qu’ils nous aperçoivent.

BIR HACHEIM : 5-6 MAI 42

Ce fameux temps effroyable du désert de Lybie, nous le subissons depuis déjà cinq mois consécutifs. Après les terribles vagues de chaleur de la journée de 62 centigrade, le thermomètre descend la nuit à quelques degrés seulement au-dessus de 0, et pour couronner le tout, des tempêtes de sable à n’en plus finir, parfois si denses que pendant plusieurs jours de suite on n’y voit pas à plus de deux mètres ; en ce moment celle-ci fait rage : les rafales de sable nous cinglent comme des communiqués laconiques : Lybie. Opérations gênées par une tempête de sable.

Ce n’est pas loin, mais nous, nous savons ce que cela veut dire et on se dit (oh tout à fait entre nous) que s’il y en a qui trouvent que ça ne va pas assez vite rien… en principe ne les empêche de venir nous aider à terminer ces opérations.

BIR HACHEIM : 18-19 MAI 42

Nous sommes en pleine tempête de sable ; il fait presque nuit en plein midi : les vagues de chaleur sont passées de 62 à 72 à l’ombre (toujours en degré centigrade) presque tous nos animaux mascotte en crèvent et les hommes eux, n’en sont pas loin non plus. Si encore on avait de l’eau ; mais avec deux litres et demi par jour en tout et pour tout, on ne va pas bien loin et on la garde juste pour boire. Pour le reste, il y a l’essence, on se débrouille à l’essence, on lave notre linge à l’essence, on se baigne à l’essence, c’est encore heureux qu’on ne soit pas réduits à faire la tambouille à l’essence.

BIR HACHEIM : 20 MAI 42

Ça commence à devenir de plus en plus sérieux, les accrochages sont fréquents et les armes de plus en plus lourdes commencent à entrer en action. L’aviation, elle, est inabordable. Nous sommes continuellement mitraillés ou bombardés soit en patrouille, soit à Bir Hacheim même. L’ennemi occupe maintenant les positions d’El Telim, dernière escale avant de tomber sur Bir Hacheim mais là, on les y attend d’une mitrailleuse ferme et canons béatement pointés, culasses grandes ouvertes.

BIR HACHEIM : 26 MAI 42

Cette nuit, beaucoup ne dorment pas ; la tension est extrême car cette fois le sort en est jeté : l’ennemi qui nous bouscule depuis Bengazi va tomber sur nos positions d’arrêt.

Plus question de reculer, notre Division (1e Division Française Libre) doit tenir Bir Hacheim à tout prix, c’est très clair n’est-ce pas ? Les chicanes ont été fermées et minées après la rentrée des dernières patrouilles. Maintenant, il ne nous reste plus qu’à attendre. Attendre la grande offensive que nous devons contenir ou nous faire massacrer sur place. Cela, nous le savons et l’avons tous volontairement accepté pour les six lettres du France.

Bientôt, par cette splendide nuit étoilée, dans l’immensité désertique où le moindre bruit porte à des kilomètres, on entendra de sourds grondements : celui des colonnes blindées en marche : ce doit être les Panzers qui se rendent sur leurs positions d’assaut : ces formations de mécaniques qui nous anéantiront peut-être dans quelques heures si on ne parvient pas à les arrêter à temps.

Au jour, on voit se profiler sur l’horizon des centaines de véhicules qu’à l’œil nu on ne peut l’identifier. Les départs rageurs des 75 de notre artillerie divisionnaire lèvent tout de suite le doute (s’il nous en restait). C’est l’ennemi qui d’ailleurs n’attend pas plus pour passer à l’attaque. Plus de cent cinquante blindés déferlent sur la position en crachant de toutes leurs pièces, pendant que leurs autos mitrailleuses nous arrosent de gerbes de balles : leurs canons de 50 anti-chars à tir rapide entrent aussi en action ainsi que les 77, 88 et 105 d’accompagnement. C’est alors l’enfer sur terre ; un enfer de feu, de fonte et d’acier où les explosions se succèdent à une cadence folle. Les torpilles de mortiers, elles, nous sont expédiées sans aucun esprit d’économie. Seulement, là nous ne sommes plus en patrouille et la peau des free french se vend très cher du centimètre carré, ce dont ils se ren dent compte immédiatement. Le ravage de nos 75 est terrifiant et, au bout de quatre heures de combat d’une égale intensité (7h à 11h) ils finissent par se retirer avec 27 chars démolis dont quelques-uns ont été arrêtés d’extrême justesse par nos anti-chars et volatilisés à dix mètres seulement de ceux-ci.

A 14h se déclenche la seconde attaque avec autant de violence que la précédente ; l’infanterie malgré nos tirs de barrage a pu s’approcher et c’est sous une avalanche de mortiers et de mitrailleuses de 20 que nous devons cette fois tenir tête aux attaques de chars ; leurs canons de 50 extrêmement précis tirent sur tout ce qui bouge ou ne leur revient pas. Il n’y a pas de jaloux, tout le monde est servi ; pour une rafale ou pour un obus qu’ on tire, s’écrasent aussitôt quatre par quatre tout autour de nous des volées de 77 ou de 88 ; on a dans la bouche le goût âcre du fulminate ; l’horizon est gris de la fumée des dépôts qui sautent et des véhicules en feu. La terre tremble à des kilomètres. Il fait une chaleur torride mais on n’a même plus le temps de crever de soif. A 18 heures la seconde attaque est enfin stoppée avec dis chars démolis en plus, ce qui fait trente sept pour la journée, l’ennemi doit faire une sale g… et nous, on n’en fait pas une plus jolie pour ça ; maintenant, on sait ce qu’est la guerre, la vraie .

On profite d’une accalmie pour réparer les dégâts, nettoyer les armes et déguster une boite avec un paquet de biscuits et peu d’eau… quand il en reste.

28 MAI 42 : BIR HACHEIM

Maintenant complètement encerclés, nous résistons aux formations d’assaut de l’infanterie ennemie qui a pris la relève des chars. La bataille fait rage. Vague après vague les attaques se succèdent presque sans interruption. Malgré leur courage, ils n’ont pas plus de chance que leurs blindés et c’est pas dizaines qu’ils tombent fauchés à 100 mètres par nos mitrailleuses ; nos 75 crachent tout ce qu’ils voient malgré l’effroyable pilonnage d’artillerie auquel nous sommes soumis ; des véhicules ennemis sont encore détruits et nous faisons quelques prisonniers.

29 MAI 42 : BIR HACHEIM

Un jour s’est encore écoulé. Si on peut tenir encore demain, les F.F.L. auront tenu la promesse faites aux alliés : garder à tout pris Bir Hacheim au moins quatre jours.

L’armée française renaissante n’a pas le droit de flancher. Cette promesse nous y tenons plus qu’à nos vies. L’ennemi ne s’y trompe pas en voulant nous anéantir.

Il y a au Nord-Est de Bir Hacheim vers El Aden Gazala une formidable bataille de chars, la terre en tremble jusqu’ici ; pourtant nous en sommes peut-être à vingt kilomètres ; tout l’horizon est noir de fumée, la nuit venue le ciel est rougeoyant des immenses flammes des dépôts en feu et des éclatements d’explosifs à grande puissance. C’est un vacarme effroyable, près de mille blindés sont aux prises (nous apprendrons plus tard que le corps de bataille anglais, avec 400 de leurs meilleurs chars a été anéanti à Accroma).

31 MAI 42 : BIR HACHEIM

Nous sommes toujours encerclés ; l’aviation alliée qui a déjà fort à faire nous parachute des munitions et médicaments autant qu’elle le peut. L’artillerie lourde ennemie, hors de portée de nos 75, nous écrase de ses gros obus, deux vagues de vingt bombardiers en piqué nous ont largué tout leur stock de bombes et continuent par d’interminables mitraillages.

2 JUIN 42 : EN PATROUILLE AUX ALENTOURS DE BIR HACHEIM

L’ennemi a l’air d’avoir desserré son étreinte su Bir Hacheim ; des bruits courent même avec persistance qu’à notre tour, nous allons passer à l’offensive sur tout le front de Lybie.

Ça doit être assez sérieux puisque le Bataillon du Pacifique est désigné pour se porter en avant-garde à El Telim. Nous franchissons les chicanes du champ de mines et, en formation d’assaut, on fonce sur notre objectif.

Cinquante-deux avions ennemis nous survolent et piquent sur Bir Hacheim d’où, bientôt, dans le fracas des bombes, jaillissent les lourds champignons de fumée noire des dépôts en flammes. On croit l’avoir échappé belle, on croit seulement parce qu’on est vite détrompé par vingt quatre bombardiers et chasseurs ennemis qui, pendant une heure et demie, feront tout leur possible pour nous démolir. Ça pleut des bombes de partout, et il grêle des balles en interminables rafales mais cette fois, on a de la D.C.A. et deux chasseurs ne tardent pas à s’abattre en flammes. Un gros bombardier, à son tour, est touché ; il accroche en passant son collègue qui volait au dessous et, tous deux s’abattent en une explosion d’apocalypse avec tout ce qu’il leur restait de bombes et d’essence. Quatre avions abattus, le reste sans doute calmé se retire dans ses appartements. Nos pertes sont dures aussi : Marcel KOLLEN agonisera pendant des heures sous nos regards atterrés et impuissants, un autre a été tué. Beaucoup sont blessés, deux camions sont en feu, d’autres, moins endommagés, pourront encore servir. Pour les équipages des avions, rien à faire non plus : ils ont été tués sur le coup ou carbonisés dans leurs appareils qu’on ne pourra approcher plusieurs heures après tellement la chaleur est intense.

3 JUIN 42 : BIR HACHEIM

Nous rentrons au bercail avec sur la conscience (pour le cas où il nous en resterait une) un char de plus que nous avons détruit comme ça… en passant ; monsieur voulait nous barrer la route : juste avant de rentrer sur la position on tombe, comme par hasard, sur tout un assortiment de véhicules que dans le vent de sable (il est toujours là celui-là), on prend pour anglais ; on leur fait de grands gestes auxquels ils répondent aussi sec, mais où ça change, et très vite, c’est quand on s’engage dans les chicanes du champ de mines.

Les Anglais qui étaient sans doute des Allemands et prenant eux-mêmes les Français pour des Italiens probablement, n’en croient pas leurs yeux de voir les Italiens attaquer Bir Hacheim à eux tout seuls ; seulement l’effet d’optique ne dure pas et c’est à grands coups de 88 qu’ils nous aident à franchir plus vite notre champ de mines. Là, ils sont vraiment en colère. Leurs obus n’arrêtent plus de siffler et c’est sous un feu d’enfer qu’on se réinstalle sur nos emplacements. Deux formations de 20 bombardiers en piqué chacune viennent aussi donner à la fête un petit air de famille ; l’un d’eux est abattu par notre D.C.A., il explose en l’air avec son chargement de bombes déchiquetant le pilote qui arrive en bas en petites fractions.

3 JUIN 42 : BIR HACHEIM (soir)

A 14 heures, nous sommes attaqués sur notre secteur avec une violence inouïe. La position disparaît dans un océan de flammes et de fumée. L’infanterie allemande appuyée par ses blindés avance pied à pied, leurs chars cherchant à déminer en tirant de longues rafales en direction de notre champ de mines. On riposte rageusement de toutes nos armes, mais nos 75 sont écrasés les uns après les autres par les fantastiques bombardements aériens et leurs terrifiants pilonnages de l’artillerie lourde dont les 210 explosent avec un bruit de tonnerre, nous projetant d’un bord à l’autre de nos trous par leurs formidables déflagrations ; il ne se passe pas trois secondes sans explosions (canons ou bombes seulement, les balles, on les laisse pour compte). La chasse alliée nous donne une aide inappréciable en mitraillant en rase-motte les vagues d’assaut, qui, toujours sans souci des pertes, foncent en avant malgré le tir intense de toutes nos armes.

6 JUIN 42 : BIR HACHEIM

Bir Hacheim commence à ressembler à un paysage lunaire, cratères de bombes, trous d’obus, carcasses calcinées donnent de l’ensemble une pénible impression de désolation ; le sable lui même, d’un beau jaune d’or à notre arrivée, est devenu maintenant d’une teinte noirâtre d’un sinistre effet ; on se croirait à l’entrée des enfers, ce qui d’ailleurs est presque vrai. Chasseurs et bombardiers ennemis viennent huit fois par jour et par formation de soixante à quatre-vingt noyer la position sous un déluge de bombes ; tout y passe, de la torpille à grenades aux lourdes bombes de deux tonnes sans omettre les interminables mitraillages ; notre D.C.A. presque anéantie, trouve encore le moyen de leur expédier le peu d’obus qui lui reste ; de ce qui demeure encore de nos 75 les chapelets entiers de bombes qui s’abattent à jet presque continu essayent de faire de la ferraille. Cette fois, je crois que nous sommes cuits ; il ne nous restera plus qu’à nous faire massacrer sur place, d’ailleurs nos défenses ont été conçues pour tirer dans tous les azimuts et de quel côté que se présente l’ennemi, chaque trou, chaque circulaire de canon doit se défendre sans s’occuper du voisin ; si l’ennemi perce nos défenses il lui faudra prendre une par une toutes nos positions de tir. Nous avons récupéré six cents Hindous de la Brigade indienne qui s’est fait anéantir en une demi-heure par l’attaque des Panzers du 27 mai. A la nuit, on met le feu aux chars et véhicules ennemis endommagés dans la journée.

En un quart d’heure, la chasse alliée abat huit gros bombardiers ; on voit les grands oiseaux piquer vers le sol à une vitesse folle où ils percutent avec d’immenses flammes qui, quelques minutes plus tard, feront place à d’énormes champignons d’une lourde et épaisse fumée noire (dix-sept avions, on le saura plus tard, auront été abattu ce jour-là).

7 JUIN 42 : BIR HACHEIM

Comme par hasard, le brouillard se lève ce jour-là avec une heure d’avance sur l’horaire nous dévoilant un canon qui vient prendre position juste devant nous. Ils n’ont pas le temps de le mettre en batterie que déjà nous tirons. Au troisième obus, tracteur, canon et caisson volent en éclats ; on continue sur trois mitrailleuses lourdes qui, elles aussi, avaient profité de l’occasion pour s’installer et qui, à leur tour, sont pulvérisées. La riposte de l’artillerie d’en face est foudroyante ; par quatre, les 88 s’écrasent autour de notre pièce la criblant d’éclats : la circulaire est effondrée, couverte de gravats, plus ou moins brûlés par la poudre. Plaqués d’un bord à l’autre de notre trou, on se remémore notre catéchisme surtout où il est question des fins dernières de l’homme ; la correction n’est pas encore suffisante sans doute car une bombe explose à cinq mètres de notre trou projetant dans la stratosphère tout ce qui n’est pas suffisamment aérodynamique pour résister au souffle. Cette fois on en a notre claque ; pas de morts (on n’en revient pas) mais tous complètement sonnés, abrutis, on se relève péniblement l’air ahuri et les yeux ronds. A trente mètres de là notre camion flambe avec des crépitements joyeux et une fumée pas encore aussi noire que nos pensées. Si ça continue, il n’en restera pas lourd pour raconter ça à leurs petits-enfants ; on sera démoli bien avant.

8 JUIN 42 : BIR HACHEIM

Douze jours aujourd’hui que nous résistons à ce déchainement dantesque de bombes et d’obus. Cette fois l’ennemi attaque par le nord de toute la puissance dont il dispose et appuyé de 80 Stukas, qui, depuis le 5 juin, nous bombardent et nous mitraillent jusqu’à huit fois pas jour. Le grondement de la bataille doit s’entendre à des kilomètres.

Lueurs fulgurantes de dépôts qui sautent, ou l’éclatement d’explosifs à grande puissance, véhicules en feu, vacarme assourdissant des bombes et obus qui toujours s’abattent en sifflant, crépitement des armes automatiques, claquement sec des torpilles de mortier ou des grenades et, visibles à des dizaines de kilomètres, les lourds et âcres panaches de fumée noire qui font de la position une immense marmite de diable. Voilà le chant du crépuscule de Bir Hacheim ce 8 juin 1942 au soir.

L’infanterie allemande, cette fois, a percé notre champ de mines et n’a été bloquée que de justesse. Nous n’avons presque plus de D.C.A. et ce qui en reste est à bout de munitions ; l’artillerie, c’est pareil, nous venons de passer nos derniers obus explosifs de 75 à l’artillerie divisionnaire ; il ne reste aux anti-chars que quelques perforants. Quant à l’eau, n’en parlons plus. Avec un demi-litre par jour en tout et pour tout depuis le 2 juin, on se demande si cette précieuse boisson n’a jamais existé en fleuve que dans notre imagination un peu brutalisée par les évènements de ces derniers jours.

9 JUIN 42 : BIR HACHEIM

Soif. Soif. Malgré les fantastiques bombardements aériens et le pilonnage systématique des gros obus qui ne cessent de pulvériser tous les jours un peu plus nos positions, ce qui nous abat le plus, c’est la soif. On se demande si l’eau ça existe vraiment autrement qu’en litres ; les boites de conserves sont percées, on va en patrouille dans les lignes ennemies pour tenter de trouver un peu d’eau ; notre sacro-saint demi-litre d’eau journalier, on essaye de le garder jusqu’au soir… si on a l’espoir de vivre jusque là. Par cette terrible chaleur où la moindre pièce métallique exposée au soleil devient vite brûlante, on dessèche littéralement sur pied.

L’eau ? Attendez voir un peu, est-ce que ça existe ? Est-ce que ça a vraiment existé ce truc là ? Il faut croire que oui puisqu’on en trouve encore un peu ; très peu sur la position. On se rappelle, même vaguement, que dans le temps, il y a de cela fort longtemps on se baignait sans de l’eau. Là, alors, on ne fait plus confiance à notre pauvre cervelle qui doit dérailler et pas rien qu’un peu. L’eau, on ne doit trouver ça qu’en petits flacons dans les pharmacies et avec une ordonnance ; c’est alors qu’on apprend la terrible nouvelle, le Colonel BROCHE et son Adjoint, le Capitaine DE BRICOURT viennent d’être tués, avec notre colonel, c’est le père du Bataillon du Pacifique qui n’est plus.

10 JUIN 42 : BIR HACHEIM

En plus du formidable bombardement d’artillerie qui se déchaine, des formations de cent à cent quatre-vingts avions appuient depuis ce matin les attaques de chars et d’infanterie ennemies ; à 15h00 Bir Hacheim disparaît dans d’énormes colonnes de fumée qui s’élèvent à des centaines de mètres de hauteur. On est complètement abrutis par les puissantes explosions qui ébranlent toute la position et doivent se sentir à des kilomètres à la ronde. L’attaque n’est contenue que de justesse et ne sera stoppée qu’à la tombée de la nuit sur nos emplacements de combat. Nous sommes complètement épuisés, la résistance humaine a des limites. Presque plus rien à manger, encore moins à boire. Notre D.C.A. pulvérisée. Notre artillerie presque complètement détruite, notre hôpital volatilisé (avec 20 ou 22 blessés). Voilà où nous en sommes en ce moment. Tiens, voilà des nouvelles fraiches qui s’avancent sur deux pattes, c’est le lieutenant PANNETIER ; les nouvelles ? Elles sont claires, nettes et précises : à 23h00, par tous les moyens, évacuer Bir Hacheim autrement qu’en tant que prisonniers ; voilà, reste plus qu’à exécuter !

22h00 ! Tout ce que ne peut pas être emporté a été détruit, culasses des canons enlevées, démontées et enterrées, tubes déclavés, bidons d’essence percés à coups de pioche. Voitures endommagées complètement détruites, tout, absolument tout ce qui ne peut être emporté est détruit. Maintenant, on attend l’heure H, l’heure ou nous, les assiégés, allons passer à l’attaque pour nous frayer un chemin à travers les quelques kilomètres de lignes ennemies qui nous séparent de la liberté. Ce sera très dur, on le sait, mais on préfère cela que de recevoir toute la journée bombes et obus sur la g… sans pouvoir riposter.

10 – 11 JUIN 42 : SORTIE DE BIR HACHEIM

23h00. C’est alors que commence la terrible nuit ; à peine les premiers éléments sont-ils sortis du champ de mines, que déjà nous sommes sous le tir des mitrailleuses et que par dizaines montent vers le ciel les fusées éclairantes. L’adversaire qui, par trois fois nous a sommés de nous rendre, ne doit pas en revenir de se faire bousculer par cette poignée de morts-vivants. Mortiers, canons de 50, mitrailleuses lourdes et légères se déchainent bientôt sur nos colonnes qui, à grands coups de grenades, se fraient un chemin à travers leurs lignes. La nuit est zébrée de fulgurantes lueurs des voitures qui sautent et qui flambent ; de tous côtés se croisent en gerbe de feu les nappes de balles traçantes (nous apprendrons bien plus tard que quatre de leurs mitrailleuses dernier modèle et ultra secrètes M.G. 42 à la cadence de tir phénoménale de 1 200 coups minute étaient en batterie ce soir là) ; toute la nuit retentira le sinistre miaulement des obus, le fracas des explosions mêlé au cris d’agonie de ceux qui tombent ; toute cette horrible nuit on entendra le claquement sec de nos grenades, mêlés aux crépitements de nos mitrailleuses.

Et quand pointe le jour, un jour sale, brumeux, nous aurons percé et réussi à sauver 75% du matériel non anéanti sur la position durant le siège.

11 JUIN 42 : SORTIE DE BIR HACHEIM

Il est 9h00. Exténués, morts de fatigue, complètement hébétés, on embarque dans des camions alliés qui nous attendaient le plus près possible des lignes ennemies. Du thé au lait, on nous donne du thé au lait, pas possible, on doit être tout à fait mort et on est au ciel, une aussi bonne chose ne doit pas exister sur terre et c’est presque convaincu qu’on a une auréole et de petites ailes dans le dos qu’on sombre dans un sommeil réparateur.

12 JUIN 42 : DESERT DE LYBIE

Nous attendons, depuis hier, les retardataires qui ont du faire un grand détour et quand on est sur que tout ce qui a pu passer des F.F.L. a été récupéré, on continue sue Sidi Barani et l’Egypte par petites étapes de centaines de kms. L’Afrika Korps aux trousses et dans les cieux le doux ronronnement d’innombrables volatiles frappés en bout d’ailes de la croix de Saint André, mais la noire.

Roger LUDEAU

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