Roger LUDEAU : extraits du Carnet de route inédit d’un combattant du Bataillon du Pacifique : 20 mars 44 - 15 août 44 : la Campagne d’Italie

En prélude au voyage en Italie que les Anciens de la 1e DFL et quelques amis feront en septembre 2013, laissons nous guider par Roger LUDEAU en découvrant le 3e volet de ses mémoires.

Nous sommes à bord du Chrystian Huygens ….

20 MARS 1944 : ITALIE

Les détectives en herbe ne se sont pas trompés, c’est bien en Europe qu’on a besoin de nos… services. Nous sommes à Naples. Avec le Vésuve en fond de décor, on entreprend dès l’accostage, l’opération débarquement pour nous rendre ensuite à Trentola , petite ville située à une vingtaine de kms de Naples. La guerre du désert ne nous avait qu’imparfaitement montré les terribles ravages que peut causer à une grande cité les bombardements aériens : la région du port est ici complètement détruite.

1MAI 1944 : ITALIE (Trentola)

Pauvre ville de Naples. Après les bombardements alliés, c’est au tour de l’aviation à croix noires de faire tout son possible pour terminer ce que nous avons si bien commencé. Aujourd’hui, ceux qui le désirent, peuvent se rendre en excursion au Vésuve et, je fais partie de l’expédition. (de mauvaises langues diront après ça que l’Armée ne prend pas soin de la culture de ses petits pious pious ; on a même visité Pompéi, hein, on en a de la chance).

5 MAI 1944 : ITALIE

Il y a trois ans aujourd’hui, nous quittions Nouméa . Que de chemin parcouru depuis, jalonné déjà de tant de ces petites croix blanches qui chacune représente pour nous un camarade ou un parent. Quand se terminera donc cette effroyable boucherie ? Et combien en reviendront ? Il vaut mieux ne pas y penser. Comme couronnement à ces idées noires, l’ordre arrive de prendre toutes dispositions utiles pour se rendre dans le plus bref délai sur le front de Cassino où, paraît-il, on ne sera pas de trop.

11 MAI 1944 : FRONT D’ITALIE

Sommes en position en premières lignes devant le Girofano qui domine de ses mille six cents mètres, la vallée du Liri, le fleuve Garigliano et par la même occasion, nous aussi qui sommes perchés sur les collines avoisinantes. Comme observatoire, c’est champion ; on ne peut pas bouger un cil sans se faire repérer et comme nos mitrailleuses sont sur la ligne de crête, ils font vraiment tout ce qu’ils peuvent pour nous massacrer ; on est pris sous une avalanche de mortiers et de 88 mm, aveuglés par la flamme des projectiles, brûlés par la poudre, sonnés par les puissantes déflagrations et pourtant personne de nos quatre mitrailleuses n’est tué : merci mon Dieu.

12 MAI 1944 : FRONT D’ITALIE

Les alliés ont déclenché l’offensive générale sur tout le front d’Italie ; pour nous, les réjouissances ont commencé cette nuit par une fantastique préparation d’artillerie, les tubes sont presque portés au rouge à force de tirer ; au pied même de notre crête, mortiers, canons auto-moteurs et obusiers sur chenilles s’en donnent à cœur joie ; un peu plus en arrière grondent les 155 et autres de l‘artillerie lourde. Alors que le claquement sec et rageur de notre cher petit 75 domine tout en boucan.

Le Bataillon attaque une des pentes du Girofano à 4 heures du matin alors que d’autres unités s’occupent des autres versants. Seulement, pour attaquer, il faut d’abord descendre dans le ravin en face de nous pour remonter de l’autre bord ; c’est là que nous attendaient les petits malins d’en face ; pas besoin de lancer de grenades, juste à les dégoupiller suffit ; après ça, elles nous roulent toutes seules sur la fiole par paquets de quinze à la douzaine ; ensuite, c’est un terrifiant tir de mortiers. On se croirait dans un formidable orage tellement les explosions se succèdent à une folle cadence. Et pour arranger les choses, quand les survivants (parce qu’il en reste quand même un peu) atteignent le sommet, les blindés nous attendent ; au bout d’une heure de combat pas trop inégal, on est réexpédié dans notre ravin. Pas étonnant qu’ ‘ils aient pu amener des blindés, ça descend en pente douce de leur côté ; ils ont toutes les veines, ces vaches-là.

Complètement à bout de forces, nous regagnons nos positions, on fait 10 mètres et on s’écroule dix à quinze minutes pour recommencer la même chose un peu plus loin ; la plaisanterie durera une demi-journée. On finit tout de même par regagner notre point de départ ; on remet nos mitrailleuses sur leurs anciens emplacements de tir et on s’affale autour jusqu’au lendemain midi, morts de fatigue et veillés par une sentinelle presque aussi crevée que nous. Il paraît que l’ennemi a contre attaqué, nous on n’a rien vu et si notre artillerie ne les avait pas bloqué net sous un ouragan de feu, on ne serait pas beau à regarder aujourd’hui.

14 MAI 1944 : FRONT D’ITALIE

Cette fois le Girofano est entre nos mains à 12 heures. Ce qui permet au Corps français qui a défoncé la ligne Gustav de se ruer à la suite de ses chars dans la vallée du Liri à la poursuite de l’ennemi qui se replie.

16 MAI 1944 : FRONT D’ITALIE

Nous prenons position devant le Garigliano en attendant que les alliés viennent nous épauler car nous sommes en pointe.

17 MAI 1944 : FRONT D’ITALIE

Nous occupons toujours nos positions ; les Anglais avancent sur notre droite, ils seront bientôt à notre hauteur ; déjà on entend le crépitement des armes automatiques. Cette nuit on a eu droit à une dégelée d’obusiers à 6 tubes et quelques bombes d’avion qui ont été choir de l’autre côté, c’est l’ennemi qui a dû faire une drôle de bobine, il y a de quoi si quelques avions qui leur restent encore leur cognent dessus.

18 MAI 1944 : FRONT D’ITALIE

On reprend notre marche en avant ; quelle désolation, quelle misère, de quel côté que l’on se tourne ce n’est que ruines : la route sur laquelle on place des ribouis, avec une prudente méfiance, est jonchée de cadavres de malheureux déchiquetés par des rafales de mitrailleuses et autres jouets. Ici, c’est un blessé allemand carbonisé dans l’ambulance qui l’emportait, plus loin près de sa jeep touchée de plein fouet gît un français le ventre ouvert. Ailleurs, un vague tas de chairs sanguinolentes sans nationalité apparente portait il y a encore une heure le nom d’homme. Enfin, dans une petite cour de ferme et sans doute pour nous remonter le moral (on est en pleine offensive) sont exposés sous leurs couvertures inondées de sang, les corps de nos camarades qui viennent d’être tués dans la précédente attaque et qui attendent que les vivants veuillent bien prendre le temps de les enterrer. A mesure que l’on avance, on se rend mieux compte de la terrible efficacité des mitraillages aériens ; sur des kilomètres et des kilomètres, s’échelonnent des véhicules calcinés, éventrés, inutilisables, c’est tout ce qu’il en reste des colonnes ennemies surprises et anéanties en pleine retraite ; ce sont des ennemis c’est d’accord (nous sommes payés pour le savoir n’est-ce pas ?), mais malgré tout c’est la gorge serrée qu’on continue notre marche en avant. Oui, la guerre est vraiment une chose terrible, tellement terrible qu’elle devrait être hors de portée de ces gens appelés hommes, qui prétendent résoudre un problème en précipitant des millions d’êtres humains les uns contre les autres. Et pourtant depuis Caïn ces mêmes problèmes sont toujours en … suspens.

A midi, notre section de mitrailleuses est invitée à prendre position à toute vitesse pour soutenir une de nos compagnies prises sous un feu d’enfer. En nous voyant arriver, les gens d’en face ont juste à faire pivoter leurs ustensiles à distribuer le paradis (nous on croit fermement y avoir notre place réservée) d’office pour que l’endroit devienne intenable. Sous un violent tir d’artillerie et encore un plus violent barrage d’armes automatiques, on réussit tout de même à disposer nos moulins à cracher des flammes. A quelques centimètres au-dessus de nos précieuses caboches, les balles continuent de passer en nappes si denses qu’on dirait qu’elles tissent un mur… le mur de l’au-delà. Médéric s’écroula touché en pleine poitrine ; trop occupés, on remet à plus tard les funérailles. Tiens, voilà le mort qui se relève en agitant triomphalement la balle qui l’a tué ; ça alors ! Enfin, il daigne nous informer que la balle a traversé tout son bataclan pour s’arrêter à la couenne qu’elle a un peu entamé… comme ça, rien que pour y goûter. Miam ! Miam !.

On aurait dû consulter notre horoscope aujourd’hui. Ça n’a pas l’air d’être le jour bénéfique de la section de mitrailleuses lourdes. Un moment après, c’est Decay qui reçoit un éclat d’obus et immédiatement après, Gelin , pour ne pas être en reste, se fait découper la figure par un autre ; heureusement, ce n’est pas trop grave et à part ça, ça va ; ça va d’autant mieux depuis qu’on peut tirer à notre tour. Nos instructeurs s’arracheraient par touffes s’ils nous voyaient interpréter à notre façon leurs recommandations expresses de tirer des rafales de 5 à 6 cartouches au grand maximum ; or, c’est des bandes entières de 250 qu’on passe sans presque s’arrêter ; l’eau de refroidissement en est bouillante ; une coccinelle ne s’aventurerait pas à traverser aujourd’hui la plaine qu’on a pour mission aussi à tirer sur une maison transformée en blockhaus et qui nous em… très sérieusement. On a déjà perdu là-dessus un bon morceau d’une section plus notre capitaine de compagnie ( le capitaine Magny ). Il est vrai qu’on a affaire à des spécialistes de la question : la 63e ou 73e division allemande qui a été se faire la main à Stalingrad. Chaque maison, chaque pan de mur est transformé en fortin qu’il faut démolir à coups de canon si on ne tient pas à se faire descendre comme au tir au pigeon.

22 MAI 1944 : FRONT D‘ITALIE

L’ennemi s’est retranché sur la ligne HITLER, formidable défense dont le nom seul est déjà une référence. Cette ligne est formée de canons sous coupoles, tourelles de chars, sur assises bétonnées, abris souterrain, le tout relié par des tranchées admirablement camouflées tout au long desquelles sont disposées au mieux des mitrailleuses sous abris blindés.

C’est devant çà qu’on est en ce moment et, c’est çà qu’on doit défoncer. Vu par le mauvais côté, c’est à dire par la gueule, les canon de 92 mm ont vraiment une sale bobine et, le trouillomètre n’accuse pas une hausse excessive ; heureusement, notre aviation nous donne un sérieux coup de main en faisant sauter tout ce qu’elle peut. Notre artillerie lourde (155 et 220) installée depuis peu de temps fait entendre aussi sa grosse voix. Il y a de quoi devenir complètement fêlé dans un tel vacarme de bombes et de gros obus qui s’écrasent sans interruption à quelques centaines de mètres devant nous ; après, parce qu’il y a un après, donc après le barrage, ce sera à nous de terminer le boulot ; bien sûr, il ne faut pas croire qu’on est débordant d’enthousiasme d ‘autant plus qu’ eux non plus ne sont pas manchots et nous expédient à cadence accélérée tout l’assortiment de munitions dont ils disposent, ils ont même en réserve leurs tout derniers nés en chars lourds, les Panthers ou Marck V et les Tigres ou Mark VI ; ces colossaux engins ont 35 centimètres de blindage à l tourelle. Quant aux Panthers, ils peuvent s’immerger dans deux mètres d’eau où ils sont presque invulnérables et nous démolir paisiblement. Nos anti-chars ont cette fois ce jolis petits joujoux pour faire mumuse, mais il faudra qu’ils se remuent et un peu vite s’ils ne tiennent pas à être cabossés les premiers.

24 MAI 1944 : FRONT D’ITALIE

La ligne Hitler est défoncée à son tour. Vue… de visu, elle est plus imposante encore ; dire qu’on a démantibulé ce truc là ; je n’en reviens pas encore, ils ne ménageaient pas le matériel les cocos, les collines sont un chef d’œuvre de taupinières, elles sont truffées d’abris contre avions du dernier chic, couchettes superposées, ventilateurs, portes étanches et blindées, périscopes, rien n’y manque er si mes souvenirs sont exacts, ils tenaient même des lance-flammes à notre entière disposition. En attendant la plaine Rome nous est ouverte et l’ennemi se replis avec nos chars aux talons.

25 MAI 1944 : FRONT D’ITALIE

La 5e armée U.S. à laquelle est rattaché le corps français fait à 15h30 sa jonction avec les troupes d’Anzio.

26 MAI 1944 : FRONT D’ITALIE

Notre brigade (la 4de la 1Division) est relevée pour se reformer. Depuis les attaques de Girofano, des lignes Gustav et Hitler, on a été sérieusement sonné, notre bataillon à lui seul a réduit à près de la moitié de ses effectifs. Dire que plus tard, ils s’entendront dire, ces rescapés de l’immense tuerie : vous en avez eu de la chance quand même, vous en avez vu du pays  ; bien sûr, c’était la guerre, mais sans elle vous ne vous auriez jamais pu vous offrir une telle ballade. En effet, il y a jusqu’à l’enterrement de gratuit et, par-dessus le marché, on est en ce moment en congé payé ; nous passons nos vacances près de Ponte Corvo qui fut une charmante petite ville de vingt mille habitants… avant la guerre. ; pour l’instant, les habitants ça manque un peu : tous barrés, ils doivent trouver, eux que la guerre n’est pas une chance. Quant aux maisons, il faut être d’un optimisme incurable pour en découvrir trente d’intactes. Les puces, elles, n’ont pas évacué, ce sale bétail semble vouloir nous avaler tout cru. Pour riposter, on se sépare rapidement de toute pièce de linge slip compris, après quoi, contenant et contenu sont généreusement saupoudrés de D.D.T. ce produit d’un usage tout nouveau qui se révèle d’une efficacité foudroyante sur ces piranhas terrestres.

6 JUIN 1944 : FRONT D’ITALIE

Après quelques jours de congés employés à colmater nos brèches, on remet ça en s’installant à Castel san Pietro en soutien de nos avant-gardes. Nous envoyons quelques détachements défiler à Rome.

7 JUIN 1944 : FRONT D’ITALIE

Nous avançons toujours, on vient d’apprendre avec une immense satisfaction le débarquement de Normandie et, on envie (un peu mais pas trop… trop) notre 2division blindée qui elle, est déjà en terre de France, où on ne va pas tarder à y traîner nos chenilles. Cette fois on les tient solidement par le kiki nos petits camarades d’en face qui, depuis les sables de Lybie, nous font courir… pas toujours dans le sens où on l’aurait voulu d’ailleurs.

8 JUIN 1944 : FRONT D’ITALIE

Le Bataillon s’installe aussi confortablement que possible sur les collines entourant la ville de Valmontone qui n’a pas grand-chose à envier à Ponte Corvo , la différence, c’est qu’ici, il y a des habitants et surtout des habitantes. Depuis cette découverte, on ne peut plus circuler en ville sans se heurter à des paquets de troufions endimanchés qui, pour le moindre motif, voire sans motif du tout ; tiennent absolument à se rendre en ville. En fouinant au pied de nos collines, on a une surprise désagréable : c’est farci de souterrains, on se croirait sur un fromage de gruyère mais, ce qu’il y a de pire, c’est que l’ennemi a entreposé des quantités phénoménales d’explosifs, il y a même de la nitro glycérine. En général, tous ces produits vous sautent au nez et toujours au moment où on s’y attend le moins. Seulement, comme ça n’a pas sauté depuis qu’on est là, on espère que ça pourra attendre encore quelques jours… quand on sera parti de préférence.

13 JUIN 1944 : FRONT D’ITALIE

Un peu décontracté on fait nos adieux à notre volcan en puissance. Vers 16 heures, nous passons à Rome et prenons position 100 km plus haut.

15 JUIN 1944 : FRONT D’ITALIE

On avance en direction de Lorenzo qui n’est plus qu’à 12 kms. Nos avant-gardes avancent toujours.

17 JUIN 1944 : FRONT D’ITALIE

Décidément rien ne nous aura été épargné, après les terribles vents de sables de Lybie et ses vagues de chaleur. C’est maintenant dans la pluie et la boue qu’on se promène , une boue liquide, visqueuse, noire où nos voitures s’enfoncent jusqu’au garde-boue, on croirait naviguer dans une mer de boue et cette saloperie de pluie qui tombe depuis des semaines, on est presque moisi, on se sent tout doucement muter en grenouille avec des envies folles de se mettre à faire croa…croa… Les obus non plus n’arrêtent pas de tomber et nous encadrent avec toute la précision voulue, tout ça explose en faisant jaillir d’immenses geysers de boue qui nous éclabousseraient encore un peu plus, si cela était possible.

17 JUIN 1944 : FRONT D’ITALIE

L’ennemi applique systématiquement la politique de la terre brûlée, on rencontre que ruines et destructions, routes coupées et minées, ponts sautés, lignes électriques et télégraphiques coupées, voies ferrées arrachées (ils ont pour cela une loco spéciale) ils n’ont même plus le temps d’enterrer leurs morts qui gisent un peu partout broyés par nos obus.

18 JUIN 1944 : FRONT D’ITALIE

Quatre ans déjà que du fond des abîmes du désespoir est monté la voix qui en nous redonnant confiance et espoir nous a montré le chemin de la résurrection. L’armée française ressuscitée est maintenant une très dure réalité pour l’ennemi qui d’ailleurs ne s’y était pas trompé en voulant écraser impitoyablement à Bir Hacheim ses premiers éléments et anéantir à jamais toute prétention française à reprendre les armes.

On avance maintenant avec difficultés derrière nos bulldozers et notre génie qui les uns à coup de museau nous frayent un chemin parmi les décombres de ce qui jadis fut une route. Nos canons auto-moteur la gueule grande ouverte protègent le tout, ça ne nous empêche pas aussi d’en ramasser et vers 16 heures on prend sur le coin de la cafetière, une volée d’obus quelque chose de soigné. Ils s’abattent autour de nous avec un boucan de tous les diables, en très peu de temps, la mort a encore fauché parmi nous : le capitaine Blanchet est tué ainsi que son chauffeur et pas mal d’autres. Kalouche reçoit un éclat en pleine tête, il n’en mourra pas mais en perdra la raison. Une autre salve s’abat entre nos deux voitures et c’est toujours la mort. Cette fois c’est notre chef de groupe et son aide qui sont tués, quelques autres sont blessés plus ou moins. Encore une rafale, on ne voit qu’une grande flamme on est soufflé par le déplacement d’air, nos voitures sont criblées de pierrailles et d’éclats. On s’en est tiré pour cette fois avec une grosse émotion mais au train où ça va, on finira bien par crever tous. Nos voitures commencent à ressembler à des râpes à fromage tellement elles ont de trous, on saute tout de même là-dedans et… mais oui, elle marche encore la brave fille.

20 JUIN 1944 : FRONT D’ITALIE

Cette fois on a bel et bien repris contact avec nos pointilleux vis-à-vis qui nous aspergent avec tout ce qu’ils savent avec leurs canons auto-moteurs. Un obus éclate juste au-dessus de nous dans un arbre et c’est au tour d’un servant de notre pièce, Robert Poigny , de prendre le chemin de l’arrière avec un genou en marmelade. Un autre éclate si près qu’on est couvert de terre et toujours encadrés d’obus, on fonce à toute vitesse prendre position sur la colline qui nous a été attribuée comme objectif ; je ne sais pas comment on y est arrivé, nos voitures tanguaient par le déplacement d’air des obus, et des éclats sifflaient de partout ; nos voitures encore un peu plus percées commencent à ressembler à une épuisette. Arrivés au pied de la colline on les laisse tomber et on s’installe là-haut. Ils doivent trouver que la correction n’est pas suffisante, et nous expédient maintenant des Schrappnels qui éclosent en corolles de feu à quelques mètres au-dessus de nous. Ouf ! Mon trou est terminé, ma mitrailleuse pointée, de satisfaction, je caresse la culasse de ma 12,7 et presque tranquillement le mastique béatement mon chewing-gum.

Houais, tranquille, pas pour longtemps ; je vois une immense flamme, j’entends un fracas de fin du monde er, plus rien, ça y est, je suis mort, hé ! Mais ce n’est pas si terrible que ça d’être mort, je ne devais pas l’être tout à fait car au bout d’un moment, j’émerge tout doucement du néant et, encore abruti (un peu plus que d’habitude) je vois devant moi un cratère béant et encore fumant à la place de ma mitrailleuse que, par réflexe, je récupère et réinstalle après l’avoir débarbouillée de toute sa terre. Heureusement, elle marche encore. C’est un 88 mm qui m’est presque tombé sur la g…. Décidément, ils n’ont pas de brouillards devant les yeux, en face, ils ont eu vite fait de me repérer avec mon moulin à café. Et voilà que ça recommence, mais cette fois les arrivées… arrivent à 30 mètres derrière nous sur nos chars qui ont la sale manie de toujours se fourrer près de nous, soit disant pour nous protéger ; je récite à leur intention toute la collection de vilains mots que je connais (et il y en a), mais comme ce n’est pas suffisant, j’en invente encore, il y a de quoi parce que lorsque les canonniers d’en face voient un char, ils deviennent enragés et, automatiquement, la sauce nous retombe dessus.

21 JUIN 1944 : FRONT D’ITALIE

La division est relevée, pas trop tôt parce qu’on commence (on commence seulement) à en avoir marre de nous promener depuis le lever du jour, l’ennemi trouvant sans doute qu’on met trop longtemps à se lever, nous soumet à un violent bombardement d’artillerie.

Fusants et percutants nous sont distribués, sans esprit de lucre et c’est sous leurs salves que nous remettons la position à nos remplaçants, dont déjà quelques-uns ne concernent plus que le grand portier du néant.

Nos collègues en habit vert poussent l’amabilité jusqu’à nous reconduire un petit bout de chemin qui, comme par hasard, se trouve être la limite extrême de portée de leurs 88 mm.

28 JUIN 1944 : ITALIE

Après avoir passé Montefiascone le 24 nous nous retrouvons aujourd’hui à un endroit où nous n’aurions jamais pensé reposer nos fleet-floots cloutés ; nous sommes tout simplement revenus à notre point de départ : Trentola est, si près, si près de Naples que le soir même, tous les disponibles s’y retrouvent avec de parfaites imitations de surprise, les faux-jetons.

29 JUILLET 1944 : ITALIE

Après un entraînement tout ce qu’il y a de plus fignolé en ce qui concerne l’usage des armes à feu (celles de l’ennemi y compris) qui pourraient nous tomber dans les pattes, on déménage encore une fois. A 7h30 nous quittons Trentola pour Aversa où nous sommes invités à grimper sur cette espèce de mécanique perchée sur deux rails et qu’on se rappelle se nommer train. Pour commencer ça commence mal ; notre train et un autre veulent se bouffer ; résultat : deux wagons complètement arrachés et des blessés, pour la partie adverse, c’est à peu près pareil à part que leur loco est aussi un peu froissée. Au bout d’un certain temps, quand l’accident a été disséqué sous toutes ses formes, dans tous les tons, quand les chefs, les sous-chefs, les divers responsables et les lampistes à bout de salive finissent pas tomber d’accord… on finit tout de même par repartir ; à 14h30 on passe à Salerne qui se remet péniblement de ces incidents passagers appelés bombardements , et le 30 juillet on stoppe à Tarente qui ne ressemble en rien à ce sympathique lézard.

7 AOUT 1944 : ITALIE

A moins d’être déposés sur la lune, c’est cette fois en France que va être expédiée la division, on a tout de suite compris ça en posant délicatement nos chaussettes à clous sur le transport de troupes qui nous accueille cales grandes ouvertes. Les cales, c’est pour le matériel, parce que nous qui sommes des gens biens, on a droit à des hamacs accrochés un peu partout où l’on a pu mettre du matériel. Notre joie de débarquer sur la terre de nos ancêtres (qui ne vont pas tarder à nous voir rappliquer) est tout de même un peu mitigée parce qu’on a vaguement entendu parler d’un certain mur de l’Atlantique, et de son petit jumeau de la Méditerranée, d’après les petits échantillons sur lesquels on s’est abîmé le museau (lignes Hitler et Gustav). On attend rien de bon de tout ce qui, de loin ou de près, se rapporte au mot blockhaus. On s’imagine sans peine voir les volées des canons lourds et autres amuse-gueules de toutes espèces pointées sur le large… d’où sont attendus les touristes pour la Côte d’ Azur. Aussi, la graduation trouillométrique courante doit se situer aux alentours du zéro absolu chez la gent marsouine.

15 AOÛT 1944 : EN MER

Dire que c’est fête aujourd’hui ! Et nous, on travaille, on s’emploie à mettre en parfait état de fonctionnement tout notre matériel à expédier en série et rapidement dans un monde dit meilleur, le maximum de nos semblables.

Nous nous retrouverons bientôt le 16 Août, en mer...

Transcription Yvette QUELEN-BUTTIN, Avril 2013

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