Roger MARTY (BIMP) : Les Français en Italie et Tome 3 de ses Mémoires : "Jalons, tribulations 43-45"

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LES FRANCAIS EN ITALIE

par Roger MARTY

Première nuit sur le front

—  Herr leutnant, herr leutnant...

Tiré brutalement d’un profond sommeil ; hébété, apostrophé en Allemand, j’étais extrait, tout courbatu, traîné par les pieds hors de mon trou ; il faisait encore nuit.

Plus je reprenais conscience, plus j’étais accablé, pis encore, ridiculisé !

Très vite défilèrent, en une succession d’images précises les successifs épisodes de mon existence récente, les Pyrénées, les prisons, Cherchell, l’embarquement triomphant à Oran. l’émotion de l’arrivée dans la zone des combats, mes espoirs, mon enthousiasme, ma fierté d’aller enfin me battre, cette première journée que je m’apprêtais à vivre au milieu des combattants : tout cela s’était subitement écroulé, était balayé, confondu dans le halo sombre, mal défini et que je n’avais jamais imaginé d’un camp de prisonniers de guerre ! Et je nie voyais prisonnier non pas à la suite d’un combat malheureux et désespéré, héroïque comme il se doit, mais bêtement sorti de mon trou, en plein, sommeil, sans pouvoir réagit, par un Allemand narquois ! Quelle honte !

Arrivé la veille au soir dans mon unité sur le front après ces longues périodes d’attente, d’espoir, ces mois de préparation intensive, cette courte traversée sur un transport de troupes entre Oran et Naples, jeune aspirant avide de gloire, prêt à tous les sacrifices, je m’étais présenté à mon capitaine :

—  Votre section dont vous allez être le 19e chef est en position sur ce monticule que vous apercevez là-bas. Un homme va vous y conduire, le secteur est calme, passez une bonne nuit et, demain matin je viendrai vous voir, vous présenter à tous et vous passer les consignes , C’était clair, c’était net : le lendemain seulement commencerait l’aventure.

Quelques centaines de mètres dans la rocaille que parsemaient de-ci, de-là des arbres rabougris et calcinés, me menèrent à mon but : le trou cm je devais passer la nuit.

Etait-ce la consigne, l’habitude ou plus simplement parce que nous n’avions rien à nous dire, nous avons pendant cette courte marche, mon compagnon et moi, respecté le silence qui nous enveloppait avec toute la montagne.

Dans ce décor splendide que la lune suffisait à éclairer et à donner des formes magiques aux ombres, faisant naître des couleurs différentes de celles du jour et où seules les vallées conservaient, à cause de la brume accumulée leurs mystères, résonnait de temps en temps quelques coups de canon, un tir de mortiers : précaution contre un mouvement de troupes qu’une sentinelle avait cru déceler, harcèlement pour montrer qu’on est toujours là et empêcher l’autre de dormir, nul ne sait. Mais pour moi, c’étaient les premiers !

Il faisait beau, déjà chaud, en ce mois de mai, dans l’Italie du Sud ; je découvrais le théâtre de mes futurs exploits.

Ma section tenait un piton : tout mamelon, toute éminence était baptisée de ce nom puisque de par sa situation dominante, les vues qu’elle permettait en faisaient soit une position qu’il convenait d’occuper, soit un objectif parce que l’ennemi y était installé ou susceptible de s’y installer toujours solidement.

Tandis que mon guide évoluait avec beaucoup de sûreté entre les rochers, les trous, j’imaginais le dispositif, les emplacements de nos armes automatiques, les places où dormaient nos soldats.

—  Voici votre trou, à quelle heure voulez-vous, mon lieutenant prendre votre tour de garde ? me demanda la sentinelle aux soins de qui je fus remis. A cinq heures .

Je ne voulais en effet à aucun prix manquer le lever du soleil sur ce qui devait devenir mon territoire . Ai-je aussi agi par réflexe parce qu’on m’avait appris à Cherchell que le militaire avait l’habitude de se lever tôt pour, selon la tradition ne rien faire de sa journée sauf sur le front où les attaques ont généralement lieu au lever du jour !

Epuisé - je n’avais pratiquement pas dormi depuis mon départ d’Oran - je m’enfilais comme je le pus dans mon trou, creusé dans un sol rocailleux, les bras collés au corps, les pieds sortant, tout en me glissant auprès d’un paisible dormeur que mon arrivée ne sembla point troubler. Malgré Finconfort de la situation - j’aurais été tellement mieux dehors ! -et l’affreuse impression de me trouver piégé, sans même pouvoir oie retourner, je m’endormis profondément

Cinq heures : un Allemand en me tirant par les pieds me priait de sortir : j’étais donc prisonnier sans avoir pu esquisser le moindre geste de défense, sans avoir rien entendu du combat qu’avaient dû livrer mes compagnons surpris par une attaque soudaine, compagnons que je ne connaissais même pas, avant de succomber.

Furieux, accablé, m’efforçant quand même de conserver un reste de dignité dans mon malheur, je me retrouvai debout, face à l’un des nôtres, reconnaissable à sa tenue : j’ignorais - mais comment aurais-je pu le savoir - que servaient dans notre unité quelques anciens légionnaires allemands ; engagés après avoir fui le régime nazi et qui avaient, dû déserter et rejoindre les Forces Françaises Libres parce que Vichy, en application de clauses secrètes de l’armistice s’était engagé à les rendre à Hitler !

Quel soulagement ! La journée dès lors s’annonçait magnifique, la montagne avec l’aube s’éclairait, ses contours prenaient forme. Les nôtres peu à peu émergeaient de leurs abris et le soldat en campagne s’adonnait à ses occupations essentielles : préparer le café et le casse-croûte .

Bien vite le grondement des canons nous indiqua les secteurs chauds ; on pouvait imaginer l’orientation de la bataille. Ma première journée au font commençait.

Première patrouille

Vous voyez, cette cabane de berger, sur la crête, en face : ils y maintiennent un poste pour observer les mouvements de nos convois dans la vallée et pour régler leurs tirs, en un mot pour surveiller notre théâtre d’opérations, mais le front, ici, dans l’ensemble est calme, chacun se réorganisant après les récents combats. Ils ne sortent pas de chez eux et nous nous contentons, chaque jour, d’envoyer une patrouille afin de nous assurer de leur présence. Chacun devine l’autre plus qu’il ne le voit réellement et cherche à percer ses intentions au travers de quelque agitation insolite et attend...

Ainsi qu’il me l’avait annoncé en m’accueillant la veille au soir, mon commandant de compagnie nous avait rejoint dès l’aube et après m’avoir présenté les divers éléments de ma section, répartis sur le terrain après avoir repéré sur la carte et nommé les principaux massifs qui nous entouraient, ceux où l’on venait, de se battre, ceux, plus lointains qui, tout l’hiver avaient vu lutter et souffrir tant d’hommes, il me désignait une petite crête dont nous séparait un ravin broussailleux et sur laquelle, entourée de maigres plaques d’herbe desséchée, une cabane de berger faite de pierres plus ou moins disjointes permettait d’imaginer la vie de ces gardiens de moutons et de chèvres venant chercher, l’été un peu de nourriture et de fraîcheur à l’ombre de ce pauvre abri.

La guerre avait donné à ce paisible refuge une vocation nouvelle : il était devenu un parfait poste d’observation dans lequel une petite équipe attendait clans le calme l’orage et la pluie d’obus qui précèdent toute attaque à moins qu’un opportun ordre de repli ou la relève n’intervienne à temps !

Il commençait déjà à faire chaud, la brume dans les vallées se dispersait tandis qu’au loin, de montagne en montagne résonnait l’écho de la canonnade : c’était le début d’une nouvelle journée d’attente ; ni la nuit, ni l’aube n’avaient apporté d’éléments nouveaux et j’étais moi-même remis de mon réveil et de ma pseudo-capture.

Cette première journée sur le front, je l’employais à faire connaissance avec mes soldats , ces 25 ou 30 rescapés que les événements avaient réunis sur ce piton désolé ; d’où venaient-ils, qui étaient-ils ?

Il y avait, d’abord les anciens , ceux de 1940, ceux qui avaient traversé en combattant l’Erythrée, l’Abyssinie, la Libye, qui avaient connu la guerre fratricide de Syrie, les revers et les premières victoires de la France Libre (Bir-Hacheim, El-Alamein.,.). Burinés par le soleil du désert et le sable omniprésent, souvent couverts de cicatrices, ils venaient pour la plupart d’unités de troupes coloniales que l’armistice de 40 avait atteintes à Chypre ou en Syrie, d’autres avaient au travers d’aventures incroyables, rejoint la Croix de Lorraine , évadés, repris, évadés de nouveau, plongeant dans le port d’Alexandrie par le hublot de leur navire, arrivant de Chine ou des Philippines, ou ayant pris, plus simplement en Palestine un taxi, forçant le poste frontière avec leurs armes volées en chemin chez un armurier, tous plus ou moins condamnés à mort par contumace, ayant changé de nom pour protéger les leurs restés en France.

Il y avait aussi ceux que le débarquement Allié avait trouvés en Algérie, au Maroc ou en Tunisie et ceux qu’un long voyage avait amenés, avec leur bataillon de la Nouvelle Calédonie ou de Tahiti

Il y avait aussi quelques évadés de France par l’Espagne qui étaient venus s’engager dans ces Forces Françaises Libres dont les exploits les avaient, fait rêver et qui attendaient avec impatience l’heure du retour triomphal en France...

Plus tard, et pour combler les vides , arrivèrent les Corses, puis les jeunes FFI...

Citerais-je par exemple :

 F. Hoschtetter , l’Allemand à qui je devais ma première frayeur ; ayant fui le régime Nazi, il s’était, avant guerre engagé dans la Légion Etrangère et pour ne pas être, conformément aux clauses de l’armistice remis aux autorités allemande, il déserta et fut l’un des premiers à rejoindre notre bataillon, en cours de constitution en Egypte. Maigre, sec, fier, indépendant redoutable combattant, infatigable chasseur , respectueux de la discipline, il faisait sa guerre .

A peine arrivions-nous sur une position qu’il partait, seul en reconnaissance de l’ennemi, ce qui nous était fort utile, et des sources de ravitaillement possibles, ce qui ne l’était pas moins. II ne volait pas, il ne récupérait pas comme tant d’autres il trouvait poulets errants, cigarettes, armes, faisait, ses distributions dans la population civile et chez ses camarades, rendant sa justice . En attaque, son souci principal était de s’approcher au plus près des Allemands pour leur parler, leur expliquer qu’Hitler était battu, qu’il entraînait son pays au désastre et ses soldats à la mort. Le ton montait vite et la conversation se terminait en général par un échange de rafales de mitraillettes ; de temps en temps, il écopait d’une balle ou d’un éclat, faisait un bref séjour à l’hôpital dont il s’échappait rapidement, rarement les mains vides,

A la fin de la guerre, il disparut, probablement, comme il nous l’avait toujours annoncé pour terminer, dans son pays, sa guerre et régler quelques comptes.

 Pierre Heitzmann , Alsacien, blond à l’allure presque poupine s’était engagé en Septembre 1939. Au Liban, en juin 40. avec un camarade, il prit un taxi pour gagner la Palestine et rallier les FFL. Bien sûr, en chemin, ils s’arrêtèrent quelques instants chez un armurier afin de s’assurer des moyens de contrôler la fidélité du chauffeur et de la neutralité des gardes frontière.

Toujours voltigeur, c’est-à-dire soldat de pointe , toujours lère classe afin d’échapper légalement aux corvées qu’il n’acceptait de faire

que comme volontaire, refusant tout grade par souci de conserver sa liberté et son franc parler envers ses chefs, vers la fin de la guerre, chef reconnu de tous c’était toujours lui qui, au cours des opérations commandait son groupe ou sa section. P. Heitzmann a toujours trouvé normal de n’avoir jamais raté une opération et en quatre années de combats de n’avoir jamais été blessé, de n’avoir jamais attrapé un simple rhume qui lui aurait fait, ne serait-ce quelques jours abandonner ses camarades. Il est tout naturellement devenu depuis la véritable mémoire du bataillon par qui les généraux vieillissants acceptent toujours de se faire tutoyer et rabrouer.

 Raoul Dreyfus, jeune évadé de France, rejoignit le bataillon en Tunisie ; arrivant, il se trouva nez à nez avec son père, venu, lui aussi s’engager et qui débarquait de Madagascar !

Militaire par vocation, R.D. passa, après la guerre par l’Ecole d’officiers de Coetquidan, se battit en Indochine puis quitta l’armée qu’il aimait tant parce que son devoir, pensait-il lui commandait d’aller tenter, à Madagascar, de débrouiller une situation que son père n’avait pu redresser après la guerre. Il y gâcha ses meilleures années ; chassé de l’île plus tard, alors que son avenir d’éclaircissait, il put travailler quelques années en Afrique Noire avant de mourir, jeune encore mais handicapé par une santé très détériorée.

 F. Queffelec. adjudant de carrière, breton trapu, calme et décidé, au passé chargé de gloire avait, dès Juin 1940, en rejoignant les PFL, pour prouver sa fidélité à sa femme, devant témoins juré de ne se raser la barbe qu’à son retour au village, l’affaire terminée : l’heure approchait et il s’apprêtait à triompher, son vœu réalisé ; hélas, dans un village d’Alsace libérée, une femme ne put retenir son enthousiasme et, pour ne conserver des éléments en souvenir, tailla à grands coups de ciseaux dans cette barbe devenue historique au bataillon : des années d’efforts réduits ainsi à néant ! Queffelec fut tué en Indochine.

Plus tard dans l’après-midi, alors que la canicule n’incite guère à Faction, que le soir attendu est déjà en vue et que Ton sait que ce n’est plus l’heure habituelle des attaques, chacun se réparant pour les mouvements prévus pour la nuit ou en vue de l’opération du lendemain, avec ma petite équipe, nous entreprîmes notre patrouille, pour voir. Je me sentais surveillé...Il ne s’agissait pas pour moi. de faire le malin, de faire tuer des hommes ou de me faire tuer moi-même en montant à l’assaut d’une baraque dont tout le monde se moquait !. Tout le monde, oui, sauf moi !

Pour mes soldats, recevoir un nouveau chef de section, c’était presque de la routine : il se ferait vite tuer ou blesser et il ne s’agissait donc, au pire que de vivre au mieux avec lui le temps nécessaire et attendre.

Mais moi, je me trouvais pour la première fois en action, engagé dans une opération, oh combien modeste, mais que je voyais capitale. Je partais à la tête de quelques hommes, tous vieux guerriers chevronnés survivants d’une épopée commencée pour certains en 1939, cinq années auparavant. C’étaient des soldats rodés par une série impressionnante de campagnes, guettant avec indulgence mais aussi avec une réaliste philosophie les premiers pas du petit jeune qu’on leur avait envoyé, petit jeune certes tout fier de son petit galon mais sans expérience aucune. Eux savaient comment marcher, regarder, agir, limiter tant que faire se peut les risques, en un mot, simplement comment remplir leur mission. Seule solution pour moi : les suivre, ne pas interférer dans leur travail tout en donnant l’impression que j’étais là pour commander, c’est-à-dire pour prendre la décision le moment voulu, ou du moins pour l’endosser, en assumer la responsabilité : j’apportais ma présence en garantie . Mais en même temps, pour être adopté il était indispensable de ne pas hésiter, ne pas reculer, ne pas se dégonfler , ne pas non plus se laisser entraîner dans des imprudences, signes d’inconscience et d’incompétence, porteuses de risque inutile et qui ne pourraient entraîner que commisération et mépris !

Tout alla bien et mes compagnons pour qui cette patrouille n’était que routine, habitués à ce genre de terrain, à ces marches, retrouvaient sans peine les passages empruntés la veille ou l’avant-veille, s’immobilisaient aux endroits d’où l’on pouvait observer, se protégeaient l’un l’autre, assurant ainsi la permanence de leur sécurité.

Alors que je me sentais obsédé par ma mission, cette cabane encore lointaine, mon objectif, eux, tout à l’instant présent, progressaient par petits étapes, à l’affût d’un éventuel danger : qui pouvait savoir si, pour une raison quelconque, aujourd’hui, les Allemands n’avaient pas eu l’idée de sortir de leur antre, de s’approcher pour placer des mines ou tendre des pièges sur notre itinéraire habituel ?

Je me taisais, observais, apprenais.

La progression se fit plus lente, plus prudente, plus silencieuse encore ; la chaleur me semblait plus lourde, les arrêts plus longs. Abrités par les rochers, cachés dans les buissons, nous recherchions l’indice prouvant que l’ennemi était toujours derrière ces pierres grises, nous observant et prêt, si nous nous approchions trop à nous envoyer une rafale, suffisante pour mettre fin à notre mission ou, au minimum en atteignant l’un des nôtres.

Ce fut, tout à coup, l’imprévu : non pas sous la forme de quelques balles lâchées plus ou moins au hasard - je dirai même complices - ou d’un tir de mortier plus dangereux et que je redoutais.

Non, l’inattendu c’était qu’il ne se passait rien : nous avions franchi le point extrême de notre habituelle reconnaissance et, malgré de longs moments d’observation, aucun signe de vie n’était perceptible. Là où, chaque jour la patrouille trouvait à la limite de son avance, sa conclusion, régnait un calme total.

Que faire ? Les regards se tournaient vers moi. Allions-nous, pour la première fois, rentrer bredouilles. Fallait-il pousser plus avant, pénétrer dans une zone à hauts risques puisqu’alors nous ne respecterions plus les règles tacites et respectées du jeu.

Incertitude ou lâcheté, ayant repéré devant nous une petite butte que nous pouvions facilement atteindre en rampant, je décidais d’y aller : on verrait ensuite !

Ce fut, pendant une centaine de mètres, l’approche du chasseur vers le fauve qu’il ne voit pas mais dont il sent la présence, inquiet, aux aguets, alerté, prêt à bondir. Toujours rien alors que, le nez contre terre sales, écorchés par les ronces et les épines, baignés de sueur, l’arme prête, nos yeux restaient fixés sur ce tas de pierres qui s’obstinait, inerte et silencieux, à ne pas réagir mais qui se devait, d’une seconde à l’autre, de cracher la mort.

En avant de nouveau mais à. deux seulement, les autres restant en couverture. Même approche, même tension, même échec : non, pas tout à fait cette fois car de la cabane nous arrivait un bruit sourd, des grognements bizarres mais plutôt rassurants tant ils étaient anormaux, c’est-à-dire peu humains ! Les occupants avaient dû quitter les lieux abandonnant un animal, un porc sans doute qui, peu intéressé à flâner aux alentours, n’ayant, rien à observer, nul compte à rendre, mais se protégeant seulement du soleil, devait s’affairer à chercher de la nourriture parmi les déchets abandonnés.

Où étaient passés nos ennemis, partis ou bien., organisant un piège étaient-ils cachés dans les buissons, à. quelques mètres à peine de nous ?

Un rapide échange de signes entre membres d’une vieille équipe ; d’un bond les deux premiers se retrouvèrent plaqués au mur, là du moins où, par la fenêtre aménagée en meurtrière on ne pouvait les atteindre ; ils furent vite à l’intérieur pour s’abriter des tireurs éventuellement restés dehors, en surveillance, au cas où il y aurait eu embuscade ou pièce. Piège il y avait bien, mais totalement imprévu celui-là ! Les Allemands étaient bien là, dans la baraque, étendus, victimes de l’alcool aux effets décuplés par la canicule, ronflant bruyamment, émettant ces grognements qui nous avaient tant intrigués !

Tout fut alors très rapide : j’assurais la surveillance à l’extérieur, mettant en œuvre le mieux de ma science militaire toute neuve ; les autres, les anciens se chargèrent du travail technique, avec leur maestria coutumière : en un instant, nos prisonniers furent réveillés - seaux d’eau et gifles aidant -, remis sur pieds et sortaient, titubants ; les armes et les munitions furent récupérées et, ce qui est beaucoup plus important, un véritable butin assemblé : victuailles, bouteilles, cigares... Quelle précision, quelle rapidité dans ce travail de récupération ! Seule ombre au tableau : nos prisonniers, tenant à peine debout ne pouvaient nous servir de porteurs, et c’était plutôt avec une allure de sherpas que de guerriers que nous progressions sur le chemin du retour, sans danger, après notre haut fait d’armes.

L’accueil fut chaleureux, les prisonniers rapidement escamotés vers l’arrière : j’appris alors qu’avait été mise au point une organisation parfaite qui, utilisant radios et ambulances (fermées au contraire des camions au mieux bâchés) permettait de gagner discrètement une base américaine où la cession avait lieu ; tous y trouvaient leur compte : les Allemands, soulagés se voyaient promis, leur guerre terminée à un internement aux USA - bien préférable à celui que leur aurait proposé l’armée française en Afrique du Nord -, les Américains qui gagnaient décorations et permissions et nos soldats qui allaient joyeusement dépenser les pécules ainsi constitués au péril de leur vie à Naples, à la première occasion î

La Fontaine trouvait, dans chacune de ses fables, une morale ; j’étais, pour ma part, décidé à tirer clé mes expériences un enseignement puisque tout ce que je voyais, tout ce que je commençais à vivre était nouveau pour moi.

Depuis mon arrivée sur le front, depuis mon réveil pour le mois inattendu, je savais que tout pouvait arriver à la guerre et que, dans ce contexte tragique il y avait place pour le comique, le ridicule même.

Ces quelques heures passées ne patrouille, cet après-midi furent d’une richesse inouïe : j’avais observé avec une admiration sans cesse accrue, chez nos vieux grognards le calme devant le danger qu’il faut sans cesse évaluer, la science de l’approche et du risque calculé qu’il convient d’accepter, la force de la camaraderie, la précision du moindre geste.

Au départ, ils m’avaient offert leur indulgence : au retour, nous étions de vieux complices : j’avais simplement été avec eux, j’avais partagé .

J’avais vécu des moments de grande tension, été pénétré du sens de la mission, du sacrifice car tout aurait aussi bien pu très mal tourner et j’avais aussi connu les petites joies : le pain, le jambon, le beurre, le vin pris en commun : quelle récompense !

Tout se sait vite sur le front : le soir même, sur la misérable position que nous occupions, à peine en arrière de nos pauvres trous creusés dans le caillou, à la fin de cette journée où la chaleur avait été la même pour tous, nous eûmes beaucoup de visites. Il n’y avait pas de héros mais simplement quelques gars qui avaient eu de la chance, s’étaient bien débrouillés et alors que, un peu plus loin, les obus pleuvaient et que se préparaient de nouvelles tueries, nous faisions la fête !

San-Casciano de Bagni

Après les très rudes combats de l’hiver dans les montagnes, dans le froid et la boue, après la coûteuse offensive qui en mai avait permis de briser les lignes de défense (ligne Hitler et ligne Gustav), de faire sauter le verrou de Cassino, la retraite allemande, surtout après la prise de Rome, s’accélérait, tout en s’exécutant d’une façon remarquablement organisée. La nuit, l’ennemi se repliait après nous avoir, en fin d’après-midi, par d’habiles tirs de mortier bien préparés et en utilisant des tireurs isolés, le plus souvent sacrifiés, nous obligeait à nous arrêter : nous devions chaque fois nous regrouper, nous organiser pour reprendre dès l’aube, avec ou sans combat d’arrière garde, notre avance.

Pendant la journée nous suivions la progression générale de nos troupes en notant sur nos cartes les chemins que créaient en soulevant des nuages de poussière blanche les convois alliés.

Au début de cette avancée, tous, nous n’avions qu’une pensée : Rome. Y aurait-il une nouvelle grande bataille pour occuper la capitale ou bien celle-ci serait-elle comme certains bruits le laissaient, à entendre déclarée ville ouverte ?

Chacun des grands chefs de la coalition alliée disposait ses troupes, selon les instructions reçues probablement en secret de leurs hauts commandements, mais aussi en vue des combats toujours possibles, en vue et dans l’espoir de pénétrer le premier dans la ville éternelle ; les Etats-majors surveillaient avec autant de soin que de précision les mouvements de leurs voisins, concurrents et alliés cherchant à percer leurs intentions inavouées : ils s’intéressaient moins à l’ennemi et à ses mouvements !

La route de Rome est ouverte ! Cette nouvelle, répandue comme un traînée de poudre sur toute la ligne du front déclencha aussitôt une ruée aussi violente que désordonnée. Alors que nos généraux, au plus haut niveau, ordonnançaient l’entrée des troupes alliées en fonction des impératifs de la diplomatie et du protocole - mais aussi en fonction de l’orgueil de chacun - les commandants d’unités sur le terrain, incapables de retenir leurs hommes ne pouvaient que les suivre et, puisque le règlement cette fois rejoignait leurs désirs, en prendre la tête. Conscients des dangers que pouvait représenter une telle débandade vers l’avant - le moindre îlot de résistance allemand aurait pu causer de graves dégâts -les généraux, colonels, commandants s’efforçaient de rétablir un semblant d’ordre et, postés aux carrefours, de regrouper et d’orienter leurs unités, en vain le plus souvent car tous, sales fatigués par les journées de combat qu’ils venaient de vivre, les marches, couverts de poussière, tous n’avaient qu’un seul objectif : Rome.

La chaleur de l’accueil que nous reçûmes, l’enthousiasme dans lequel baignait la ville entière furent à la hauteur de la terreur qu’avait inspiré à la population la perspective de voir se renouveler à ses dépens le siège de Stalingrad . Explosion de joie généralisée pour les Romains libérés et pour nous qui apprenions la nouvelle du débarquement en Normandie ; nous étions entrés dans Rome le 5 juin et l’événement, somme toute secondaire auquel nous participions fut totalement éclipsé !

A peine en ville nos troupes débraillées retrouvaient leurs tenues impeccables pour participer aux cérémonies et aux défilés.

Quelques jours - bien peu en vérité - pour nous détendre, nous rendre aux nombreuses invitations reçues, visiter la ville, nous présenter à l’audience spécialement accordée par le Pape aux officiers français ; les armées allemandes profitaient de ce répit pour prendre un peu d’avance et se réorganiser : nous nous remettions en route et, quoique division motorisée , nous marchions tout le jour, par petits groupes, de village en village, de ferme en ferme tandis que, derrière, les camions, soulevant des nuages de poussière faisaient progresser d’étape en étape le ravitaillement et les impedimenta d’une armée, tandis que l’artillerie et les chars se postaient afin d’être toujours prêts à intervenir en cas de besoin.

Chaque matin, dès les premières lueurs de l’aube, avant les grosses chaleurs, nous nous mettions en route, éclaireurs en tête pour découvrir les positions que, discrètement les Allemands avaient évacuées pendant la nuit et d’où, la veille au soir ils avaient stoppé notre avance.

Le soleil se levait, la chaleur devenait plus pesante ; nous progressions, tranquilles, avec un minimum de précautions allant de monticule en butte, de bosquet en bosquet, de maison en maison puis nous nous enfoncions pour le traverser dans un vallon au fond duquel, à la bonne saison, devait couler un frais ruisseau.

Echangeant l’ombre du vallon conte le soleil des sommets qu’accompagnait rarement un souffle d’air, nous allions, repérant et l’avance de nos convois à l’arrière et celle de nos troupes avec lesquelles nous nous efforcions de garder le contact grâce à nos radios.

De temps à autre une pause, sous prétexte de déguster, si toutefois ce terme peut convenir, une boîte de rations ou, de préférence un morceau de pain et de fromage échangés dans une ferme, et de nous désaltérer ; c’étaient de vraies vacances.

Dans le lointain, les grondements de la canonnade se faisaient entendre et nous rappelaient que tout n’était, pas encore terminé !

L’heure du thé - puisque c’est là le terme officiel - approchait ( le thé, boisson interdite dans notre compagnie qui avait souffert pendant deux années de guerre dans le désert des méfaits de l’intendance britannique évoquait en effet trop de mauvais souvenirs ). C’était le moment où la. tension montait : nous approchions du moment et de l’endroit où les Allemands afin de préparer leur décrochage de la nuit avaient très probablement décidé d’arrêter notre avance. Quelques bons tireurs, quelques armes automatiques bien placées, quelques tirs de mortiers bien repérés et précis suffisaient.

Continuer d’avancer - alors que déjà un ou deux hommes venaient d’être tués ou blessés, c’était, prendre le risque de sacrifier inutilement des hommes : attaquer pour passer en force ne pouvait s’improviser ; une telle opération exigeait de regrouper des unités dispersées, de convoquer les chars, de faire intervenir l’artillerie sur des objectifs malgré tout insuffisamment repérés, c’était aussi tirer sur un village : où se cachait le gros des Allemands ?

La solution raisonnable consistait donc à s’arrêter et à passer la nuit au mieux, en essayant de surveiller l’ennemi tout en nous préparant à le bousculer dès l’aube.

C’est ainsi qu’un soir nous arrivâmes devant Casciano de Bagni, charmant village situé dans la verdure et entourant son établissement de bains et son église.

J’étais alors détaché auprès d’une compagnie de tirailleurs sénégalais venue nous renforcer après les lourdes pertes subies au cours des précédentes attaques ; je jouissais d’une grande liberté entre un vieux capitaine usé par de longs séjours africains et un abus manifeste de l’alcool. Le véritable commandant de la compagnie était le lieutenant Rouyer , brillant officier sorti de St Cyr en 1938, heureux de pouvoir enfin se battre.

Quand les premiers coups de feu éclatèrent, je vis Rouyer et ses hommes se plaquer au sol afin de s’abriter tout en cherchant à repérer les tireurs et les neutraliser. Le lieutenant voulait en savoir plus pour nous assurer une meilleure sécurité pendant la nuit qui commençait à tomber, pour évaluer l’importance du parti adverse : il se porta avec quelques tirailleurs sur une petite crête d’où, d’après sa carte, il devrait avoir de bonnes vues sur le village. J’observais leur progression : ils avançaient en rampant ou par petits bonds ; on se serait, crus à l’exercice ; je les voyais, allongés guettant le moindre signe de vie là-bas, plus loin ; tout semblait calme. Rouyer se lève pour donner un ordre, faire un signe et s’effondre, atteint par la balle d’un tireur isolé. Je me précipitais aussitôt, récupérant au passage trois ou quatre soldats inquiets affolés en voyant ceux qui s’étaient, avec leur chef aventurés en avant. Envoyer un caporal et deux tirailleurs un peu plus loin, sur le côté avec pour mission de repérer l’Allemand et de venger leur chef, ramper jusqu’à Rouyer sous la protection de deux autres, glisser le blessé sur mon dos, revenir ainsi en rampant à l’abri de la crête, puis gagner une jeep appelée par nos brancardiers, tout cela se fit vite et presque automatiquement. J’étais plein d’espoir : enfin j’allais sauver au lieu de tuer ! mais Rouyer , lui, savait qu’une blessure au ventre - au foie sans doute -, si elle n’est pas opérée très tôt est mortelle ; il souffrait, trouvait son sacrifice normal et se préparait à mourir.

La nuit fut calme : c’était la guerre.

Dès l’aube la marche reprit ; j’étais parti, seul en avant de la compagnie, essayant de repérer les passages, les points hauts toujours importants et de nous situer par rapport aux unités voisines.

Au-delà de la sinistre crête, je découvris le tireur allemand, mort, accroché aux branches de l’arbre dans lequel il s’était camouflé, se sachant sans aucun doute déjà condamné : les tirailleurs avaient fait leur travail.

A 2 ou 3 kilomètres peut-être devant moi, caché dans un important massif de verdure - véritable oasis -, au milieu de ces collines rocailleuses et brûlées sur lesquelles, le jour, nous rôtissions, San Casciano de Bagni ! le village semblait mériter ce nom de villégiature que lui attribuait la carte et où tout semblait vert, fleuri, arrosé !

Tout dormait : l’établissement de bains, un peu à l’écart avait manifestement été évacué par les Allemands, ses occupants de la veille, Deux petites vallées se rejoignaient à l’extrémité des maisons qui s’étaient tout naturellement alignées le long des rues principales et groupées autour de la grand’place, dominée par une église déjà typiquement toscane.

Plus loin, sur ma gauche, émergeant de la brume matinale, la sombre et imposante tour du château de Radicofani qui, de sa hauteur commande la route de Sienne surveillait une fois encore, l’avance des envahisseurs ; les Allemands avaient décidé de créer là un ultime obstacle. Radicofani fut désigné comme l’objectif d’un bataillon de Légion qui dut livrer une rude bataille, se battant au corps à corps, dans les escaliers du vieux château ! Participant à la manœuvre, nous devions avancer, traverser San Casciano nous regrouper au-delà du village, sur les hauteurs, et, toujours, avancer : cela s’appelle déborder ,

J’allais tranquillement la carabine en bandoulière ; mon horizon s’étendait de plus en plus à l’ensemble d’un véritable champ de bataille : je voyais les unités d’infanterie, les chars, les canons gagner leurs positions d’attaque. Je voyais aussi, à quelques centaines de mètres, à ma hauteur, avancer, aussi tranquille que moi, un officier de notre bataillon

que je reconnus vite : commandant la section de mortiers lourds, il allait, bien en avant de ses engins, repérer les lieux, préparer ses emplacements de tir : s’il est déjà là pensai-je, c’est que le village est déjà occupé par les nôtres : arrivés par la route, des éléments ont été plus rapides que nous qui étions empêtrés dans les broussailles et les pierres !

Puisqu’il est là, pensait-il de son côté en me voyant c’est que sa compagnie est déjà dans le village !

Nos routes se rejoignirent au droit des premières maisons ; découvrant notre méprise, nous ne pûmes que constater que nous étions seuls, avec le même souci : les Allemands ont-ils évacué San Casciano ? Rasant murs et façades, nous fîmes une série de tentatives pour réveiller les habitants : peine perdue ; morts de peur, ils étaient tous sourds dans l’espoir de nous voir aller un peu plus loin, importuner le voisin !

Ceux que nous finîmes par attraper nous dirent tous que les Allemands étaient bien partis, mais aussi qu’il en restait un certain nombre ! En réalité nul ne savait où ils étaient ; prudemment, nous allions d’une maison à l’autre, d’un verre de vin à un morceau de fromage, et ce, jusqu’à la sortie du village, là où ruisseau et routes se rencontraient.

Nous observions ce vaste terre-plein au-delà duquel montait du carrefour et s’ouvrait sur la campagne un pré, en pente assez forte : les Allemands, après avoir évacué le village avaient dû placer sur les hauteurs des éléments retardateurs et nous attendaient.

Débouchèrent alors du village, des divers chemins extérieurs, des groupes de tirailleurs, se dirigeant tous vers le terre plein que, sans doute leurs gradés leur avaient fixé comme point de ralliement et où, nous en étions certains, ils allaient se faire massacrer ! Nous eûmes, mon compagnon et moi le même réflexe : puisqu’il n’était pas possible de les arrêter, le seul moyen de foire, au plus vite, évacuer cette zone dangereuse était, en utilisant au maximum l’effet de surprise de les lancer à la charge, baïonnette au canon, en hurlant, dans la plus pure tradition des récit de 1914 ! grotesque ? mais réussi. Nos ennemis, fatigués, mal installés lâchèrent dans le désordre quelques rafales et s’enfuirent abandonnant deux petits canons, des mitrailleuses, des mortiers à peine mis en batterie et la plupart de leurs armes, Peu de prisonniers ; nous ne pouvions engager la poursuite mais nous avions récupéré beaucoup de matériel et surtout quel soulagement alors que nos braves soldats qui n’avaient rien compris, tout à la joie de leur succès ne pouvaient imaginer le sort auquel ils venaient d’échapper !

II ne faisait pas encore très chaud : le soleil se levait et les grosses gouttes de sueur qui m’inondaient ne traduisaient que ma peur rétrospective : les Italiens sortaient et nous faisaient fête.

Agitation, regroupement, remise en ordre des sections toutes mélangées pendant l’assaut improvisé, et, comme il se doit, casse-croûte abondant avec les villageois rassurés et enthousiastes, le tout couvert par le bruit des palabres et récits bruyants, incompréhensibles de nos braves tirailleurs.

Bientôt, la marche reprit, sous le soleil, en ordre, de piton en crête, à travers rochers et broussailles... Sur notre gauche, Radicofani tombait, les renforts et les chars arrivant par la route que nous avions ouverte. Nous recevions par radio des nouvelles de la bataille qui fut très dure, comme prévu ; nous apprenions aussi la mort, de plusieurs camarades : routine de cette guerre victorieuse. De-ci de-là, on s’arrêtait pour observer, on visitait une ferme pour obtenir des renseignements, on ramassait - le mot n’est pas excessif - un ou deux Allemands, épuisés, blessés qui avaient décidé d’abandonner, peut-être parce qu’abandonnés par les leurs.

Vers 16 heures, en rampant, nous, c’est-à-dire deux hommes et moi atteignîmes une maison qui semblait abandonnée et d !où nous espérions avoir une vue extraordinaire : effectivement, personne ; ayant gravi un escalier à moitié écroulé je m’approchais avec la prudence qui s’imposait d’une minuscule lucarne qui laissait passer un maigre rayon lumineux. Au moment même où je collais mon œil sur la vitre sale, un coup partit, la vitre volait en éclats et la balle me rasait, l’oreille ; j’en demeurais un instant paralysé ; la vue de la flamme accompagnant le départ, du coup ; la découverte subite d’un tireur proche, bien camouflé et nie visant, l’instinct provoquant le bon réflexe m’avait fait nie retirer à temps l

Sortir au plus vite de la maison, du piège car un tir de mortiers allait certainement suivre, entreprendre aussitôt une manœuvre pour couper la retraite à notre adversaire, tout cela ne prit qu’un court instant, mais notre bonhomme, son travail fait, avait déguerpi et nous ne pûmes le retrouver. Une expérience de plus l

Un peu plus tard, alors que la fatigue de la journée commençait à se faire sentir et bien que, nous le savions, nous étions entrés dans l’heure la plus dangereuse - on voyait déjà s’obscurcir l’horizon -, alors sans doute que mon attention se relâchait, je vis soudain, dans un buisson le casque d’un Allemand renvoyer un pâle rayon de soleil : je n’eus pas le temps ou le réflexe de réagir : deux claquements secs ; celui du coup qui partait et que mes compgnons entendirent et celui de l’os qui éclatait faisant le bruit d’une branche de bois mort que l’on casse : je m’affalais.

Blessé

J’ai dû reprendre connaissance assez vite : ce n’était certes pas la douleur qui me réveillait : je revenais simplement à la vie, peu à peu et commençais à réaliser ma situation. Jeté brutalement à terre, j’étais étendu, mon bras gauche retourné sous mon dos ; je m’efforçais, d’un geste naturel de le ramener par devant ; il ne suivait pas. C’est ainsi que je m’aperçus que c’était an bras, à l’épaule plutôt que j’étais attein.

Ma première pensée : me mettre à l’abri ; en fait, je l’étais déjà, protégé par la petite levée de terre derrière laquelle j’étais tombé. Mes esprits me revenaient petit à petit. : je pus ramener mon bras, ramper quelques mètres puis, l’effet du choc s’atténuant, m’asseoir, analyser plus calmement la situation, prendre les premières mesures. Je n’avais pas tl’hémorragie donc pas besoin de tenter de me faire un garrot, ce qui d’ailleurs eut été impossible vu l’emplacement de la blessure, à l’épaule. Ma main, mes doigts m’obéissaient, je n’étais pas paralysé. Le bras fut vite attaché en bandoulière grâce au eheche qui ne me quittait jamais, destiné à me garantir conte la poussière ! Mes camarades, rassurés sur mon sort purent aller à la recherche de mon tueur et le punir.

Après un bon moment, les forces me revenant, je pus me déplacer, à quatre pattes d’abord, puis debout et nie diriger vers l’arrière, là où devaient se trouver les PC de nia compagnie et du bataillon, là où je trouverais du secours.

Il me fallut une bonne heure de marche, pénible surtout à cause de la fatigue, de la nécessité d’éviter les secousses, de plus en plus douloureuses : ce ne fut qu’à la nuit, tombante que je retrouvais mon commandant. Je ne devais pas avoir encore trop mauvaise allure car, me croyant légèrement atteint - il en avait vu d’autres -, il m’accueillit en m’invitant à l’accompagner sur une hauteur proche - son observatoire - d’où je pourrais, me dit-il, mieux lui rendre compte, cartes en mains de notre avance !

Au retour de cette nouvelle escapade, alors que nous nous mettions à table, je m’évanouis : médecin, brancardiers, transport à l’ambulance : je devenais tout à coup un vrai blessé : en fait, la fatigue avant tout avait été la cause de ma faiblesse.

A l’ Ambulance chirurgicale légère où j’avais été transporté et où j’arrivais, réveillé derechef ne régnait pas l’agitation des grands jours d’attaque ; l’inventaire des dégâts que j’avais subis commença aussitôt : il y en avait quand même. Traité, nettoyé, préparé pour un nouveau transport, j’allais dire presque emballé, abruti de piqûres, couvert de pansements, je fus déposé sur un lit de camp et passais une excellente nuit.

Evacué le lendemain matin parce que l’Ambulance se préparait à un nouveau déplacement - sa mission était de suivre au plus près - l’avance des troupes en opérations - je me retrouvais dans un hôpital de campagne, sous la tente, sur les rives du lac Bolsena . Ce type d’hôpital, suivant la division ne se déplaçait lui que tous les huit ou dix jours ; les blessés avaient donc le temps de s’installer, de recevoir quelques traitements ; chacun y prenait ses habitudes. On y reprenait tranquillement les blessés en mains, on y pratiquait des opérations avant de diriger les patients non immédiatement récupérables vers un hôpital de l’arrière dès qu’un ordre de mouvement arrivait ou dès que l’hôpital était plein.

J’avais donc plusieurs jours de tranquillité devant moi ; je ne souffrais pas trop puisque pour les opérations on m’endormait et que, sur mon lit je n’avais pas à bouger donc à déplacer des os mal en point et que des attelles, du plâtre et d’autres artifices m’immobilisaient ; le gros du travail effectué, je me retrouvais emprisonné dans un corset de plâtre qui, me prenant du cou à la ceinture me tenait horriblement chaud.

L’hôpital était implanté au bord du lac, les levers et les couchers du soleil devaient être merveilleux niais mon horizon se limitait aux parois d’une vaste tente, ouverte aux extrémités pour donner un peu d’air et dans laquelle je découvrais - expérience nouvelle et pleine d’intérêt - la vie d’hôpital.

Beaucoup de blessés autour de moi mais peu de gravement atteints ; un mouvement incessant : patients que l’attente énervait et qui se promenaient sans cesse, infirmiers, médecins, visiteurs s’agitant en un perpétuel ballet.

Les nouvelles et les commentaires atteignaient, chaque lit, amenés par les copains venus de l’extérieur prendre des informations sur le sort de leurs camarades, rapporter les anecdotes toujours nombreuses ou faire des cours de stratégie. Beaucoup de visites d’officiels, de personnalités en vadrouille, mais moins toutefois que plus tard, à Naples car nous étions dans la zone des combats, rarement atteinte par les promeneurs venus d’Alger faire un tour et montrer l’intérêt qu’ils ne cessaient de porter depuis leurs bureaux à nos vaillants combattants . Il passait aussi un certain nombre d’officiers de l’Etat-Major, désœuvrés et, comme on le sait toujours soucieux de la troupe .

C’est ainsi que je reconnus un de nos grands chefs se penchant avec beaucoup de bienveillance sur mon voisin de lit, un légionnaire disparaissant sous draps et pansements divers et qui, brusquement réveillé dit au général : Vous me devez une caisse de pinard Surprise. questions ; après Bir-Hacheim, j’étais dans un hôpital anglais : c’est dire tout le mal que j’avais eu à récupérer une bouteille de vin ; votre femme qui s’occupait de la Croix-Rouge n’a rien trouvé de mieux que de me la confisquer, me condamnant ainsi au thé britannique ! J’ai alors décidé qu’elle me le paierait. Ici, c’est l’Italie, il y a du vin partout, j’ai des copains : il me faut une caisse .

J’eus la surprise de voir mon cousin René que j’avais rencontré à Alger à son arrivée d’Espagne et avec qui, grâce à qui aussi j’avais fait la traversée Oran-Naples peu de temps auparavant. Passant devant l’hôpital, il avait arrêté sa jeep et inspectait à tout hasard les tentes ! Je l’ai revu peu après à Naples puis bien après la guerre, mais il était, entre temps passé à Paris et avait rassuré la famille sur mon sort : j’avais leur a-t-il dit été blessé juste assez sérieusement pour justifier une évacuation sur l’Afrique du Nord où je devais couler des jours tranquilles sinon heureux !

Je ne sais si l’on pratiquait sur mon bras des interventions chirurgicales pour m’endormir, me conditionner avant de m’expédier sur un hôpital de l’arrière ou pour me rapatrier en Afrique, si, en un mot le but était de me rétablir ! Mes souvenirs en tous cas sont vagues jusqu’au jour où je me réveillai dans un vaste hôpital américain de la base de Naples.

Des tentes d’une douzaine de lits chacune nous abritaient tandis que les salles d’opération et les services étaient installés dans des baraquements, bien aménagés.

Dans la tente dans laquelle je me trouvais, il n’y avait que des Français et l’atmosphère y était ; fort sympathique : dès le lendemain de mon arrivée, le contact était établi et je les connaissais tous.

Les journées passaient, meublées par le train-train quotidien des visites, soins, repas ... ; parfois un incident ou un événement, en fait un incident que nous avions tendance à qualifier d’événement venait troubler notre quiétude et offrir, après, un sujet de conversation.

Le soir, profitant de la nuit, nous allions coller nos visages aux vitres des baraques opératoires et nous initier aux mystères de la chirurgie ; inutile de dire que nous avions besoin de quelques séances pour nous habituer à supporter la vue des opérations les plus spectaculaires î

Un jour, en fin d’après-midi, nous vîmes s’avancer un cortège impressionnant, visiblement entraîné par une femme d’un certain âge, courte sur pattes, engoncée dans un uniforme qui tenait de celui de l’explorateur au moins autant que de celui d’un militaire le chef disparaissant sous un chapeau impossible à décrire et qui se voulait à la fois imposant et surtout original : si l’on en jugeait par le nombre de képis où les rangées de feuilles de chêne le disputaient aux étoiles qui l’accompagnaient, cette femme devait être une très haute personnalité !

Bonjour les braves clama-t-elle en pénétrant dans notre tente ; au pied de son Ut, le premier, mon camarade Kuhn , debout, un peu surpris, se présentait. : il avait reçu un petit éclat entre deux phalanges de l’index droit. Afin de lui conserver l’usage de son doigt, on lui avait fait subir toute une série d’opérations qui îe faisaient beaucoup souffrir ; il n’avait malheureusement à présenter à notre visiteuse - inspectrice générale de la Croix-Rouge mexicaine - avons-nous cru savoir - qu’une main porteuse d’une grosse poupée : pas de quoi passer pour un brave ( Kuhn perdit plus tard les deux bras et un œil !).

Se tournant vers le suivant : et vous, mon brave, quelle blessure ? . Nouvelle déception : elle était tombée sur la victime d’un chien mascotte d’un bataillon anglais : le traitement anti-rabique le maintenait à l’hôpital. Même motif pour Je troisième que suivirent successivement un accidenté de la route puis deux patients atteints de Ja fièvre de malte ... La tension montait, avec le fou rire clans le cortège et plus encore chez nous.

Je fus l’homme de la situation : mon plâtre faisait impression ; il correspondait en outre à une réalité : une balle ! Ainsi fut sauvé l’honneur de l’armée française. Contribuèrent à ce sauvetage plusieurs autres blessés dont l’un au moins, je m’en souviens était assez gravement atteint.

Nous avions très chaud, à Naples en cette fin de Juin 1944. Nos tentes et les baraquements de l’hôpital s’étendaient sur un immense terrain : partout régnait l’organisation américaine ; plus loin, dans une ville encombrée de réfugiés, des militaires de toutes les armées alliées traînaient leur désœuvrement, noyés dans une population miséreuse qui ne pouvait espérer survivre que grâce à un marché noir généreusement approvisionné par le pillage systématique des stocks américains, et à une prostitution érigée en activité normale. L’agglomération de Naples s’étendait depuis les faubourgs de Bagnoli jusqu’à Pompéi, entourant sa baie magnifique et grouillante de bateaux de toutes tailles.

Dans l’attente et l’oisiveté à laquelle, hospitalisés peu sérieux ayant dépassé le stade des premiers jours où l’on subit encore les effets du choc , nous étions condamnés, nos journées s’écoulaient, monotones et seulement marquées par quelques temps forts :

Le matin d’abord, tous ceux qui pouvaient marcher, c’est-à-dire la plupart d’entre nous, devaient se rendre au bâtiment des sanitaires, aménagés, dans un souci d’efficacité sans doute, à l’américaine : une dizaine de sièges étaient alignés sans cloison aucune entre eux : le premier était, de 7 à 9 heures réservé au médecin-chef, colonel grand et bel homme qui conservait son uniforme impeccable auquel manquait seul le pantalon ; les arrivants se présentaient, à tour de rôle et subissaient un interrogatoire tenant lieu de visite médicale ou, du moins de pré-visite : notre médecin voyait ainsi, très vite, tout son monde et faisait consciencieusement son travail !

Le reste de la matinée se passait dans le calme, occupée seulement par les activités habituelles d’un hôpital. Vers 11 heures étaient ramenés dans la tente les opérés du jour et nous assistions à leur réveil pendant lequel leurs discours désordonnés, plus ou moins compréhensibles que nous encouragions, les confidences extorquées nous distrayaient et fournissaient matière à des conversations ultérieures.

La nuit tombée nous pouvions, avec la discrétion qui s’imposait, aller assister aux opérations, le nez collé aux vitres des baraquements-salles de chirurgie : nous nous trouvions alors à un ou deux mètres à peine des patients et de ceux qui les travaillaient ; la première fois le spectacle était dur à supporter, mais n’en est-il pas de même pour les jeunes étudiants en médecine ? L’accoutumance vient vite.

Je me souviens qu’un soir la victime était un bonhomme en bien triste état qui avait reçu, éparpillés dans tout son corps, une multitude de petits éclats, probablement de mortier. Etendu sur le dos, il était littéralement ouvert en deux et les chirurgiens se partageaient la tâche, prenant chacun avec délicatesse un organe, l’ouvrant, en extrayant de petites pièces de métal vite déposées dans une coupelle, recousant le tout et replaçant l’organe ainsi traité sur un grand plateau de verre où il rejoignait ses compagnons déjà soignés.

Le pauvre type, insensibilisé depuis le cou jusqu’à la naissance des jambes n’était donc pas totalement endormi ; des tuyaux lui sortaient du nez, de la bouche ; il ne voyait rien de son tronc, un écran vertical isolant la tête du reste du corps. Une transfusion sans doute lui valait la présence d’une aiguille dans le pied, non insensibilisé, lui ; pendant toute la durée de l’opération, notre blessé, le ventre ouvert et les tripes à l’air ne cessa de se plaindre : Vous me faites mal au pieds. . S’il avait pu imaginer le reste !

Peu de jours après, nous le vîmes, dehors, prenant le soleil sur une chaise-longue, déjà en convalescence.

La nuit, la grande chaleur enfin passée, quand nous guettions en vain un souffle d’air frais et que le calme le plus complet régnait sur le camp, nous avions la visite de nos nurses : la règle voulait en effet que, pour leur permettre de mieux dormir, les blessés fussent massés. Nos nurses s’y employaient avec ardeur et conscience : qui oserait se plaindre des règlements de l’armée américaine ?

Généralement en fin d’après-midi, vers l’heure du dîner passait l’infirmier de service, porteur du programme du lendemain, c’est-à-dire des convocations pour la salle d’opérations. C’est ainsi qu’un soir je fus tout surpris d’apprendre que je devais être, de nouveau, opéré : je me croyais en bonne voie de guérison, on m’avait enlevé mon énorme et paralysant corset, remplacé par un simple plâtre, qui me tenait l’avant-bras où je n’avais rien - du coude jusqu’au poignet ; on m’avait expliqué que, à cause des plaies ouvertes il n’était pas possible d’enfermer la zone des fractures et que l’on ne pouvait que se contenter d’alourdir F avant bras afin de maintenir l’humérus sous tension.

Ma surprise se transforma en horreur lorsque, étudiant ma fiche, j’appris que l’on avait prévu de m’amputer complètement du bras, tête de l’humérus comprise !

Les premiers moments de colère et de dépression passés, il me fallait agir.

La rigueur de l’organisation américaine m’interdisait tout espoir de négociation laquelle ne pourrait, au mieux s’engager qu’après que fusse décidé un report de l’opération, ce que je me refusais d’envisager car c’eut été en accepter le principe ! Seule la fuite pouvait m’offrir une solution.

Avec la complicité des uns, les renseignements fournis par d’autres , je réussis à m’éclipser au milieu de la nuit, en pyjama, emportant mon seul plâtre qui pouvait, le cas échéant me permettre d’expliquer que j’étais un cas intéressant !

Déambulant au travers de cette ville aussi animée la nuit que le jour et où l’on ne s’étonnait de rien, pratiquant le jeep stop avec des officiers en goguette à qui l’idée ne serait jamais venue de me poser des questions, tout occupés qu’ils étaient d’éviter les patrouilles de la Police

Militaire je finis par arriver à l’aube dans une petite clinique réquisitionnée par l’armée française et que géraient, à Bagnoli , des religieuses. Petite donc, propre, réservée aux officiers français en convalescence, elle se trouvait située au bord de la mer et, disposait même, à côté de l’immense plage populaire, de son petit secteur de sable réservé.

Fort bien accueilli - il y avait, par chance une chambre, ou plutôt un lit disponible - je fus bientôt considéré comme une bête curieuse, avec mon plâtre sur la partie saine de mon bras et, plus haut, des plaies profondes que l’on pouvait nettoyer en y versant directement de l’alcool sans que je me mette à hurler ! ; la balle avait probablement sectionné le nerf de la douleur !

Les bonnes sœurs qui avaient eu leur existence bouleversée depuis plusieurs mois avaient appris à demeurer impassibles devant les situations les plus insolites et à ne pas poser de questions : elles se dévouaient, soignaient et de toute façon ne parlaient ni ne comprenaient le Français.

Arrivée peu classique donc, sans papiers, dans une tenue d’évadé de bagne, sans fiche de soins, avec un plâtre qui ne recouvrait aucune fracture, un pansement qui cachait, des plaies béantes qu’on ne pouvait recoudre (refermer la plaie d’entrée de la balle, c’était rouvrir la plaie de sortie !) mais sur lesquelles il était possible de verser abondamment de l’alcool - je ne sentais rien -, je fus vite adopté.

De notre terrasse, avec des jumelles, nous repérions les filles sur la plage voisine et nous nous entraînions à parler italien ; nos pansements et nos plâtres nous interdisaient tout bain de mer. A la clinique, pas de massage le soir mais le matin toilette et bain obligatoires pour lesquels on nous enfermait avec une jeune et parfois jolie infirmière chargée de l’opération, opération que nous faisions durer plus que de raison jusqu’à ce que la religieuse-chef marque, en tapant sur la porte des signes manifestes d’impatience.

Le Corps Expéditionnaire Français, après l’occupation de Sienne fut retiré du front et les troupes rassemblées autour de ports tels que Brindisi et Tarente, en vue de leur réorganisation et d’un embarquement. En fait, j’avais été blessé au moment même où la relève intervenait ! Tout ce mois de juillet fut donc occupé à reconstituer les unités en récupérant au maximum les blessés non évacués sur l’Afrique et dont, par bonheur, je faisais partie. Le plus difficile fut de maintenir le calme dans ces ports littéralement pris d’assaut par les permissionnaires du soir, s’éclatant après le long et dur séjour au front !

C’étaient donc les bagarres incessantes auxquelles mettaient fin les M.P. (Police militaire américaine), de façon très brutale. La nervosité, de retour aux camps se traduisait par de violentes disputes entre ceux qui pariaient pour un débarquement en Yougoslavie et ceux qui croyaient ou voulaient croire à un retour en France ! On apprit par la suite que les partisans de chacune de ces stratégies se retrouvaient au plus haut niveau du commandement, Churchill prônant l’attaque sur le ventre mou de l’Europe afin de bloquer l’avance russe ; le lieu et la date du débarquement sur la Côte d’Azur ne furent fixés que début août !

Je passais pendant ces semaines, après mes séjours à l’hôpital, d’agréables vacances à Sorrente. La côte avait été déclarée par le commandement américain zone de repos : les hôtels, grands et petits, vidés de leurs touristes habituels étaient occupés par des officiers US pour la plupart, mais quelques places étaient réservées à des officiers des armées alliées.

J’arrivais dans un magnifique palace, comme les autres, pour un séjour d’une semaine et découvris aussitôt que rares étaient ceux qui demeuraient moins de huit à dix jours et même, les Français notamment moins d’une bonne quinzaine : il suffisait en effet, de trouver une place dans une chambre, en dédoublant le lit, en utilisant un canapé ou un fauteuil. Tous étant plus ou moins complices, c’était assez facile ; c’est ainsi qu’en arrivant avec un camarade, ayant reçu du major américain un numéro de chambre, nous eûmes la surprise d’y être accueillis par deux capitaines américains qui nous invitèrent fort aimablement à nous installer auprès d’eux car elles n’avaient l’intention de libérer la chambre que le lendemain !

L’hôtel Victoria, grandiose, entouré d’un jardin bien entretenu et fleuri était bâti sur la falaise ; un ascenseur, dans le roc nous descendait directement du bar de l’hôtel à la plage.

Les convalescents se baignaient ou, s’ils étaient gênés par leurs plâtres ou leurs pansements passaient le plus clair de leur temps en mer où les emmenaient, dans leurs barques, les pêcheurs Italiens : de vraies vacances !

Le soir nous étions invités à danser par les femmes officiers Anglaises ou Américaines qui occupaient des hôtels voisins. Français, c’était chez les britanniques que nous nous retrouvions le plus souvent : ces gracieuses serviteurs de Sa Majesté ne pouvaient pas toujours cacher leur désappointement en voyant le fort pourcentage d’éclopés supposés venir danser ! En effet, Anglais et Américains étaient presque tous en permission de détente alors que, Français, nous étions tous en convalescence .

Mais tout a une fin et un soir on me réclama à la réception : un chauffeur de la compagnie venait, d’ordre du capitaine, nie rechercher : notre unité se préparait à embarquer, elle était déjà consignée, en quarantaine, attendant l’ordre tant espéré !

Ainsi cette blessure qui aurait dû être grave et fut même, à un certain moment considérée comme telle, ne fut que ce que l’on appelle généralement une bonne blessure , une fois de plus, j’avais pris une toute autre destination que celle de mon dossier, probablement évacué, lui, en Afrique du Nord : je me retrouvais en situation irrégulière !

Roger MARTY

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