Epopée d’un char de la France Libre racontée par lui-même... Daniel DIVRY, Commandant la 1e Cie des Chars, Compagnon de la Libération

DANIEL DIVRY : ÉPOPÉE D’UN CHAR FRANÇAIS LIBRE RACONTÉE PAR LUI-MÊME

H 39 , on m’appelle - H pour Hotchkiss, et 39 , année de ma naissance.

J’étais destiné à combattre en France contre un ennemi qui tenterait d’y pénétrer.

Eh bien ! J’ai été servi !

Je me suis retrouvé dans un camp où j’entendis parler de la Finlande.

Autour de moi, je vis les hommes, y compris mon lieutenant, drôlement habillés : une grande cape et des raquettes. Pour marcher sur la neige, disait-on. Je m’inquiétais un peu : la Finlande !

Heureusement, ça n’a pas duré. On n’en parlait plus et tout rentrait dans l’ordre.

Mais je n’attendis pas longtemps pour entendre autour de moi un autre nom : Norvège ... Mais alors là, ça devenait plus sérieux, car on m’embarque dans une gare sur plate-forme. Ça commençait bien. J’arrive dans un grand port. Je voyais la mer pour la première fois. Mais je n’eus guère le temps de l’admirer. Je fus soulevé par une grue. J’avais le trac, mais je me retrouvais au fond d’un bateau. J’étais rassuré, car les 15 chars étaient là. J’étais en bonne compagnie. Je ne voyais rien. Par contre, j’entendis des commandements et des bruits de chaîne. Balancé doucement à droite et à gauche, je compris que nous étions partis. En avant pour la Norvège.

Je restai un certain temps à fond de cale et, brusquement, je me retrouve au bout d’une chaîne pour être déposé dans une île : Harstad, je crois. Nouveau paysage : de la neige -oui, j’en avais connu en France, mais que la nuit se distinguât à peine du jour, c’était nouveau pour moi.

Je n’eus guère le temps d’admirer le paysage de jour ou de nuit, car on m’embarque sur un bateau à fond plat LMC (Landing Motor Craft) direction Narvik - ça devenait sérieux. Après tout, c’était mon boulot, de participer à ce combat. Tous les livres d’histoire vous en parleront, mieux que moi, cantonné dans mon secteur où j’eus fort à faire. J’appris que j’avais participé à la première opération de débarquement et que c’était la première victoire française. Je n’étais pas peu fier.

Et puis s’est précipité, et je me trouve à nouveau à fond je cale d’un cargo anglais. Nous n’étions plus que 13. Deux des nôtres étaient restés sur le terrain sérieusement blessés.

De nouveau le balancement de la mer et un port : Hull, je l’appris par la suite. Mais j’avais perdu mon lieutenant. Tous, paraît-il, étaient partis en Bretagne, mais que pouvaient-ils y faire sans notre canon et notre mitrailleuse ?

Les autres, nous étions blottis à fond de cale. Mais deux de nos officiers, le lieutenant VOLVEY et le lieutenant DIVRY , nous firent débarquer sur le quai et nous rassemblèrent dans un camp anglais, Delville Camp.

Là, je vis des têtes nouvelles. La plupart de ceux que j’avais connus en Norvège étaient repartis en France, nous abandonnant dans cette Angleterre que je ne connaissais pas.

J’étais maintenant entouré de jeunes, qui n’avaient jamais vu un char de près. Tout juste un permis de conduire, et encore !

Heureusement que quelques vieux briscards qui étaient restés de Norvège (17, je crois) leur apprirent à piloter, tirer, etc. Nous fumes tous un peu malmenés mais, avec les 12 autres chars, nous fumes rassemblés sous le nom de 1e Compagnie de Chars des Forces Françaises Libres.

Et puis un jour, je les vis, tous, ces jeunes, en casque colonial, short, chemise kaki. Ah ! Ils avaient fière allure, il fallait les voir défiler.

Ça y est, me suis-je dit, je vais encore repartir, moi qui commençais à me plaire dans la campagne anglaise. Et, de fait, je me retrouve au fond d’un cargo anglais. Pourquoi ? Mystère. Cinquante jours, je suis resté, au fond de ce cargo. Je désespérais de revoir le jour. Une fois de plus, au bout d’une chaîne, une grue me dépose dans un drôle de pays. Pour la première fois, je voyais des hommes noirs. J’eus tout juste le temps de lire le nom du port : Douala.

Entre temps, j’appris qu’il y avait eu une escale manquée à Dakar. Du fond de ma cale, je n’avais rien vu, mais j’avais entendu pas mal de coups de canon.

Nouvelle expérience dans ce pays qu’on appelait Cameroun, et quelle expérience après la Norvège... Intégré dans une colonne, direction le Gabon, je me retrouve en pleine forêt équatoriale, traversant les rivières sur des ponts de bois branlants ou sur trois ou quatre pirogues accolées les unes aux autres. Les LMC en Norvège, c’était quand même plus sérieux. Mais je commençais à comprendre qu’un char FFL doit se débrouiller et faire face à toutes les situations.

Je ne sais pourquoi mais je suis à nouveau soulevé par une grue à Douala et la même chaîne me dépose dans un autre port à Pointe-Noire. J’ai maintenant l’habitude de voir la terre et la mer de 10 ou 15 m de hauteur.

Pourquoi Pointe-Noire ? Va savoir ! Eh bien je n’ai guère attendu longtemps pour connaître mon sort. De nouveau, une puissante grue m’emporte et j’eus tout juste le temps de lire le nom de ce nouveau cargo : Fort de Troyon - où vont-ils encore m’emmener ? Patience. Un nouveau port, d’autres visages : Suez. Après un inévitable passage dans les airs, je suis déposé sur une plate-forme et je traverse un pays tout plat : un désert de sable. Après les neiges de Norvège, le poto poto de la forêt équatoriale, maintenant, le sable. N’ai-je point mérité mes galons de grand voyageur !

J’abrège. Je reprends contact avec la terre ferme à Qastina en Palestine.

Un jour, grand branle-bas : défilé devant une grande silhouette, le général de Gaulle. Quand ce grand-là vient nous voir, je me dis qu’il va se passer quelque chose. J’entends en effet mon pilote et son copain parler de Syrie. Chic ! On va retrouver des Français et plein de chars comme nous. Ce ne sont que des R 35, rien à voir avec le H 39, mais on leur fera bon

On y est entré, en Syrie. Mais je préfère ne pas trop en parler. Nous nous sommes heurtés à un canon antichar performant et perforant, un canon français, de surcroît, le 47, et il y eut quelques dégâts dans nos rangs.

La compagnie nous laissa panser les blessures et se reconstitua avec ces R35. Nous nous sentions abandonnés.

Pas tout à fait cependant, car moi et les autres nous nous trouvons incorporés dans les troupes du Levant.

Autour de moi des gens dont je ne comprenais pas la langue. Des Syriens, nous dit-on. Ils nous malmenèrent pas mal. Mais nous en avions vu d’autres et je me résignais à terminer paisiblement une carrière bien remplie.

Je le croyais, du moins. Mais voilà que je me retrouve en pleine bagarre. Je ne savais plus très bien où j’en étais lorsque j’entendis parler un autre langage.

Par la suite,

J’appris que c’était l’Israélien. J’avais été fait prisonnier. J’aurai tout connu. Prisonnier, moi ! Mais je n’eus guère à m’en plaindre, car je fus hissé sur un piédestal dans la cour d’honneur d’un régiment israélien, en souvenir de leur guerre d’indépendance. J’étais devenu une pièce de musée. Après tout, c’était préférable à la mort dans un quelconque tas de ferraille.

J’étais donc là en vedette, bien astiqué, voyant défiler devant moi toutes sortes de militaires. Un jour, de loin, je vois venir vers moi... allons donc, je me trompe ou ma vue baisse. Pas du tout, c’est bien un uniforme d’officier français. Pensez donc, je les connais. Je vois donc ce bel officier s’avancer vers moi. J’en tremble encore des chenilles. C’était mon lieutenant de Norvège. Lui aussi m’avait reconnu et s’arrêta, me lançant un coup d’œil complice.

J’appris par la suite que mon lieutenant était attaché militaire et qu’il était venu par hasard dans cette unité israélienne.

Imaginez qu’après tant d’aventures et de vicissitudes depuis la Norvège, nous nous retrouvons face à face dans un coin du Negev. Mais sûrement, mon lieutenant avait dû raconter notre histoire... pardon : notre odyssée, aux militaires israéliens, car en passant devant moi, ils me regardaient maintenant d’un œil intéressé et... admiratif. De Narvik au Negev en passant par le cap de Bonne-Espérance : un bien long périple.

Avec mon lieutenant, nous avions fermé la boucle. Je puis désormais m’endormir dans la paix d’une vie de char bien remplie.

Capitaine Divry, commandant la 1e Compagnie de Chars des Forces Françaises Libres

Revue de la France Libre N°272 - 4e trimestre 1990

 
Navigation