Toutes les minutes, je me disais : "c’est la dernière... " récit de Bir Hacheim, par Roger NORDMANN (RA)

(…) je me suis retrouvé à Brazzaville dans un cours d’élèves aspirants d’infanterie coloniale : Les Marsouins et j’en suis sorti en mai 1941.

A cette époque c’était la guerre de Syrie et on demandait des renforts d’urgence. Nous avons fait à quinze un voyage merveilleux qui nous a fait traverser l’Afrique par l’intérieur, de Douala au Caire, en passant par Yaoundé, Bangui et Juba. Quand nous sommes arrivés en Syrie, l’armistice venait d’être signé. A ce moment, j’ai été affecté au bataillon de marche n°2 et, après avoir participé à une petite campagne de pacification dans le Djezireh, on m’a demandé de revenir dans un régiment d’artillerie. Et voilà comment, je me suis retrouvé aspirant du 1e régiment d’artillerie pour faire la campagne du désert. J’ai rejoint mon unité à Homs et, avec le commandant Champrosay, du 1e régiment d’artillerie coloniale, dans la nuit de Noël 1941, nous sommes partis de Damas pour l’Egypte avec nos 75. Le commandant de la première batterie était le lieutenant Quirot et le lieutenant de tir s’appelait Emberger. Il y avait quatre batteries de six canons chacune, dont certains étaient censés faire du tir d’artillerie et les autres de l’antichars. Comme les anti-chars n’avaient pas de lunette, on tirait avec le collimateur comme pour faire du tir d’artillerie. Ce n’était pas très pratique mais, à la guerre comme à la guerre...

Nos 75 ont été équipés avec des roues d’avant-train de 155 qui étaient munies d’énormes pneus, ce qui était beaucoup plus pratique. Le montage de ces roues a été terminé en catastrophe à El Mechili, sur les positions de batterie où l’atelier était venu faire les transformations, tandis que les Allemands arrivaient à quelques kilomètres de là. Les dernières roues montées, nous avons reçu l’ordre de reculer.

Bir-Hacheim, c’est notre argot à nous

Après Al Faya et Mechilli, nous sommes allés nous installer à Bir-Hakeim. Tous ceux qui étaient là-bas disent Bir-Hacheim, c’est notre argot à nous et cela nous permet de nous reconnaître. Quand dans une réunion publique quelqu’un se vante d’avoir été à Bir-Hakeim, pour nous il y a quelque chose qui ne va pas. En fait les cartes italiennes, que nous avions pour la plupart, indiquaient Bir-Hacheim.

Nous nous sommes donc installés très sérieusement avec des alvéoles pour les canons permettant de tirer sur 360. Il nous a fallu creuser des trous individuels, installer des tentes, tout ceci dans un sol très dur.

Quand nous sortions c’était souvent pour faire ce qu’on appelait des Jock Column. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’était pas une plaisanterie, mais le nom du Général qui les avait imaginées. La Jock Column était une petite unité, assez bien armée, qui effectuait des raids entre les lignes, ce qui entraînait les combattants à la guerre dans le désert. C’est au cours d’une Jock column que j’ai vu déboucher l’Afrika Korps sur tout l’horizon visible, à quelques kilomètres de moi. C’est une scène inoubliable ! Nous avions deux canons, alors nous avons ouvert le feu. Nous avons vu d’abord arriver six auto-mitrailleuses. Nous avons tiré, elles ont fait demi-tour. Nous pensions alors candidement avoir arrêté l’Afrika Korps quand nous avons vu, tout à coup, une nuée de véhicules, de chars qui passait la crête, s’en allant tranquillement, se disant : ce n’est tout de même pas deux canons qui vont nous arrêter ! Nous avons raccroché les canons et après avoir fait 20 km vers l’Est, nous nous sommes arrêtés et remis en batterie en attendant qu’ils reviennent. Nous avons fait feu à nouveau puis raccroché nos pièces et sommes retournés jusque dans Bir-Hakeim. Toute la nuit il y a eu beaucoup de fusées éclairantes et le lendemain nous nous sommes aperçus que nous étions largement contournés par le Sud. Nos opérateurs avaient intercepté des messages allemands qui indiquaient : Contournez largement Bir-Hakeim, position fortement défendue .

Le 27 mai, nous avons été attaqués par près d’une centaine de chars italiens et ce fut un massacre. La division Ariete a été anéantie et nous n’avions, pour toutes pertes, qu’un seul blessé léger. Il me faut ici saluer la bravoure de ces Italiens qui se sont battus très courageusement. Le colonel italien qui les commandait possédait la croix de guerre française 1914-18. Au cours de l’engagement il avait changé trois fois de char et trois fois son char avait été atteint par un obus ou avait sauté sur une mine. Quand il fut fait prisonnier, il fut extrêmement surpris de se trouver aux mains de la Légion Etrangère car il ne s’attendait pas du tout à trouver des Français. Après cette première journée de combat euphorique, celles qui suivirent furent beaucoup plus tranquilles. La bataille se passait à quelques dizaines de kilomètres à l’Est. Nous étions tout seul dans notre coin, au milieu du territoire occupé par les Allemands. Quand les convois de ravitaillement passaient, on sortait alors avec quelques canons et des Brenn carrier et on attaquait. Nous brûlions les citernes à essence bref, nous nous amusions comme des petits fous !

Ces convois de ravitaillement n’étaient pas défendus et au bout de quelques jours les Allemands se sont aperçus que ces attaques constituaient malgré tout, malgré tous leurs succès à l’Est, une menace qui entravait le bon déroulement de leur ravitaillement. Il y eut même des camions qui se sont trompés et qui sont arrivés tout droit dans la position à la grande surprise des convoyeurs et, bien sûr, pour notre plus grande joie. Je me souviens d’une certaine citerne d’anisette italienne qui a été la bienvenue...

Malheureusement au bout de quelques jours, nous avons été complètement encerclés et c’est devenu l’enfer. Pendant que des camarades se portaient en contre-offensive sur Rotonda Signali, moi j’étais resté avec mes deux canons dit anti-chars dans Bir-Hakeim. Alors qu’il y avait tant d’Allemands autour de nous, le groupe qui était parti pour Rotonda Signali a réussi à rentrer de nuit après avoir rompu l’encerclement. J’étais ravi de retrouver le reste de la batterie et nous avions ainsi six canons pour le début de la vraie bataille. Nous étions entourés par des canons de 105, 88 et 240, tout cela naturellement hors de portée de nos pauvres 75. Ils se sont mis à nous canarder toute la journée et les bombardements de l’artillerie alternaient avec les attaques des Stukas (Ju 87). C’est rapidement devenu intenable. Bien sûr comme artillerie anti-aérienne il y avait les 40 Bofort des fusiliers-marins et une batterie anglaise qui ont fait un travail formidable, mais le pilonnage d’artillerie était vraiment monstrueux. Je me souviens que, quand on était obligé de se déplacer la nuit, il fallait mettre ses chaussures pour ne pas s’ouvrir les pieds sur les éclats d’obus qui jonchaient le sol.

Heureusement le matin il y avait souvent de la brume et nous nous disions : Bon, nous sommes tranquilles. Mais vers 8h30 la brume se levait et tout recommençait.

Nous étions trop éloignés pour faire contre-batterie, c’est-à-dire tirer sur les canons ennemis. Les fantassins adverses approchaient souvent si près qu’il n’y avait pas moyen de tirer avec nos canons qui étaient enterrés. Nous avons donc dû les sortir des trous pour avoir un angle convenable. Ceci explique d’ailleurs les pertes subies par l’artillerie pendant le siège.

Cependant nous ne tirions pas à vue, mais selon les ordres des observateurs, théoriquement la première batterie tirait au sud-ouest. Les quatre batteries n’étaient pas loin les undes des autres au centre de Bir-Hakeim. il y avait peut-être 500 mètres entre une batterie et une autre.

Très rapidement, il a fallu rationner l’eau à Bir Hakeim. Le problème n’était pas la faim, car dans ces cas-là on ne mange pas, mais la soif, ainsi que le ravitaillement en munitions.

Nous sommes arrivés avec une équipe de tir très entraînée. A un moment, nous avons tiré 26 coups par minute, ce qui nécessite une technique très spéciale. Il n’est pas inutile de préciser que le canon de 75 tire à 9 km, alors que le 88 tire à 17 et il est au moins aussi maniable et plus puissant que le 75.

Au fur et à mesure que la résistance se prolongeait nous avons vu arriver des calibres de plus en plus gros, tandis que les attaques des Stukas s’intensifiaient.

Quand la chasse anglaise a pu intervenir, elle a fait un excellent travail, et les Stukas n’avaient aucune chance contre les appareils britanniques. Malheureusement au cours d’un bombardement la tente de l’hôpital a été touchée et il y a eu 24 morts d’un seul coup.

Puis ce fut la sortie , je crois avoir été le dernier à tirer à Bir-Hakeim. Le cuistot de la batterie chargeait la pièce et moi je déplaçais la flèche de façon à arroser partout et nous avons ainsi continué à tirer. Puis nous avons regroupé les véhicules en face de la zone prétendue déminée qui se situait vers l’Ouest, tandis que les Allemands ne se doutaient pas que nous préparions une sortie. J’avais ma boussole, mon compas de l’armée anglaise et... en avant pour l’azimut 213.

On a fait sortir en premier les ambulances pour qu’elles profitent de la surprise et l’aspirant BELLEC du bataillon du Pacifique qui était déjà sorti de Bir-Hakeim pour faire rentrer un convoi de ravitaillement s’était vu la mission de guider la Brigade. Il est monté dans son véhicule et il a sauté. Il a changé de véhicule, a continué, et a sauté à nouveau. Naturellement nous nous demandions comment il se faisait qu’il y avait encore des mines. Théoriquement c’était déminé. La colonne de véhicules s’est engagée pendant que les Légionnaires à pied déblayaient les nids de mitrailleuses au fur et à mesure que les Allemands se réveillaient devant nous. Ils ont commencé à tirer sur une ambulance puis sur des camions et je me souviens encore les avoir vus jeter de l’essence sur ce qui brûlait pour nous éclairer. Il s’agissait de passages plus ou moins obligés, dans lesquels nous étions condamnés à passer au milieu d’un champ de mines.

Nous avons un peu piétiné et au bout d’un moment Koenig a dit : On y va, on fonce ! Tout le monde est parti, il faut le dire, un peu n’importe comment et c’était, pardonnez-moi l’expression, un tel bordel que les Allemands ont été les premiers surpris.

C’était un spectacle extraordinaire, hallucinant, avec des balles traçantes et dans certains endroits on y voyait comme en plein jour avec l’incendie des véhicules et les fusées éclairantes...

Je me demande si nous avons eu le temps d’avoir peur. J’étais dans un camion, à côté du chauffeur. Il n’y avait plus de porte et j’avais vingt gars au départ, plus quatre que j’avais ramassés en route qui étaient accrochés le long des ridelles. Je voyais des balles traçantes devant le pare-brise et je me disais : je suis mort, non je ne le suis pas... Bien sûr cela se passait au maximum de la vitesse possible et j’avais mis mon pied par-dessus celui du chauffeur pour écraser l’accélérateur : nous faisions un bon 60 et sommes ainsi arrivés au milieu d’Allemands qui se rassemblaient. J’ai donné un coup de volant pour en écraser quelques-uns, tandis que les gars derrière étaient bringuebalés, sans naturellement pouvoir tirer un coup de fusil.

Au bout d’un moment le camion a été atteint et s’est mis à brûler. Nous avons continué à pied et sommes, fort heureusement, arrivés au point de rassemblement où les Anglais nous attendaient avec quarante ambulances et des camions.

On peut se demander pourquoi les Allemands n’ont pas attaqué ce point de rassemblement, mais je crois qu’ils n’ont jamais réalisé. Ce qu’ils avaient pensé être une petite sortie, était en réalité un repli total de toute la garnison et c’est Ia raison pour laquelle le lendemain ils ont attaqué Bir-Hakeim, avec un luxe inouï de chars, bombardements, artillerie, alors qu’il n’ avait pratiquement plus personne. Il devait rester au total une quarantaine d’hommes blessés dans des trous qui n’avaient sortir ou bien qui s’étaient perdus sortant.

Bien sûr avant de quitter Bir-Hakeim, nous avions piégé toutes nos affaires et j’avais fermé ma cantine sur deux grenade Quand nous sommes arrivés au point de rassemblement, c’était un spectacle ordinaire. Nous avions l’air de vrais fantômes, complètement hagards et on rencontrait des gens qu’on ne reconnaissait pas et avec lesquels on s’était battu depuis plusieurs mois !

Puis j’ai rencontré le général de Larminat qui était venu nous attendre. Il m’a donné un gallon d’eau (4,5 L) que j’ai avalé presque d’un seul trait.

Puis au cours de la matinée, nous avons vu arriver des gens de tous les côtés, pendant des heures et des heures. Il en venait de partout et, finalement, il en était sorti beaucoup plus que nous pensions au début.

Quand nous nous sommes retrouvés à une centaine, nous avons pensé être les seuls à nous en être sortis. Il faut dire que quand l’on fonce à 60 à l’heure, si on tombe dans un trou avec un camion, on se tue. Si les Allemands avaient creusé un fossé assez large autour de Bir Hakeim, les véhicules ne seraient pas sortis. Grâce au ciel, ils n’y ont pas pensé.

Pendant la sortie, il y eut des faits d’armes remarquables, des gars qui, à la grenade, allaient réduire les nids de mitrailleuses. Je revois Bourdis, qui était l’adjoint de Messmer que nous avons vu juste avant de sortir. Je me souviens d’n camion de Fusiliers-Marins renversé que les servants essayaient de redresser au milieu d’un champ de mines ; je pense à GORLIN qui a sauvé son canon en l’accrochant à l’automitrailleuse du capitaine GUFFLET, puis a continué tandis que Gufflet était tué dans son véhicule d’une balle en plein cœur, alors qu’il venait de déclarer Toutes les balles ne tuent pas . Je revois le Capitaine BRICOGNE partant avec une musette de grenades pour réduire des mitrailleuses qui se dévoilaient au fur et à mesure. Il devait trouver une mort glorieuse au cours de cette sortie désormais historique.

Si mon m’avait demandé pendant que j’étais à Bir Hakeim, de donner un bras pour m’emmener à 30 kilomètres de là, j’aurais dit Tiens, prends le, et tout de suite, marché conclu ! .

Vers la fin, nous nous sommes vraiment demandé si on allait s’en sortir, toutes les minutes je me disais c’est la dernière. On n’évacuait même pas les morts, on les enterrait sur place et quand on allait d’une pièce à l’autre on enjambait les trous que l’on avait fait pour enterrer les camarades.

Ensuite nous nous sommes regroupés au Sud d’Alexandrie où le commandant Champrosay m’a demandé de conduire deux canons à la 2e Brigade qui s’installait à El-Alamein. Je leur ai remis les deux canons en disant : Amusez-vous bien avec ça, moi j’ai mon compte Après j’ai été évacué sur l’hôpital de Beyrouth où j’ai été soigné pour des éclats que j’avais dans la cuisse et dont je n’avais pas eu le temps de m’occuper. Cela s’était infecté et il était temps de me faire soigner. Après mon séjour à Beyrouth, j’ai été affecté à l’état-major du général de Larminat, puis à celui du général Koenig. J’ai ensuite, avec une batterie de D.C.A., participé aux campagnes de Tunisie, Italie et France.

J’ai terminé la guerre comme Lieutenant et, après ces quarante années, je garde pieusement le souvenir des camarades qui sont restés dans le sable pour la défense de la liberté.

Roger NORDMANN pour la Revue Icare n°101 - 1982

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