Au Monte Leucio avec GUSTAVE CAMERINI dit CLARENCE (13 DBLE)

" Je vais maintenant vous dire comment cela s’est passé pour tous, et ce que je vais raconter est dur et inattendu. On ne s’y attendait pas. Tout le bataillon est installé sur un flanc de ce Monte Leucio, un endroit totalement inconnu. Le soir tombe, la nuit aussi. Ma section n’est pas loin de moi et beaucoup plus haut, il y a LANGLOIS avec ses hommes et une bonne partie de son PC de compagnie. L’obscurité devient totale. Bonne nuit ! Je commence à me déshabiller dans un coin que mon ordonnance m’avait préparé, un coin quelconque, quand j’entends au loin très vaguement, loin, des bruits de moteurs d’avion. Ces moteurs d’avion se rapprochent. Or je connais bien les moteurs, ça fait quatre ans que je les entends, et je sais très bien quels sont les moteurs d’avion ennemis ou amis. Or, j’entends le bruit de moteurs de stukas, le stuka que je connais très bien parce que c’est un vrombissement " vroum vroum vroum" : il n’est pas continu, il est fait de vroum vroum. " Tiens", je dis "Qu’est que c’est que ça ?".

Il faut vous dire que pendant cette campagne d’Italie on n’a pas vu beaucoup d’avions. En Afrique, nous étions habitués à recevoir des bombes sur la tête, et je ne parle pas de ceux qui avaient fait la bataille du Désert et qui en avaient soupé du matin jusqu’au soir. En Afrique, en mai 42, l’aviation allemande donnait ses stukas, ses bombardiers, accompagnés régulièrement des Messerschmitt, que nous appelions "les méchants Schmitt", qui nous arrivaient sur la gueule. Eh bien, dans la bataille d’Italie, il y avait eu beaucoup de canons, de mitrailleuses etc.., beaucoup d’infanterie, mais peu d’aviation, le ciel étant entièrement dominé par l’aviation alliée.

Donc ici, je suis un peu étonné, mais il n’y a pas de doute, je tends l’oreille : c’est bien une escadrille allemande. Tout ça, c’est du stuka. Du stuka qui est en train d’approcher. Je dois dire que la chose ne ma pas beaucoup touché. Comment voulez vous qu’ils repèrent une troupe en pleine campagne ? qu’est ce qu’ils en savent ? Je pense : " Ce doit être des bombardiers allemands qui vont bombarder, qui sait, Naples, peut-être ou quelque chose comme ça ". Il y avait quand même des ports, pas très importants, mais...Bref, je ne fais pas attention, mais à un moment, je me dis : "Tiens, mais ce vrombissement augmente.. .augmente...augmente...Tiens mais ils vont passer sur notre tête. Ca peut arriver ." Et j’entends le bruit vraiment sur notre tête et brusquement le bruit décuple et c’est le piqué. Ca, je connais bien ! Toute cette escadrille vient de piquer sur notre tête comme si elle nous avait vus et, messieurs, qu’est ce qu’on prend ! Une dégelée d’obus ! Non, un fracas du diable ! Tout autour, c’est le tremblement de terre, tout autour de moi, et dans un fracas, tout autour de moi, quoi, je n’en sais rien, ce ne sont quand même pas des bombes, ou alors des petites bombes peut-être, des petites choses, et en même temps, ces maudits candélabres qui s’allument dans le ciel !

Cette fois nous sommes illuminés a giorno , tout est lumière.

Suspendus dans le ciel ces maudits candélabres tiennent pendant une bonne demi-minute de façon à nous rendre visibles, puis, quant ce tremblement de terre cesse, les candélabres s’éteignent et c’est encore plus lugubre. J’entends tout autour de moi des gémissements, des cris. Ils ont frappé de tous côtés, je crois.

Ils ont aussi frappé en plein un dépôt d’essence, ou plutôt un chargement. Certains transports d’essence contiennent jusqu’à vingt mille, vingt-cinq mille litres. Ca a pris feu, une flamme énorme ! Maintenant ce ne sont plus les candélabres, c’est l’essence qui brûle ! Une flamme qui devait monter jusqu’à vingt, trente mètres. Nous sommes tous illuminés de façon sinistre. Cette fois, c’est l’enfer, ça ressemble de plus en plus à l’enfer. Qu’est ce qu’on peut faire ? Je me demande ce qu’on peut faire. Je me tâte : pas une égratignure. Toute cette diablerie d’affaires, de balles d’éclats, de je ne sais quoi, m’est tombée tout autour et a terrassé, je le saurai après, un quart du bataillon, qui est resté par terre. Est resté par terre...

LACOMBE est mort et un officier tchèque qui était avec lui. J’appelle mes hommes, j’entends une voix qui dit : " Nous sommes tous blessés, il y a des morts ! ". A ce moment là, je cherche quelqu’un, mon ordonnance arrive. Je dis " Il faut prendre des couvertures". Je n’aurai jamais pensé qu’un seul bombardement fasse autant de ravages.

Là, je m’arrête une seconde pour vous dire que, suivant ce qu’on a su, on a reçu sur la tête des bombes d’infanterie antipersonnel, anti-hommes. Qu’est ce que c’était ? Les avions larguaient, paraît-il, des espèces de boîtes en métal, qui s’ouvraient et qui laissaient passer du plomb, des balles en plomb, des éclats, des trucs, des affaires comme ça qui tombaient en pluie sur les gens. Vous pensez ce que c’était que d’être bien installé, tranquillement, sur les flancs de cette montagne et de recevoir un ouragan sur la tête.

Oui, je crois qu’il y a eu cent cinquante hommes perdus pour le bataillon, qui ne devait pas en avoir plus de cinq cents.

Pendant que je suis là, un peu hagard, donnant des ordres, mais à qui ? ils étaient tous morts, je vois arriver LANGLOIS et le Capitaine nous dit : " Moi, je ne sais pas comment j’en suis sorti. Je dormais, j’avais mon sergent comptable d’un côté et mon ordonnance de l’autre. Sous l’ouragan je me lève, je secoue mon ordonnance POSTIVITCH : il est mort ! Je me tourne de l’autre côté, je secoue mon sergent comptable : il est mort ! Il ne restait que moi. "

C’est curieux comme on en sort ! C’est la guerre...

Il venait me chercher pour avoir quelqu’un à ses côtés. Tous les deux nous appelons.

Un sergent arrive, mais la masse ne se levait pas, ils étaient blessés, ils étaient morts.

Puis, tout doucement, on arrive à former une sorte d’équipe qui prend des couvertures, pour remplacer les brancards qu’on n’avait pas sous la main, y mettre les blessés on laissait les morts-, et les transporter, mais où ça ? On ne savait même pas où était le poste, l’ambulance, on s’était à peine installé. Dans l’obscurité, obscurité, non, il y avait toute cette essence qui brûlait, qui donnait un aspect sinistre-, donc, dans cette espèce d’enfer, je vois la haute silhouette de SAIRIGNE.

C’est curieux, mais dans les moments très tragiques ou terribles, il nous est arrivé plusieurs fois de nous retrouver, Sairigné, Langlois et moi.

On se retrouve tous les trois. Les autres qui existent quand même, sont peut-être à leur section, à leur compagnie, mais lorsqu’il y a quelque chose de tragique, on se retrouve comme ça, comme par hasard, tous les trois.

SAIRIGNE ne peut pas donner d’autre ordre, nous l’avons déjà donné, il faut organiser les transports. En attendant, Sairigné me dit " Mon PC est en miettes, je ne sais pas comment je m’en suis sorti, mes deux officiers sont morts ".

Ceci se passait par une belle nuit de mai, je crois, mai, oui, et pour le bataillon de Sairigné, ma foi...pas question d’attaquer dans deux jours, après ces évènements.

On dit que, à Verdun, sur la Somme, ou ailleurs, lorsqu’une unité avait dépassé 6% de pertes, on la retirait. Nous, nous avions dépassé 20%. Certainement nous avions dépassé 20%.

Le matin suivant, évidemment, on a enterré les morts, on est allé voir les blessés, mais le maheur voulut que, je ne sais pas ce qu’il y avait dans ces maudites balles ou si c’était le terrain qui était mauvais, beaucoup de blessés moururent. Oui, ils sont morts aussi.

On enterre les morts, on emmène les blessés à l’ambulance, puis on se charge, on reprend les ballots, tout ce qu’on a, les fusils, les grenades, et on reprend la marche.

Après ça naturellement, les hommes tout en marchant, se demandaient " Comment cette escadrille a-t-elle pu foncer tout droit sur nous ? Ce n’est pas possible. En pleine nuit, en rase campagne, comment on-ils pu savoir ?".

On a commencé à parler d’espionnage, ce qui est tout à fait possible. Quelqu’un a fait de l’espionnage : les Allemands, à cause du manque d’essence, évidemment, ne faisaient que très rarement ces sorties, seulement si elles en valaient la peine.

C’est donc un grand honneur pour nous si des escadrilles de bombardiers sont venues tout exprès pour raser, abattre, détruire, notre 13e Demi-brigade de Légion étrangère.

C’est un grand honneur ! Mais ça nous a coûté cher !"

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