l’épopée de Pierre DELSOL (BIMP) : "Le Garigliano", extrait de l’ouvrage de Georges Fleury (le neuvième compagnon)

Les ponts du Garigliano

La division française libre, comme tout le corps expéditionnaire français en Italie, est mise aux ordres de la 5e division d’infanterie américaine du général Clark, ce dernier dépendant lui-même du général Alexander. Delsol est pressé d’étrenner ses nouveaux galons au feu.

—  Il m’importe peu de savoir sous les ordres de qui on doit se battre, plaisante-t-il, puisque, de toute façon, mon seul chef c’est de Gaulle ! Surtout depuis que Giraud lui a abandonné tous les pouvoirs, le 9 avril...

LABORDE dévisage le bouillant adjudant-chef que le mariage n’a pas défait d’un atome de pugnacité.

—  Alors, d’après ce que je sais... Vous allez être particulièrement gâté...

Pressé de questions, le capitaine refuse d’en dire plus.

—  Pour garder toute sa saveur à la surprise, souligne-t-il avant de s’éloigner.

Les Marsouins sont assaillis par des nuées de gosses aux yeux d’ange et à la main leste. Des hommes à chapeaux de feutre et chaussures de danseur rutilantes viennent leur proposer tout ce qui peut honnêtement ou malhonnêtement se trafiquer, des bas nylon, des cigarettes américaines, du whisky, des vêtements d’uniforme. Le tout dérobé pièce par pièce dans les entrepôts du port au nez des M.P. Ils proposent aussi des femmes. De très jeunes femmes vierges et même des garçons. Le Gascon moleste un ou deux trafiquants particulièrement insistants.

—  Malapeste ! Ils nous prennent pour qui ces bouffeurs de nouilles... Ça ne suffit pas de les avoir endurés dans le désert, faut encore les supporter alors qu’ils sont en train de perdre la guerre...

La situation est des plus confuses en Italie. Les Marsouins ne comprennent plus vraiment qui y commande. LABORDE démêle un peu pour eux l’écheveau des événements qui ont changé la règle du jeu au cours des derniers mois.

—  Depuis le renversement de Mussolini en juillet dernier, le pays est en principe dirigé par le roi Victor-Emmanuel et le maréchal Badoglio qui a signé un armistice avec les

Alliés le 3 septembre 43...

Un Marsouin lève la main, comme un gosse à l’école.

—  Alors, mon capitaine, s’ils ont signé l’armistice, qu’est-ce qu’on fout là ? Pourquoi on ne nous envoie pas en France ?

Le Landais pèse sa réponse.

—  Le Duce a été libéré dix jours plus tard par un commando monté par le général SS Otto Skorzeny... Il a formé au nord du pays, à Salo, une République fasciste italienne...

Quelques Coloniaux renoncent à comprendre. Ils se désintéressent de l’exposé. LABORDE décide d’abréger le propos.

—  Les troupes allemandes ont pris un peu partout la relève des unités italiennes... C’est donc à eux que nous aurons affaire...

—  Ça ne me gêne pas, lâche Delsol. Je préfère ça...

Le bataillon quitte le 4 mai 1944 les faubourgs de Naples pour aller se poster en première réserve, à soixante kilomètres au nord-ouest.

—  Nous devons nous attendre à être engagés dans une offensive baptisée Diadème , explique Laborde une fois le camp établi... Nous attaquerons après avoir traversé le Garigliano...

Delsol sursaute.

—  Celui de Bayard ?

—  Bien sûr...

Le cours d’eau légendaire est large de cent mètres par endroits. Descendant du monte Cassino où les Alliés piétinent devant l’ennemi depuis le 31 octobre 1943, grossi par le Lui, il serpente en larges méandres vers la mer.

Le 6 mai, les Marsouins rejoignent sa rive gauche en fin d’après-midi. Delsol se retourne vers le sud où des centaines de camions soulèvent un long nuage de poussière.

—  Les routes sont bien trop sèches, regrette-t-il. Les Boches n’ont pas eu de mal à nous voir venir de loin...

Pendant que le franchissement du Garigliano s’articule, Delsol épie les réactions des derniers engagés. Il devine leur angoisse.

—  C’est rien, le baptême du feu , lance-t-il à deux Marsouins qu’il trouve un peu trop crispés, c’est comme un dépucelage... Ça se passe toujours pas trop mal... Y a qu’à laisser faire les choses...

Les deux jeunes soldats se forcent à sourire. Les colonnes se forment et avancent vers un pont de bateaux agencé par le Génie de la division et baptisé Tigre sur les cartes d’état-major.

Elles croisent des lentes cohortes de tirailleurs marocains.

Les Nord-Africains sont à bout. Ils ne répondent pas aux manifestations d’amitié des Marsouins. Delsol respecte leur fatigue.

Nous ne ferons peut-être pas plus de bruit qu’eux si nous en revenons , songe-t-il lorsqu’ils disparaissent dans la nuit.

Le Tigre est atteint sans encombre. Il est serti dans un halo permanent de fumigènes qui le cachent aux vues des observateurs allemands. Des obus tombent alentour, au petit bonheur la chance. Les Marsouins traversent l’ouvrage mouvant par petits groupes espacés.

—  A nous, ordonne Delsol en ayant pris soin de placer derrière lui les deux plus jeunes voltigeurs de sa section.

Des explosions de mortiers lourds accompagnent le bond. Des gerbes d’eau se mêlent aux fumées de camouflage dans un crissement épais.

—  Ça va ? s’inquiète le Gascon une fois parcourus les cent mètres de pont.

—  Tout le monde est là, le rassure le grand BRUSSON qui est passé sergent.

Le Gascon rejoint ses jeunes protégés.

Ils sont bien dans leur peau, constate-t-il. En tout cas bien mieux qu’avant les coups de canon...

Les Marsouins rejoignent la tête de pont française. D’autres unités marocaines décrochent à leur approche en abandonnant quelques muletiers pour assurer le transport du ravitaillement vers les hauteurs du Girofano . Delsol reçoit l’ordre d’étaler ses hommes dans les trous creusés par l’élément relevé. La compagnie Laborde fait le gros dos pendant deux jours sous des matraquages d’artillerie.

Continuez comme ça, messieurs les Boches, se réjouit-il dans le vacarme, vous ne nous faites pas de mal et vous permettez à mes jeunes gars de prendre goût au feu.. .

Le tir allemand se précise peu à peu. Un obus de mortier s’abat le 9 mai sur le P.C. de MAGNY . PIVETTE, qui assure les transmissions, est blessé à la tempe gauche mais refuse l’évacuation en prétendant qu’il ne souffre pas.

II a eu de la chance ! , grommelle Delsol en découvrant au cours d’une liaison avec son commandant la face doublée de volume et les yeux bouffis de son ami.

Quinze autres Marsouins sont plus ou moins gravement touchés au cours des deux jours qui suivent.

—  Ça commence à bien faire, râle Delsol de plus en plus pressé de donner l’assaut. Il ne faudrait tout de même pas que le baptême de feu de nos jeunes se termine par une cérémonie funèbre...

Les commandants de compagnie et leurs chefs de section sont rameutés le 11 au P.C. du bataillon bien camouflé sur le flanc du Girofano.

—  Nous allons nous frotter à la 94e division de Panzer grenadier, annonce le commandant MAGNY.

Delsol ne peut retenir un discret Enfin ! . Le quatre galons penché sur une carte explique ensuite que la division du général Brosset doit occuper le flanc droit d’un dispositif comprenant au centre la 2e division d’infanterie marocaine du général Dody et sur son aile gauche la 4e division du général Sevez.

—  Nous attaquerons en direction de San-Andrea, San-Ambrogio et plus tard sur le confluent du Liri et du Garigliano, conclut l’officier... Le mouvement est prévu pour 23 heures...

Les cartes surchargées de traits épais marquant les objectifs principaux sont repliées, les commandants de compagnie et les chefs de section rejoignent leurs hommes. La nuit tombe.

Le Génie installe au soir de nouveaux ponts de bateaux pour permettre aux chars de la D.F.L. de traverser le Garigliano. Un rayon lumineux, rouge, jaillit soudain des hauteurs. Il passe la position des Marsouins et balaye les bords du cours d’eau.

—  Les Boches cherchent à repérer les pontonniers, avertit Delsol.

Le manège agaçant dure quelques minutes à peine.

—  Vous pouvez être sûrs que les mouchards sont en train de balancer au mètre près à leurs artilleurs les coordonnées des sapeurs...

Des grappes épaisses de mortiers labourent les bords du Garigliano. Le faisceau lumineux troue encore la nuit à trois reprises puis, à 23 heures, le ciel s’embrase sur quarante kilomètres au moins. Les pentes du Girofano frémissent de longues ondes.

—  Je n’ai jamais vu ça ! avoue Delsol à LABORDE.

—  Moi non plus, mon vieux, hurle presque l’officier saisi lui aussi par la féerie. Deux mille trois cents pièces viennent de tirer dans la même seconde...

Une seconde secousse, égale à la première, fait trembler la montagne. Puis une troisième. Delsol, sous son casque américain bien ajusté à la mentonnière, a les tempes bat-tantes.

Ses Marsouins, transpercés d’ondes qui les électrisent, se sont tapis au sol, mains crispées sur leurs armes.

Devant eux, les hauts du GIROFANO apparaissent et disparaissent dans le halo permanent des explosions.

La fantasmagorie dure environ une heure. LABORDE consulte de plus en plus souvent sa montre-bracelet. Lorsqu’il estime que la préparation d’artillerie va cesser, il fait signe à Delsol.

—  Ça va être à nous de jouer...

La nuit se calme tout à coup. Le Gascon a l’impression de décoller de terre. Des rafales de mitrailleuses lourdes s’échappent des positions allemandes. Elles bourdonnent très haut sur les Marsouins assourdis. Au signal de LABORDE, les premiers voltigeurs commencent à grignoter la pente où flotte une entêtante odeur de poudre brûlée. Deux sections disparaissent dans la nuit. Delsol vérifie le harnachement de son sac de combat, prend longuement son souffle. Il a une pensée fugace pour sa jeune femme, et ordonne :

—  En avant !

Sur la ligne Gustav

Les hauteurs imprécises du monte Cassino, nimbées d’un halo blanc-bleu, apparaissent parfois au nord, sur la droite de la progression des Marsouins. Delsol y jette de temps en temps un regard en calquant son avance sur le dernier voltigeur de la section qui le précède.

Les rafales allemandes prennent de plus en plus d’importance dans le concert de la bataille.

Le rouleau compresseur de l’artillerie ne leur a pas fait grand ma l ! regrette le Gascon. Il faut dire qu’ils sont enterrés là-haut depuis l’hiver dernier et que ce genre de préparation doit durer plus longtemps...

Les canons alliés cessent de tirer pour ne pas massacrer les premières vagues d’assaut. L’effet de surprise escompté par l’état-major allié et qui avait interdit une plus longue préparation d’artillerie ne joue pas. Les Allemands se ressaisissent tout de suite. Leurs mortiers et leurs canons relayent les pièces françaises et américaines.

Grand fantôme dansant dans les éclairs, LABORDE engage ses Marsouins dans une ravine. Le mouvement furtif est tout de suite pris sous un épais tir de barrage. Des hurlements de douleur et des ordres se mêlent dans un charivari démentiel. La progression s’enraye. Delsol met un genou en terre.

—  Je vais voir ce qui se passe, crie-t-il à son adjoint de section, ne bouge plus sans mon ordre...

Frôlant le Gascon, des Marsouins rebroussent chemin, ahanant sous la charge des blessés.

—  Le capitaine est touché, lui annonce un caporal.

LABORDE, transporté sur un brancard de fortune, fait stopper son charroi près du chef de section.

—  Nous ne passerons pas, souffle-t-il. Il faut faire remonter tout le monde vers le P.C. du commandant...

Dans la lueur des éclatements, Delsol se rend compte que le capitaine a puisé dans l’extrême fond de ses forces pour lui expliquer la situation. Il refuse de le faire souffrir davantage et ordonne aux porteurs en sueur de reprendre la pénible ascension. Un second officier blessé, le sous-lieutenant de Blois, l’accroche par le bras.

—  J’ai été touché au moment où je venais de recevoir un ordre de repli...

—  Et les autres officiers ?

DE BLOIS se raidit sous la douleur.

—  Plus un seul de valide sur les six que nous étions.. . C’est vous qui commandez la compagnie !

Le sous-lieutenant se laisse emmener. Delsol étudie pendant quelques secondes les hauteurs tenues par l’ennemi.

—  GOMBERT, ordonne-t-il ensuite au sergent qui le suit, remonte un peu vers la crête pour placer ton groupe en recueil des blessés...

Il atteint presque le fond du ravin lorsqu’une volée de mortiers s’éparpille autour de lui en éclats hurlants. Des balles de mitrailleuses lourdes accompagnent les obus. Des fantassins allemands tout proches lancent des grenades à manche. Une voix monte dans le vacarme.

—  Delsol !

Le Gascon essaye d’apprécier l’endroit d’où a jailli l’appel. L’adjudant HAOZI , comme lui vétéran de 40, le hèle à nouveau.

—  Je ne te vois pas ! lui crie-t-il.

—  Un peu en dessous...

Il bondit sans se soucier des branches qui le fouettent.

—  J’ai regroupé les derniers blessés, lui annonce HAOZI.

Le Gascon rameute une poignée de Marsouins épargnés par le feu. Il les charge des hommes qui souffrent. Puis il indique à HAOZI l’itinéraire relativement bien protégé qu’il a emprunté pour descendre.

La colonne se coule dans les buissons. Delsol fouille le fond du ravin avec deux Marsouins armés de mitraillettes.

—  Il n’y a plus personne... Je remonte...

Les mitrailleuses du bataillon balayent les points de feu allemands. Delsol passe sous les rafales pour revenir vers ses hommes qui se sont étalés à mi-pente autour de l’élément de recueil de GOMBERT.

—  Le plus dur reste à faire, apprécie-t-il.

Les Allemands lancés en contre-attaque approchent. Les blessés retiennent leurs gémissements pour ne pas trahir leur position. Un infirmier fait des piqûres de morphine, noue des garrots.

—  Ils sont prêts, souffle-t-il à Delsol.

Le Gascon place un groupe en arrière-garde avec deux mitrailleuses et donne le signal du repli vers le P.C. du commandant MAGNY.

Les Marsouins, muscles tétanisés par l’effort, se poussent, dérapent en jurant, se tirent, et réussissent au bout de deux heures à sortir les gisants du volcan.

L’aube se lève. A l’est, le Garigliano disparaît sous des couches de brume étagées. Delsol repère à la jumelle un poste de secours installé à l’abri dans une dénivellation. Il y dépose les blessés et les morts et regagne la position qu’il occupait au signal de l’assaut.

Les Allemands pilonnent les rives du fleuve pour empêcher les chars des spahis et des fusiliers marins de s’enfoncer dans leurs lignes. Le Gascon fait le point.

—  Nous avons eu quatorze tués et trente-quatre blessés, annonce-t-il d’une voix brisée au commandant MAGNY.

L’officier est atterré.

—  Gardez le commandement de la compagnie, mon vieux Delsol... Tâchez de récupérer ce qui peut l’être...

Le Gascon court retrouver ses hommes en zigzaguant parmi des éclatements de mortiers légers.

—  Il nous reste à peine de quoi reformer deux sections, se rend-il compte en évaluant son maigre effectif. HAOZI, tu en prends une, et toi, SABOT , tu vas t’installer là-bas sur notre droite avec la deuxième..

Les Marsouins profitent du moindre repli de terrain pour se réorganiser.

Pendant qu’ils s’installent, Delsol détaille à la jumelle des colonnes de fantassins qui se replient. Il distingue à peine dans des langues de brume quelques chars qui n’ont pas réussi à percer la ligne allemande et demeurent embourbés sur la rive ouest du Garigliano gorgée par les pluies abondantes du printemps. Une colonne d’ambulances file sur la route de Naples emmenant les blessés les plus gravement atteints. Le capitaine de LABORDE fait partie du convoi.

—  Je retourne au P.C., annonce le Gascon.

Il ne parcourt pas dix mètres, se jette au sol. Deux obus froufroutants le frôlent et vont s’abattre à cent mètres devant lui.

—  Malapeste ! rugit-il. En plein sur la position de SABOT ....

Il s’élance vers les cratères fumants.

—  Le sergent est touché ! hurle une jeune recrue dont les traits accusent dix ans de plus que la veille.

Le Gascon craint pour la vie du sous-officier qui a été fait Compagnon de la Libération en même temps que lui. Une fois rassuré, il rejoint le P.C. après avoir lui avoir fait donner les premiers soins.

—  Il reste trois blessés sur la pente, lui annonce MAGNY. Il faut les récupérer avant la nuit...

Delsol rejoint ses hommes qui saisissent tout de suite la situation.

— Je vais voir où ils sont, propose le caporal BOLMONT.

Le volontaire disparaît sur la pente.

— Je les ai trouvés, annonce-t-il une heure plus tard.

Le sergent CHANTOISEAU prend la tête d’un groupe avec le caporal MARTINEZ, un volontaire d’Afrique du Nord. Pendant que le secours progresse vers les blessés, des patrouilles de quatre ou cinq hommes sillonnent les ravines pour ramasser les sacs des blessés et des morts. L’artillerie alliée calme le feu adverse.

CHANTOISEAU et ses hommes ramènent au P.C. le médecin ESCALE le sergent-chef GUILLOT et le deuxième classe POLI.

—  PICOL, ordonne ensuite Delsol, viens avec moi...

L’adjudant et le jeune sergent, armés chacun d’une lourde mitraillette Thompson de 11,43, entraînent quelques voltigeurs vers l’endroit où Laborde a été blessé. Un guetteur allemand décèle le mouvement. La ravine redevient un volcan. Delsol se tapit à l’abri d’un tronc abattu pendant la nuit. Son compagnon a plongé à quelques mètres.

—  T’as rien ? lui hurle-t-il.

Le sergent lève le bras pour signifier qu’il est sauf. Le feu allemand prend de l’épaisseur.

Tout ça pour une poignée de Marsouins ! pense Delsol. Ils ont des munitions à perdre, les Teutons..,

Le vacarme croît.

On dirait des obus de chez nous ! , estime le chef de patrouille en reconnaissant des explosions de 155.

Les Marsouins pris entre deux feux profitent d’une accalmie pour remonter vers le reste de la compagnie.

Le P.C. du commandant MAGNY est encombré de tout ce qui a été retrouvé par les patrouilles. Les morts sont allongés à l’abri des tirs allemands. Quelques blessés légers endurent leur mal en silence.

PIVETTE, dont le visage a presque repris ses proportions naturelles, s’active auprès de ses radios. Delsol trouve enfin le temps d’échanger quelques mots avec lui.

—  Mon pauvre Albert, qui aurait cru en 38 qu’on se retrouverait un jour dans une pareille aventure...

Le sergent-chef, comme toujours avare de ses paroles, hoche la tête.

—  Sale coup ! Lâche-t-il. Quarante et un tués.... Quatre- vingt-quatre blessés...

—  Plus du tiers rien qu’à ma compagnie , laisse échapper le Gascon. Et LABORDE, as-tu des nouvelles ?

PIVETTE grimace. — Tout ce qu’on sait, c’est qu’il est salement touché !

Le Gascon quitte le P.C. La nuit tombe. Les pièces allemandes continuent à vomir le feu. Les Marsouins, comme étonnés d’être encore en vie, se terrent dans leurs trous, emmitouflés dans leur mince couverture de l’armée américaine.

Delsol vide machinalement une boîte de corned-beef et fait le tour de sa position, rectifiant ça et là l’angle de tir d’une mitrailleuse.

Elle tient le coup, la ligne Gustav, trouve-t-il la force d’ironiser en se coulant à son tour dans un abri creusé par les tirailleurs. Les Boches qui l’occupent ont bien arrosé mes galons d’adjudant-chef !

Il a une pensée pour LABORDE. Il sombre dans un sommeil de bête.

Mourir sur le monte Oro

Les Africains d’un bataillon de marche relèvent le B.I.M.P. à l’aube du 13 mai. Les Marsouins se replient en emmenant leurs morts. Sur le front grondant, les blindés d ’AMYOT D’INVILLE et ceux des spahis percent enfin la ligne Gustav. Le général Juin exploite aussitôt son avantage et le Girofano, une pièce maîtresse du dispositif allemand, est balayé malgré la résistance acharnée de ses occupants.

A quelques kilomètres du feu, Delsol suit le déroulement de la bataille à la jumelle pendant que des Marsouins torse nu creusent quarante et une tombes pour les morts de la veille à qui les honneurs sont rendus au cours d’une brève cérémonie.

Le commandant MAGNY reçoit au petit matin du 16 mai l’ordre de rejoindre un corps d’attaque dans une boucle du Garigliano, au sud du monte Cassino qui résiste toujours.

—  LABORDE est mort, s’entend annoncer Delsol à la fin du briefing de l’attaque.

—  Ce n’est pas vrai ! gronde-t-il en s’éloignant des autres commandants de compagnie. Pas lui...

Il lui faut une bonne minute pour se contrôler et trouver la force d’aller annoncer la triste nouvelle à ses hommes. Quelques Marsouins ne peuvent retenir leurs larmes. Les autres crispent les mâchoires, serrent les poings, et jurent de venger le capitaine.

Delsol, avec un soupçon d’amertume, passe le commandement de sa compagnie au capitaine ROUDAUT .

—  Naturellement, lui annonce ce dernier, je vous garde comme adjoint... Nous partons dans moins d’une heure.

Les Marsouins suivent en camions la rive sud du Lui. En préparation de l’assaut, l’artillerie déverse des milliers d’obus sur les hauteurs de l’ouest.

—  Cette fois, nos chefs ne comptent plus sur l’effet de surprise !

Les G.M.C. stoppent aux approches de SAN-GIORGIO , une bourgade à demi détruite et déserte. Le commandant MAGNY déploie ses compagnies.

—  Des tanks vont venir nous appuyer, annonce ROUDAUT à Delsol.

Les Marsouins lancent leur attaque dès que les blindés les ont rejoints. Ils enlèvent les ruines d’un seul élan et le combat de poursuite, bien partagé entre les chars et les fantassins, se déroule avec bonheur jusqu’à 16 heures. Les Allemands rompent en direction du monte Oro qui domine le site à l’ouest, au-dessus d’Esperia.

—  Tout va bien jusqu’ici, se réjouit Delsol en poussant quelques prisonniers vers la compagnie de commandement.

L’assaut s’étire de plus en plus sur les pentes de la montagne. La compagnie Roudaut est placée en réserve. A 17 heures, le commandant MAGNY ordonne à Delsol d’aller consolider l’avance en articulant une section entre ses deux premières compagnies.

Le mouvement ralentit car les blindés ne suffisent plus à épauler les unités éparses. Les Allemands profitent du répit inespéré pour installer un solide point de résistance sur la gauche de l’attaque.

—  PALAYRET, ordonne alors le Gascon, réjouis le commandant avec ta section... Je te couvre...

Trois groupes de Marsouins manœuvrent comme à la parade sous les rafales et les éclatements de mortiers. Magny décide de balayer l’obstacle qui retarde l’ensemble du mouvement. Delsol suit à la jumelle l’avance des groupes de PALAYRET qui ont été rejoints par des chars.

—  Regarde comme c’est bien mené, lance-t-il au Marsouin le plus proche. Ils vont les avoir !

Le sergent GOMBERT enlève la première ligne de feu en profitant au maximum de l’appui des tanks. Delsol jubile et s’apprête déjà à relancer le mouvement de sa section.

Le commandant MAGNY, qui a suivi les voltigeurs sur la pente, choisit d’exploiter son avantage et d’aller occuper un petit talus qui barre l’accès à la crête.

Le Gascon suit le déroulement de l’action à la jumelle. GOMBERT , avec un groupe et le commandant, n’est plus qu’à vingt mètres du sommet. Les tanks postés en attente à trois cents mètres ne tirent plus. Les Marsouins prennent leur souffle et se ruent à l’assaut.

—  Ils sont foutus ! gronde Delsol en les voyant s’écrouler au milieu d’un flot d’impacts de mitrailleuses.

Profitant de la surprise, les Allemands lancent une contre-attaque furieuse. Ils enjambent les assaillants hachés par leurs tirs déclenchés à moins de quinze mètres et jettent des grenades sur les deux autres éléments. Les chefs de groupes de l’attaque s’écroulent sans avoir eu le temps de trouver une parade.

Les Allemands attaquent sur toute la ligne du front. Durement malmenées, les deux autres compagnies de Marsouins se replient vers un ruisseau bordé de trembles écimés par les coups de canons.

Delsol reçoit le renfort d’une mitrailleuse de la 2e compagnie et prend position sur un chemin de terre pour protéger le repli.

—  Mon adjudant, l’avertit un caporal, les Boches ont installé une pièce lourde là-bas...

Le Gascon découvre l’ennemi qui a profité de la pagaille pour venir se camoufler dans une maison en ruine à flanc de coteau.

—  Ne bouge pas ! ordonne-t-il. Je vais chercher du renfort...

Rampant d’abord, courant ensuite, poursuivi par une rafale qui le manque, il réussit à rejoindre un blindé posté à l’affût d’un talus. Il grimpe sur l’engin au moteur haletant au point mort.

—  Il y a une pièce à faire taire par chez moi, annonce-t-il au fusilier marin chef de char.

Le blindé rugit et se cabre. Ses chenilles arrachent des mottes de terre. Il file droit sur les Marsouins menacés. Quelques coups de canons suffisent à détruire la pièce allemande. Jusque-là dissimulées dans des maisons éparses sur la pente piquetée de gros nuages de fumée, d’autres armes lourdes entrent dans la bataille. Les sakos les engagent et les réduisent l’une après l’autre.

Rejoint par un second blindé, le tank-destroyer permet aux survivants de la section de Gombert de revenir vers Delsol. Puis les blindés sont rappelés en renfort devant un autre point de défense allemand.

—  On ne bouge pas d’ici tant que tout le monde ne nous aura pas rejoints, annonce le Gascon.

Soutenant les blessés, guidés par deux Marsouins, Leclerc et Heitzmann, les survivants du carnage rejoignent un à un le chemin. Le sergent PALAYRET, blessé comme PICOL et MAUGARD , les deux autres sous-officiers, ne prend pas le temps de souffler en atteignant la position du Gascon.

—  Le commandant a disparu, annonce-t-il en se laissant tomber au sol, et le sergent ROUX est mort ! Voilà son arme...

—  Le pauvre gars, gronde l’adjudant-chef, c’était son premier combat avec nous... Et GOMBERT ?

—  Il a été touché au moins deux fois... Les Boches l’ont emmené...

Delsol surveille les mouvements, inspecte les bords du ruisseau où s’est replié le gros du bataillon, et déclare :

—  On va les rejoindre...

Les Marsouins valides se partagent les armes des morts. Les blessés les moins touchés tiennent à marcher. Les autres sont transportés à la hâte. Delsol fait tirer de longues rafales pour couvrir la section en repli et, lorsqu’il estime qu’elle est assez loin, il abandonne à son tour la position.

Des volées de mortiers et des rafales de mitrailleuses poursuivent la colonne étirée.

—  Les Teutons ! jure l’adjudant-chef en se jetant au sol.

Ils attendaient qu’on bouge pour nous tirer comme des pipes à la foire.

Un tireur à la Browning riposte au matraquage.

Les tanks sont loin. Delsol ne peut plus compter sur leur aide. Des mortiers amis s’abattent encore sur les masures occupées par l’ennemi qui risque de se lancer en poursuite d’un instant à l’autre.

De l’arrière, quelqu’un se rend enfin compte du drame qui se joue. Rameutés in extremis, des chars américains viennent se poster à quatre cents mètres des Allemands.

—  On va s’en tirer, claironne Delsol pour remonter le moral de ses blessés tassés sous le feu.

Des coups de canons et des rafales américaines épaississent le vacarme. DREYFUS, un deuxième classe de dix-huit ans, court de groupe en groupe sans se soucier du feu.

—  Il y a deux morts de plus ! Vient-il annoncer à son chef.

Le caporal SOLER et PIGEARD ... Et Marco-BLANCO est blessé !

Le jeune Marsouin retourne vers les blessés sans manifester plus de fébrilité qu’au cours d’une manœuvre. Les Allemands cèdent enfin sous la pression des tanks. Delsol ramène son monde au P.C. du bataillon où l’ambiance est lourde.

Le capitaine ROUDAUT assume dans la nuit qui tombe le commandement du B.I.M.P.

—  Delsol, ordonne-t-il, vous reprenez la tête de la compagnie...

Les officiers font le point de la bataille. Les lignes allemandes ont été enfoncées jusqu’à Esperia, à quinze kilomètres à l’ouest. Delsol hoche la tête en grimaçant.

—  Ils nous auront coûté cher ces malheureux kilomètres arrachés aux Boches depuis ce matin... Dix morts à la compagnie... Autant de blessés... Et notre chef de bataillon qui est sans doute mort lui aussi !

Rome

Les Marsouins ramenés à l’arrière épient dans la nuit les derniers souffles de la bataille. Des grondements trahissent des mouvements de chars. Delsol ne trouve pas le sommeil. Il compte et recompte ses hommes. La silhouette vive de GOMBERT le hante.

Pourvu que PALAYRET ne se soit pas trompé, songe-t-il, et que les Boches aient eu le cœur de le soigner...

La nuit traîne en longueur, rythmée par les chuintements des obus éclairants. Le paysage s’aplanit sous leur lumière irréelle. Les ombres des ruines s’allongent, s’élancent en flèches sur la montagne, et reculent dans les derniers feux des fusées. Des rafales s’échappent des postes de guet. Au nord, monte Cassino rougeoie toujours. A l’aube, Delsol a trouvé un peu de repos. Transpercé de rosée, il réveille les hommes qui n’étaient pas postés en sentinelle.

Le P.C. du capitaine ROUDAUT s’anime. Des jeeps s’y arrêtent. Delsol décide de le rejoindre.

—  Le sergent GOMBERT n’est pas mort ! lui lance un Marsouin au visage dévoré par une barbe de trois jours. Il est revenu...

Le chef de section a la tête bandée et une jambe raide.

—  Alors ? le presse le Gascon.

Le Marsouin a déjà fait le récit de son aventure pour les officiers du P.C. Il recommence de bon cœur.

—   Le commandant MAGNY est mort tout de suite avec quatre de mes gars... Je n’ai pas eu le temps de réaliser... Les Allemands m’ont ramassé et emmené...

Lorsque les choses ont commencé à mal tourner pour les défenseurs du monte Oro, le sergent a cru un instant sa mort venue lorsque, à 2 heures, un officier lui a indiqué du bras la direction des lignes françaises et conseillé d’y retourner.

—  J’avais tort, répète-t-il d’une voix lasse, ils voulaient simplement se débarrasser d’une charge inutile. ..

Le miraculé explique comment, pendant des heures, rampant puis reprenant des forces, bien soutenu par les piqûres administrées par un infirmier allemand, il a pu se faire reconnaître à un poste de guet.

Le monastère du monte Cassino , écrasé par les bombes des forteresses volantes américaines, laminé par les obus depuis trois mois, tombe enfin le 18 mai après un dernier assaut d’une troupe polonaise du général Wladyslas Anders.

La ligne Gustav est éventrée, et la ligne Hilter qui la prolongeait cède aussi. Le B.I.M.P. participe à la poursuite des régiments du général Kesselring qui se replient en bon ordre, livrant quand il le faut de féroces combats retardateurs.

Delsol abandonne une seconde fois la tête de sa compagnie à un officier.

—  Le capitaine GOLFIER a combattu dans la France libre dès 40, comme nous, explique-t-il à quelques Marsouins qui n’acceptent pas facilement le changement. Tout se passera

bien...

Le Gascon accepte de redevenir officier adjoint.

—  Mais, mon capitaine, prévient-il après la prise de commandement expédiée sans flonflons, quand on remontera en ligne, vous me redonnerez une section... Promis ?

Le 22 mai, le capitaine MAGENDIE, un jeune officier de trente-deux ans qui avait déserté en juin 40 de son unité à Djibouti, condamné à mort de la première heure, prend le commandement du B.I.M.P.

La jonction entre les troupes importantes qui avaient débarqué à Anzio au sud-est de Rome et celles qui, comme la division Brosset, ont percé la ligne Gustav s’effectue le 25 mai.

Le bataillon de Marsouins a perdu plus de deux cents hommes. Il n’est plus qu’un fantôme lorsqu’il remonte au feu en traversant le massif du Lepini, libérant au passage des villages aux murs écroulés avant d’occuper un faubourg de Palestrina.

Rome n’est plus qu’à trente kilomètres au nord-ouest. Cette proximité excite les Marsouins qui considèrent la Ville éternelle comme une étape capitale de leur croisade pour la liberté.

Le 2 juin 1944, le pape Pie XII annonce dans un discours capté au P.C. du B.I.M.P. qu’il prie pour que Rome soit épargnée : Quiconque menace la ville sacrée commet un parricide... Le désir de vengeance ne doit pas prévaloir sur l’esprit de justice.

La ville est prise le 4 juin. Le jour même, le haut commandement fait prélever une compagnie d’honneur par division. Le Gascon choisit huit hommes par section dans sa compagnie. Les élus touchent une tenue de parade américaine et des guêtres neuves.

—  On défilera en calot de la Colo, les avertit Delsol en veillant à la perfection de leur mise, il faut tout de même montrer qu’on est français !

La compagnie qui doit représenter la D.F.L. est mise aux ordres du capitaine PERRAUD .

—  Nous allons retrouver les gars des autres divisions à un carrefour, avertit ce dernier.

Le convoi s’ébranle. Les Marsouins ont oublié leurs peines des mois passés. Delsol rêve à un autre défilé, auquel il s’est fait le serment de participer. A Paris.

Les compagnies attendues ne se présentent pas au rendez-vous.

—  Qu’est-ce qu’on fait, mon capitaine ? s’inquiète le Gascon.

PERRAUD étudie une carte routière. Il réfléchit un moment puis décide de foncer sur Rome. Des M.P. intraitables lui interdisent de s’engager sur la route nationale 6 réservée à l’usage du 30e corps anglais qui doit contourner la capitale pour se lancer à la poursuite des Allemands. Il engage sa jeep et le G.M.C. à travers champs.

—  Tous les chemins mènent...

L’officier n’a pas le temps d’achever le proverbe. Des obus s’abattent autour des Marsouins. Les chauffeurs rebroussent chemin en faisant hurler leurs moteurs.

—  C’est pas le moment de se faire avoir ! plaisante Delsol lorsque les tirs cessent.

Empruntant des routes secondaires, les Marsouins se perdent, retrouvent la bonne direction, s’égarent à nouveau. Le petit convoi parvient dans un faubourg de Rome à 22 heures. Malgré l’heure tardive et la guerre toute proche, des Italiens s’agglutinent autour de lui. Delsol prend son air des mauvais jours pour les éloigner, fl rattrape un vieillard par le bras.

—  Où est l’ambassade de France ?

Un concert joyeux couvre la voix du vieil homme. Gesticulant, tout le monde se propose pour guider les Marsouins au Palais Farnèse. Un jeune Italien crie en français.

—  Conduis-nous, ordonne PERRAUD en lui faisant signe de s’asseoir sur le capot de la jeep.

La jeep et le G.M.C. débouchent sur une petite place.

—  C’est là.. .

Le guide empoche quelques paquets de cigarettes américaines et disparaît à la course. C’est un capitaine médecin du corps expéditionnaire français qui vient ouvrir la porte de l’ambassade. Il est accompagné d’un aumônier.

—  C’est pas trop tôt, lâche-t-il en faisant les honneurs du palais, cela fait quarante-huit heures que nous sommes là, seuls avec ce monsieur...

L’homme présenté par l’officier est un fonctionnaire de l’ambassade qui s’empresse d’expliquer aux intrus qu’il ne leur sera pas possible de dormir au palais.

PERRAUD décide de laisser une garde sur place et, guidé par le fonctionnaire, il va en poster d’autres dans les principaux immeubles de Rome sur lesquels la France a des droits, la villa Borghèse et la villa Médicis. Puis, suivant le conseil de son guide, il traverse la ville pour aller s’installer avec Delsol à la villa Stroffen où étaient logés avant guerre les candidats français au Grand Prix de Rome de peinture.

Le lendemain, Delsol fouille dans des tiroirs du palais Farnèse.

—  Qu’est-ce que vous cherchez ? s’inquiète PERRAUD.

—  Un drapeau, mon capitaine. Maintenant que nous avons réoccupé ce petit bout de territoire français, il lui faut un drapeau...

L’adjudant découvre enfin un emblème bleu-blanc-rouge. Il s’empresse de le frapper à la façade du palais. Les compagnies d’honneur des autres divisions ne rejoignent Rome que deux jours plus tard. Juste à temps pour défiler le 6 juin sous les ovations de la population.

II n’y a pas longtemps, se dit le Gascon en marchant très raide à la gauche de la compagnie, c’étaient les Boches et les fascistes qu’ils applaudissaient. ..

Les Marsouins passent sous le large balcon du palais de Venise où le Duce, maintenant président d’une république fantoche, aimait tant à pérorer au temps de sa splendeur.

—  Les Alliés ont débarqué en Normandie ! annonce un chauffeur après la parade.

Delsol, crispé pendant tout le défilé, a subi les vivats italiens comme autant d’insultes. La nouvelle l’assomme. Son cœur bat la charge.

—  Le débarquement ! Enfin, souffle-t-il. Ça sera bientôt à nous...

Le général Kesselring, malgré la perte de six divisions en quelques mois, conserve encore presque intacte sa 14e armée au nord de l’Italie. Le canon tonne à quelques kilomètres de Rome où les Marsouins passent six jours à la caserne Mussolini tout de suite rebaptisée Bayard. Le Gascon ne participe pas à la fête.

—  Quand nous aurons libéré Paris, explique-t-il à ses hommes qui ne se privent pas des délices romaines.

Les Marsouins remisent leur tenue de gala et rejoignent le B.I.M.P. à quatre-vingts kilomètres au nord-ouest de Rome. Kesselring n’a pas renoncé à contenir les Alliés et ses régiments se battent avec l’énergie du désespoir.

Delsol apprend avec tristesse la mort d’ AMYOT D’INVILLE qui a sauté le 10 juin sur une mine, alors qu’il attaquait Viterbe. Des Français libres tombent encore à Orvieto, puis d’autres à Radicofani où la mêlée redevient générale sous des averses têtues. Les chars patinent dans des bourbiers. Le capitaine MEZAN , avec qui Delsol avait fait le voyage de Tunis à Alger en 1943, tombe à son tour. Puis le capitaine BLANCHET qui commandait jusqu’en 40 la garde française à Shanghai où il rivalisait de ruse avec les pirates et les trafiquants chinois, est fracassé le 18 juin par un obus de 88.

Un ordre étrange tombe un matin au P.C. du bataillon. PIVETTE tend le message à son commandant : Désigner les deux plus mauvais soldats du B.I.M.P.

MAGENDIE fronce les sourcils et convoque ses commandants de compagnie.

—  Je ne sais pas trop ce que cela veut dire, leur confie-t-il après leur avoir donné connaissance de l’ordre peu commun, mais il va falloir obéir...

Le choix n’est pas aisé.

—  C’est plus facile de trouver des gars à décorer, rage Delsol que l’affaire n’enchante pas.

Deux franches arsouilles sont tout de même dénichées en prison. Sans qu’on les avertisse de quoi que ce soit, mal fagotés, râleurs, jouant les gros bras, ils sont dirigés vers le P.C. de la division et alignés avec les autres plus mauvais soldats de toutes les unités du corps expéditionnaire français.

Un peloton d’exécution est formé. Une salve abat deux hommes surpris en train de détrousser des cadavres. Les spectateurs forcés, la mine défaite, s’attendent au pire.

—  Que ce que vous venez de voir vous serve de leçon, leur explique un officier de la prévôté après la macabre exhibition.

Les deux arsouilles du B.I.M.P. sont ramenés près de leurs camarades et racontent ce qu’ils ont vu.

—  C’est dur, je sais, commente Delsol pour ses hommes, mais nous, les Français libres, nous devons rester purs...

Comme disait le pauvre MEZAN : N’oubliez jamais que les Free French sont des seigneurs ! Nous nous battons pour la liberté, et rien que pour cela.. .

Le bataillon est relevé le 22 juin et ramené quelques jours plus tard en camions à Anzio où il embarque à bord d’un transport de troupes qui appareille pour Naples.

—  C’est une répétition générale ? fait remarquer Delsol à GOLFIER . Nous aurions été plus vite par la route...

Le capitaine acquiesce.

—  Vous avez raison, Delsol... Nous débarquerons bientôt chez nous...

Entracte napolitain

Le B.I.M.P. retrouve ses cantonnements d’Albanova. La lère D.F.L. a perdu en six semaines de combat près de sept cents tués.

Deux mille blessés sont soignés dans les hôpitaux de Naples. Les Marsouins savent qu’ils débarqueront en France. La réorganisation du bataillon se passe dans la fièvre.

Le 27 juin, MAGENDIE qui a reçu son quatrième galon, fait appeler Delsol à son P.C.

—  Vous partez demain avec moi à Rome, lui annonce- t-il. Notre drapeau doit être décoré par le général de Gaulle.

La garde d’honneur du B.I.M.P. piétine de longues heures à l’aérodrome de Rome.

—  Qu’est-ce qui se passe, mon commandant ? s’impatiente le Gascon.

—  Je n’en sais pas plus que vous. Le général a dû avoir un empêchement de dernière heure...

Un message annonce que de Gaulle ne viendra pas.

—  La cérémonie est remise au 30, à Naples, précise MAGENDIE en donnant l’ordre du retour.

Le 30 juin, la D.F.L. est rameutée sur l’aérodrome de Naples.

—  Delsol, vous ne vous occuperez pas de la garde au drapeau...

—  Et pourquoi donc, mon commandant ?

MAGENDIE n’en dit pas plus.

—  Ne discutez pas... Vous verrez bien...

Des ordres claquent dans le vent tiède. Des crosses de fusils heurtent la piste avec un bruit de vagues se fracassant sur des rochers. Les Français libres répètent une dernière fois la parade. De GAULLE est là. La troupe frissonne. Delsol trouve que le temps s’accélère. On le tire par le bras. Il se place dans une ligne d’hommes à décorer.

—  Récipiendaires un pas en avant, hurle un maître de cérémonie.

Il obéit machinalement.

—  Ouvrez le ban !

Les clairons et les tambours jouent la musique rapide du décorum. De GAULLE est là. Il reconnaît Delsol. Il lui sourit, tend le tissu de sa chemise américaine pour lui épingler le ruban jaune et vert de la Médaille militaire.

—  Décidément, Delsol, nous nous rencontrons souvent... La dernière fois c’était à Quastina et vous étiez alors sergent... C’est bien ça ?

Le Gascon trouve que le géant a beaucoup de mémoire. Il hasarde quelques mots qu’il voudrait assurés mais qui ne sont que des balbutiements maladroits. Le Général, déjà, s’éloigne.

—  Fermez le ban ! hurle un officier.

La musique clôt la remise de décorations. De GAULLE salue une dernière fois le drapeau du B.I.M.P. qu’il a orné de la croix de la Libération, et s’en va à grands pas, suivi par quelques généraux.

A droite : "à l’aéroport de Naples, le général de GAULLE dans le staff-car du général BROSSET passe devant la section PALEYRET du BIMP - Pratiquement ce qui reste de la 3e Cie du BIMP après le 20 mai 1944"- (collection et légende Raymond POLVET)

L’instruction s’accélère dans les jours suivants. Les jeunes recrues sont vite à la hauteur de leurs anciens.

—  On verra ce que ça donnera au feu, confie Delsol à son commandant de compagnie. Mais j’ai confiance... Les premières embûches révéleront de sacrés combattants ! Et ce ne sera pas forcément ceux qui ont brillé par ici...

Les deux hommes font la tournée des hôpitaux. Ils terminent par l’hospice de Bagnoli où sont soignés les deux officiers survivants des combats du 16 mai.

—  DE BLOIS, décide le capitaine en se réjouissant de l’amélioration de la santé du sous-lieutenant, on vous emmène faire un tour en ville !

Le blessé obéit. Le trio se fait conduire en jeep sur la corniche. La baie de Naples s’étend devant eux, majestueuse et veillée par le Vésuve.

—  Au fait, Delsol , se souvient soudain le capitaine GOLFIER, le commandant voudrait vous voir...

DE BLOIS est ramené à l’hôpital. Le Gascon, dès son retour au bataillon, file au P.C. de Magendie.

—  Ah, Delsol ! Je vous attendais...

Encore une quelconque mission de garde d’honneur à la clé , imagine le Gascon.

—  Vous êtes nommé sous-lieutenant !

—  Quoi ? Nous sommes le 6 juillet, mon commandant, pas le 1er avril...

MAGENDIE , tout heureux de faire plaisir à celui qu’il considère comme un des piliers du bataillon, lui tend un message.

—  C’est pourtant vrai, ne trouve qu’à dire le promu.

Merci, mon commandant !

Une fois dehors, le Gascon reprend ses esprits. Ivre de joie, il revit en quelques secondes toutes les peurs surmon tées, les doutes qui sont venus le hanter aux pires moments de Bir Hakeim, les fatigues endurées, les insultes subies en Syrie.

Fêté à sa compagnie, invité à dîner par son commandant, puis par le colonel commandant la brigade, félicité par le général BROSSET , le nouveau sous-lieutenant ne voit pas passer les jours.

II est temps d’arrêter les arrosages, se rend-il compte au bout d’une semaine de fête, mon pauvre foie ne tiendra pas le coup ...

Le 21 juillet, le bruit court que Hitler a échappé la veille à un attentat.

—  Les nazis sont foutus, conclut le Gascon qui s’est remis aux tâches de l’instruction avec encore plus de cœur. Des officiers dignes de ce nom ne croiront plus longtemps à leur Fuhrer de malheur...

Il en apprend un peu plus au fil des jours sur l’attentat qui a eu lieu à Rastenbourg, au cœur du Wolfschanze, la tanière du loup , le Q.G. de Hitler.

—  C’est le colonel von Stauffenberg qui a posé la bombe dans un porte-documents, précise un capitaine du P.C. de BROSSET . Les conjurés avaient prévu d’agir dans toutes les capitales européennes dès l’annonce de la mort du Fuhrer...

Ils devaient former un gouvernement antinazi après avoir arrêté les principaux chefs de l’armée. ..

—  Dommage qu’ils n’aient pas réussi... La guerre serait finie...

Puis, le Gascon se reprend :

—  Et puis non... Après tout, c’est peut-être mieux comme ça... C’est à nous de libérer le pays... Ils sont quand même foutus et il y en a qui auraient profité du coup d’Etat pour échapper à la punition... !

Delsol sait que les Alliés avancent inexorablement vers Paris et que la Résistance porte partout en France des coups sérieux aux corps de troupes allemands en paralysant leurs transports.

—  D’après vous, mon capitaine, s’inquiète-t-il lorsque l’officier en a terminé avec son exposé sur l’opération Walkyrie, quand débarquerons-nous en France ?

Le trois galons lui serre la main en lâchant un imprécis Très bientôt ! .

L’annonce du départ court au soir du 28 juillet parmi les compagnies à l’effectif reconstitué.

—  Ce n’est qu’une première étape, annonce Delsol à ses Marsouins impatients d’en découdre en France, nous partons demain matin pour Tarente où se regroupe la division...

Le bataillon doit gagner en train le grand port de la mer Ionienne, tout au sud de l’Italie. Les Tahitiens et les Canaques chantent lorsque le convoi s’ébranle dans des chuintements de vapeur. Une collision avec une autre rame les jette les uns contre les autres. Deux d’entre eux ont un bras cassé. Leurs compagnons se lancent à la course derrière un cheminot.

—  Il a volontairement aiguillé l’autre train contre nous, hurle un Marsouin en ramenant le fautif.

Des Canaques pointent leurs armes sur l’Italien qui tente en vain de se justifier.

—  Malapeste, gronde Delsol, ils vont le tuer !

Le capitaine GOLFIER s’interpose in extremis. Les Marsouins furieux lâchent le saboteur.

—  Il va payer, leur promet le capitaine tandis qu’ils remontent à regret dans leur wagon.

Le train repart. Les chansons reprennent.

—  Je ne sens pas ce bled, grommelle Delsol une fois débarqué à Tarente.

—  Vous dites, mon lieutenant ?

Le Gascon a du mal à préciser sa pénible impression.

—  Je dis que ce bled ne me dit rien qui vaille... Les gens nous dévisagent d’une drôle de manière...

Le port de Tarente est nuit et jour animé par les opérations d’embarquement de pièces d’artillerie, de chars et de camions qui vont s’aligner sur le pont de dizaines de bateaux. Ceux-ci, une fois chargés, retournent mouiller au large.

Les Marsouins et les fusiliers marins profitent de l’attente pour traîner en ville sous la surveillance de patrouilles de M.P. Des Italiens poignardent quelques permissionnaires. Les Marsouins et les sakos lancent de sanglantes opérations de représailles.

—  Ma première impression était la bonne, confie Delsol au commandant MAGENDIE qui a réuni les officiers pour ramener l’ordre, nos gars n’ont pas tort !

—  Tort ou pas, j’ai reçu l’ordre de les consigner... Plus de sortie à partir de maintenant !

Delsol transmet à contrecœur la nouvelle à ses hommes. La mesure est prise comme une brimade.

—  M’en fous, grommelle un vétéran canaque. On sortira quand même !

Delsol fait mine de n’avoir rien entendu.

—  La pilule ne passera pas facilement, annonce-t-il à GOLFIER.

Les Marsouins sont consignés à quelques kilomètres de la ville. La prévôté les surveille. L’ambiance se détériore encore plus lorsqu’un fusilier marin est assassiné.

—  C’en est trop, reconnaît Delsol, il faut faire quelque chose, mon capitaine !

—  Nos chefs ont obtenu des garanties auprès des autorités civiles... Les choses vont s’arranger... Les hommes pourront à nouveau aller en ville...

Rien ne s’arrange. Au contraire et, malgré les promesses des édiles communistes, des gendarmes italiens ouvrent le feu sur des permissionnaires désarmés, tuant un second fusilier marin. Un accrochage sérieux éclate aux abords d’une caserne de carabiniers alors qu’un officier D’AMYOT D’INVILLE venait avec des représentants de la mairie faire une enquête sur les événements des derniers jours.

Le camp des Français libres est en effervescence à la nuit tombée. Des fusiliers marins, des légionnaires et des Marsouins armés sont prêts à lancer une opération punitive sur la ville. Prévenus à temps, des officiers tentent de les détourner de leurs intentions. Delsol, pourtant de tout cœur avec ses hommes, essaye une dernière fois de les retenir.

—  Vous allez gâcher tout ce que nous avons fait de bien jusqu’ici, leur explique-t-il. C’est ce que ces salopards espèrent... Ne leur donnez pas raison.. .

Des groupes d’indécis grommellent. L’arrivée au camp du général BROSSET calme les esprits. Il trouve le mot qu’il fallait pour enrayer l’expédition :

—  Si vous ne rentrez pas dans vos baraquements, menace-t-il, vous ne débarquerez pas en France !

Le silence se fait en quelques secondes. Les Marsouins vont remettre leurs armes à leur place.

—  Ouf ! souffle Delsol lorsque le calme est revenu dans le camp cerné par la prévôté. J’ai bien cru que la ville allait être mise à feu et à sang...

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